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LA VALLEE DE L'EGAREMENT

Le lendemain, avant de nous quitter, les moines du Sinaî nous demandèrent si nous avions quelques lettres de recommandation pour leur couvent. Nous leur racontâmes alors que, le jour de notre départ du Caire, nous allions nous adresser, dans ce but, aux moines du couvent grec, lorsque nous avions été arrêtés par la procession nuptiale, de sorte que nous étions partis dans la confiance de nous-mêmes et comptant sur notre bonne mine pour nous servir de passeport. D'après ce que nous répondirent les religieux, il paraît que, si nous ne les eussions pas rencontrés, la recommandation phvsique sur laquelle nous nous reposions nous eût été d'un assez médiocre secours, et que nous ne serions pas même entrés au couvent ; mais ils pouvaient obviera cet inconvénient, et, en échange de notre hospitalité, nous donner ce qui nous manquait, c'est-a-dîre des lettres d'introduction, moyennant lesquelles nous serions parfaitement reçus. Nous les remerciâmes à notre tour, en bénissant Moïse, qui nous avait réunis au bord de ses sources. Alors ils griffonnèrent quelques lignes giecques que nous serrâmes avec autant de soin qu'ils faisaient eux-mêmes du firman de Bonaparte.

Nous avions passé une nuit détestable : la fatigue n'esl pas toujours un acheminement sur vers le sommeil : la noire était accompagnée de douleurs sourdes dans toutes les parties du corps; puis, vers certains points, celte douleur s était fixée d'une manière plus positive et plus aiguë. Tout au contraire des chevaliers homériques de l'Arioste et du Tasse, qui étaient pourfendus du haut en bas, nous étions fendus, nous, du bas en haut. Chaque trot un peu plus accentué de nos dromadaires était devenu une espèce de coup d'épée invisible et intérieure qui nous arrachait des grimaces de damnés. Pour comble de bonheur, ce joui -1 *, nous abandonnâmes le bord de la mer, laissant pour notre retour le chemin de Thor, et nous remontâmes vers l'orient, de sorte que nous avions le soleil en face; en outre, le nouveau désert dans lequel nous entrions était plus sec et plus aride encore, s'il était possible, que les précédens.La vaste plaine qui s'étendait devant nous élait divisée par zones qui couraient de l'est à l'ouest comme des vagues, et le sable, dans lequel nos haghins enfonçaientjusqu'au genou, était mou et blanchâtre, ainsi que du calcaire pulvérisé. Vers les neuf heures, le vent s'éleva, non pas un vent doux et rafraîchissant comme celui de nos plaines, mais un véritable vent du désert, tout chargé d'atomes dévorans, rude et chaud comme l'haleine d'un volcan. Béchara pensa que c'était le moment de frapper un grand coup; il vint se mettre enlie Mayer et moi, el commença, pour nous distraire, une chanson arabe : c'était l'é» loge du haghin. En voici la strophe la pins remarquable :

'i Ce coursier est si fringant que l'on croirait que le vifnl coule dans ses veines. A la vue île ses formes élégantes el svelles, l'antilope confuse baisse modestement les veux; le courageux léopard voudrait échanger contre ses pied, les griffes redoutables dont il est armé. Semblable a la terre, toujours en équilibre dans sis mouvemens, non

moins rapide que I eau des lin relis dchnrdé, il égale le feu

en ardeur el le vent en légèreté. »

Malheureusement le chanteur, qui ne pouvait deviner ce

qui se passait en nous, taisait l'éloge du bourreau devant

le patiens, de sorle qu'il eut un médioi rc i m oès. Le panégyrique du haghin, dan. une circonstance pareille, ne pouvait que nous exaspérer, et, en nous exaspérant, nous rendre injustes envers lui Rien ne porte a nier les bonnes qualités d'une choie adonne la Bouffranca que causent les

