‹ Une année `a FlorenceChapitre 74 sur 148 · CORRICOLO · texte numérisé non relu

CORRICOLO

— Ce n'est pas cependant que je veuille entendre, reprend la mère de sa voix la plus mielleuse...

Mais l'imprésario, lui tournant le dos, s'approcha de la jeune lille et lui dit d'un ton passablement impatienté: — Voyons, ma chère, que veux-tu me chanter?

Il aurait tutoyé la reine en personne.

— Monsieur, balbutie la débutante, devenue rouge jusqu'au blanc des yeux, j'ai la prière île \orma...

— Comment, malheureuse! s'écrie Barba ja d'une voix tonnante; après la Ronzi, oserais-tu aborder la prière de Norma? Quelle audace !"

— Je chanterai, si vous le préférez, la cavatine du Barbier.

— La cavatine du Barbier! après la Fodor! Quelle indi-, gnité!

— Pardon, monsieur, dit la jeune fille en tremblant; j'essa;erai la romance du Saule.

— La romance du Saule! après laMalibran! Quelle profanation !

— Alors il ne me reste plus que des solfèges, reprend la pauvre débutante presque en sanglotant.

— À la bonne heure ! Va pour les solfèges!

La jeune lilie essuie ses larmes, la mère lui glisse à l'oreille un mot de consolation, l'accompagnateur l'encourage; bref, elle s'en tire a merveille. Jamais solfèges n'avaient été mieux exécutés.

La physionomie de Barbaja s'éclaircit, son front se déride, un sourire de satisfaction erre sur ses lèvres.

— Eh bien ! monsieur, s'écrie la mère dans la plus grande anxiété, que peftsez-vous de ma fille ?

— Eh ! madame, la voix n'est pas mauvaise, mais du diable si j'ai pu comprendre un seul mot.

Une autre fois (on était en plein hiver) on répétait un opéra nouveau, et les chanteurs chargés des premiers rôles, désolés de quitter leur édredon, étaient toujours en relard. Bar baja, furieux, avait juré la veille de mettre à l'amende le premier oui ne se trouverait pas à l'heure, fût-ce le ténor ou la prima donna elle même, pour faire un exemple.

La répétition commence, Barbaja s'éloigne un peu vers le fond d'une coulisse pour gronder le machiniste; tout à coup les voix se taisent, l'orchestre s'arrête, on attend quelqu'un.

— Qu'y a-l-il? s'écrie l'imprésario en se précipitant vers la rampe.

— Bien; monsieur, répond le premier violon.

— Qui est-ce qui manque ? Je veux le savoir.

— Il manque un ré.

— A l'amende.

Tout cela n'empêche pas que Pomenico Barbaja n'ait créé Lablache, Tamburini, Rubini, Donzelli, la Colbron, la Pasta, la Fodor, Donizetti, Bel li ni, Rossini lui-même; oui, le grand Rossini.

Les plus grands chefs d'œuvre du maître souverain ont été composés pour Barbaja, et Dieu seul peut savoir ce qu'il en a coûté au pauvre imprésario de prières, de violences et de ruses pour forcer au travail le génie le plus libre, le plus insouciant et le plus heureux qui ;iit jamais plané sur le beau ciel de l'Italie.

j'en citerai un exemple qui caractérise parfaitement l'imprésario el le compositeur.

Rossini venait d'arriver a Naples, précédé déjà par une grande réputation. La première personne qu'il rencontra en descendant il.1 voiture tut, comme on s'en doute bien, l'imprésario de Saint-Charles, Barbaja alla au devanl du wacslro

les bras et le cœur ouverts, et, sanslui donner le temps de faire un pas ni de prononcer une parole :

— Je viens, lui dit-il, te faire trois offres, et j'espère quj tu ne refuseras aucune des trois.

— J'écoute, répondit Rossini avec ce fin sourire que voiv savez.

— Je t'offre mon hôtel pour toi et pour tes gens.

— J'accepte.

— Je t'offre ma table pour toi et pour tes amis.

— J'accepte.

— Je t'offre d'écrire un opéra nouveau pour moi et pont mon théâtre.

— Je n'accepte plus.

— Comment! tu refuses de travailler pour moi?

— Ni pour vous ni pour personne. Je ne veux plus faire de musique.

