‹ Une année `a FlorenceChapitre 75 sur 148 · OUI. V, COUP. — IX · texte numérisé non relu

OUI. V, COUP. — IX

— Eh bien ! dit l'avare, faisant un effort sur lui même, eh bien ! je donnerai moitié.

— Trois cents ducats, dit don Philippe, pas un grain de plus, pas un grain de moins.

— Jamais ! s'écria le propriétaire.

— Prenez garde que, lorsque vous reviendrez, je ne veuille plus pour ce prix-là.

— Eh bien ! je risquerai le procès, dut-il me couler six cenis ducats !

— Risquez, mon brave homme, risquez.

— Adieu ; demain vous recevrez du papier marqué.

— Je l'attends.

— Allez au diable !

— Au plaisir de vous revoir.

Et tandis que don Bernardo se retirait furieux, don Philippe reprit son ode au Justum et tenacem.

Le lendemain se passa, le surlendemain se passa, la semaine se passa, et don Philippe, comme il s'y attendait, ne vil apparaître aucune sommation ; loin de là, au bout de quin/e jours, ce fut le propriétaire qui revint aussi doux et aussi mielleux au retour qu'il s'était montré menaçant et terrible au départ.

— Mon cher hôte, lui dit-il, vous êtes un homme si persuasif qu'il faut en passer par où vous voulez : voici les trois cents ducats que vous avez exigés ; j'espère que vous allez tenir votre promesse. Vous m'avez promis, si je vous apportais trois cents ducats, de vous en aller à l'instant et à l'amiable.

— Si vous me les donniez le jour même ; mais je vous ai dit que si vous attendiez ce serait le double. Or, vous avez attendu. Payez-moi six cents ducats, mon cher, et je me retire.

— Mais c'est une ruine !

— C'est la vingtième partie de la somme qu'on vous a offerte hier pour votre maison.

— Comment ! vous savez...

— Que miiord Blumfild vous en donne dix mille écus.

— Vous êtes donc sorcier?

— Je croyais que c'était connu. Payez-moi mes six ce.its ducats, mon cher, et je me relire.

— Jamais 1

— A votre prochaine visite, ce sera douze cents.

— Eh bien ! quatre cent cinquante.

— Six cents, mon hôte, six cents Et songez que si vous n'avez pas rendu réponse demai:1 à miiord Blumfild, miiord Blnnilild achète la maison de votre digne confrère le papa Félix.

— Allons, dit le propriétaire, tirant une plume et du papier de sa poche, faites-moi voire obligation ; quoiqu'on dise que votre obligation et rien c'est la même chose.

— Comment, mon obligation ! c'est ma quittance que vous voulez dire?

— Va pour votre quittance, et n'en parlons plus. Signez. Voici votre argi-nt.

— Voici votre quittance.

— Maintenant, dit le propriétaire en lui montrant la porte. /

— C'est juste, répondit don Philipppe en s'apprèlant à se retirer...

— Mais votre domestique !

— Marie! cria don Philippe.

La vieille domestique parut.

— Marie, mon enfant, nous déménageons, dit don Philippe; prenez mon parapluie ; saluez notre digne hôte et suivez-moi-.

Marie prit le parapluie, fit une révérence au propriétaire, ci suivit son maître.

Le lendemain le propriétaire attendit toute la journée la visite de miiord Blumllld ; il l'attendit toute la journée du surlendemain, il l'attendit toute la semaine : miiord Blumuid ne parut pas. Le pauvre propriétaire visita tous les hôtels de A iples ; "ii tr'y connaissait aucun anglais de ce nom. Seule, ment, un soir, en allant par hasard aux Fiorentini, don Hernardo vit un acteur qui ressemblait comme deux gouttes d'eau.

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à son introuvable milord; il s'informa ù la direction et apprit que le ménechme île sir Bluinfild jouait à merveille les rôles d'Anglais. Il demanda si par hasard cet artiste n'était pas lié ave:, don Philippe Villani, et il apprit que non seulement ils étaient amis intimes, mais encore que l'artiste n'avait rien à refuser h l'industriel, l'industriel faisant des art'cles a la louange de l'artiste dans le But savant, seul journal littéraire qui existât dans la ville de Naples.

