DAMIETTE
Monsieur de Linant, ce jeune artiste qui nous avait mis en relations avec la tribu d'Oualilb-Saïd, ayant appris notre retour, était accouru à l'hôtellerie franque, et, pour cette fois, n'ayant pas voulu que nous eussions d'autre maison que la sienne, il nous avaii emmenés chez lui. Au premier mot que nous lui dîmes de notre intention de visner Jéuisalera ei Damas, il nous offrit de nous accompagner, ce queuous acceptâmes par acclamation. Monsieur de Linant, ayant déjà parcouru deux ou trois fois toute la Syrie, était le plus merveilleux cicérone que nous pussions avoir. 11 fut décidé que nous nous reposerions en descendant le Nil jusqu'à Damiette, et qu'arrivés a celle ville, frais et dispos pour un second voyage, nous y retrouverions Toualeb et ses dromadaires, qui nous conduiraient par El-Arich jusqu'à Jérusalem.
Le jour même nous nous occupâmes des préparatifs du départ. P.ien ne nous prend plus facilement et ne nous quille plus a regre. que la fièvre des voyages ; une fois qu'elle s'est emparée de nous, elle nous pousse en avant, et il faut marcher toujours: le Juif-Errant n'est qu'un symbole.
Nous partîmes par une belle soirée, ayant contre nous la brise, mais pour nous le courant et quatorze rameurs nubieiis. Pendant la nuit.qui descendit bientôt, nous francliim.es toute la partie du Nil que nous connaissions déjà et qui s'étend de Boulacq à l'angle du Delta-, lorsque le jour parut, nous commençâmes à nous engager dans la brame de l'est, plus majestueuse que i «.lie de Rosette, et dont la fertilité nous rrappail d'autant plus vivement que nous sortions du désert.
Vers le soir, nous vîmes deecetidrc des villages qui bordaient la rive une vingtaine de femmes nues ; attirée sans doute par les chants de nos rameurs, elles plongèrent dans le Nil, et, nageant vers nous, elles suivi renl quelque temps notre barque, La nuil nous débarrassa de nos sirènes basanées, dont heureusement les encbantemens n'étaient pointa craindre.
Le lendemain, t s relâchâmes à Mansourgh.
Ce nom, comme les Pyramides, rappelait un de ces souvenirs nationaux auxquels un Français ne peut pas rester in- <i « li- n ni. Que nos lecteurs nous p rmetlenl donc de suivre, tison tour, l'expédition de saint Louis comme nous avons suivi celle de Napoléon.
Co fut au rnoii de décembre de l'an lâW que la croisade
fut déridée. Le roi Louis IX, qui avait déjà signalé sa ferveur pour la religion en rachetant la couronne d'épines du Christ des Vénitiens, chez qui Beaudoin l'avait mise en gage, et en la p riant, tête et pieds nus, depuis \ incennes jusqu'à Noire-Dame, venait d'investir, dans une cour plénière tenue à Saumuf, son frère Alphonse des comtés de Poitou et d'Auvergne, et de l'Albigeois cédé par le comte de Toulouse. Il avait battu le comte de La Marche qui avait refusé de lui rendre hommage à Tail'ebourg et à Saintes, et lui avait l'ait grâce, quoiqu'il sut que la comtesse avait tenté de l'empoisonner; enfin il avait lorcé Henri III d'Angleterre de demander une trêve, qui ne lui fut accordée qu'au prix de 3,000 livres sterling. Tout était donc tranquille au dedans et au dehors lorsque, se trouvant à Pontoise, il tomba malade d'une .fièvre mal guérie, dont il avait été atteint dans son expédiion du Poitou. Le mal fil des progrès si rapides que bientôt l'on désespéra de sa vie la nouvelle funeste retentit par toute la Fiance; Louis n'avait que trente ans, et les comntencemens de son règne avaient promis au royaume une ère de prospérité. Le deuil fut donc général ; plusieurs seigneurs et beaucoup de prélats accoururent à Pontoise; dans toutes les églises ou lit des aumônes, des prières et des processions; enfin la reine Blanche envoya son aumônier à Eudes Clément, abbé de Saint-Denis, afin qu'il i irai de leurs caveaux les corps des bienheureux martyrs, exposition qui ne se faisait que dans les grandes calamités publiques.