— Tu es fou, mon cher.

— C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.

— Et que viens-tu faire à Naples ?

— Je viens manger des macaroni et prendre des glaces. C'est ma passion.

— Je te ferai préparer des glaces par mon limonadier, qui est le premier de Toledo, et je te ferai moi-même des macaroni dont tu me diras des nouvelles.

— Diab'e ! cela devient grave.

— Mais tu me donneras un opéra en échange.

— Nous verrons.

— Prends un mois, deux mois, six mois, tout le temps que tu désires.

— Va pour six moi?

— C'est convenu.

— Allons souper.

Dès le soir même, le palais de Barbaja fut mis à la disposition de Rossini ; le propriétaire s'éclipsa complètement', et le célèbre maestro put se regarder comme étant chez lui, dans la plus stricte acception du mot. Tous les amis ou même les simples connaissances qu'il rencontrait en se promenant étaient invités sans façon a la table de Barbaja, dont Rossini faisait les honneurs avec une aisance parfaite. Quelquefois ce dernier se plaignait de ne pas avoir trouvé assez d'amis pour les convier aux fesiins de son hôte : à peine s'il avait pu en réunir, malgré toutes les avances du monde, douze ou quinze. C'étaient les mauvais jours.

Quanta Bai baja, fidèle au rôle de cuisinier qu'il s'était imposé, i! inventait tous les jours un nouveau mets, vidait les bouteilles les plus anciennes de sa cave, et fêtait tous les inconnus qu'il plaisait a Rossini de lui amener, comme s'ils avaient été les meilleurs amis de son père. Seulement, vers la fin du repas, d'un air dégagé, avec une adresse inlinie et le sourire à la bouche, il glissait entre la poire et le fromage quelques mots sur l'opéra qu'il s'était fait promettre et sur l'éclatant succès qui ne pouvait lui manquer.

Mais, quelque précaution oratoire qu'employât l'honnête imprésario pour rappeler à son hôte la dette qu'il avait contractée, ce peu de mots tombés du bout de ses lèvres produisait sur le maestro le même ell'el que les trois paroles terribles du festin de Ballhazar. C'est pourquoi Barbaja, dont la présence avait été tolérée jusqu'alors, fut prié poliment par Rossini de ne plus paraître au dessert.

Cependant les mois s'écoulaient, le lihrello était fini depuis longtemps, et rien n'annonçait encore que le compositeur se fùl décidé à se mettre a l'ouvrage. \u\ dîners sucçédaietil les promenades, aux promenades les parties de campagne. La chasse, la pêche, l'équitatîon,.se partageaient les loisirs du noble maître; mais il n'élail pas question de la moindre noie. Barbaja éprouvai! vingl fois par jour des accès de fureur, des crispations nerveuses, des envies irrésistibles de faire un échu. Il se < tenait néanmoins, car personne plus que lui n'avait foi dans l'incomparable génie de Rossini.

Barbaja garda le silence pendant cinq mois avec la résignation la plus exemplaire. \Liis le matin du premier jour du sixième mois, voyant qu'il n'y avait ni us de temps à per-

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dre ni de ménagemens à garder, il tira le maestro à l'écart et entama l'entretien suivant :

— Ah ça ! mon cher, sais-lu qu'il ne manque plus que vingt-neuf jours pour l'époque fixée?

— Quelle époque? dit Rossini avec l'éhahissement d'un homme à qui on adresserait une question incompréhensible en le prenant pour un autre.

— Le 50 mai.

— Le 50 mai 1 Même pantomime.

— Ne m'as-tu pas promis un opéra nouveau qu'on doit jouer ce jour-la ?

— Ah! j'ai promis?

— Il ne s'agit pas ici de faire l'étonné ! s'écria l'imprésario dont la patience est à bout; j'ai attendu le délai de rigueur, comptant sur ton génie et sur l'extrême facilité de travail que Dieu t'a accordée. Maintenant il m'est impossible de plus attendre: il me faut mon opéra.

— Ne pourrait-on pas arranger quelque opéra ancien en changeant le titre?

— Y penses-tu? Et les artistes qui sont engagés exprès pour jouer dans un opéra nouveau!

— Vous les mettrez à l'amende.

— Et le public?

— Vous fermerez le théâtre.

— Et le roi?