Grâce à celte recrudescence de fortune, don Philippe parvint à trouver un logement convenable dont il paya, pour ôter toute méfiance au propriétaire, le premier terme à l'avance. Déplus, il fit l'acquisition de quelques meubles d'absolue nécessité.

Cependant six cents ducats dans les mains d'un homme à qui l'avenir appartenait d'une façon si certaine ne devaient pas durer longtemps; mais l'exactitude de ses paiemens lui avait rendu quelque crédit , et lorsque ses six cents ducats furent épuisés, il trouva moyen, sur lettre de change, d'en emprunter cent cinquante autres.

Ces cent cinquante autres s'usèrent comme les premiers ; les ducats disparurent ; la lettre de change resta II n'y a que deux choses qui ne sont jamais perdues : un bienfait et une lettre de change.

Toute lettre de change a une échéance : l'échéance de la lettre de change de don Philippe arriva, puis le créancier suivit l'échéance, puis l'huissier suivit le créancier, puis la saisie, devait le surlendemain suivre le tout.

Le soir, don Philippe rentra chargé de vieilles porcelaines du plus beau Chine et du plus magnifique Japon ; seulement la porcelaine était en morceaux. Il est vrai que, comme dit Jocrisse, il n'y avait pas un de ces morceaux de cassé.

Aussitôt, avec l'aide de la vieille servante , il dressa un buffet conire la porte d'entrée, et sur le buffet il dressa toute sa porcelaine, puis il se coucha et attendit les événemens.

Les événemens étaient faciles à prévoir : le lendemain, à huit heures du matin, l'huissier frappa à la porte, personne ne répondit; l'huissier frappa une seconde fois, même silence; une troisième, néant.

L'huissier se retira et s'en vint requérir l'assistance d'un commissaire de police et l'aide d'un serrurier; puis tous trois revinrent sur le palier de don Philippe. L'huissier frappa aussi inutilement que la première fois ; le commissaire donna au serrurier l'autorisation d'ouvrir la porte; le serrurier introduisit le rossignol dans la serrure : le pêne céda. Quelque chose cependant s'opposait encore à l'ouverture de la porie.

— Faut-il pousser? demanda l'huissier.

— Poussez i dit le commissaire. Le serrurier poussa.

Au même instant, on entendit un bruit pareil à celui que ferait en tombant un étalage de marchand de bric-à-brac; puis de grandes clameurs retentirent :

— A l'aide! au secours ! on me pille ! on m'assassine! Je suis un homme perdu! je suis un homme ruiné I criait la voix.

Le commissaire entra, l'huissier suivit le commissaire, et le serrurier suivit l'huissier. Ils trouvèrent don Philippe qui s'arrachait les cheveux devant les morceaux de sa porcelaine multiplies à l'infini.

— Ah! malheureux que vousêtesl s'écria don Philippe en les apercevant, vous m'avez brisé pour deux mille écus île porcelaine '.

Cent été au lias prix si la porcelaine n'avail pas été brisée ■uparavanl. Mais c'esl ce qu'ignoraient le commissaire de police 1 1 l'huissier; ils se trouvaient en race de débris : le buffel élail renver é, la porcelaine en morceaux , ce malheur était arrivé de leur fait, et si a la rigueur ils n'étaient légale' meiii pas tenus d'en répondre, consciencieusement ils n'en étaient pa coui aides.

La l'an été de leur situation B'eugmenla encore du I 'ii Pbilippi .

On devine que pgur le moment il ne fut pas question de saisie. Le moyen de saisir, pour une nus Mbie somme de cent cinquante ducats, les meubles d'un bomme chez qui l'on vient de briser pour deux mille écus de porcelaine I

Le commissaire et l'huissier essayèrent de consoler don Philippe, mais don Philippe était inconsolable, non pas précisément pour la valeur delà porcelaine, don Philippe avait fait bien d'autres pertes et de bien plus considérables que celle-là; mais don Philippe n'était que dépositaire : le propriétaire, qui était un amateur de curiosités, allait venir réclamer son dépôt; don Philippe ne pouvait le lui remettre; don Piiîl jppe était déshonoré.