Cependant tous les secours de l'art semblaient insufiisans, et toutes les prières de la religion inutiles . Louis tomba dans un évanouissement si profond que l'on lit sortir les deux reines, Blamlie, sa mère, et Marguerite, sa femme. Deux dames restèrent seules dans la chambre, priant de chaque côté du lit. Bieniôt l'une d'elles, ayant fini sa prièie, se leva et voulut couvrir le visage du roi d'un linceul ; mais l'autre dame s'y opposa, disant qu'il était impossible que Dieu eût frappé un coup au cœur de la France; et comme elles en étaient sur ce funèbre discours, Louis rouvrit les yeux, et d une voix faible, mais distincte, il prononça ces paroles: « — La lumière de l'Orient s'est répandue sur moi par la grâce du Seigneur et m'a rappelé d'entre les morts. » Les deux dames poussèrent un grand cri de joie, s'élancèreni vers la porte, rappelèrent la reine hlamlie et ia reine Marguerite, qui, ne pouvant croire à ce mira le, rentrèrent en tremblant. En les apercevant, le roi leur tendit les mains; puis, les premiers transports de joie calmés, il demanda Guillaume, évèque de Paris. Ce digne prélat se hâta de se rendre au chevet du malade, qui, animé d'une nouvelle force à sa vue, se leva sur son lit et demanda la croix d'oulre-mer. Les assistans crurent que le roi était encore en délire; mais Louis, s'.ipercevanl de leur erreur, étendit la main vers l'évêque, qui h"siiait à lui obéir, et jura qu'il ne prendrait pas de nourriture avant d'avoir obienu le signe de la croisade. Guillaume n'osa le lui refuser, et le malade, ne pouvant le nicitre encore sur son armure, le lit placer du moins au chevet de son lit.
A compter de ce jour la santé du roi se rétablit rapidement, il écrivit aux chrétiens d'Oriciil de reprendre courage, leur promettant de passer la merdes qu'il aurait rassemblé son armée, et, en attendant, leur envoyant un secours d'argellt.
Louis ne perdit pas de temps pouf accomplir sa promesse. Odpn de Ch»teauroux,cafdinal-êvêqun deTusculum, autrefois chancelier dé l'église de aiïs, ci alors légal du saintsiège, vint en Erance prêcher la croisade, et un grand nombre de seigneurs accoururent îles provinces, attires plus en* core par leur amour pour le roi que parleur zèle pour la religion.
Mors la reine Blanche tenta un dernier effort. Elle vint, accompagnée de Guillaume, trouver son fils, toujours occupé de son projet. Le prélal parla le premier, el dit au roi que le vœu qu'il avaii fait pendant sa maladie était un vœu précipité, et qu'an tel vœu n'engageait pas ; que, si d'ailleurs le roi avaii quelque se: upule .i ce sujet, il se chargeait d'obtenir une dispense du pape, il montra la France a peine pa- <ih , qu'il laissait en butte aux artifices du roi d'Angle-
IMPRESSIONS DE VOYAGE. -. QUINZE JOURS AU BINAI
terre, à l'esprit séditieux des Poiievins et à l"ini|iiittude des Albigeois, blanche continua :
— Bon cher lils, lui dit-elle, écoulez les conseils de vos amis, et ne vous en rapportez pas entièrement a vos sens Souvenez vous que l'obéissance à une mère, est agréable à Dieu. Heslez ici, la Terre-Sainte n'y perdra pas, et vous y enverrez des troupes en plus grand nombre que si vous y alliez vous-même.
— Ce n'est point la même chose, ma mère, répondit Louis, et Dieu attend mieux que cela de moi. Quand les voix de la terre n'arrivaient plus à mon oreille, j'ai entendu une voix du ciel qui me disait : <■ — Roi de Fra ce, tu vois les outrages faits a la cité de Jésus-Christ; c'est loi que j'ai choisi pour les venger1... »
— Cetie voix, reprit Blanche, ne vous y trompez pas, c'était celle du délire et de la lièvre. Dieu n'exige pas l'impossible, et l'état où vous étiez lorsque vous avez fait le serment vous sera près de lui une excuse pour le rompre
— Vous croyez, ma mère, que ma raison était égarée lorsque j'ai pris la croix, répondit le roi. Eh bien! je la quitte, selon voire désir. T> nez, mon père, dit-il en la détachant de son épaule et en la remettant à l'évoque, la voici.
Levêque la prit, et Blanche voulut se jeter dans les bras de son Gis; m.iis il l'arrêta en souriant.
— El maintenant, ma mère, couiinua-t-il, je n'ai ni lièvre ni délire, vous n'en doutez point. Or, je vous demande la croix que 1e viens de vous rendre, et Dieu m'est témoin que je ne prendrai pas de nourriture qu'à votre tour vous ne me l'ayez rendue.
— Que la volonté de Dieu soit faite ! dit la reine reprenant la croix des mains de l'évêque et la remettant elle-même à son lils: nous ne sommes que les instrument de sa Providence, et malheur à ceux qui tentent de s'opposer à ses décrets!
