LE GOLYEBNKL'R DE SUEZ
Le lendemain, le gouverneur de Suez eut notre première visite; il pari I que lions lui étions vivement rer u manies, ou que notie amabilité lui avait laisse un souvenir des plus
agréables, car l'accueil qu'il nous fit fut véritablement fraternel A peine fûmes nous en 1res qu'on nous apporta, dans les mêmes gargoulettes d'argent, de cette fameuse eau que j'avais regrettée si souvent p ndanl les trois semaine-, que nous venions de passer à chercher sa pareille sans avoir pu la trouver. Après l'eau vinrent la pipe et le café, et ai rès la pipe el le café le récit de nos aventures.
Je disais et Mohammed répétait, ce qui me donnait la faculié de suivre sur la physionomie bienveil'ante et grave du pacha bsirn ressions qu'éveillaient en lui les différées événemens de noue voyage. La supercherie du père de la Victoire parut le réjouir beaucoup ; nais ce qui m étonna le plus, ce fut l'espèce de plaisir avec lequel il accueillit la dénonciation bien innocente et bien désintéressée que je lui lis du larcin de nos Arabes. Arrivé à cet endroit, il me fit répéter deux fois l'épisode du michmich, du sucre et du calé ; puis il demanda la suite avec un visage si radieux, qu'il étail évident qu il avait pris le plus grand plaisir à la traduction de ma prose Cela me donna une haute idée de son goul et le regret bien sincère qu'il n'ait pas pu apprécier le texte original. Lorsque j'eus achevé de rac. nier notre odyssée, le gouverneur nous fil rapporter de l'eau et exigea qu- nous lui promissions de dîner avec lui. Nons n'avions auruu notil de refuser celte invitation; nous acceptâmes douchâmes nous être seulement défendus le temps convenab e. Nous allâmes faire un tour dans la ville, puis nous revînmes à I heure dite.
En traversant la cour intérieure du pacha, nous remarquâmes que, pour nous faire honneur, il avait déployé un certain appareil militaire. Tout était sur pied dans le i -alais, serviteurs, esclaves, eunuques. On nous introduisit ans une grande salle carrée, où il nous attendait , accroupi a l'angle du divan. Après les salutations d'usage, que notre Odèle inlerprèie Mohanimel traduisit quant aux paroles, car. pour les gestes, nous commencions à les exécuter assez coiiifuFtà; bleinenl on apporta un grand plateau d'argent que l'on posa à terre. Nous nous levâmes aussitôl et allâmes no s aarottf pir autour. Alors un esclave entra avec des aiguh res el des bassins d'argent, el nous donna de quoi nous laver. Le pacha demanda de l'eau deux fois; nous n'avions jamais vu un Turc pousser si loin la propreté.
Le plateau supportait quaire plats d'argent recouverts de dômes du même métal, d une ornementation un peu lourde, mais riche. L'un contenait le pilaude rigueur avec sa poule couchée au milieu ; le second, un ragoût au piment, dont je ne pus deviner la composition; le troisième un quartier d'agneau, el le. quatrième, un poisson. Nous mimes hardiment la maîu an plat, tout en e nservant une certaine hiérarchie, même enire nous, el uou- commençâmes par écarleler la poule. Quant à la partie liquide du repas, nous avions chacun près de nous une gargoulette de notre eau favorite, et je ne connais pas de vin que je lui eusse préféré en ce moment.
De la poule nous passâmes au ragoût. Ici le service devenait plus facile encore, la viande de l'animal qui nous était oll'eri avait de coupée d'avance par morceaux. Chaque morceau nous seivit de cuillère pour emporter avec lui certaine quantité de l'assaisonnement. Seulement nous nous aperçûmes que ce que DOUS avions pris pour de la viande étail un légume quelconque. En somme, la chère eût été fort médiocre pour des Parisiens; mais pour nous, qui étions devenus de véritables Dis d'Ismaël, tout eiait pour le mieux.