Le commissaire et l'huissier se cotisèrent. L'affaire en s'ébruitant pouvait leur faire grand tort; la loi arcorde-a ses agens le droit de saisir les meubles, mais non celui de les briser. Us offrirent a don Philippe une somme de trois cents ducats à titre d'indemnité, et leur influence près de son créancier pour lui faire obtenir un mois de délai à l'endroit du paiement de sa lettre de change. Don Philippe, de son côté, se montra large et grand envers l'huissier et le commissaire; la douleur réelle n'est p.int calculatrice; il consentit a tout sans rien discuter : le commissaire et l'huissier se retirèrent le cœur brisé de ce muet désespoir.

Le délai accordé à don Philippe s'écoula sans que, comme on s'en douie bien, le débiteur eût songé à donner un sou d'à-compte. Il en résulta qu'un matin don Philippe, en regardant attentivement par sa fenêtre ce qui se passait dans la rue, précaution dont, il usait toujours lorsqu'il se sentait sous le coup d'une prise de corps, vit sa maison cernée par des gardes du commerce. Don Philippe était philosophe; il résolut de passer sa journée à méditer sur les vicissitudes humaines, et de ne plus sortir désormais que le soir. D'ailleurs, on était en plein été , et qui est-ce qui, en plein été, sort pendant le jour dans les rues de Naples , excepté les chiens et les recors? Huit jours se passèrent donc pendant lesquels les recors firent bonne, mais inutile garde.

Le neuvième jour, don Philippe, se leva comme d'habitude, à neuf heures du matin : don Philippe était devenu tort paresseux depuis qu'il ne sortait plus. Il regarda par la fenêtre : la rue était libre ; pas un seul reçois! Don Philippe connaissait trop bien l'activité de l'ennemi auquel il avait affaire pour se croire ainsi, un beau malin et sans cause, délivré de lui. Ou ses persécuteurs sont cachés pour faire croire à leur absence, et tomber sur lui au moment où, affamé d'air et de soleil, il sortira pour respirer; et le moyen serait bien faible et bien indigne d'eux et de lui ! ou ils sont chez le président à solliciter une ordonnance pour l'arrêter à domicile. A peine cette idée a-t-elle traversé la tète de don Philippe, qu'il la reconnaît juste, avec la sagacité du génie, et s'y arrête avec la persistance de l'instinct. Le danger détient enfin digne de lui : il s'agit d'y faire face.

Don Philippe éiait un oe ces généraux habiles qui ne risquent une bataille que lorsqu'ils sont sûrs de la gagner, mais qui, dans l'occasion, savent temporiser comme Fabius ou ruser comme Annibal. Cette fois, il ne s'agissait pas de combattre, il s'agissait de fuir; celle fois, il s'agissaii de gagner une retraite inviolable ; cette fois, il s'agissaii d'atteindre une église, l'église étant à Naples lieu d'asile pour les voleurs , les assassins , les parricides, et même pour les débiteurs.

Mais gagner une église n'était pas chose facile. L'église la p'ns proche était distante de six cents pas au moins. Il existe, comme nous l'avons dit, un livre intitulé : Vaples sans soleil, mais il n'en existe pas qui soit intitulé : Naples sans recors.

— Tout à coup une idée sublime traverse son cerveau. La veille, il a laissé sa vieille domestique un peu indisposée ; il entre die/, elle, la trouve au lit, s'approche d'elle et lui tàte le pouls.

— Marie, lui dit-il eu secouanl la tête, ma pauvre Marie, nous allons donc plus mal qu'hier ?

— Non, excellence, au contraire, répond la vieille , je me

ucoup mieux, et j allais me lever.

