‹ Une année `a FlorenceChapitre 143 sur 148 · LE KHAMSIN · texte numérisé non relu

LE KHAMSIN

Nous continuâmes, le lendemain, de marcher encore dans la même direction, c'est-à-dire en descendant vers la nier Depuis longtemps déjà nous distinguions Thor à notre gauche ; mais, â mesure que nous approchions, la ville nous paraissait perdre de son Importance; en On, nous Jugeâmes qu'elle ne méritait pas que nous lissions un détour pour la visiter. Nous finies, eu conséquence, un angle aigu à droite, cl, apiès une heure ou deux de man lu' sur le sab e tamisé qui borde la mer Rouge, nous rentrâmes dans les montagnes,

et, vers le soir, nous descendîmes dans uneouaddi délicieuse appelée la Vallée-des-iardins. Des palmiers aux panaches flottans, des sycomores au noir feuillage, couvraient de leur ombre une source d'eau fraîche et pure; cette oasis commandait une halte. et nous dressâmes notre tente au pied d'un bouquet de palmiers.

La nuit fut délicieuse; nous possédions l'eau et la fraîcheur, ces deux trésors dont le désert est si avare. Aussi nous réveillâmes-nous reposés et vigoureux, et nous nous mîmes en route dans une disposition d'esprit des plus joyeuses. Au moment de partir, nos Arabes se montrèrentles uns aux autres quelques lignes rougeàtres qui sillonnaient l'orient; néanmoins ils ne parurent pas s'en occuper davantage, et nous avions déjà oublié ces symptômes inquiétans, qui ne nous avaient cependant pas échappé, lorsque, en entrant dans l'ouaddi Pharan, nous sentîmes passer autour de nous quelques-unes de ces acres bouffées de vent, haleines fiévreuses du désert. Bientôt la chaleur devint insupportable; le sable, soulevé par une brise insensible, qui semblait une vapeurdela terre, nous enveloppait d'un nuage qui nous brûlait les yeux, et, à chaque aspiration, pénétrait dans le nez et dans la gorge. Nos Arabes, de leur côté, paraissaient, contre leur habitude, souffrir comme nous de ces inconvéniens, qui auraient dû leur être familiers; ils échangeaient entre eux des paroles brèves et courtes, et peu à peu les restes d'inimitié de la veille se fondirent dans une commune préoccupation. Les deux tribus rapprochées se mêlèrent, les dromadaires eux-mêmes parurent se chercher les uns les autres, galopant avec, agitation et sans ralentir leur allure, et allongeant leurs longs cous de serpent de manière à ce que leur lèvre inférieure effleurât le sol. De temps en temps ils faisaient des écarts irréguliers et soudains, comme si la terre leur eût brûlé les pieds. « — Prenez garde, » disait alors Toualeb. Et après lui les Arabes répétaient cet avertissement, que j'entendais sans pouvoir comprendre de quel danger nous étions menacés. Je m'approchai de Béchara pour lui demander d'où venait ce malaise dont nous étions atteints tous, hommes et animaux; mais le temps des conversations était passé : Béchara, pour toute réponse, prit un pan de son manteau, et, le rejetant par-dessus son épaule, il s'en enveloppa de manière à s'en couvrir le nez et la bouche. J'en fis autant, et, en me retournant, je m'aperçus que notre exemple avait été suivi par les Arabes, dont on n'apercevait plus que les yeux noirs et brillans, plus noirs et plus brillans encore sous leurs bournous et leurs abbayes; enfin, au bout d'un quart d'heure, nous n'avions plus de questions à faire, Francs et Arabes, nous en savions autant les uns que les autres. Le désert nous prévenait par tous les signes et nous parlait avec toutes ses voix : c'était le khamsin.

Notre course était dévergondée, car le sable s'élevait comme un mur entre l'horizon et nous. A chaque instant nos Arabes, dont les yeux ne pouvaient percer ce voile de flamme, hésitaient et faisaient des crochets qui dénotaient leur irrésolution. Cependant la tempête augmentait toujours, le désert devenait de plus en plus houleux; nous entrions dans des sillons de sable agité comme des vagues, et nous traversions, ainsi qu'un habile nageur fend une lame, la crête brûlante de ces monticules. Malgré la précaution que nous avions prise de couvrir nos bouches de nos manteaux, nous respirions autant de sable que d'air; notre langue s'attachait à notre palais; nos yeux devenaient hagards et sanglans, et notre respiration, bruyante comme un râle, révélait, à défaut de paroles, nos mutuelles souffrances. Je me suis trouvé quelquefois en face du danger, mais je n'ai jamais éprouvé une impression pareille à celle que je ressentais: ce doit être à peu pies celle d'un naufragé perdu sur une planche au milieu d'une mer orageuse. Nous allions comme des insensés, sans savoir où, toujours plus rapidement et plus obscurément, car le nuage de poudre qui nous enveloppait devenait de plus en plus intense et brûlant. Enfln Toualeb fil entendre un cri perçant : c'était un ordre de halte. Les deux chefs, Béchara, Araballah, et l'Arabe qui marchait ce jourla en lèie de la caravane, se réunirent en conseil : c'étaient

OEUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS

les pilotes les plus expérimentés de celte mer changeante où nous étions égarés. Les avis furent émis tour a tour, et, mal gré la situation, on peut-être à cause de la situation suprême où nous nous trouvions; émis avec, une sage modération et une solennelle lenteur. Pendant <e lemps-la la houle de vaille continuait de se soulever. Enfin Toualeb résuma les nui nions en étendait! les bras vers le sud-ouest, et la course frénéiiquc recommença aussitôt, mais cette fo s sans hésitation et sans écart, et sur les traces des deux cheiks, qui. vu la gravité des circonstances^ avaient pris la conduite de la caravane. Nous marchions vers un but, niais nous n'avions pas le 'oisir de demander lequel: nous savons seulement que, si nous le manquions, nous étions perdus.

Le désert était imposait) et mélancolique il semblait vivre ei palpiter^ et fumer jusque dans ses entrailles. La transition avait été rapide et singulière; ce n'était plus l'oasis de la vei le, le repos an pied des palmiers, le sommeil rafraîchi par le bruit murmurant delà fontaine; c'était le sable enflammé c'étaient les Secousses du rude dromadaire, la soif dévorante) inhumaine, insensée; la soif qui fait bouillir le sang, fascine les yeux, et montre aux malheureux qu'elle brûle des lacs, des îles, des arbres, des fontaines, de I ombre et de l'eau Je ne sais s'il en était des autres comme de moi; mais j'étais en proie à une véritable folie, à un lève, a un délire sans lin, qui se ployait a tous lesdévergon ! âges de mon imagination. Ue temps en temps nos dromadaires s'abattaient, creusaient le sable ardent avec leur tête pour trouver au-dessous de sa surface un semblant de Laicheur, puis ils se relevaient fiévreux et haletans comme nous, et reprenaient leur course fantastique. Je ne sais combien de fois ces chutes se renouvelèrent, je ne sais comment nous fûmes assez heureux pour ne pas être écrasés sous le poids de nos baghihs ou ensevelis sous le sable ; ce dont je me souviens, c'est qu'a peine tombés, Toualeb, Béchara et Araballah étaient près de nous, rapides et secourables. mais muets comme des spectres, relevant hommes et chameaux* puis se remettant en chemin silencieux ei enveloppes de leurs manteaux. Une heure encore de celle tempe e, j'en suis bien convaincu, et elle nous ensevelissait tous. Mais tout à coup une rafale de vent passa, éc.laircissant l'horizon, comme si l'on lirait à nos yeux la loile d'un théàlre: - Le Mokaileh! cria Toualeb — Le Mokàl eh ! répétèrent tous les Arabes. Puis le sable s'éleva de nouveau entre nous cl la montagne ; niais Dieu, comme pour nous tendre la force, nous avait montré le pori désire. Le Mokatteblle Mokatieb! répétionsnous sans savoir ce que c'était tpie le Mokaileh. trais devi nanl que c'était le port; le salUt, la vie. Cinq minutes après, nous nous glissions, comme des serpens, dans une caverne profonde, mais donl la gueule étroite laissait passer peu île lumière et peu de chaleur, tandis que nos moutures, âge nouil ées, la iéie tournée ei étendue vers le rociier; étaient déjà tombées dans une immobilité qui les taisait ressembler, avec leur peau grise recotiverie de sable; a des chameaux de pierre. Quanta nous, sans nous inquiéter do lenle, de lapis, de n pas, nous "Oiis couchâmes prie mêle, en proie à la lois a un engourdissement et a un délire qui tenaient le milieu entre le Sommeil el la li vrc chaude; puis, sans parler, sans (loin ir, sans remuer, te, us restâmes là jusqu'au leiuleuiaiu

matin, étendue sur la fabei comme des statues précipitées de leur lu e.