Après le ragoût vint le quartier d'agneau. Nous remarquâmes, à la démonstration par laquelle le gouverneur a<H cueillit ce nouveau plat, que, pour découper, il était de lé> role de Toualeb el de Bécbara. il allongea les deux bras, maintint d'une main le morceau dans son récipient, el de l'autre pinça la chair, qui se détaelia de l'os avec une facilité
qui tenait de l'enchantement. Celle fois, nous ne tentâmes
même pas de suivie l'exemple, certains que nouséchi rions
., „,,,,.,. houle. Nous demat flaires au gouverneur la permission de llrer nos lames, afin qu'un geste inatiendu . e I cf-
fra àl peint trop, el, celle permission hccmi dee, lhJ'.S 110US mîmes a découper l'animal avec nos poignards.
ŒUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS
Restait le poisson, et là nous attendait une des plus rudes épreuves par lesquelles nous soyons passés de toute notre vie. Le eétacé, dont j'ignore le nom, était farci intérieurement d'un nombre effroyable d'arêtes, de sorte qu'aux premières bouchées nous nous aperçûmes qu'il y avait des précautions préparatoires a prendre, si nous ne voulions pas périr par la strangulation. Nous nous mimes donc à inventorier chacun avec un soin tout particulier le morceau que nous avions devant nous, afin d'en tirer les corps malfaisans; ce que voyant le gouverneur, qui avait avalé sa ration sans paraître s'inquiéter des arêtes, il se lit apporter un nouveau morceau de poisson sur un plat d'argent, en détacha avec la main droite un fragment, qu'il mit dans le creux de la main gauche, commença d'en extraire les arêtes depuis la plus grande jusqu'à la plus petite, joignit à cette première préparation du pain émieilé en quaniilé à peu près égale, y ajouta quelques épices, roula le tout ensemble de manière à en faire une boulette de la grosseur d'un œuf, déposa celte boulette sur un plat d'argent, fit signe a l'esclave de la porter à monsieur Taylor, et se mit incontinent a exécuter une seconde édition du même ouvrage. L'idée que cet hommage était pour moi m'arrêta court, et je sentis que j'auraisgrand'peine a achever même ce que j'avais sur mon assiette. Le gouverneur vit mon interruption ; il crut que j'attendais mon tour, et se%'ita davantage, sans cependant, il faut lui rendre justice, y mettre un soin minutieux. La besogne terminée, il m'envoya le fruit de son travail ; c'était une fort jolie boulette, de la grosseur d'un abricot à peu près. Je la pris en m'inclinant, et, comme pour admirer la perfection avec laquelle elle était arrondie, je l'examinai, attendant un moment où le gouverneur aurait les yeux tournés d'un autre coté, et rappelant pendant cet intervalle toutes mes notions d'escamotage, afin de l'avaler comme paillasse avale les couteaux. La ruse me réussit. Le gouverneur, infatigable dans sa courtoisie, se mit immédiatement à la boulette destinée à Mayer, et, absorbé dans cette opération, qu'il exécutait en véritable artiste, il ne s'aperçut pas que la mienne, au lieu d'entrer dans ma bouche, était passée dans ma manche, et de mamanrhedans mon gilet. Quanta celle de monsieur Taylor, il me fut impossible de savoir ce qu'elle était devenue et je l'ai toujours soupçonné de l'avoir courtoisement digérée.
Pour Mayer, sa position était clairement dessinée. Après lui, il n'y avait personne à servir, de sorte que tous les yeux l'avaient pris pour point de mire. Aussi il prit son parti en brave, et avala loyalement la boulette d'un coup et au risque de s'étouffer, ce qui lui fit grand honneur aux yeux du pacha, qui prit pour de l'empressement ce qui n'était que le désir d'en avoir plutôt Uni avec cette singulière pâtisserie.
Le second service était composé de gâteaux, de confitures et de sorbets , préparés par les femmes du gouverneur; le tout d'un aspect fort réjouissant, mais d'un goût assez médiocre, grâce aux mélanges inouïs qui constituent le fond de la cuisine turque.