— Gardez-vous-en bien , ma bonne Marie ! gardez-vous-en bien ! je ne le soiillrir.ii pas. Le pouls est petit, saccadé, sec,

profond ; il y a plétb

— Eh! mon Dieu 1 1 isieur, qu'est ce que c'est (pie celle

maladie-là?

— C'est un engorgement des (anaux qui conduisent le

IMPRESSIONS DE VOYAGE. — LE CORtttCOLO.

sang veineux aux extrémités et qui ramènent le sang artériel au cœur.

— Et c'est dangereux, excellence ?

— Tout est dangereux, ma pauvre Marie, pour le philosophe ; mais pour le chrétien tout est louable : la mon ellemême qui, pour le philosophe, est une cause de terreur, est pour le chrétien un objet de joie; le philosophe essaie de la fuir, le chrétien se hâte de s'y préparer.

— Monsieur, voudriez-vous dire que l'heure est venue de penserai! salut de mon âme?

—Il faut toujours y p nser, ma bonne Marie, c'est le moyen de ne pas être pris à liniproviste.

— El qu'il sérail temps que je me préparasse?

— Mon, non, certainement ; vous n'en êtes pas là ; mais à votre place, ma bonne Marie, j'enverrais toujours chercher le viatique. »

— Ah ' mon Dieu ! mon Dieu 1

— Allons, allons, du courage! si tu ne le fais pas pour toi, fais-le pour moi, ma bonne Marie ; je suis fort tourmenté, fort inquiet, et cela me tranquillisera, parole d'honneur !

— Ah ! en effet, je me sens bien mal.

— La, lu vois!

— Et je ne sais pas s'il est temps encore.

— Sans doute, en se pressant.

— Oh ! le viatique ! le viatique ! mon cher maître.

— A l'instant même, ma bonne Marie.

Le petit garçon du portier fut expédié à la paroisse, et dix minutes après, on entendit les clochettes du sacristain : don Philippe respira.

La vi'ille Marie fit ses dernières dévotions avec une foi et une humilité qui édifièrent tous les assistans; puis, ses dévotions faites, sen pieux maître, qui lui avait donné un si bon conseil ei qui ne l'avait pas quittée pendant tout le te rps qu'elle l'accomplissait, prit un des bâtons du dais, pour reconduire la procession a l'église.

A la poêle, il trouva les gai des du commerce qui, leur ordonnance a la main, venaient l'arrêtera domicile. A l'aspect du Sainl-Sacremeut, ils tombèrent a genoux et virent d'abord déliler le sacristain sonnant sa sonnette, puis deux lazzaroni vêtus en anges, puis les ouvriers de la paroisse qui étaient de tour et qui marchaient deux a deux une torche à la main, puis le prêtre qui portail Le Saint-Sacrement, puis enfin 1 ur débiteur qui leur échappait, grâce au bâton du dais qu'il tenait des deux mains, et qui passait devant eux en chaulant à tuetêle le Te thum luutlamus.

Ai rivé dans l'église, ei par conséquent se trouvant en lieu de sûreté, il écrivit à la benne Marie qu'elle n'était pas plus malade que lui, et qu'elle eût à venir le rejoindre le plus tôt possible.

Une heure après, le digne couple était réuni.

Le créancier trouva quatre chaises, un buffet et quatre corbeilles de porcelaine cassée : le tout fut vendu à la criée pour la somme de dix canins.

Don Philippe n'avait plus besoin de meubles; il avait momeiraneinent trouvé un logemenl garni. Sun ami l'artiste, qui contrefaisait si admirablement les Anglais, était devenu millionnaire tout à coup, par un de ces caprices de fortune aussi Inouï que bienvenu, i n Anglais immensémenl riche, et qui avait quille l'Angleterre attaqué du spleen, était venuàNapies comme y vi nnent tous les Anglais; il était allé voir Po" llchlnello, et il n'avail pas ri ; il était alléentendre les sermons des capucins, ci il n'avait pas ri ; il avait assisté au miracle de saint Janvier, et il n'avait pas ri. Sun médecin le regardait comme un homme perdu.