Cependant le souverain pontife avait envoyé dans tous les Etats chrétiens des ecclésiastiques chargés de prêcher la guerre sainte: leur zèle n'avait point élé infructueux, et grand nombre de seigneurs s'étaient rendus a Paiis; cependant il y en avait d'autres à qui l'espoir d'augmenter leurs dignités ei leur fortune, sous la régence d une femme et dans l'absence de leurs aînés, donnait un enthousiasme plus réfléchi. Ceux-là, tout en paraissant approuver la croisade, faisaient entendre qu'il n'y aurait pas de mal à laisser eu France quelques hommes de courage et de noblesse, dont la tâche serait moins glorieuse, sans doute, mais tout aussi utile que celle des autres, qui, plus favorisés du sort, accompagneraient le roi dans son pèlerinage armé. Louis ne fut pas dupe de ce préiendu bon vouloir, el il employa un moyen assez bizarre pour déterminer les hésitanset bâter les retardataires. Le jour de Noël s'avançait, et c'était alors l'usage que, la veille de la Nativité, le roi, au moment de la messe de minuit, fil «Ion aux seigneurs de sa cour de riches manteaux, ornés tous d'une broderie unifoime Louis non-seulement se conforma à l'usage, mais, celte fois, fil la distribution plus nombreuse qu'elle ne l'avait jamais élé sous les rois ses prédécesseurs, ni même dans aucune aunée de son règne. Comme celte largesse avait été laite au moment où la messe sonnai i,el dans une chambre mal éclairée, ceux qui en avaient été l'objet revêtirent leurs manteaux en hâte et dans l'obscurité, puis s'acheminèrent vers l'église; mais arrivés dans le saint lieu, chai un aperçut, à la lueur des cierges, sur son épaule el sut celle de -.on voisin, le signe sacré de la croisade, qu'il n'était plus permis de déposer une lois qu'on l'avait pris. Il n'y avait pas à s'en dédire, et, quelque étrange que fut la manière dont les nouveaux soldats du Christ avaient fait leur Vécu, pas un n'eut l'idée de le rompre.
Le vendredi 1-2 juin 1258, Louis accompagne de ses frères, Robert, comte d'Artois, el Charles, comte d'Anjou, se rendit à Saint Denis ; le cardinal O loti de Chàteauroux l'y attendait. Ce fui lui qui déploya l'oriflamme, qui pour la troisième fois allait reparaître en Orient el qui donna au roi le bourdon el la panetière, attributs des pèlerins; puis la procession reprit le chemin de l'abbave de Sainl-AlHninc, où la mereel le lils devaient se Jtre adieu. La séparation fui ler-
rible pour Blanche; celle reine, si fortement trempée pour le- autres évéuemens de la vie, fondait en larmes dès qu'un danger menaçait son fils.
Enfin Louis quitta sa mère et se mit à la tête de l'armée qui se rassemblait sur le territoire de l'abbaye de Cluny. Là se trouvèrent! prêts et réunis pour 'a saime cause, Robert, romie d'Artois, que la mon réclamait à Mansourah, et Charles, comte d'Anjou, qu'un trime attendait en Sicile; Pierre de Dreux, comte de Bretagne ; Hugues, duc de Bourgogne; Hugues de Cbiiillon ; Hugues deSaint-Pol ; les comtes de Dreux, de Bir.de Soissons, de Blois, de BJietel, de Montforl et de Vendôme; le seigneur de Beaujeu, connétable rie France; Jean de Beaumoui, grand amiral el grand chambellan; Philippe, de Coiittenay, Gayon de Flandres, Archambault de Bourbon, Jean de Barres, Gilles de Mailly, Robert de Béthune, Olivier de Thèmes, le jeune Raoul de Coucy, et le sire de Joinvillc, qui emportait en Egypte l'épée du soldat, sans savoir encore qu'il en rapporterait la plume de l'historien.
Louis apparut au milieu de ions ces seigneurs, les dépassant par le rang. les égalant par le courage. 11 avait alors Irente-irois ans ; il était grand, mince el pâle, avait la figure douce el régulière, les cheveux bhn ds el coupés couris. Quant à son costume, celait la simplicité chrétienne dans toute sa rigide humilité; et le même roi qui avait fait donner par sa splendeur à la cour de Saumur le nom de cour sans pareille, ne se montra plus que velu de la robe de pèlerin, ou couvert d une armure de fer poli ; de sorte, dit Joiuville, quen la roie d'outre mer on ne remarqua une seule culte broJée, ni celle du roi, ni celle d'autrui.
Toute celle magnifique assemblée descendit à Lyon, suivit le Rhône, se rendit à la mer Comme le royaume de France n'avait point encore, à cetie époque, de port sur la Méditerranée, et que celui de Marseille, le seul dont Louis pût disposer par sa double alliance avec. Beatrix de Provence, ne lui suffisait pas, il avait acheté Aiguës-Mortes à l'ab1 é de Psalmorii : c'élait donc dans celle ville qu était le rendez-vous général, el dans son port qu'attendaient les cent vingt-huit vaisseaux destinés à transporter le roi et les hommes de guerre. Ces nefs, comme les appede Join ville dans son n.ïf et poétique langage, étaient en outre escorlées d'une mulli* tude de bâiimeis de transport, destinés aux chevaux et aux vivres. Comme la France n'avait pas de marine les pilotes et les matelots étaient presque tous Italiens ou Catalans; les deux amiraux étaient génois, quant à la plupart des barons, c'était la première fois qu'ils voyaient la nier.
Louis s'embarqua le 23 aoùl 12-58, el touie la flotte se dirigea vers Chypre, où régnait Henri deLusigiian, descendant des rois de Jérusalem Celle iie avait été offcrle par sou souverain comme le relais le plus commode, et des magasins considérables y avaient élé formés; toute la flotte y débarqua le 21 septembre de la même année, et ce fut alors seulement (pie les chrétiens d'Orient virent leur espérance si souvent trompée se changer en ceriitude Cette nouvelle fut accueillie avec enthousiasme; ils étaient arrivés au dernier degré de misère et île servitude.