Au reste, le pacha, qui pendant tout le dîner avait été d'une humeur charmante, se montra plus gai que jamais au dessert. Il nous reparla de notre voyage, nous demanda de nouveaux détails sur la manière dont nous avions été enlevés par le Père de la Victoire a la tribu d'Oualeb-Saïd, et nous lit raconter une seconde fols comment voleurs et volés s'étaient réunis pour manger notre sucre et boire notre café; puis, lorsque j'eus fini :
— Maintenant, dit-il, levons-nous et allons voir couper la tète a tous ces brigands la.
Nous crames avoir mal entendu, et nous finies répéter Mohammed -, mais a la stupéfaction de notre interprète, à la manière dont il balbutiait en nous répétant la proposition
du gouverneur, nous vîmes que notre bote avait pris la chose OU plus grand sérieux. Monsieur Taylor, connu.' ebel de la caravane, se leva et supplia b' pacha, qui avait déjà fait
quelques pas vers la fenêtre, de vouloir bien l'entendre. Le
gouverneur se retourna, ci répondit que (•'(•tait avec un 1res grand plaisir qu'il écouterait ce que nous avions a lui dire, et qu'aussitôt l'exécution faite il serait a nous. Monsieur Taylor lui fit observer (pie c'était Justement au sujet de
l'exécution qu'il avait quelques objections de conscience a lui soumettre Le gouverneur lit un signe gracieux, cl se prépara à écouter, non sans jeter un dernier regard vers la fenêtre, comme pour dire à l'orateur : Faisons vivement, car nous sommes attendus pour le spectacle.
Alors monsieur Taylor, au grand étonnement du gouverneur, se mit à plaider la cause de notre escorte ; il exposa au pacha que ces pauvres diables, mourant de faim, étaient bien excusables d'avoir grignollé tant soit peu nos provisions. D'ailleurs, cette petite infidélité n'avait eu d'autre résultat que de nous faire jeûner vingt-quatre heures, tandis que, s'ils ne l'avaient pas commise, ils seraient eux, assurément morts de faim; quant a l'espièglerie du père de la Victoire, elle rentrait tellement dans les mœurs arabes, que c'eût été h nous de ne pas nous y laisser prendre. D'ailleurs, elle n'avait eu d'autre suite que de nous donner une escorte plus nombreuse, et par conséquent plus sûre. Il priait donc instamment le pacha de ne pas insister sur l'article de la punition.
Le gouverneur répondit que ce que monsieur Taylor avait dit, en parlant des mœurs arabes, était parfaitement vrai, et prouvait qu'il avait étudié le pays en observateur ; la chose même, ii était obligé de l'avouer, s'était déjà renouvelée plusieurs fois, mais sur des voyageurs ordinaires, de misérables peintres ou de pauvres savans, gens qui ne valaient pas la peine, au dire du pacha, que l'on s'occupât de quelle manière ils avaient été traités. Mais pour nous, c'était bien autre chose : nous étions des ambassadeurs du gouvernement français accrédités près du vice-roi d'Egypte, et spécialement recommandés à tous les gouverneurs par Ibrahim-Pacha. Il nous devait donc justice pleine et entière ; en conséquence, il nous invitait de nouveau à nous joindre à lui pour regarder couper le cou aux coupables. Ce disant, il fit un pas vers la fenêtre.
Nous vîmes alors qu'il tenait si sérieusement à nous donner cette preuve de considération pour nous, que nous commençâmes à trembler pour nos pauvres compagnons de voyage. Nous nous levâmes à notre tour, et joignîmes nos instances a celles de monsieur Taylor. Le gouverneur alors parut se faire violence, et, nous faisant signe de nous rassurer, il ordonna qu'on fit entrer les coupables, et nous invita à nous asseoir à ses côtés. Cinq minutes après nos braves amis parurent, Toualeb et Abou-Mansour en tête, puis Réchara, Araballah, et le commun des martyrs ensuite; le tout escorté par une trentaine de soldais, le sabre nu â la main.