Dn jour il s'avisa d'aller aux Fiorenlini; on y jouait une traduction des Anglaises pour rire, del'illu >tri si no signora Scribe. In Italie, tout est Scribe. J'y ai vu jouer le Marino Fait i p. de Scribe; la Lucnoe Uorgia, de Scribe; VA de Scribe; el lorsque j'en suis parti, un annonçail le ncur île Saint Paul de Scribe.

Le malade e ail d tlC allé voir II Scribe, 1 1 a la vue de l.clio. qui jouai: l't {Lélio était l'ami de don Pbilippi | luis avait tant

ri que son médecin avait craint un instant qu'il n'eût, comme Bobèche, la raie attaquée.

Le lendemain, il était retourné aux Fiorenlini : on jouait les Deux Anglais, de Scribe, et le splénélique y avait ri plus encore que la veille.

Le surlendemain, le convalescent ne s'était pas fait faufe d'un remède qui lui faisait si grand bien : il était retourné, pour la troisième fois, aux Fiorenlini; il avait vu le Grondeur, de Scribe, et il avait ri plus encore qu'il n'avail fait les jours précédens.

Il en était résulté que l'Anglais, qui ne mangeait plus, qui ne buvait plus, avait peu à peu retrouvé l'appétit et la soif, et cela de telle façon, qu'au bout de trois mois qu'il était au Lélio, il avait pris une indigestion de macaroni et de muscats calabrais qui l'avait joyeusement conduit la nuit suivante au touibeau. De laquelle fin , plein de reconnaissance pour qui de droit, le digne insulaire avait laissé trois mille livres sterling de rente à Lélio, qui l'avait guéri. Lélio, comme nous l'avons dit, se trouvait donc millionnaire. En con équence, il s'était retiré du théâtre, s'appelait don Lélio, et avait loué le premier étage du plus beau palais de la rue de Tolède, où, fidèle à l'amitié, il s'était empressé d'offrir un appartement à don Philippe Villani. C'était celte offre, faite de la veille seulement, qui rendait don Philippe si insoucieux sur la perte de ses meubles.

On fut un an à peu près sans entendre aucunement parler de don Philippe Villani. Les uns disaient qu'il était passé en France où il s'était fait entrepreneur de chemins de fer ; les autres , qu'il était passé en Angleterre, où il avait inventé un nouveau gaz.

Mais personne ne pouvait dire positivement ce qu'était devenu don Philippe Villani, lorque, le \o novembre 1834, la congrégation des pèlerins reçut l'avis suivant.

« Le sieur don Philippe Villani étant décédé du spleen, » la vénérable confrérie des pèlerins est prié ; de donner les » ordres les plus opportuns pour ses obsèques »

Pour que nos lecteurs comprennent le sens de cette invitation, il est bon que nous leur disions quelques mots de la manière dont se fait à Naples le service des pompes funèbres.

Une vieille habitude veut que les merts soient enterrés dans les églises : c'est malsain, cela donne l'aria eatliva, la peste, le choléra ; mais n'importe, c'est l'habitude, et d'un bout de l'Italie à l'autre on s'incline devant ce mot.

Les nohles ont des chapelles héréditaires enrichies de marbre el d'or, ornées de tableaux du Dominiquin, d'André de) Sarto el de Riheira.

Le peuple est jeté pèle mêle, hommes et femmes, vieillards et enl'ans, dans la fosse commune, au milieu de la grande nef de l'église.

Les pauvres sont transportés par deux croque-morts dans une charrette au Campo-Santo.

C'est le plus cruel des malheurs, le dernier des avilissemeus, la plus cruelle des punitions qu'on puisse infliger à ces malh uteux qui ont bravé la misère toute leur vie, el qui n'en sentent le poids qu'après leur mort. Aussi, chacun de son vivant prend-il ses précautions pour échapper aux croque-morts, a la charrette ci au Campo-Santo. De lit les assopour les pompes funèbres entre citoyens ; delà les assurances mutuelles, non pas sur la vie, mais sur la mort.