Depuis la croisade de Philippe-Auguste, pendant laquelle Sainl-Jeau-d'Acre avail été pris, les affaires des chrétiens n'avaient fait qu'empirer en Orient. Le roi de Jérusalem, Jean de Brienne, avait fait une campagne en Egypie. avait pris Damieilcet était en route vers le Caire, lorsque, abandonné par la plus giande partie de ses chevaliers, il avait e;é forcé à la retraite, el, maître de deux trônes, gendre de deux rois, beau-père de deux empereurs* était allé mourir à Gonslaiitiuople sous l'habit d'un disciple de saint François. Frédciii ', à son tour, sciait rendu à Jérusalem avec de grands projets et une belle armée mais arrive là, comme s'il n eût eu l'intention que d'v accomplir un simple pèlerinage, toute sou ambition s'eiail boi me a se l'aire couronner dans l'église du Saini-Sepipleic, el, ainsi qu'il l'avait dit dans sa Ici re au sultan du Caire, a planter mu étettdari sur le (al aire et sur
la montagne dé Sim< /ni" c riM r ee / es/une dis r'rancs, et leur si tcû parmi le* roi* de la cfcr tirnlé. Thibsuli de Champagne, roi de Navarre, plus troubadour que chevalier, el le
Ci)
UEUVHES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAs.
dernier des princes croisas qui fût allé en Terre-Sainte, avait fait plus par ses vers que par son épée, et était revenu dans ses États achever des poésies interrompues. Derrière lui un de ces accidens familiers à l'Asie avait refoulé tout un peuple vers l'occident; c'étaient les Karismiens, que les Tartares avaient chassés de la Perse et qui avaient pris Jérusalem, parce que Jérusalem s'était trouvée sur leur route, IHiis dévasté !a Palestine, parce qu'il fallait vivre, et qui à leur tour venaient d'être exterminés presque entièrement par le sultan de Damas, à qui ils étaient inconnus, et qui n'en avait jamais entendu parler avant que le souffle de Dieu ne les poussât l'un contre l'autre. Enfin les dispensions intestines venaient se joindre aux malheurs généraux : le roi d'Arménie et le prince d'Antioche se battaient pour quelques lambeaux de territoire. A Chypre, OÙ abordait le roi, les Latins et les Grecs étaient divisés pourcause de religion, les Hospitaliers et les Templiers pour cause de prééminence, et les Génois et les Pisans pour cause de commerce.
Louis commença par rétablir la paix et la bonne harmonie parmi tous ces auxiliaires si importans. A Nicosie comme à Vincennes, sous le chêne comme sous le palmier, il rendait la justice, et ses arrêts étaient religieusement exécutés. Mais la mission de l'ange de paix relarda celle de l'homme de guerre: lorsqu'on voulut se remettre en route, on s'aperçut que la saison était trop avancée. Hugues de Lusignan offrit aux croisés l'hospitalité pour tout l'hiver, s'engageant a les suivre au printemps, lui et sa noblesse. Chypre, avec sa situation merveilleuse, son admirable fertilité, ses vins chantés par Salomon, et ses femmes moitié grecques, moitié arabes, ne plaidait que trop vivement en faveur d'une pareille proposition, et, avant d'avoir vaincu comme Annibal, les chrétiens avaient trouvé leur Capoue.
De leur côté, les musulmans étaient en proie à d'affreuses discordes. Depuis la mort de Saladin, un an s'était rarement écoulé sans que le repos de la famille des Ajoubiles eût été troublé par quelque dissension. Cependant chez un peuple pareil, campé plutôt qu'établi en Egypte, et ne se soutenant que par la guerre, ces révolutions étaient une école perpétuelle des armes, d'où sortaient, dans toutes les circonstances où un danger commun réunissait les intérêts divisés, les plus terribles adversaires que pussent rencontrer les chrétiens»
Au moment où Louis IX débarqua à Chypre, le sultan du Caire, Malek-Saleb-Negmeddin, qui régnait alors en Egypte, se trouvait au milieu de la Syrie, où il taisait la guerre au prince d'Alep et tenait assiégée la ville d'Emesse. La maladie dont il mourut peu de temps après le retenait à Damas, lorsqu'un homme déguisé en marchand pénétra jusqu'à lui, et lui annonça les préparatifs terribles qui se faisaient a Chypre : cette nouvelle produisit sur son esprit une vive sensation. Les Orientaux avaient appris à regarder les Français comme les plus braves de leurs ennemis, et le roi de France comme le plus puissant et le plus redoutable des rois. A ces craintes réelles venait se joindre une prédiction que les missionnaires trouvèrent répandue jusque dans la Perse, et qui était également accréditée parmi les chrétiens et parmi les musulmans. Elle annonçait qu'un roi des Francs disperserait tous les infidèles et délivrerait l'Asie du culte de Mahomet Malek-Salch ne crut donc pas qu'il y eût un instant a perdre: il abandonna le siège commencé, et, toutsouffrant qu'il était, monta dans une litière, et arriva a Achmoun- Tanah, au mois d'avril IS-W. Alors, comme il ne doutait pas que la ville de Damii'lle ne fût la première attaquée, il s'occupa aussitôt de la mettre en état de défense, y lit entasser des amas de vivres et porter des armes et des munitions de toute espèce; ensuite il ordonna a l'émir Fakreddin de marcher vers celte ville pour s'opposer a la descente des ennemis; puis, comme il sentait que sa maladie empirait, il lit publier par tout Mfl royaume que tous ceux !t <mi il (levait quelque choie pouvaient se présenter il sou trésor, et qu'ill y seraient payés Fakreddin campa au Gyzeh de Damielte, sur la rive gauche du INil : le fleuve passait eutre la ville et le camp.