Toualeb et Béchara nous jetèrent, en entrant, un regard d'indicible reproche qui nous alla jusqu'au cœur. Nous leur fîmes signe de se rassurer ; ils en avaient grand besoin, car ils tremblaient de tous leurs membres, et étaient aussi pâles que leur teint basané leur permettait de le devenir. Le fait est, que depuis trois heures qu'ils étaient arrêtés sans que nous en fussions informés, ils avaient appris de leurs gardes le sort qui leur éiait réservé; de sorte que, reconnaissant au fond du cœur qu'ils étaient dans leur tort, et parfaitement instruits de la manière expédilive et impitoyable dont procédait la justice turque, ils se regardaient déjà comme décapités, et cela avec d'autant plus de raison, que, croyant qui; la dénonciation venait de nous, iis étaient loin d'espérer en notre intercession; le regard amical que nous échangeâmes lors de leur entrée, tout rassurant qu'il était, n'en demeura donc pas moins d'abord tout à fait inintcllible pour eux.
Lorsqu'ils furent rangés en cercle autour de nous, le gouverneur les regarda un instant en silence, et avec un œil si terrible, que les malheureux perdirent bientôt le faible espoir que nous leur avions rendu ; enfin, lorsqu'il les vil suffisamment abattus et repentans :
— Misérables en fans du prophète, qui avez manqué à tous vos devoirs envers ceux qui s 'étaient confiés à vous, leur ditil, noire intention première avait été de vous faire trancher la tête pour votre crime ; mais, louché par les Instances que viennent de nous adresser l'envoyé «lu sultan des Français, ci les honorables Européens qui l'accompagnent, nous vous
IMPRESSIONS DE VOYAGE. — QUINZE JOURS AU SIXAI
faisons grâce de la peine capitale. Vous en serez donc quittes, chacun, pour cinquante coups de bâton sous la plante des pieds. Allez.
Ce n'élait pas encore lu précisément l'affaire de nos Arabes; ils aimaient mieux la bastonnade que la décol ation; mais il était bien évident qu'ils eussent préféré leur grâce tout entière à la bastonnade, heureusement pour eux, nous partagions entièrement celte opinion. Monsieur Taylor lit donc un signe pour qu'ils demeurassent encore un instant, et, se retournant vers le gouverneur étonné de notre obstination, il lui exprima, en notre nom et au sien, toute sa gratitude pour l'aimable accueil que nous avions reçu de lui. Il lui affirma, en outre, que cette reconnaissance était si grande, que nous n'avions aucunement besoin de la nouvelle gracieuseté qu'il voulait nous faire aux dépens de la plante des pieds de nos Arabes. Il le pria, en conséquence, de les tenir généreusement quittes de tout châtiment, attendu que si ces hommes avaient, pressés par la faim, manqué à leur strict devoir, ils avaient, en mille autres occasions, dépassé, par leurs prévenances et leur dévouement, ce qu'ils s'étaient engagés à faire pour nous ; que, d'ailleurs, après les services qu'ils nous avaient rendus, nous ne les regardions plus comme des guides à qui on a promis un salaire, mais comme des amis qui ont droit au partage. Sachant nos senlimens, ils avaient agi er. conséquence; leur seul tort était d'avoir fait leur part avec tant de laisser-aller qu'il ne nous était rien resté pour la nôtre ; mais cela était une erreur et non un vol. Or, tout homme qui se trompe et qui avoue franchement qu'il s'est trompé étant excusable, il demandait que l'amnistie fût accordée sans restriction, et qu'après avoir sauvé leur tète ils obtinssent grâce pour leurs pieds; monsieur Taylor ajouta que c'était, au reste, non-seulement son désir, mais encore celui des deux autres Européens qui l'accompagnaient, ainsi que le gouverneur pouvait s'en assurer s'il nous permettait de joindre nos prières aux siennes. Le gouverneur se retourna vers nous d'un air de doute ; mais il vil a nos regards