— Vous donnerez votre démission.

— Tout cela est vrai jusqu'à un certain point. Mais si ni les artistes, ni le public, ni le roi lui-même ne peuvent me forcera tenir ma promesse, j'ai donné ma parole, monsieur, et Domenico Barbaja n'a jamais manqué à sa parole d'honneur.

— Alors c'est différent.

— Ainsi, tu me promets de commencer demain?

— Demain, c'est impossib'e, j'ai une partie de pêche au Fusaro.

— C'est bien, dit Barbaja, enfonçant ses mains dans ses poches, n'en parlons plus Je verrai quel parti il me reste à prendre.

El il s'éloigna sans ajouter un mot.

Le soir, Rossini soupa de bon appétit, et fit honneur à la table de l'imprésario en homme qui avait parfaitement oublié la discussion du matin. En se îetirant, il recommanda bien à son domestique de lé réveiller au point du jour et de lui tenir prêté une barque pour le Fusaro. Après quoi il s'endormit iln s immeil du juste.

Le lendemain, midi sonnait aux cinq cents cloches que. pi le la bienheureuse ville de Naples, et le domestique de Rossini n'était pas encore monté chez son maître; le soleil dardait sis rayons à travers 1rs persiennes. Rossini, réveillé en sursaut, se leva sur son séant, se frotta les yeux et sonna : le cordon il" la sonnette resta dans sa main.

Il appela par la croisée qui donnait sur là cour : le palais ii< meura mue! comme un sérail.

Il secoua la porte de sa chambre : la porte résista à ses secousses elle était murée au dehors !

Alors Rossini, revenant, à la croisée, se mit à hurler au

secoui la M ih an guet-apensl II n'eut pas même la

ho répond!! a ses plaintes, le palais de Barbaja étant le bâtiment le plus sourd qui existe sur te

globe.

il ne lui restait i|n ' iii de sauter du qua-

trièn tais il faul le dire, a la louange de Rossini,

que , , ne idée ne lui vint pus un instant a la tête.

Au l.oul d'une Imii le nie. I;:iiIi.i|i mOWra BOn bonnet

de colon 5 une ci ois'e du troisième ; Rossini, qui n':i' ail pas

quitté sa fenêtre, cul envie de lui lancer une tuile; il ecofi tenta de l'ai mpréi

— I ' lui demanda Pllnpri d'un ton pâli :

— je venu Boriif a l'Instanl même.

— Vous sortirez quand voire opéra Béra fini.

— Mais l'est une séquestration arbitraire.

— Arbitraire tant que vous voudrez ; mais il me faut mon opéra.

— ■ Je m'en plaindrai a tons les artistes, et nous verrons.

— Je les mettrai à l'amende.

— J'en informerai le public.

— Je fermerai le théâtre.

— J'irai jusqu'au roi.

— Je donnerai ma démission.

Rossini s'aperçut qu'il était pris dans ses propres fdels, Aussi, en homme supérieur, changeant de Ion, de manières, demanda-t il d'une voix calme :

— J'accepte la plaisanterie, et je ne m'efi fâche pas ; mais puis-je savoir quand me sera rendue ma liberté?

— Quand la dernière scène de l'opéra me sera remise, répondit Barbaja en ôtant son bonnet.

— C'est bien : envoyez ce soir chercher l'ouverture.

Le soir, on remit ponctuellement a Barbaja un cahier de musique sur lequel était écrit en grandes lettres : Ouverture d'Otello.

Le salon de Barbaja était rempli de célébrités musicales au moment où il reçut le premier envoi de son prisonnier. On se mit sur-le-champ au piano, on déthiffra le nouveau chef-d'œuvre, et on conclut que Rossini n'était pas un homme, et que, semblable a Dieu, il créait sans travail et sans effort, par le seul acte de sa volonté, Barbaja, que le bonheur rendait presque fou, arracha le morceau des mains des admirateurs et l'envoya à la copisterie. Le lendemain, il reçut un nouveau cahier sur lequel on lisaij: Le premier acte d'< tel/o; ce nouveau cahier fut envoyé également aux copistes, qui s'acquittaient de leur devoir avec cette obéissance muette et passive à laquelle Barbaja les avait habitués. Au bout de trois jours, la partition à'Otello avait été livrée et copiée.