Cependant l'hiver s'était écoulé dans ces doubles prépara-
tifs, et le roi ayant jugé que le temps allait arriver de se remettre en mer, fil donner l'ordre que tous les navires fussent chargés de vivres et prêts à partir au premier signal. Les provisions, comme nous l'avons dit, avaient été amassées longtemps à l'avance; des dépôts d'orge, d'avoine et de fromentavaient été faits dans les plaines en telles quantités que ces monceaux semblaient des montagnes. Ce qui rendait la ressemblance plus frappante encore, c'est que les blés exposés a l'air et ù la pluie avaient germé sur une profondeur de quatre ou cinq pouces; de sorte que ces collines étaient couvertes d'herbe; mais sous celte croûte les grains s'étaient conservés aussi beaux et aussi frais que s'ils eussent été battus de la veille. Rien ne s'opposa donc à l'ordre donné. Tous les transports achevés, le roi et la reine passèrent a bord de leur vaisseau, le vendredi d'avant la Pentecôte, et alors on cria de navire en navire que chacun se tint prêt ; de sorte que le lendemain, au point du jour, au signal donné, tous les bâtimens à la fois déployèrent leurs voiles et s'avancèrent majestueusement, couvrant la mer de toiles tendues et de bois flottans sur l'eau, car la flotte se composait de dix-huit cents vaisseaux, tant grands que petits.
Le lendemain, jour de la Pentecôte, le roi, se trouvant à la pointe de Lymesso, vit à terre une église d'où parlait le son des cloches. Ne voulant pas perdre celte occasion qui semblait offerte par Dieu d'entendre une fois encore la sainte messe, il gouverna vers la terre et aborda avec une douzaine de vaisseaux. Mais tandis qu'il était dans l'église, une grande tempête s'éleva qui dispersa la flotte, et un vent terrible venant d'Afrique éloigna les vaisseaux de la route d'Egypte, et le:; poussa, tous perdus et en désordre, sur les côtes de la Palestine, où le roi eût été jeté comme les autres, si son saint désir ne l'avait conduit à terre; il en résulta que de deux mille huits cents chevaliers qui étaient partis de Chypre, sept cents à peine purent se rallier autour de lui; ce qui n'empêcha pas que le lendemain, le vent étant devenu favorable, le roi ne se rembarquât et ne continuât sa route vers l'Egypte. « Bien doulanset esbahi, » ditJoinville, de la perle de ses chevaliers, car il les croyait tous morts ou en grand péril.
Le quatrième jour après celte catastrophe, comme la Hotte continuait de marcher sur une mer calme, sous un beau ciel et par un temps favorable, le pilote du vaisseau royal, homme expérimenté qui connaissait toute la côle et parlait plusieurs langues, s'écria tout ù coup, du haut du mât où il était en observation : « Dieu nous aide, Dieu nous aide, voici Damielte!... » Au même instant plusieurs autres pilotes répondirent à ce cri par un cri pareil, et bientôt les croisés eux-mêmes, tout émus de cette grande nouvelle, purent apercevoir le sable doré de la rive, sur lequel se détachaient en blanc les murailles crénelées de la ville. C'était le vendredi h juin 12'i9, l'an de l'hégire 64T, le 21 de la lune de sefer. Alors de grands cris de joie retentirent par toute la Hotte. Mais Louis étendit la main, faisant signe qu'il voulait parler. On fit aussitôt silence à bord du navire qu'il montait, et les" autres nefs s'approchèrent autant qu'il était possible pour entendre ce qu'il allait ordonner. « Mes fidèles, dit alors le roi d'une voix sonore et pleine de foi, ce n'est pas sans une permission divine que nous nous sommes transportés ici pour aborder dans un pays si puissamment occupé. A celte heure, je ne suis plus le roi de France, je ne suis plus le chevalier de l'Eglise; je ne suis qu'un homme dont la vie s'éteindra comme celle du dernier des hommes, lorsqu'il plaira au Seigneur de souffler dessus. Mais souvenez-vous que tout est pour nous, quelque chose qu'il arrive : vaincus, nous sommes martyrs; vainqueurs, le nom du Seigneur sera glorifié, et l'honneur de la France grandira encore, non-seulement dans la chrétienté, mais encore dans tout le monde. En tout cas, soyons humbles comme il convient ù des soldats du Christ : nous vaincrons pour lui, mais il triomphera pour nous. Et maintenant Dieu nous garde, car voila des nouvelles qui nous arrivent de la part de nos ennemis! i
Eu effet, tout le rivage était couvert, tant par l'armée de Fakreddin que par les babilaus de Damielte, effrayés de voir