Voici les formalités générales d i réception pour être admis dans un des cinquante clubs mortuaires de la joyeuse ville de Naples. i u de:, membres de la société présente le néophyte qui esl du frère par les voies d'un scrutin secret: a partir de ce moment, chaque fois qu'il veut se livrer a quelque pratique religieuse, il va ■■ l'i glise de sa confrérie ; c'hsi sa paroisse adoptive ; cil,' doit, moyennant une ; contribution mensuelle, le communier, lo confirmer, lemai lanl sa vie, ci enfin

l'eut; n^ : e tout gratis ci magnifiquement.

Si au contraire, on a m , non seule-

céi monies qui s'accomplissent pendant la vie, mai, encore lis parons

sont for 'î; dépi mes fabuleuses pour arriver

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a celle magnificence de funérailles qui est le grand orgueil du Napolitain, à quelque classe qu'il appartienne et a quelque degré qu'il ait pratiqué sa religion.

Mais si le défunt fait partie de quelque confrérie, c'est tout autre chose : les pareils n'ont â s'occuper de rien au momie que de pleurer plus ou moins le mort : tous les cm. barras, tous les frais, toutes les magnificences regardent les confrères. Le défunt est transporté pompeusement à l'église. On le dépose dans une fosse particulière, sur laquelle on écrit son nom, le jour de sa naissance et celui de sa mort; plus deux lignes de vertus, au choix des parens.

Enfin, pendant une année entière, on célèbre tous les jours une messe pour le repos de son âme. Et ce n'est pas tout ; le 2 novembre, jour de la fête des trépassés, les catacombes de chaque confrérie sont ouvertes au public ; les parvis sont tendus de velours noir ; des fleurs et des parfums embaument l'atmosphère, et les caveaux mortuaires sont éclairés comme le théâtre Saint Charles les jours de grand gala. Alors on hisse les squelettes des frères qui sont morts dans l'année, on les habille de leurs plus beaux habits, on les place religieusement dans des niches préparées à cet effet tout autour de la salle ; puis ils reçoivent les visites de leurs parens, qui fiers d'eux, amènent leurs amis et connaissances, pour leur faire voir la manière convenable dont sont traités après leur mort les gens de leur famille. Après quoi, on les enterre définitivement dans un jardin d'orangers qu'on appelle Terra Santa.

Toutes les corporations funèbres ont des rentes, des droits, des privilèges fort respectés ; elles sont gouvernées par un prieur élu tous les ans parmi les confrères. Il y a des confréries pour tous les ordres et pour toutes les classes : pour les î'obles et pour les magistrats, pour les marchands et pour les ouvriers.

Une seule, la confrérie des pèlerins, qui est une des plus anciennes, admet, avec une égalité qui fait honneur a la manière dont elle a conservé l'esprit de la primitive église, les nobles et plébéiens. Chez elle, pas le moindre privilège. Tous siègent aux mêmes bancs, tous sont couverts du même costume, tous obéissent aux mêmes lois ; et l'esprit républicain de l'institution est poussé à ce point, que le prieur est choisi une année parmi les nobles, une année parmi les plébéiens, et que, depuis que la confrérie existe, cet ordre n'a pas été une seule fois interverti.

C'est de celle honorable confrérie que faisait partie don Philippe Villani ; et il avait si bien senti l'importance d'en rester membre, que, si bas qu'il eût été précipité par la roue de la fortune, il avait toujours pieusement et scrupuleusement acquitté sa part de la cotisation annuelle et générale.

On fut donc affligé, mais non surpris, lorsqu'on reçut au bureau de la confrérie l'avis de la mort de don Philippe et l'invitation de préparer ses obsèques.