mauvaises, Autant aurait valu chanter I ardeur du soli il qui

pesait sur nos têtet • la hue ,se de la poussière dans laquelle

nous nagions, et la brûlante m lonle du paysage qui nous

environnait. En effet, i s étions enga 1 1 dans une nés

ouaddii lea plus fatalement célèbre de la péninsule; on la

IMPRESSIONS DE VOYAGE. — QUINZE JOURS AU SINAI

nomme la vallée de l'Egarement à cause des sables mouvans <1 m enformeni lesol,etdentles déplacemens éternels, soumis a ix caprices du veut, enlèvent ù la caravane toute certitude sur sa roule. Nous étions entourés de petits monticules du sommet desquels le vent détachait comme une gaze de poussière dont le reseau brûlant s'étendait sur nos tète*, et qui nous fanait des horizons de cent pas, de sorte que nous étouffions dans ces tourbillons de sable comme dans des creusets naturels. Enfin, à l'heure de la première balle, nos Ai abcs piaillèrent notre tente, ei nous espérâmes un instant de repos; mais le veut, acre et continuel, qui soufflait depuis le malin, emporta la lente au boni de cinq minutes. Une seconde tentative fut faite sans résultai meilleur: le sable, agile sans cesse, ne pouvait retenir les piquets et l'eût-il pu, les cordes étaient trop faibles pour la tente ; il nous fallut donc, comme nos Arabes, prendre pour abri l'ombre de nos dromadaires Je venais de me coucher à côté du mien, lorsque Abdallah, qui avait affaire à moi pour tout ce qui regardait la cuisine, vint me déclarer qu'il lui élait absolument impossible de fdire le feu. La nouvelle n'était pas, au fond, si mauvaise que le croyait le pauvre diab'e ; nous n'avions nsn-seulementauci neenvie, niais encore aucun besoin de manger; un verre d'eau douce et fraîche était, pour le moment, l'objet de toute notre ambition; malheureusement celle dont nous étions approvisionnés aux sources de Moïse élait un peu saumâlre; ce défaut, joint à l'odeur que lui avaient iommuniquée les outres, et à la chaleur insupportable qu'elle avait acquise pendant le voyage, la rendait complètement impolable Nous voulûmes en boire, mais ledégoût nous arrêta.

Cependant le soleil continuait de monter a l'horizon, et se trouvait si parfaitement au-dessus de nos têtes, que nos chameaux ne portaient plus d'ombre . je m'éloignai donc de quelques pas de mon liaghin pour échapper à celle odeur de bêle fauve que la chaleur rendait plus fétide encore; puis je me couchai sur le sable, me couvrant entièrement du manteau de Béchara. Au bout de dix minutes, je senlis que le côlé exposé au soleil ne pouvait plus supporter la chaleur, et je me retournai sur l'autre; j'espérais que, lorsque je serais cuit, je ne souffrirais plus • pendant deux heures que dura la halte, je ne dormis pa- une minute, et ne lis que me tourner et me retourner sons ma couverture. Quant a mes compagnons, j'ignorais complètement ce qu'ils devenaient, je ne les voyais pas, et c'eut élé pour moi une fatigue trop grande que de leur demander de leurs nouvelles: tout ce que je sais, c'est que, sous mon manteau, je me faisais à moi-même l'effet d'une tortue qu'on fait bouillir dans son écaille.

Enfin notre supplice changea de nature; c'était presque un soulagement : Mohammed vint nous avertir qu'il était temps de nous remettre en rouie -, je me levai. Le sable qui m'avait servi de lit élait mouillé comme si on y avait répandu une outre.

Nous remontâmes sur nos dromadaires comme des condamnés inertes et sans volonté, ne nous inquiétant pas même de quel côté nous allions, moralement convaincus qu'il fallait marcher en avant, et voilà tout : seulement je m'informai si nous aurions île l'eau fraîche le soir: Arahallah, qui se trouvait le plus près de moi, me répondit que nous cou cherione pics d'un puits : c'était tout ce que je voulais savoir.

Cependant l'insomnie de la nuit précédente, le défaut de nourriture, cet état de fusion perpétuelle dans laquelle nous étions entrés depuis le Mokkatan, me donnaient une somnoj lence Irrésistible, le la combattis d'abord par l'Idée du danger : une chulc de quinze pieds de bailleur, lïll-ce sur le sable, n'avait rien de bien attrayant ; mais bien ôl i idée de ce danger devint parement instinctive, t ne hallucination pa« ni Me .1 celle que i avals déjà éprouvéi s'empara de moi; j'avais Os yeux Hermès, et < ependanl je voyais le soleil, le sable, ci même l'air : seulement ils cbangeali ni de couleur et prenaient des teintes étranges. Puis je me figurais quej'étaia

sur un vaisseau, et que i. p tournait en oscillant autour

île nous Tout a coup Je révais que je m'éveillais el que Je tombals du haut de mon dromadaire, qui continuait son chemin ; Je voulais crier pour appeler mes compagnons) la

voix manquait à ma poitrine ; je les voyais s'éloigner. J'essayais de nie lever et de courir; mais je ne pouvais me tenir debout sur ces vagues de sable, qui s'enfonçaient sous mi i comme de l'eau et nie submergeaient. Alors j'essayais de nager; mais j'avais oublié les mouvemens à l'aide desquels je pouvais me soutenir. Au milieu de celte folie passaient, rapides comme des éclairs, de ravissans souvenirs d'enfance que depuis vingt ans j'avais oubliés. J'entendais le murmure d'une source délicieuse qui coulait dans le jardin de mon père; je me couchais à l'ombre du marronnier qu'il planta le jour de ma naissance. J'éprouvais alors deux sensations tout a faii opposées, et que je n'aurais jamais cru que 1 on pût ressentir en même temps : l'une factice, et c'était telle de l'eau et de l'ombre, l'autre réelle, el c'était celle de la fatigue et de la soif, et cependant mes idées élaieni tellement obscurcies que je ne savais laquelle des deux élait un songe. Tout à coup une violente douleur dans la poitrine ou dans les reins me réveillait; c'était un coup de pommeau ou du dossier de la selle qui me prévenait que je commençais réellement à perdre l'équilibre. Alors j'ouvrais les yeux avec un tressaillement d'effroi :1e jardin, la source, le marronnier et son ombre disparaissaient comme des fantômes; il ne restau que le soleil, le vent, le sable, le désert enfin.