La tempête continuait toujours, et nous l'entendions hurler au dehors; cependant; peu a peu ses tnugissettiens tombèrent. Vers le milieu du jour, elle avait perdu presque toute sa force, el c'était elle qui râlait B son tour, et qui; a son tour, touchait !t son agonie. Il y avait trente heures que nous n'avions mangé : nous revenions a la vie par la faim quant

a la soif, elle ne nous avait pas quilles Abdallah se leva el lit les apprêts de son déjeuner. Pendant ce temps, les arabes cherchèrent uhe source dans Iohs les coins de la caverne,

mais Ihutlh ntélltj il Halliil se contenter de l'eau em| eb ée

de nos omres. rsoiis fusions Iristcs el uiau sades, notre malgré repi de rit e) de dalles, quand Mohammed cuira avec i air pileux qui lui étail famillei lorsqu'il a ail nue demande a faire. Les Arabes, selon leur louable habitude, n'a-

vaient rien emp rléavec eux.el l'escorte était doublée Nous partageant s, entre (rente, ledéjeuner qu'Abdallah était censé avoir fait pour trois, mais que probablement prévenu de la chose, il avait laut soit peu allongé; chaque Arabe reçut du riz plein le creux de la main et une datte: il est vrai que nous n'en mangeâmes guère davantage;

Le troisième jour le vent changea, et, malgré les apparences fâcheuses du cie1, nous quittâmes la caverne du Mukaileb, car nous sentions qu'avec noire surcroît de bouches nos provisions ne nous permettaient gui re de nous arrêter en rutile. Lorsque nous reparûmes a la lumière, nous nous regardâmes et nous nous ell'ravàmes mutuellement, laut nous ressem- I lions a des spectres. L'épreuve de ces trois jours élail profondément écrite sur tous les visages: nous avions l'nil terne el vitreux, la peau sèche, la respiration haleiaute et le corps entièrement courbaturé. Bientôt nous aperçûmes la mer, et comme notre chemin nous conduisait un instant sur ses bords, nos Aiabesy coururent remplir d'eau leur bouche ri revinrent la souffler dans les narines de leurs dromadaires, ce (pii leur redonna à l'instant toute leur ardeur. J eus I envie de nie baigner, mais je ne l'osai pas, dans la ciaiuie de ne pouvoir résisterai! désir de boire. Au leste, toute saumâlre qu'eût été l'eau de la nier, elle ne m'eût certes pas paru plus fétide et plus impotable que celle de nos outres.

Vers le soir, nos Arabes trouvèrent enlîn une citerne. Cependant, craignant que notre avidité à boire celle eau glacée, après un si long jeûne et une si rude chaleur, ne fui nuisible a noire saute, ils dressèrent la lenle à qurlque distance de la source, et quelques insiaus après Béchara revint avec les gargoulettes pleines. Ce fui une véritable fêle, el cela nous mit en appélU pour le souper. Il paraît, au reste, que l'eau avait une vertu apéritive, et qu'elle produisit le même elfet sur nos Arabes, car, pendant la nuit, ils mangèient loul le sucre el le resle du niicmich, pour augmenter leurs rations Quant aux dattes, nous avions inauge les dernières dans la caverne du Vlokaiieb.

Nous nous aperçûmes de la sousiraclion le lendemain au déjeuner, pour lequel Abdallah ne nous -enit que ses infâmes g licites, (pie nous ne mangions jamais, du raisin sec et du calé. Nous demandâmes autre chose; alors il nous avoua la vérité Le honlicur du danger passé el la certitude qu'il avait fallu a nos hommes un besoin bien pressant pour se livrer à ce maraudgae nous rendirent moins sévères: notre indulgence porta Sus fruits, Le soir, aptes avoir mangé avec nous le resle du riz, qui n'était pas considérable, il est vrai, ils achevèrent le café el le raisin sec.

Le lendemain, nous nous minus en route par un tpmps radieux; Toualeb donna le signal du départ en niellant son dromadaire au galop. Nous suivîmes sou exemple, cl pendant six heures n us allâmes veniie à terre, sans pouvoir deviner la cause de celle vélocité. Ëntin, vus le milieu du jour, nous aperçûmes les sources de boïse, où nous avions fait halle en venant; nos dromadaires rédoublêreni de rapidité, eu aspirant de plus d une lieue fur fraîche émanation. Arrivés aux palmiers ils s'agenouillèrent d'eux mêmes, les Arabes dressèrent la tente ave. une activité el un empressement que je ne leur avais pas encore vus; cinq minutes aptes, leur promptitude et leur khi plaisance nous fuient expliquées : mais n'avions plus absolument rien a manger; dalles, sucre, niicmich, café, raisin sec ils avaient tout dévoré. Mous nous décidâmes alors à nous rejeter ur ces malheureuses galettes ipie nous avions méprisée, la veilles niais notre répugnance I uni elles n'avait point échappé a nos guides, cl pendant que nous dormions ils avaient mis le res e de la farine sur les braises. Heureusement nous avions de l'eau en abondance : nous en bûmes chacun une gargoulette pleine, puis nous nous remîmes immédiatement en route, quelque envie el