Le choix de la majorité était tombé, celle année, sur un célèbre marchand de morue, qui jouissait d'une réputation de piété qui eut été remarquable en tout temps, et qui de nos jours était prodigieuse. Ce fut lui qui, en sa qualité de prieur, eut mission de donner les ordres nécessaires à l'enterrement de don Philippe Villani ; il envoya donc ses ou. vriers au 11" \:> de la rue de Toledo, dernier domicile du dé. funt, pour tendre la chambre ardente, convoqua tous les eonii> ri ci invita le chapelain a se tenir prêt. Vingtrquatre lien. res après le décès, tenue exigé par les réglemensde la police, le convoi s'achemina en conséquence vers la maison de don Philippe. Un comte, choisi parmi la plus ancienne nol)1 e de ' aple i, lenail le gonfalon de la confrérie ; puis les confrèr rangés deux à deux et habillés en pénitens rouédaientnne caisse mortuaire en argent ma ifrlcheilpti i et ciselée que recouvrait un magnifique poêle en velours rouge, brodé 1 1 frangé d'or, et que soutenaient douze vigoureux porteurs. Derrière la caisse marchait le prieur, : tenant en main le bâton d'ébène a pomme d'ivoire, in-ign^de s.i - ai i afin, d mi. re le prieur, venait, pour clore le convoi, 1ère pcciable corps des pauvres de Baint Janvier.

Pardon encore de celle nouvelle digre rtonj mais, eomme

nous marchons sur un terrain â peu près inconnu a nos Ire leurs, nous a'ions leur expliquer d'abord ce que ces' que les pauvres de saint Janvier, puis nous reprendrons cet intéressant récit â l'endroit même où nous l'avons interrompu.

A Naples, quand les domestiques sont devenus trop vieux pour servir les mailres vivans, qui en général sont fort difficiles à servir, ils changent de condition et passent au service de saint Janvier, patron le plus commode qui ait jamais existé. Ce sont les invalides de la domesticité.

Dès qu'un domestique a atteint l'âge ou le degré d'infirmité exigé pour être reçu pauvre de saint Janvier, et qu'il a reçu son diplôme signé par le trésorier du saint, il n'a plus à s'inquiéter de rien que de prier le ciel de lui envoyer le plus grand nombre d'enterremens possible.

En effel, il n'y a pas d'enterrement un peu fasbionable sans les pauvres de saint Janvier. Tout mort qui se respecte un peu doit les avoir à sa suite. On les convoque à domicile, ils se rendent à la maison mortuaire, reçoivent trois carlins par tête et accompagnent le corps à l'ég'ise ( t au lieu de la sépulture, en tenant ù la main droite une petite bannière noire flottant au bout d'une lance. Tant qu'ils accompagnent le convoi, le plus grand respect accompagne les pauvres de saint Janvier ; mais comme il n'est pas de médaille, si bien dorée qu'elle soit, qui n'ait son revers, à peine les malheureux invalides cessent-ils d'être sous la protection du cercueil, qu'ils perdent le prestige qui les défendait, et qu'ils deviennent purement et simplement les lanciers de la mort. Alors ils sont hués, conspués, poursuivis et reconduits à domicile à coups d'écorces de i itrons et de trognons de choux, à moins que par bonheur il ne passe entre eux et les a^saillans un chien ayant une cas>-erolle à la queue. On sait que dans tous les pays du monde, une casserolle et un chien réunis par un bout de ficelle sont un grave événement.

Le gonfalonier, les confrères, la caisse mortuaire, les por teurs, le marchand de morue et les pauvres de saint Janvier arrivèrent donc devant le n° 15 de la rue de Toledo ; là, comme le convoi était parvenu a sa destination, il fit halte. Quatre portefaix montèrent au premier, prirent la bière posée sur deux tréiaux, la descendirent <H la déposèrent dans la caisse d'argent ; aussitôt le prieur frappa la terre de son aâton, et le convoi, reprenant le chemin par lequel il était venu, rentra lentement dans l'église des pèlerins.

Le lendemain des obsèques, le prieur, selon ses habitudes bourgeoises, qui le tenaient toute la journée a son comptoir, sortait à la nuit tombante pour aller faire son petit tour au mille, récitant mentalement un De jirofundis pour l'âme de don Philippe Villani, lorsqu'au délourde la rue Sa\j Giacomo, il vit venir a sa rencoutreun homme qui lui paraissait ressembler si mervei leusement au défunt, qu'il s'arrêta stupéfait. L'homme s'avançait toujours, et, à mesure qu'il s'avançait, la ressemblance devenait de plus en plus frappante. Enfin, lorsque cet homme ne fut plus qu'à ciix pas de dislance, tout doute disparut; c'était l'ombre de don Villani elle-même.