Plusieurs heures s'écoulèrent ainsi sans que je pusse calculer le temps; je sentis que le mouvement cessait, je sortis a l'instant de ma somnolence, et je vis toute la caravane arrêlée et groupée autour de Toualeb; nous trois seulement étions restés où il avait plu à nos chameaux de faire halte. Je jetai les yeux sur Taylor et sur Mayer, ils étaient courbés el anéantis comme moi sous celle chaleur; je fis signe à Mohammed de venir à moi, car je n'avais pas la forced'aller à lui, et je lui demandai ee que faisaient nos Arabes, et pourquoi ils regardaient ainsi amour d'eux et d'un air indécis. La vallée de l'Egarement n'avait pas menti à son nom : ils n'avaient pu, à cause du vent et de l'horizon mouvant que formaient les sables, s'orienter sûrement, de sorte quêtions étions perdus, et que notre Palinure, doutant de ses lumières, en appelait à celles de ses camarades .- enfin les avis furent à peu près unanimes sur la direction qu'il y avait à suivre; nous inclinâmes un peu à droite, et nos chameaux prirent le plus magnifique des galops. Un danger réel, celui d'être égarés et de manquer d'eau, avait chassé d'une manière magique, et par une force de réaction merveilleuse, tous les rêves fantastiques qui m'agitaient depuis notre départ ; peut être aussi la décroissance de la chaleur était-elle pour quelque chose dans celle résurrection. Cependant cette décroissance même était la source d'une inquiétude nouvelle: le soleil s'abaissait sur l'horizon, et une fois la nuit venue, noire chemin me paraissait devoir être plus difficile a retrouver encore. Il y avait bien les étoiles; mais si le vent continuait, il n'y avait pas moyen de les apercevoir à travers le nuage de sable qu'il roulait au-dessus de nos têtes.

Après une heure de silence, je me hasardai a demander si nous étions bien loin du campement. < Là, » me dit, en étendant la main vers l'horizon, l'Arabe qui galopait près de moi. Celle parole me rendit la vie-, il me sembla que je louchais au puits; d'ailleurs, à la manière donl nos baghins nous emportaient, fût il a une distance fort raisonnable, nous ne pouvions larder â le trouver. Au bout d'une autre heure, je lis la même demande â un autre Arabe, qui me lii la même réponse. Quant à celle fois, j éiais convaincu qu'il disait la vérité, car nous devions bien avoir l'ail six ou sept

lieues pendant ces deux heures. Enfin une autre heure s'écoula encore, le soleil disparut avec cette rapidité saisissante des climals orientaux. Alors monsieur Tay or demanda a son

tour si nous étions encore bon du puits, el ^.raballah, après s'être orienté) déclara que nous avions pour deux grandes

heures de roule avant d'y arriver. Il élait nuil c'ose; nous

tombions de fatigue plus encore que de soif; nous déclarâmes que le genre de mort nouB était Indifférent, mais que

nous ne compilons pas aller mourir plus loin. Aussitôt Toualeb gloussa les dromadaires; Ils s'agenoulHèient, et nous un; s laissant! s tomber plutôt «pie nous ne descendîmes

:ue le - able.

ŒUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS

Cependant le même inconvénient qui s'était présenté à la première halte s'offrit â la seconde : à peine noire tente futelle posée, qu'une rafale de vent l'arracha du sol, et qu'il fallut courir après elle comme on court sur les ponts de Paris après son chapeau. On devine que c'étaient les Arabes qui se livraient à cet exercice : quant à nous, nous aurions laissé la tente retourner à Suez sans faire un mouvement pour l'arrêter. Au reste, cet accident élait moins douloureux cette fois que la première. La nuit avait amené, sinon la fraîcheur, du moins la cessation de cette chaleur ardente qui avait failli de me rendre fou. Abdallah, plus heureux que le matin, avait trouvé un fragment de roche a l'abri duquel il avait élabli sa cuisine. II nous apporta notre riz; nous en avalâmes quelques grains, à peu près ce qu'aurait pu manger un merle ou une grive; nous essayâmes, sans pouvoir y réussir, de les faire suivre d une gorgée d'eau ; puis nous nous mouillâmes la ligure et les mains, et nous nous endormîmes.