L'imprésario rese possédait pas de joie; il se jeta au cou de Rossini, lui fit les excuses les plus touchantes et les plus sincères pour le stratagème qu'il avait été forcé d'employer, et le pria d'achever son œuvre en assistant aux répétitions.

— Je passerai moi-même chez les artistes, répondit Rossini d'un ton dégagé, et je leur ferai répéter leur rôle. Quant à ces messieurs de l'orchestre, j'aurai 1 honneur de les recevoir chez moi!

— Eh bien ? mon cher, tu peux l'entendre avec eux. Ma présence n'est pas nécessaire, et j'admirerai ton chef-d'œuvre à la répétition générale. Encore une fois, je te prie de me pardonner la manière dont j'ai agi.

— Pas un mot de plus sur cela, ou je me fâche.

— Ainsi, à la répétition générale?

— A la répétition trénéralo.

Le jour de la répétition générale arriva enfin : c'était la veille de ce fameux 50 mai qui avait coûté tant de transes à Barbaja. Les chanteurs étaient à leur poste, les musiciens prirent place à l'orchestre, Rossini s'assit au piano.

Quelques dames élégantes et linéiques hommes privilégiés occupaient les loges d'avaul-seèi.e. Barbaja, radieux et triomphant, se frottait les mains et se promenait en siflloltant sur son théâtre.

On Joua d'abord l'ouverture. Des applaudisseinens frénétiques ébranlèrent lès voûtes de Saint Charles. Rossini se leva et salua.

— Bravo ! cria Barbaja. Passons à lacavalinc du lénor. Rossini se rassit à son piano, tout le monde lit silence, le

premier violon leva l'archet, et on recommença à jouer l'ouverture. Les mêmes applaudisseinens, plus enthousiastes encore, s'il était possible, éclatèrent à la fin du morceau. Knssiiii se leva cl salua.

— Bravo I bravo ! répéta Barbaja. Passons maintenant à la cavatlne.

L'orcheslre se mil a jouer pour la troisième fois l'ouverture.

— Ah çà I s'écria Barbaja exaspéré, tout cela est charmant, niais nous n'avons pas le temps de rester là jusqu'à déni.un. Arrivezâ la cavatlne.

Mais, malgré l'Injonction de l'imprésario, iWchestïe n'en continuait pas moins la même ouverture. Barbaja s'é-

lança sur le premier violon, et, le prenant au collet, lui cria à l'oreille :

— Mais que diable avez-vous donc à jouer la nu- me chose depuis une heure •'

— Dame ! dit le violon avec un flegme qui eût fait honneur à un Allemand, nous jouons ce qu*un nous a donné.

— Mais tournez donc le feuillet, imbécile !

— Nous avons beau tourner, il n'y a que l'ouverturs.

— Comment ! il n'y a que l'ouverture ! s'écria l'imprésario en palissant : c'est donc une atroce mystification?

Rossini se leva et salua.

Mais Barhaja était retombé sur un fauteuil sans mouvement. La prima donna, le ténor, tout le monde s'empressait autour de lui. Un moment on le crut frappé par une apoplexie foudroyante.

Rossini, désolé que la plaisanterie prit une tournure aussi sérieuse, s'approche de lui avec une réelle inquiétude.

Mais à sa vue, Barbaja, bondissant comme un lion, se prit à hurler de plus belle.

— Va-t'en d'ici, traître, ou je me porte a quelque excès !

— Voyons, voyons, dit Rossini en souriant, n'y a-t-il pas quelque remède ?

— Quel remède, bourreau ! C'est demain le jour de la première représentation.

— Si la prima donna se trouvait indisposée? murmura Rossini tout bas à l'oreille de l'imprésario.

— Impossible, lui répondit celui-ci du même ton ; elle ne voudra jamais attirer sur elle la vengeance et les citrons du public.

—"Si vous vouliez la prier un peu?

— Ce serait inutile. Tu ne connais pas la Colhron.

— Je vous croyais au mieux avec elle.

— Raison de plus.

— Voulez-vous me permettre d'essayer, moi ?

— Fais tout ce que tu voudras ; mais je t'avertis que c'est du temps perdu.

— Peut-être.

Le jour suivant, on lisait sur l'affiche de Saint-Charles que la première représentation A'OteUo était remise par l'indisposition de la prima donna.