!" RESTIONS DE VOYAGE. — QUIN'ZE JOURS AU SINAI
tant de vaisseaux réunis. Entre ces deux multitudes, le Nil coulait et venait se jeter majestueusement à la mer. Bientôt, à son embouchure, parurent quatre galères montées par des pirates, qui s'avançaient pour examiner et reconnaître quelle était cette armée et ce qu'elle voulait; puis, lorsqu'elles furent à trois portées de trait des premiers navires du roi, elles voulurent retourner en arrière, comme si elles avaient appris ce qu'elles voulaient savoir. Mais il était trop tard : de légers bàtirm ns déployèrent toutes leurs voiles et les joignirent. Cesbâtimens étaient armés de mangonneaux disposés de telle manière qu'ils lançaient au loin et en même temps les uns des pierres, les autres des traits, ceux-là des vases de chaux. Les pirates eurent beau se défendre, ils furent bientôt écrasés; li ois de leurs galères, brisées, coulèrent à fond ; la quatrième, moins avancée que les autres, parvint à regagner le rivage, toute démâtée et couverte de blessés et de morts. Alors ceux qui survivaient reprirent terre en montrant leurs blessures et en criant à cette multitude que c'était le roi de France qui arrivait en ennemi avec une multitude de chevaliers qui faisaient pleuvoir des flèches, des pierres et du feu. Tous ceux qui n'étaient pas armés s'enfuirent vers la ville. Les croisés virent ce mouvement, et leur courage en fut redoublé. Le roi cria le premier : o Au rivage! » et tous répétèrent : « Au rivage! au rivage I » Alors on fit approcher des grands vaisseaux les bateaux plats qui devaient servir au débarquement. Joinville, qui avait a lui une petite galère, s'y jeta le premier, suivi de Jehan de Relmont, de d'Ayrard de Brienne. Aussitôt tous les chevaliers qui montaient le même navire que lui, n'ayant pas de galère, se précipitèrent dans la barque ; en un instant elle reçut le double de ce qu'elle pouvait porter. Mais aussitôt les mariniers, voyant le danger, s'accrochèrent aux cordages et remontèrent à bord du navire. Malgré cet allégement à sa charge, la barque continua de s'enfoncer; il n'y avait pas un instant à perdre, le péril était pressant. Joinvi! le fit gouverner vers elle, demandant à grands cris combien il y avait de chevaliers de trop dans la barque. « Dixhuit ou vingt, répondirent les mariniers. » Aussitôt il arriva bord à bord, fit passer dix-huit hommes d'armes dans sa galère. Pendant ce temps, un chevalier nommé Plouquct voulut sauter du navire dans la barque ; mais la distance était trop grande, il tomba dans la mer, et, alourdi par son armure, il se noya. Ce fut le premier martyr de cette campagne, qui devait en compter tant d'autres.
Cependant les Sarrasins s'apprêtaient à bien recevoir les croisés. Au milieu d'eux, l'émir Fakreddin, revêtu d'une armure d'or qui réfléchissait les rayons du soleil, semblait le dieu du jour lui-même, l'ne multitude de musiciens faisaient retentir l'air du bruit des cors et des tambours. Les chrétiens leur répondaient par leurs cris, et s'avançaient rapides comme une volée d'oiseaux de mer. C'était à qui toucherait la terre le premier. Joinville tenait toujours la tète de la ligne qui s'avançait ; il avait laissé derrière lui le navire royal. Alors les gens du roi lui crièrent d'attendre, et qu'il eût à débarquer avec le vaisseau qui portait l'oriflamme; mais le brave sénéchal ne voulut entendre à rien, continua sa route, et alla tout lier, lui vingt-unième, le rivage en face d'un gros de cavalerie. Il s'y élança le premier, suivi de d'Ayrard de Rrienne et de Jehan «le Relmont. Derrière eux les chevaliers qu'il avait recueillis dans sa galère prirent terre. Au même instant les Sarrasins piquèrent leurs chevaux, et vinrent droit à eux pour les repousser dans la mer. Alors Joinville et ses chevaliers plantèrent leurs lances et leurs écus dans le sable, la pointe tournée vers ceux qui les Chargeaient, et tirèrent leurs épées. Mais, en voyant ces
préparatifs de défense, les Sarrasins tournèrent bride, et s'enfuirent sans même attaquer. AhssUÔI les croisés s'apprêtèrent à les poursuivre; niais, au même insiant, un des écuyers de messire Beaudoln de Reims arriva h la nage,
I ni loinville de ne rien faire sans son maître, el le li.ui
chevalier lui Ht répondre aussi tôl qu'un si vaillant homme valait bien la peine d'être attendu ; ci, ce disant, il s'arrêta effectivement pour attendre.