J'étais au plus profond de mon sommeil, et ayant perdu toule conscience de noire position, lorsque je sentis qu'on me secouait par le bras : je me réveillai aussitôt, et à peine réveillé je demandai à boire. En réponse à celte demande on me glissa le goulot de ma gourde dans la main ; je la portai à l'instant à ma bouche, et j'avalai, avec une sensation délicieuse, une large gorgée d'eau douce et fraîche. Comme on ne me relirait pas la gargoulette après ce premier essai, je jugeai que je pouvais en disposer entièrement, et que l'eau coulait pour tout le monde; en conséquence, je la vidai sans désemparer, et ne la rendis au génie bienfaisant qui me l'avait apportée que lorsque je fus parfaitement sûr qu'elle élait a sec. Ce génie élait Béchara, qui, dès qu'il avait vu le campement établi, élait moulé sur son dromadaire, et seul, au milieu de la nuit, conduit par l'instinct plus que par la vue, avait fait quatre lieues au galop, pour nous aller chercher cette eau bienfaisante au puits près duquel nous n'avions pas eu le courage d'arriver.

Pendant les cinq minutes qui se passèrent avant que je me rendormisse, il me sembla qu'au murmure du vent se mêlait un bruit inconnu jusqu'alors ; c'élait comme des gémissement, des cris inarticulés, des sanglots étouffés et lointains; je pensai que j'étais toujours sous l'empire de mon hallucii a»ion, et je rentrai dans mon sommeil, momentanément interrompu, sans demander aucune explication a ce sujet. Le lendemain, en me réveillant, je ne me souvenais que de l'épisode de la gargoulette. Cette nuit de repos, celle eau fraîche qui nous était tombée comme une manne, la certitude que nos gourdes étaient pleines, et que, nous n'en manquerions pas de la journée, nous avaient rendu nos forces; et au point du jour nous remontâmes sur nos dromadaires Irais, gaillards et dispos. Malheureusement, au premier pas qu'ils tirent, nous nous aperçûmes que celle eau, toute miraculeuse et fortifiante qu'elle fut, n'était point la panacée universelle.

Au lever du soleil, le paysage avait changé d'aspect ; pendant notre course de nuit, nous nous étions engagés dans pôce d.' chaîne volcanique, et nous étions entourés de collines nues, stériles et rachitiques, comme celles qui s'élèvent au pied du mont Etna. Nous fîmes environ trois lieues sur ce terrain boursouflé, puis nous entrâmes dans une plaine de sable si Un, qu'on eût cru qu'il avait été tamisé. Deux heures plutôt (pie de coutume, nous finies halle ; j'en demandai la raison \ Béchara, qui me répondit ipie c'était pour avoir le temps de choisir un campement. Cette réponse me parut singulière, Toualeb n'ayant pas l'habitude de prendre ordinairement de si méticuleuses précautions.

En effet, nos Arabes descendirent de leurs chameaux et se mirent à chercher une place en regardant attentivement le sol ; celte manœuvre inusitée excita de nouveau ma curiosiié, et Je me mis à chercher avec eux. Voyant que |e ne trouvais rien, J'appelai Béchara, et Je lui demandai s'il pouvait me dire ce que nous cherchions; que, quant n une

place, celle que nous occupions me paraissait aussi bi

qu'aucune antre, et que je ne voyais pas pourquoi nous pre-

nions une si grande peine. Alors il me montra sur le sable des traces que je n'avais pas remarquées, justement à cause de leur nombre : c'était au point qu'on ne pouvait pi.ser le pied sans fouler une empreinte; ces traces étaient celles de serpens et de lézards donl on apercevait de dislance en dislance les trous béans comme des entonnoirs. Les Arabes reconnaissaient à ces différens vestiges, non-seulement l'animal auquel ils appartenaient, mai? encore son âge, sa grosseur, sa force, et, chose plus extraordinaire encore, s'ils étaient de la veille, du matin ou de la minute; ils me firent distinguer ces différentes traces, el je compris parfaitement leur théorie, â laquelle, au bout de quelques jours, j'avais joint une pratique assez savanle. Les lézards, par exemple, laissaient la marque de leurs quatre griffes parfaitement imprimées, et une petite raie tremblée à la place où a posé la queue; le serpent, qui se roule en spirale pour avancer, laisse des traces parallèles et interrompues, parlout où la circonférence de ses anneaux fait plier la tangente que forme le sable; la gazelle laisse une passée légère et coquette, capricieusement inégale, selon que son caractère gai l'a emportée en bonds joyeux ou en écarts folàlres. Il résultait de tout cet examen que le désert que nous traversions élait habité par une société nombreuse , mais extrêmement mêlée, et que, si quelques-uns de ces animaux étaient bons à voir, la majorité élait de fort mauvaise compagnie; heureusement nous en fûmes quilles pour la peur.