Huit jburs après on jouait OteUn.

Le monde entier connaît ati|ourd'hui cet opéra ; nous n'avons rien à ajouter. Huit jours avaient suffi à Rossini pour faire oublier le clreï-d'œnvre de Sb ikespeare.

Après la chute du rideau, Barbaja, pleurant d'émotion, «lu reliait partout le Maître pour le presser sur Sun cœur; mais Rossini, cédant sans doute à cette modestie qui mi si bien aux triomphateurs, s'était dérobé a l'ovation de la foule.

Le lendemain, Domenico Barbaja sonna son souffleur, qui remplissait auprès de lui les fonctions de valet de chambre, impatient qu'il était, le digne imprésario, de présenter à son hôte les félicitations de la veille.

Le souffleur entra.

— Va prîet ROssini de descendre chez moi, lui dit Barbaja.

— Rossini est parti, répondit le souffleur.

— Comment ! parti?

— Parti pour Bologne au point du jour.

— Parti sans rien me dire '

— Si l'ail. Monsieur, il vous a laissé ses adieux.

— Mors, va prier la Colbron de me permettre de monter chez elle.

— La Colbron ?

— Oui. la Colbron ; es-tu sourd ce matin?

— Faites excuse, mais la Colbron e'sl partie.

— Impossible !

— IN sont partis dans la même voiture.

— La m.) heureuse I elle me quitte pom- devenir la maîtresse de Rossini.

—Pardon, monsi ur, elle esl su ;

— Je suis vengé ! dit Barbaja.

De même que Chiaja est la rue des étrangers et de l'aristocratie, de même que Toledo est la rue des flâneurs et des boutiques, Forcella est la rue des avocats et des plaideurs.

Cette rue ressemble beaucoup, pour la population qui la parcourt, à la galerie du Palais-de-Jtisl'rce, a Paris, qu'on appelle salle des Pas-Perdus, si ce n'est que les avocats y sont encore plus loquaces et les plaideurs plus râpés.

C'est que les procès durent à Naples trois fois plus longtemps qu'ils ne durent à Paris.

Le jour où nous la traversions, il y avait encombrement ; nous lûmes forcés de descendre de notre corricolo pour continuer notre route a pied, et nous allions à force de coups de coude parvenir a traverser celte foule lorsque nous nous avisâmes de demander quelle cause la rassemblait : en nous répondit qu'il y avait procès entre la confrérie des pèlerins et don Philippe Villani. Nous demandâmes quelle était la cause du procès : on nous répondit que le défendeur, s 'étant fait enterrer quelques jours auparavant aux frais de la confrérie des pèlerins, venait d'être assigné afin de prouver légalement qu'il était mort. Conme on le voit, le procès était assez original pour attirer une certaine affluence. >ious demandâmes à Francesco ce que c'était que don Philippe Villani. En ce moment, il nous montra u.r individu qui passait tout courant.

— Le voici, nous dit-il.

— Celui qu'on a en erré il y a huit jours?

— Lui-même.

— Comment cela se fait-il?

— Il sera ressuscité.

— Il est donc sorcier?

— C'est le neveu de Cagliostro.

En effet, grâce h la filiation authentique qui le rattache a son illustre aïeul, et à une série de louis de magie [dus ou moins drôles, don Philippe était parvenu a accréditer à Nâples le bruit qu'il était sorcier.

On lui faisait tort : don Philippe Villani était mieux qu'un sorcier, c'était un type : don Philippe Villani éiait le Robert Macaire napolitain. Seulement l'industriel napolitain a une grande supériorité sur l'industriel français; noire Robert Macaire a nous est un personnage d'invention, une fiction sociale, un mythe philosophique, tandis qre le Robert Macaire ultramontain est un personnage de chair et d'os, nue individualité palpable, une excentricité visible.

Don Philippe est un homme de trente-cinq a quarante ans, aux cheveux noirs, aux veux ardens, a la ligure mobile, à la voix stridente, aux gestes rapides el multipliés; don Philippe a tout appris et sait un peu de toit; h sait nu peu de droit, un peu de médecine, un peu de < hirnie. un peu de matin m oi pues, un peu d'astronomie ; ce qui fait qu'en se comparant à tout ce qui l'entourait, il s'est trouvé tort supérieur à la société et a résolu de vivre par conséquent aux dépens de la société.