Alors il jeia les yeux autour d • lui. A sa gauche abordait
le comte de JafTa, qui touchait noblement le rivage, porté sur une magnifique galère , merveilleusement peinte et ornée, tout à l'enlour, de l'écusson de ses armes, qui étaient d'or a une croix de gueules paltée. Trois cenis mariniers faisnienl voler ce splendide bâtiment sur la mer; chacun portail au cou une large au milieu de laquelle brillait un écusson d'or pur. Cent musiciens répondaient aux cors et aux lambours des Sarrasins par des iustrumens pareils; de .sorlc. qu'il semblait un roi qui rcnlre dans son royaume, et non un soldat qui met le pied sur un sol ennemi. A peine ia galère eutelle touché le sable, que lui, ses chevaliers et ses gens de guerre s'en élancèrent armés, et que ceux-ci tout aussitôt tendirent leurs pavillons, comme si cette terre était sienne. Alors les Sarrasins se rassemblèrent de nouveau et en plus grand nombre, et de nouveau chargèrent les Français, frappant leurs chevaux des éperons. Mais, voyant que leurs ennemis les attendaient de pied ferme et sans s'épouvanter, ils tournèrent une seconde fois le dos, et s'enfuirent sans plus oser atlaquer les croisés que la première.
Les voyant s'éloigner ainsi, le sire de Joinville tourna les yeux vers sa droite, et il vit, à une portée d'arbalète de lui, la galère de l'enseigne Saint-Denis qui prenait terre à son tour. Ceux qu'elle portait étaient à peine débarqués quand, honteux de la double fuite de ses compatriotes, un Sarrasin s'en vint heurter cette muraille de fer qui venait de s'éever sur la rive; mais, en un insiant, il fut mis en pièces, et son cheval s'en retourna seul et en hennissant vers ses compagnons, qui n'avaient point osé le suivre.
Au même instant, derrière Joinville, il se fit un grand cri et un grand tumulte. Le roi Louis, voyant l'oriflamme arrivée à terre, n'avait point eu la patience d'attendre que sa barque gagnât le rivage; et malgré le légat, qui voulait le retenir, il avait saule à la mer en criant : Montjoie et Saint- Denis. Heureusement il n'avait de l'eau que jusqu'aux épaules, de sorle qu il gagna aussitôt la rive, l'épée au poing, le casque en têle. Chacun suivit son exemple. La mer se couvrit d'hommes et de chevaux, comme si toute cette flotte eût fait naufrage. En ce moment trois colombes s'élevèrent audessus du camp des Sarrasins, et prirent leur vol vers Mansourah : c'étaient les messagers qui portaient au sultan la nouvelle du débarquement des croisés.
Alors les Sarrasins semblèrent se repentir de la faciliié qu'ils avaient laissée aux chrétiens d'aborder sur la terre d'Egypte. Les gens du roi venaient de dresser sa lente, qui était d'un rouge éclatant, semée de fleurs de lis d'or; toute l'armée musulmane fondit sur ce point de mire, toute l'armée chrétienne se pressa autour de son souverain. En même temps la flotte infidèle sortit du IN'il et vint heurter la (lotte des croisés. Ce fut une mêlée générale, sanglante el acharnée, mais courte; car pendant que Fiançais et Sarrasins se battaient corps à corps sur la terre et sur l'eau, les captifs et les esclaves enfermés à Damiette parvinrent à ouvrir les portes de leurs prisons, et, sortant de la ville avec de grands cris, traversèrent le Ml, brandissant les premières armes qu'ils avaient pu trouver. Alors les Sarrasins, qui ne savaient d'où sortait ce nouveau renfort, lâchèrent pied, et se retirèrent dans leur camp. Au même instant, la flotte, voyant fuir l'armée, rentra dans le Nil. Le champ de bataille resta couvert de cadavres sarrasins, parmi lesquels les deux émirs Nedjin-Eddin et Sarin-Eddin. Quant aux croises, ils ne perdirent qu'un seul homme, et, comme si Dieu eût voulu lui remettre toutes ses fautes par une prompte mort, cet homme fut le comte de t a Marche, l'ex-allié des Anglais, lo vassal rebelle de Saintes el de Taillebourg !...
Les croisés n'osèrent poursuivre les Sarrasins, de peur de quelque embûche; ils dressèrent leurs tentes autour du pav il Ion royal. La reine Marguerite el la duchesse d'Anjou, qui pendant la balailleélalenlrestées a l'écart sur un navire, débarquèrent alors, ci le clergé, présidé par le légat, chaula
le Te Deuil).