Le soir, les précautions redoublèrent. Nous nous arrêlàmes a cinq heures pour avoir le temps de faire une battue. Un de nos Arabes marcha sur un serpent qu'il tua d'un coup de courbache avant que celui-ci eût eu le temps de le mordre. Il était gros comme le poignet ; cette grosseur élait tout à fait disproportionnée avec sa taille, qui était de deux pieds au plus : ce qui, joint à sa grosse tête pareille à celle d'un chien, lui donnait un aspect des plus disgracieux.

La préoccupation des serpens et des reptiles l'emporta ce soir-là sur toule autre. A peine nous occupâmes-nous de l'eau et du riz que nous servit Abdallah, tant une puissante tension de l'esprit peut influer sur les besoins du corps. Quanta moi, je dormis mal : il me semblait toujours sentir se glisser sous mon lapis un de ces ignobles reptiles ronds et courts, qui ressemblaient à des chenilles gigantesques. Au milieu de la nuit, j'entendis ce même bruit étrange qui m'avait déjà frappé â la halle précédente ; cependant, celle fois, il était impossible d'attribuer ces gémissemens et ces cris étouffés et sanglolans aux plaintes du vent perdu dans l'immensité. Pas le moindre souffle d'air ne se faisait sentir. Je me levai pour aller interroger un de nos Arabes sur ce phénomène nocturne ; mais tous dormaient de :;i bon cœur auprès de nos chameaux, que je n'eus pas le courage de les réveiller; je me rejetai sur mon lapis. Au bout d'un instant la fatigue l'emporta, et je me rendormis jusqu'au lendemain.

Nous partîmes avant le jour. Lorsque le soleil s'éleva, nous avions quitté la plaine aux serpens, et nous étions entrés dans une ouaddi, c'est le nom que les Arabes donnent aux mille vallées qui sillonnent la péninsule du mont Sinaï; seulement, à mesure que nous avancions, les collines grandissaient. Ce n'étaient plus des boursouflures volcaniques comme les premières que nous avions rencontrées, mais de véritables montagnes calcinées par le feu. Sur le revers, nous apercevions parfois de larges traînées de lave rouges ou noires ; nous ne pûmes nous approcher assez pour distinguer cequi causait cette différence de couleur dans des matières refroidies depuis des siècles. De cette vallée nous passâmes dans une autre dont l'ouverture, qui a forme d'un V, est taillée dans une montagne; ces murailles, qui vont eu s'évasaul, sont Imites lisses et unies comme si deux gigantesques coups de hache les avaient taillées chacune d'un seul coup. L'une des parois est recouverte de caractères profondément incrustés qui pourraient bien être une de ers inscriptions dont parle Hérodote el que SéSOStriS fil graver sur

son passage, lorsqu'il revint, par le pays d'Ophlr, de son expédition vers la r Erythrée. Nous interrogeâmes nos

Arabes, mais ils ne Bavaient pas plus que nous quelle main

IMPRESSIONS DE VOYAGE. — QUIN7.E JOURS AU SINAI

victorieuse et puissante avait laissé, en passant, quelques lignes de son histoire sur cette page de granit.

Cette fois il n'y avait plus ù s'égarer : chaque montagne, chaque rocher était un jalon auquel notre guide pouvait reconnaître son chemin. Toualeb nous annonça, vers les trois heures du soir, que nous approchions d'un puits. En effet, les dromadaires tout joyeux, abandonnant leur air d'insouciance pour prendre une expression de sensualisme, levaient de temps en temps la tèle et paraissaient humer de loin sa fraîcheur. Au détour d'une montagne, ils panirent d'euxmêmes au galop, et, après dix minutes d'une course dératée, nous arrivâmes à une excavation d'une vingtaine de pieds de diamètre, vers laquelle conduisait une pente adoucie par la fréquentation. En approchant, un nuage de moustiques, si épais qu'il semblait une fumée, s'enfuit, laissant le puits libre; aussitôt nos haghins, manquant à leur réputation de frugalité, se précipitèrent, malgré nos efforts, dans cetleeau que nous voulions vainement, en notre qualiié de bipèdes, garder pour nous seuls, et, tout inondés de sueur qu'ils étaient, ils lavèrent la poussière et le sable qui les couvraient; de sorte que, lorsque nous voulûmes boire a notre tour, la source était couverte de poils et avait des yeux comme un bouillon-, en outre, la vase foulée aux pieds était remontée à la surface. Nous la laissâmes reposer, mais ce fut inutile : l'eau avait conservé une atroce odeur de bête fauve qui la rendait presque impotable â tous autres qu'à des amis intimes; aussi les Arabes n'éprouvèrent-ils aucune répugnance, et burent ils de cette eau comme si aucun accident n'en eût troublé la pureté.