Don Philippe avait vingl ans lorsque son père mourut : il lui laissait tout juste assez, d'argent pour faire quelques dette .. Don Philippe eut !e soin d'emprunter avant d'être ruiné tout a fait, de s. ii ie que ses premières lettres de < ban rcul scrupuleusement pu> es : il s'agissait d'établir son crédit. Mais toute chose a sa lin dans ce monde; un jour

vint où don Philippe ne se irouva pas . b»z lui au meut de

l'échéance : on v revint ie lendemain malin, il était déjà

sorti; on y revint le soir, il n'était pas encore rentré, la

change fui prol stéc il'" résulta que don Philippe

ir,

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fut obligé de passer des mains des banquiers aux mains des , escompteurs, et qu'au lieu de payer six du cent, il paya douze.

Au bout de quatre ans, don Philippe avait usé les escompteurs comme il avait usé les banquiers ; il fut donc obligé île passer des mains des escompteurs aux mains des usuriers. Ce, nouveau mouvement s'accomplit sans secousse sensible, si ce n'est qu'au lieu de payer douze pour cent, don Philippe fut obligé de payer cinquante. Mais cela imporlait peu à don Philippe, qui commençait à ne plus payer du tout. Il en résulta qu'au bout de deux ans encore don Philippe, qui éprouvait le besoin d'une somme de miWe écus, eut grand' peine a trouver un juif qui consentît à lui prêter à cent cinquante pour cent. Enfin, après une foule de négociations dans lesquelles don Philippe eut à meilre au jour toutes les ressources inventives que le ciel lui avait données, le descendant d'Isaac se présenia chez don Philippe avec sa lettre de change toute préparée; elle portait obligation d'une somme de neuf mille francs : le juif en apportait trois mille; il n'y avait rien à dire, c'était là chose convenue.

Don Philippe prit la lettre de change, jeta un coup d'ceil rapide dessus, étendit négligemment la main vers sa plume, lit semblant de la tremper dans l'encrier, apposa son acceptation et sa signature au bas de l'obligation, passa sur l'encre humide une couche de sable bleu, et remit au juif la lettre de change toute ouverte.

Le juif jeta les yeux sur le papier; l'acceptation et la signature étaient d'une grosse écriture fort lisible ; le juif inclina donc la tête d'un air satisfait, plia la lettre de change et l'introduisit dans un vieux portefeuille où elle devait rester j'.isqu'à l'échéance, la signature de don Philippe ayant depuis longtemps cessé d'avoir cours sur la place.

A l'échéance du billet, le juif se présente chez don Philippe. Contre son habitude, don Philippe était, i la maison. Contre l'attente du juif, il était visible. Le juif fut introduit.

— Monsieur, dit le juif en saluant profondément son débiteur, vous n'avez point oublié, j'espère, que c'est aujourd'hui l'échéance de notre petite lettre de change.

— Non, mon cher monsieur Félix, répondu don Philippe.» Le juif s'appelait Félix.

— En ce cas, dit le juif, j'espère que vous avez eu la précaution devons mettre en règle?

— Je n'y ai pas pensé un seul instant.

— Mais alors vous savez que je vais vous poursuivre?

— Poursuivez.

— Vous n'ignorez pas que la lettre de change entraîne la prise de corps ?

— Je le. sais.

— Et, afin que vous ne prétextiez cause d'ignorance, je vous préviens que, de ce pas, je vais vous faire assigner.

— Faili S.

Le juif s'en alla en grommelant, et fit assigner don Philippe a huitaine.

Don Philippe se présenia au tribunal.

Le juif exposa sa demande.

— Reconnaissez-vous la dette? demanda le juge.

— Non seulement je ne la reconnais pas, répondit don Philippe, mais je ne sais pas même ce que monsieur veut dire.

— Faites passer votre titre au tribunal, dit le juge au demandeur.

Le juif lira de son portefeuille la lettre de change souscrite par don Philippe et la passa tpulepliée au juge. Le juge la déplia ; pui > jelani nu coup d reil de, sus :

— Oui, dit-il, voila biri) une lettre de change, nuis je n'y vois ni acceptation ni signature.