supplians, encore plus qu'à nos paroles, la vérité de ce que lui avait dit monsieur Taylor, et resta un instant sans nous répondre, indécis et réfléchissant, comme s'il cherchait la solution d'un problème impossible à résoudre. Pendant ce lemps les Arabes avaient suivi la traduction du discours de notre ami avec l'expression de la reconnaissance la plus vive, accompagnant chaque parole miséricordieuse de gestes à 1 appui ; de sorte que, lorsqu'ils nous virrnt nous joindre ;1 leur avocat, ils pensèrent que le moment était venu ; en conséquence, ils s'agenouillèrent, et, tendant les bras vers le juge indécis, ils firent chorus de supplications et de prières. Enfin, le gouverneur nous regarda une dernière fois, comme pour nous demander si bien décidément nous voulions rémission pleine et entière pour les coupables, et trouvant dans notre voix, dans nos regards et dans nos gestes la même expression qu'il y avait déjà lue, il se retourna vers ses soldats, et leur fit, avec un soupir, signe de se retirer; les soldats obéirent. Quant a Toualeb et au père de la Victoire, il leur adressa, en leur qualité de cheiks, une longue admonestation, où nous ne comprimes rien autre chose, si ce n'est qu'ils étaient bien heureux d'avoir affaire a des maîtres aussi indulgens que nous. Ce discours achevé avec la dignité convenable, nos Arabes se retirèrent en silence et sans demander le reste.
Quant à nous, nous exprimâmes au gouverneur toute notre reconnaissance pour ses bons précédés, et nous lui assurâmes que, si jamais nous repassions par Suez, noire première visite serait certainement pour lui. Il nous remercia a son tour de nos bonnes dispositions, et nous lit promettre que nous lui écririons du Caire comment notre escorte s'était conduite à notre égard pendant le reste dn voyage. Cette double convention arrêtée, nous primes congé de lui.
A dix minutes decbemln de son palais et en tournant l'an* gle de la première rue, nous trouvâmes nos arabes qui nous attendaient. Aussitôt qu'ils nous aperçurent ils se précipité'
r -ni sur nos mains, qu'ils haisrreiii avec une effusion qui ne
laissait aucun doute sur leur gratitude. Ces démonstrations
reconnaissantes étaient en outre accompagnées de promesses
OBCV. COMI'I.. — X.
d'un attachement inviolable et à toute épreuve. Ce qui les touchait surtout, c'était, non pas que nous eussions intercédé pour leur lêle, mais que nous eussions résisté au plaisir de voir donner la bastonnade, ce qui était, à leur avis, un spectacle des plus inléressans et des plus curieux. Néanmoins, après les premiers momens d'effusion, ils nous proposèrent de partir sans retard. La clémence du gouverneur leur avait paru si peu naturelle, qu'ils ne s'y liaient pas parfaitement. Nous nous informâmes alors où nous devions rejoindre les chameaux. Ils étaient sellés et chargés, et nous attendaient sur la roule du Caire. A peine sortis du palais, quatre d'entre eux étaient partis pour tout préparer, de sorte que nous pouvions quitter Suez à l'instant même. Nous comprimes l'empressement de nos Arabes, et nous les suivîmes en riant. Effectivement, à la porte occidenlale de la ville, nous trouvâmes nos dromadaires; en un instant nous fûmes en selle comme par enchaînement. Nos Arabes, de leur côlé. ne se donnèrent pas le lemps de faire agenouiller leurs moulures; ils grimpèrent dessus en courant comme je l'avais vu faire à Bérhara en sortant du Caire: et une fois dessus, Toualeb et Abou Mansour , fraternellement unis désormais par le danger commun qu'ils avaient couru, prirent la télé de la colonne et lui imprimèrent un mouvement de galop, à l'aide duquel nous mimes, en moins de deux heures, une dizaine de lieues entre nous et le gouverneur de Suez, dont ils ne pensaient pas pouvoir jamais être assez loin.