Il est rare que quelque famille bédouine ou même une tribu entière ne demeure pas dans les environs de ces puits ; c'est ce qui rend, en Arabie, le métier de voleur si commode et si peu fatigant. Les industriels du désert n'ont qu'à s'embusquer aux environs des sources et des fontaines, et ils sont bien certains que tout ce qui passera de pèlerins sera forcé de venir se désaltérera leur marette. Avec des gluaux assez forts et de la glue tenace, on y prendrait les voyageurs à la manière des moineaux.

Comme Toualeb avait choisi ce lieu pour notre balte de nuit, et qu'il connaissait aussi bien que personne les dangers et les avaniages d'un tel campement, il envoya Béchara et Araballah à la dé ouverte. Ils revinrent au bout d'une demi-heure a peu près, annonçant qu'une tribu de Bédouins pasteurs était campée a une demi-heue environ de nous. A peine ils achevaienl de parler qu'un Arabe parut, conduisant un mouton. Béchara lit quelques pas au-devant de lui, et alors le salut du désert commença entre ces deux hommes; ce salut est le même partout et toujours; ce fut Béchara qui : nça ■

— Salut sur toi I

— Cent fois sur loi, salut !

— Tu te portes bien?

— Je me pone bien.

— Et la femme?

— Très bii i).

— Et la maison?

— Très bien.

— Et tes serviteurs?

— Très bien.

— Et ton dromadaire?

— Très bien.

— Et les troupeaux?

— Très bien.

Alors Béchara tendit la main a l'étranger; ils échangèrent, en se touchant, les signes de quelque maçonnerie du désert; et aussitôt ce fut l'étranger qui reprit la série de queslions et interrogea ù son tour Béchara, qui répondit exactement de la même manière.

Ce salut infiniment prolongé, comme on le voit, peut panure a l'habitant des villes une singulière intempérance de langue ; mais il faut dire, en l'honneur du mutisme oriental, que, lorsque celle convcrsaiion est terminée, deux vrais croyans feraient le tour du monde sans s'adresser davantage la parole. On die un exemple de celte discrétion qui vient :i ukuv. tuan» — *.

l'appui de ce que j'avance. Un célèbre poète de Bagdad entendu si fort vanter un de ses confrères de Damas, qu'il résolut de faire le voyage pour juger par lui-même si son rival méritait sa réputation, Il se mit donc en roule, et, après deux mois de voyage, il arriva chez lui. Après les saluts d'usage, il lui exposa le but de sa visite. L'habiiantde Damas prit alors le manuscrit d'une hisioire qu'il était en train d'écrire et en lut quelques fragmens a son hôte. Celui-ci 1 "écouta en silence; puis, lorsqu'il eut achevé, il lui dit : — «Vous êtes le plus grand écrivain en prose.» — Puis il se leva sasis vouloir s'arrêler plus longtemps, remonia sur son dromadaire et reparlit pour Baudad. A quelque temps de là, le citadin de Damas pensa qu'il serait bien, à son tour, qu'il allât rendre à son confrère de Bagdad la visite qu'il en avait reçue. En conséquence, il se mit en route, et, après le même temps écoulé, il arriva chez l'aristarque qui lui avait déjà donné son avis sur sa pro'e. Celui-ci le reçut silencieusement, mais comme une vieille connaissance, le fit asseoir et se prépara à l'écouter, car le nouvel arrivant, pour ne pas abuser des momens de son hôte, venait de tirer de sa poche un manuscrit de poésies nouvellement achevées, et donl il se mit aussilôt à lire quelques pièces. Son hôte l'écouta aussi atlenlivement qu'il avait fait à Damas, et, la lecture terminée, il dit seulement, faisant suite à sa phrase suspendue depuis six mois : « Et en vers. »

Après quoi ils se séparèrent sans s'adresser un met de plus.

Le mouton était à vendre, cela nous fit un sensible plaisir; il y avait six on huit jours que nous n'avions mangé de viande fraîche. Nous le marchandâmes, mais l'Arabe ne voulut point le céder à moins de cinq francs. Béchara fut forcé d'avouer que c'élait bien cher, et que son compatriote abusait de noire position; c'était possible: cependant le marché fut conclu à la grande satisfaction des deux parties.