Dès que la nuit fut venue, Fakreddin profila de son obscurité pour abandonner son camp el se retirer sur la rive droite du Nil. l'ois ai rivé là, au lieu d'anéantir le pont qui venait de lui Offrir un passage, et de se renfermer dans Da-
ŒUVRES COMPLETES L'ALEXANDRE DDMAS
miPlte ou d'attendre le chrétien sous ses murs, il rentra dans la ville, mais pour la traverser seulement, et. sortit par la porte opposée, pie ant la roule d'Aemoun-Tanah, sans avoir donné un seul ordre pour la défense de la place. Alors h s habirans de Dannetie, se voyant abandonnés et trahis, se répandirent d.>ns les rues, égorgeant les chrétiens; la garnison, qui se corn posai l d'Arabes de la tribu Beni-Kenamé, l'une des plus braves et des plus cruel es du désert, suivit l'exemple, et pilla les maisons. Alors par toutes les portes de la ville, comme les abeilles sorient par les ouvertures d'une ruche, des familles entières se mirent à fuir sans savoir où elles allaient, poussées par la terreur du nom chrétien, comme 1rs grains du désert par l'ouragan, emportant avec elles leurs meubles, leurs habits et leur or, qu'elles semaient sur les roules. La garnison ne resta pas longtemps après eux, et se relira a son tour ; si bien que vers la minuit la vhle'se trouva, non-seulement sans défenseurs, mais encore sans habiians.
Le camp des chrétiens commençait à reposer, lorsque les sentinelles donnèrent l'alarme. Une grande flamme s'élevail au-dessus de Daniielle, éclairant les murailles, le IN il et le Giseh. Tout semblait désert et muet, et, dans ce cercle ira mense qu éclairait l'incendie on ne voyait aucune ombre, on n'entendait aucun cri Les croisés ne comprenaient rien à cette solitude ei à ce silence; ils restèrent debout et sous les armes jusqu'au |our. Au moment où il commençait a paraître, c'esi-à-dire vers les trois heures du malin, deux esclaves qui avaient échappé au massacre et qui avaient attendu que la ville fût i Bliè.remeul évacuée pour se hasarder à sortir dans les rues, accoururent au camp, et annoncèrent ce qui s'était pa-se. Le roi ne le pouvait croire, lanl a cbose était étrange, quoiqu'il les reconnût pour des frères et qu'ils jurassent par leCbnsl.
Alors un chevalier de bonne volonté s'offrit pour vérifier ce récit. Son offre fut acceptée, et ayant demandé an légal l'absoluiion de ses pèches , il s'avança vers Daniielle, Iraversa le puni, et entra dans la ville. Une heure après, on le vil sortir par la même porte; mais le roi n'eut pas la patience de l'attend i e, cl, mettant son cheval au galop, accompagné de lous les seigneurs qui se trouvaient appareillé..-, il courut au devant de lui. Le chevalier raconta qu'il était efll é dans la ville et u y avait trouvé que des cadavres. Alors il avait visite plusieurs maisons, elles étaient vides, les Sarrasins elaienl partis Daniielle était au roi de France, el il n'avait pour cela d'autre peine a prendre que d'y entrer comme ce chevalier venait de le faire lui-même.
Le roi ordonna à 1 armée de se mettre en bataille et de s'avancer vers lu ville; une avant-garde, conduite par le chevaùer qui venait de parcourir la cite déserte, y entra la première e' s'occupa d'abord d'éteindre l'incendie; puis derrière elle le roi de France, le légal du pape, le patriarche de Jérusalem, suivis d'une foule de prélats el d'ecclésiastiques, tête ei pieds nus, entrèrent a leur tour, chaulant des psaumes ei reiuerciani Dieu de cette conquête miraculeuse. lisse rendirent ainsi a la viande mosquée, qui fut convertie aussitôt au onlle chrétien et mise sous l'invocation de h Vierge; puis, la messe entendue, le roi, les barons el les chevaliers se répandirent sur les inurail es el sur les tours, el rendirent une seconde fois grâce au Seigneur de ce qu'une cite si forte, qui aurait pu se défendre dis années entières contre une année triple de celle qui l'assiégeait, s'eiaii rendue d'elle-même, sans blocus et sans assauts, et comme si les anges du iiel en eussent ouvert les portes.
La consternation fut grande par toute l'Egypte lorsque s'y répandit celle nouvelle : charnu sentait combien une pareille fui (o allait augmenter la coniiauce el le courage des (lueliens. Le sullau eu apprit la nouvelle sur son lit de morl, et la colère lui rendit quelque temps l'énergie de la .saute, il fil venir a son lit cinquante ofiuiers de la garnison de lu et l '••■> cou 'i.in.na .i ii e.- étranglés, lin de ces offli iers,, qui av.iii un fils, jeune h'imine il une raie branle, el qu'il aimait de tout l'amour d un pere, demanda a mourir le premier alln de ne pas voir le supplice de son llls.
— Tu m'y fais penser, répondit le sultan : qu'on exécute le fils sous les yeux du père.
Puis il fit approcher Fakreddin à son tour.
— la présence des Francs, lui dit-il, doit avoir quelque chose de bien terrible, puisque des hommes comme vous n'ont pu la supporter un jour tout entier? Alors les émirs, craignant pour leur chef le sort des autres officiels, lui firent signe qu'ils étaient près de poignarder le sultan; niais l'efforl que ce dernier avait fait ayant épuisé ses forces, et Fakreddin le voyant retomber sur ses coussins pâle el sans voix :
— Non, dit-il, ce n'est pas la peine, laissez-le mourir. Fn effet, le 22 novembre 12'<9, le 15 de la lunede chaban,
le sultan mourut, désignant pour son successeur son tils Touran-Chah.