— Comment ! s'écria le juif en pâlissant.

— Lisez vous même, dil le juge.

Et il rendit la lettre de i hange au demandeur. i.e juil rai lii tomber :> la rpnvcrse. L'accpplatlon et la signature avaienUiffei tivemenl disparu comme par magie.

— Infâme brigand I 'écria le juil en se retournant vers don i hilippe. Tu me paieras i c le 1 1.

— Pardon, mon cher monsieur Félix, vous vous trompez,

c'est vous qui me le paierez au contraire. Puis, se tournant vers le juge :

— Excellence, lui dit-il, nous vous demandons acte que nous venons d'être insulté en face du tribunal, sans motif aucun.

— Nous vous l'accordons, dit le juge.

Muni de son acte, don Philippe atlaqua le juif en diffamalion, et comme l'insulte avait été publique, lejugement ne se fit pas attendre.

Le juif fut condamné à trois mois de prison et à mille écus d'amende.

Maintenant expliquons le miracle.

Au lieu de tremper sa plume dans l'encre, don Philippe l'avait purement et simplement trempée dans sa bouche et avait écrit avec sa salive. Puis, sur l'écriture humide, il avait passe du sable bleu. Le sable avait tracé les lettres ; mais la salive séchée, le sable était parti et avec lui l'acceptation et la signature.

Don Philippe gagna six mille francs à ce petit tour de passe-passe, mais il y perdit le reste de son crédit ; il est vrai que le reste de son crédit ne lui eût probablement pas rapporté six mille francs.

Mais si bien qu'on ménage mille écus, ils ne peuvent pas éteruellement durer: d'ailleurs, don Philippe avait une assez grande foi dans son génie pour ne pas pousser l'économiejusqu'à l'avarice. Il essaya de négocier un nouvel emprunt, mais l'affaire du pauvre Félix avait fait grand bruit, et, quoique personne ne plaignît le juif, chacun éprouvait une répugnance marquée à traiter avec un escamoteur assez habile pour effacer sa signature dans la poche de son créancier.

Sur ces entrefaites, on arriva au commencement d'avril. Le 4 mai est l'époque des déménagemens à Naples : don Philippe devait deux termes à son propriétaire, lequel lui fit signifier que s'il ne payait pas ces deux termes dans les vingt-quatre heures, il allait, par avance, et en se pourvoyant devant le juge, se mettre en situation de le renvoyer à la fin du troisième.

Le troisième arriva, et comme don Philippe ne paya point, on saisit et l'on vendit les meubles, h l'exception de son lit et de celui d'une vieille domestique de la famille qni n'avait pas voulu le quitter et qui partageait toutes les vicissitudes de sa fortune. La veille du jour où il devait quitter la maison, il se mit en quête d'un autre logement. Ce n'était pas chose facile à trouver ; don Philippe commençait à être fort connu sur le pavé de Naples. Désespéraut donc de trouver un propriétaire avec qui traiter à l'amiable, il résolut de faire son affaire par force ou par surprise.

Il connaissait une maison que son propriétaire, vieil avare, laissait tomber en ruines plutôt que de la faire réparer. Dans tout autre temps, celte maison lui eut paru fort indigne de lui; mais don Philippe était devenu facile dans la fortune adverse. Il s'assura pendant la journée que la maison n'était point habitée, et, lorsque la nuit fut venue, il déménagea avec sa vieille servante, chacun portant ion lit, et s'achemina vers son nouveau domicile. La porte était close, mais une fenêtre était ouverte ; il passa par la fenêtre, alla ouvrir la porte à sa compagne, choisit la meilleure chambre, l'invita ;i choisir après lui, et une heure après tous deux étaient installés.

Quelques jours après, le vieil avare en visitant sa maison la trouva habitée. C'était une bonne fortune pour lui ; depuis deux on trois années, elle était dans un tel élal de délabrement qu'il ne pouvait plus la louer à personne ; il se relira (lune sans mol dire; seulement, il fit constater l'occupation par deux voisins.

Le jour du terme, don Bernardose présenta, cette attesta lion a la main, cl après force révérences : —Monsieur, lui dit-il, je viens réclamer! argent que yous ave/, bien voulu me devoir, en me faisant l'agréable surprise de venir loger chez mol sans m'en prévenir.