Aussilôt il y eut fête et réjouissance dans la caravane, qui se doutait bien que nous ne dévorerions pas l'animal à nous Irois. Chacun se mit alors à la besogne, espérant bien travailler beaucoup pour lui, en travaillant un peu pour nous : les uns allèrent à la tribu chercher un renfort de bois, dont nous avions grand besoin, le nôtre commençant à s'épuiser; les autres égorgèrent le mouton et tracèrent avec son sang de grandes croix sur nos chameaux, atin de conjurer le mauvais œil, et de faire, le lendemain, par ce signe, honneur, devant les tribus que nous rencontrerions, au généreux chef de la caravane, qui n'avait pas reculé devant la dépense d'un pareil festin. Pendant ce lemps les bûcherons revinrent chargés de bois et de difl'érens ingrédiens qui nous manquaient. On alluma un feu immense; après avoir présidé à ce soin, je retournai vers le mouton ; Béchara, qui avait détrôné Abdallah, et lui avait momenianémenl enlevé le couteau de cuisine, avait ouvert et vidé la bête, et lui farcissait le ventre de dalles, de raisins secs, de beurre, de marmelade d'abricots, de riz et de plaines aromaiiques. Celte es-, pèce de iruffage achevé, il lui recousit soigneusement la peau, puis, écartant les morceaux de bois enflammés, il le plaça au cenire du foyer et le recouvrit de cendres et de braise, comme on fait d'un marron ou d'une pomme de lerre ; seulement on rapprocha le feu, afin que le cercle enflammé enveloppât encore la butle du milieu d'un complément de chaleur. Quelques instans écoulés, on dégagea l'animal de son brasier, et on le retourna; enfin, au bout d'une heure à peu près, le maître d'hôtel, jugeant le rôti arrivé à son degré de cuisson, le débraisa et le servit sur une énorme sebille de bois. Nous primes place autour, et nous invitâmes à s'asseoir à nos côlés, pour leur faire honneur et pour nous donner en même temps une leçon sur la manière démanger ce mets homérique, Toualeb, Béchara et Araballah. Toualeb tira gravemenlson poignard, ouvrit le ventre d'un seul coup, y fourra la main droite, et en relira une poign e de cette macédoine parfumée donl on l'avait rare! à noire grande admiration; puis il nous la passa sous le nez pour nous la faire savourer par l'odorat avant île la porter a sa bouche, Cependant la h essure du mouton fumait comme la bouche d'un volcan; je ne fus pas arrêté par cet avertissement, et,

ŒUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS

suivant I exemple de Toiialeb, J'y fourrai ma main à mon tour; malheureusement notre peau n'était pas (le même nature : j • ne lins pas plutôl ma poignée île nourriture, i|iieje sentis qu'elle me brùlaii horHblemehi. Je la portai vivement à ma hi» ch" pour débarrasser ma main, el je l'avalai sans la goûter pour débarrasser ma bouche; i!e sorte que du même coii|i je me brûlai la main, la langue et i'esiomae. Je restai un instant Immobile et les yeux fermés pour laisser passer la douleur. Enfin le feu Ultérieur s'éteignit, el j'en fus quitte pour la rotissure de ma main et de mon palais. Mon exemple avait donné de I expérience aux autres, et, à l'aide de qm Iques précautions, ils s'en élaieiit tirés sans trop d'échauboulures.

Lorsque j'eus repris assez de sans-froid pour examiner la suite de l'opération, je vis que Toualeb se préparait a passer de l'attaque intérieure à l"ai laque extérieure. A mon grand éionnement, il remit son poignard à sa ceinture, comme un meuble devi nu inutile ; el piheahl Svec les ongles Ife liaul d'une (ôleletle, le plus près possible de la colonne vertébrale, il sépara là chair de l'o^, aussi habl enien' qu'ainait pu le faire le plus adioit dècoupeur; Réchara vint après, pinça la côtelette vni-ine. et en enleva la chair suivant la même méthode el avec, la même délicatesse; puis vint Araballah, qui prouva qu'il élail dijjne de ses prédécesseurs ; nous essayâmes à noire tour, niais nous vîmes loui d'abord qu'il fallait renoncer > ce Moyen si nous Vouli ns avoir notre contingent : nous eûmes cloue recours ;i nos poignards, el nous nous en servilités si bien que nous finiu.es par nous en tirer à notre honneur; lorsque n'Olls en eûmes assez; doits pissâmes la sébi'e à Mohammed, à Abda lah el aux douze Arabes, qui s'abattirent sur la carca-se et se mirent à tirer chacun de leur coté ; de sorle qu'au lioul de vingt miiiuies il ne resla plus qu'un squelette blanc, net el poli connue de l'ivoire, parfaitement digne d'être mis dans quelque cabinet d'analomie comparée.

La joie des convives fui immodérée. Réchara se mil alors a chauler, sur utl air lènl el cadencé, des vers d'un pueie arabe nommé Relr Ebii-Din. Celle espère d'invocation à la nuit était divisée eu sliophes ; une d'elles donnera 1 idée du morceau entier :

Lps nuis pont de^ fourres in'ermittenles;

L'homme y puise alternativement les biens et les maux.