Néanmoins, comme la nuit élait arrivée pendant que nous parcourions les deux dernières lieues, il nous fallut bien faire halte En un insiant notre lente fut dressée. iNos Arabes étaient gais et légers comme nous ne les avions jamais vus ; Bëchara surtout était d'une hilarité qui allait jusqu'à la folie ; il courait et gambadait sans cause, comme pour s'assurer que ses jambes n'avaient éprouvé aucune mésaventure, et nous étions retirés depuis longtemps dans notre tente, que nous l'entendions encore parler avec une volubilité qui trahissait l'émotion fiévreuse qu'avaient laissée en lui les événemens de la journée.
Le lendemain nous nous mîmes en roule avec le jour; nous suivîmes, comme nous l'avions fait en venant du Caire, la ligne des ossemens : une carcasse de dromadaire, encore garnie de quelques lambeaux de chair, el de laquelle s'échappèrent â noire approche deux ou irois chacals, nous prouva qu'une caravane élait passée depuis nous, qui avait pave son tribut à la rouie sinistre. Nous passâmes sous l'arbre du désert sans nous arrêter, nous piaulâmes les piquets de notre tente sur remplacement de la forêt pétrifiée; la lerreur de la veille avait bouleversé toutes les habitudes topographiques de nos Arabes. Au reste, la journée avait été rude, nous avions fait au moins une vingtaine de lieues sans nous reposer plus d'une heure.
Nous étions engagés dans le chemin sinueux et malaisé du Mokkalan avant que le soleil ne fût levé; il parut à l'horizon comme nous atteignions le haut de la montagne, et la lueur de ses premiers rayons se refléta sur les dômes dorés du Caire. Nous saluâmes la populeuse cité toute hérissée de madenehs, toute couverte de coupoles, et l'immense horizon qui l'encadre, avec toule la joie du retour. Nous fîmes, au sommet le plus élevé de la montagne, une balle de dix minutes, pour embrasser tous les détails de celle vue merveilleuse, plus splendide encore au soleil levant qu'à aucune autre heure de la journée ; puis, comme si nos haghius eussent deviné noire intention, à peine arrivés au versant occidental du Mokkatan, ils s'élancèrent au galop, et eurent bientôt dévoré l'espace qui nous séparait des tombeaux des califes. De la au Caire il n'y a qu'un pas. Celle fois nous rentrâmes dans la ville, triomphans el sans craindre que nos dromadaires nous jouassent de mauvais tours. Nous étions devenus des écuyers consommés, et, avec nos costumes arabes et nos ligures brûlées par le soleil, il eùi été vraiment difficile de nous reconnaître pour des chrétiens. A dix heures nous étions cbei monsieur i>antan, vice consul de France, qui parut enchanté de nous voir sains et saufs. Il fil aussilôl prévenir les Olages de la tribu d'Oualeb-Said, qui, quoique moins expansifs que lui, parurent aussi fort satisfaits
OEUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS
de revoir notre troupe au complet et en bonne santé : on se rappelle que leurs lêies répondaient des nôtres.
Immédiatement après ces premiers moiucns donnés au plaisir de revoir un compatriote et de se retrouver pour ainsi dire, en France, il fallut songer aux affaires. L'arrangement amical fait au pied du Sinaï, entre Toualeb et le Père de la Victoire, était qu'ils partageraient entre eux le pris du retour. Pour ne pas priver nos fidèles amis du salaire qu'ils avaient si loyalement gagné, nous décidâmes que ce seiait nous qui supporterions la différence. Nous donnâmes, en outre, à chacun de nos guides, un batchis aussi considérable que nous le permettait l'état de nos linances, ce qui lit que nous nous séparâmes, eux nous promenant de garder un souvenir éternel de nous, nous leur promettant de revenir un jour. Je ne sais si jamais je pourrai tenir mon engage ment vis-à-vis d'eux; mais ce dont je suis sur c'est qu'ils ont tenu le leur ViS-a-viS de nous, et que plus d'une fuis, sur le liagliin a>' galop rapide, amour du feu allumé du désert, ou siuis la lente voyageuse de la tribu d'Oualeb-Said, nos noms ont été répètes parBchara et par Toualeb, connue ceux de luyaux amis et de braves compagnons.