quelque besoin que nous eussions i]n lepos ; I urgence de la pu itioi s avait rendu de- loues, il l.ill.ul arriver au passage de la mer Rouge a l'heure opportune, sous peine de Jeûner tome la Journée el loule la nuit. Quant à nos dro*

madaires, ilséialenl d ai h'i'.ei uon le soleil de i nuls XlVj

Ils acquéraient des force» en allant. Mous avions bien l'ait douze ou quinze lieues le niaiiti, nous eu fîmes environ la

IMPRESSIONS DR VOYAGE. — QUINZE JOURS AU SINAI

moitié aulant de doux heures de l'après-midi à cinq. Entin nous arrivâmes au gué, épuises, haleians : il étail trop lard, les eaux étaient liantes.

La situation n'était pas couleur de rose, car là non* n avions pUis même d'eau ; dans l'espérance d'arriver à temps, cl d'après la certi'udeque nos Arabes, jaloux de ne pas nous désespérer, nous avaient donnée, nous n'avions pas pensé à emporter de l'eau des sonnes, de sorle que nous mourions jiiléraleini ni de soif et de faim. Si le soleil avait été dans tonle sa force nous devenions enragés du coup; enfui Bechara, voyant notre détresse, nous dit qu'il y avait quelquefois sur l'autre rive un passeur avec un bateau: en tirant un coup de pistolet en l'air, <e qui était le signal, il eiait probable qu'il viendrait nous prendre. Il n'avait pas achevé que j'avais fait feu: nous attendîmes dis minutes arec anxiété, et nous vîmes avec, peine que je n'avais pas été entendu. Un feu général de toutes nos armes fut alors commandé par M. taylor. Cette fois la manœuvre fui couronnée d'un plein succès'; nous vîmes la bienheureuse embarcation se délai lier de la rive et glisser sur les vagues. In quart d'heure après elle abordait sur la rive où nous I ai tendions; nous obus élançâmes aussitôt dans la barque, en faisant signe à Abdallah et ù Mohammed de nous suivre. Quant aux Arabi s, ilsresièieni pour garder les bagages; mais notre premier soin, en débarquant, Fi t de leur renvoyer Mohammed avec des provisions; quant à nous, nous nous acheminâmes vers Suez de toute la force que noire estomac avait laissée à nos jambes. Enlin nous arrivâmes toujours en courant chez monsieur Coinanoulv, qui nous reçut à bras ouverts et nous donna la chambre de Bonaparte Je dois avouer à notre honte que nous y entrâmes avec une préoccupation toute différente de celle que nous avions éprouvée la première fois que nous en avions franchi le seuil. Bous avions vraiment bsoin de quelque chose de plus nourrissant que des souvenirs, si glorieux qu'ils fissent. Monsieur Comanouly eut la boiué daller au-devant de nos désirs ; il est vrai que je crois bien que de notre ciné nous fîmes au moins la moitié du chemin; le fait est qu'il nous improvisa un souper dont il nous fit ses excuses, ei dont nous lui fîmes nus remerciemms

Le repas achevé, nous nous approchâmes de la fjnelre : elle donnait sur le port de Suez, et nous jouîmes avec di lices de la fraîcheur de la mer. Notre veille s'y prolongea tort avant dans la nuit; car, quel ,ue besoin physique que nous eussions de nous reposer, les émotions que nous avions res senties, les dangers auxquels nous venions d'échapper nous tenaient éveillés. Là nos haltes de chaque soir, avec leurs incidens divers, vinrent e représentera notre esprit) le désert, avec son concert de chacals et d'hyènes, ses Ira. es de lézards et de serpens, son soleil dé niant et son khamsin mortel, n'était déjà plus qu'un souvenir, mais un souvenir vivant, que, pour ainsi dire, nous louchions de la main en core, èl qui, si près que nous en étions, se présenlaii déjà a noire esprit avec toute sa poésie et lonte sa magnificence. Depuis, la distance cl le temps n ont fait que grandir encore ces souvenir^ ; et. après huit ans d'intervalle, toutes les émotions dôme- et terribles de ce merveilleux pèlerinage sont restées si palpitantes dans monreeur, qu< je n'hésiterais pas, si nue occasion d'y retourner se présentait, 1 les racheter encore au ptix des mêmes fatigues et des mêmes dangers.

Page 1