Sa vi se | a se sans qu'il 6'eu ap rçoive

Au mi'ii'ii d>- leur s. n cession t'itntinuelle.

Es' il malheureux? la plus crwrie lui s-inble éternelle.

Esl-il heureux :j la puis longue- alers est troj> courte a son gré.

Ces couplets élaient accompagnés par les gestes des Ara bes, qui reprenaient le refrain en chœur. Au dernier couplet un second-dessuS nouveau se lii entendre. C'était le bruii loin ain que j'avais déjà entendu le^ deux nuils précédentes, pareil d'ahord au murmure du \ent, mais qui, en se rapprochant, prenait un caractère étrange el lugubre: c'éiai comme dés gémissement lointains et sourds d'abord, du milieu desquels on distingua bientôt des lamentations lente* ei douloureuses. Interrompue* par ihs sanglots prolongés et des éclats petÇaus ei terribles, on eu1 cl ti des nis de femmes et d'cui'.iiis que l'on égorgeait. J'avoue que, pour mon compte, une terreur profonde rtte siisil. îecrus que le khan voisin élaii attaqué et que j'entendais le raie des mouNns. l'appelai n* cliara.

— Ah ' medil-II, ré sont ces cris qui vous Inquiètent; ce n'est rien. Le vent a emporté l'odeur de noire moutorl cl l'a dispersée Autour dé rions, de sorle que lés chakals ci les hyènes vlennetil nous en demain er leur , art. triais heiireii- :ciuiii il n'y a pins ipie la carcasse. Biéhiôl vous les entendrez mieux encore, el non-seulement Vous les entendrez

mieux, mais en pianl quelques morceaux de bols sur le l'eu, wuis pourrez les voir jùder auioui de nous.

Je suivis le conseil ii, Ri , ii, na poui di nx i. lisons : la première, parce que |e sav, is que le i n éca lai l les bélcs féroces ; la ■ econde, parer i| h' loul pi i il i,' je n el ils pi- lai hé

de connaître les nouveaux personnages a qui nous a\ Ions affaire. En effet, la Dainuie ne fut pas pluiôi assez éclatante

P'Uir éclairer lin cercle de soixanle pas, que nous vîmes à l'extrémité du rayon, moitié dans l'ombre, apparaissant pour disparaître, el disparaissant pour reparaître encore, les exéculans du concerl qui, depuis trois nuits me préoccupait si fort. Celle fois ils tournaient auibiir de nous a portée de fu-il, eu hurlant de lellr manière qu'on eût dit qu'ils s'excitaient pour nous attaquer, el faisant des pointes si avancées (.'ans la lumière, que non-seulement nous distin nions les chakals des hyènes, niais encore que nous voyions le poil se hérisser sur le dos de i es dernières. INous n'avions que des pistolets, des sabres el des poignards, el j'avoue que l'idée de combattre cor|is à corps avec de pareils adversaires me souriait pu Aussi j'appelai mon ami Réchara pour lui deniandi r ce qu'il sérail bon de l'aire en cas de siège. Mais il me répondit qu'il n'y avait aucun danger, el que nos ennemis se iieidraieni toujours a une dislance respectueuse du camp; tandis qu'au contraire, s'il y avait près de nous un Cadavre d'hômnë ou n'animai, lien ne les arrêterai', el que ce qu'il y aurait de mieux .à faire dans ce cas, ce sérail de le jeter liois de l'enceinte el de le fur abandonner, moyennarii quoi ils nous laisseraient tranquilles. Je pensai au malheureux mouion que nous avions disséqué, et je tournai !e> y'hx vers lui. Mais je lus rassuré en voyant que ce n'élail pis un cadavre, mais un squelette. J'eus un instant l'idée de le leur faire jeter tel qu'il était: mais je fus arrêté par la crainte Iju'ils ne prissent la chose po t une mauvaise plaisanterie, ci qu'ils ne nous en dédia niassent raison.

Unani aux Arabes, (elle circonstance paraissait leurêlre parfaitement indifférente. Ils firéiil lotis leurs pcl ils préparatifs île nuit; puis ils je couclièi enl lïaten etlemenl, connue d'habitude, côie a i û e avec leurs chameaux. In il'eux seulémënl fui placé en sentinelle el co titiua de veiller, beaucoup p'us, je crois, à cause des voisins à deux pieds que des rôdeurs a quatre panes.

Quant a nous, nous rentrâmes dans noire lente et nous nous éiend mes -ur nos lapis Quelque temps encore nous causâmes au hruii de celle musique infernale; puis enlin, la l'a igue l'emporta sur l'inquiétude, nos yeux se fermèrent maigre nous, et nous nous endormîmes d'un sommeil aussi profond que si nous avions éié Lcices par une sonate ou une symphonie.

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