— Mon cher, mon estimable ami, lui répondit don Philippe en lui serrant la main avec effusion, inforiliei-VOUS partout ou j'ai demeuré si j'ai jamais payé mon loyer ; et si VOUS trouvez dans lOUt Naples un propriétaire qui vous ré-

pomle affirmaiivement, je consens ù vous donner le double de ce que vous prétendez que je vous dois, aussi vrai que je m'appelle don Philippe Villani.

Don Philippe se vantait, mais il y a des momens où il faut savoir menlirpour intimider l'ennemi.

A ce nom redouté, le propriétaire pâlit. Jusque-là il avait, ignoré quel illustre personnage il avait eu l'honneur de loger chez lui. Les bruits de magie qui s'étaient répandus sur le compte de don Philippe se présentaient a son esprit, et il se crut non seulement ruiné pour avoir hébergé un locataire insolvable, mais encore damné pour avoir frayé avec un sorcier.

Don Bernardo se relira pour réfléchir à la résolution qu'il devait prendre. S'il eût été le diable boiteux, il eut enlevé le toit ; il n'était qu'un pauvre diable, il se déciJa ù le laisser tomber, ce qui ne pouvait, au reste, entraîner de longs retards, vu l'état dedégradation de la maison C'était justement dans la saison pluvieuse, et quand il pleut a Napleson sait avec quelle libéralité le seigneur donne l'eau ; le propriétaire se présenta de nouveau au seuil de la maison

Comme nos premiers pères poursuivis par la vengeance de Dieu, à laquelle Us cherchaient à échapper, don Philippe s'était retiré de chambre en chambre devant le déluge. Le propriétaire crut donc, au premier abord, qu'il avait pr s le parti de décamper, mais son illusion fut courte. Bientôt, guidé par la voix de son locataiie, il pénétra dans un petit cabinet un peu plus imperméable que le reste de la maison, et le trouva sur son lit tenant d'une main son parapluie ouvert, et de l'autre main un livre, et déclamant à tue-tête les vers d'Horace : Impaollum ferient ruinas I

Le propriétaire s'arrêta un instant, immobile et muet, devant l'enthousiaste résignation de son hôte, puis enfin, re trouvant la parole :

— Vous ne voulez donc i as vous en aller ; demanda-t-il faiblement et d'une voix consternée.

— Ecoutez-moi, mon brave ami, écoutez-moi, mon digne propriétaire, dit don Philippe en fermant son livre. Pour me chasser d'ici, il faut me faire un procès ; c'est évident : nous n'avons pas de bail, ei j'ai la possession. Or, je me laisserai juger par défaut : un mois ; je formerai opposition au jugement : autre mois ; vous nie réassignerez : troisième mois ; j'interjetterai appel : quatrième mois; vous obtiendrez un second jugement : cinquième mois; je me pourvoirai en cassation : sixième mois Vous voyez qu'in allongeant tant soit peu la chose, car je cote au plus bas, c'est une année de perdue, plus les frais.

— Comment les frais ! s'écria le propriétaire ; c'est vous qui serez condamné aux frais.

— Sans doute, c'est moi qui serai condamné aux frais, mais c'est vous qui les paierez, atiendu que je n'ai pas le sou, et que, comme vous serez !e demandeur, vous aurez été forcé de faire les avances.

— llelas ! ce n'est que trop vrai ! murmura le pauvre propriétaire en poussant un profond soupir.

C'est une affaire de six cents ducats, murmura don Philippe.

— A peu près, répondit le propriétaire, qui avait rapidement calculé les honoraires des juges, des avocats et des greffiers.

— Eh bien ? faisons mieux que cela, mon digne hôte, transigeons.

— Je ne demande pas mieux, voyons.

— Donnez-moi la moitié de la somme, et je sors à l'instant de ma propre volonté, je me retire à l'amiable.

— Comme t! que je vous donne trois cents ducats pour sortir de chez moi, quand c'est vous qui me devez deux termes l

— La remise de l'argent portera quittance.

— M, lis c'est impossible !

— Très bien. Ce que j'en faisais, c'était pour vous obliger.

— Pour m'obllg' r, malheureux !

Pas da gros mots, mon hôte . eeîa n'a pas réussi, vous le savez, au papa Félix.

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