L'ombre, sans paraître s'apercevoir de l'effet qu'elle produisait s'avança droit vers le prieur. Le pauvre marchand de morue éiail resié immobile ; seulement la sueur coulait de son front, ses genoux s'entrechoquaient, ses dents étaient serrées par une contraction convulsive ; il ne pouvait ni avancer ni reculer : il essaya de crier au secours; mais, comme Enée sur la tombe de Polydore, il sentit sa voix expirer dans son gosier, et un son sourd et inarticulé qui ressemblai! a un rali- d'agonie s'en échappa seul.

— Bonjour, mon cher prieur, dit le fantôme en souriant.

— In nmninc Patrisel Filii <t Spiritussancti, murmura lo prieur.

— Amen ! répondit le fantôme.

— / ode retrô Satanas ! s'écria le prieur.

— A qui donc en avez-vous, mou lies cher? demanda le fantôme en regardant autour de lui, comme s'il cherchait

quel olqel ] \.nl caii-er lu teneur dont p,u :\< S .ail saisi le

pauvre marchand de moine.

— Va-t-en, âme bienveillante ! coniinua le prieur, et je te proinris que je ferai dire des messes poi.r ton repos.

— Je n'ai pas besoin de vos messes, dit le fanlùme ; mais si vous voulez me donner l'argent que vous compilez consacrer a celle bonne œuvre, cet argent nie sera agréable.

— C'est bien lui, dit le prieur ; il revient de l'autre monde pour emprunter. C'est bien lui !

— Qui lui ? demanda le fantôme.

— Don Philippe Villani.

— Pardieu ! et qui voulez-vous que ce soit ?

— Paidon, mon cher frère, reprit le prieur en tremblant. Peut on sans indiscrétion vous demander où vous demeurez, ou plutôt ou vous demeuriez?

— Rue de Toledo, n° 13. A. propos de quoi me faites-vous cette question ?

— C'est qu'on nous a écrit, il y a trois jours, que vous étiez mort. Nous nous sommes rendus à votre maison, nous avons mis votre, bière dans le catafalque, nous vous avons conduit à l'église, et nous vous avons enterré.

— Merci de la complaisance ! dit don Philippe.

— Mais comment se fait-il, puisque vous êtes mort avanthier, et que nous vous avons enterré hier, que je vous rencontre aujourd'hui ?

— C'est que je suis ressuscité, dit don Philippe.

Et donnant au bon prieur une tape d'amitié sur l'épaule, don Philippe continua son chemin. Le prieur resta dix minutes à la même place, regardant s'éloigner don Philippe, qui disparut au coin de la rue de Toledo. La première idée du bon prieur fut que Dieu avait fait un miracle en faveur de don Philippe ; mais, en y réfléchissant bien, le choix fait par Notre-Seigneur lui sembla si étrange qu'il convoqua le soir même le chapilre pour lui exposer ses doutes. Le chapitre convoqué, le digne marchand de morue lui raconta ce qui lui était arrivé, comment il avait rencontré don Philippe, comment don Philippe lui avait parlé, et comment enfin don Philippe en le quittant lui avait annoncé, comme avait fait le Christ à la Madeleine, qu'il était ressuscité le troisième jour.

Sur dix personnes dont se composait le chapitre, neuf parurent disposées à croire au miracle : une seule secoua 's tête.

— Doulez-vous de ce que j'ai avancé? demanda le prieur.

— Pas le moins du monde, répondit l'incrédule; seulement je crois peu aux fantômes, et comme tout ceci pourrait bien cacher quelque nouveau tour de don Philippe, je serais d'avis, en attendant plus amples informations, de le faire assigner en dommages-intérêts comme s'élant fait enterrer sans être mort.

Le lendemain, on laissa chez le portier de la maison n° 15, rue de Toledo, une sommation conçue en ces termes : « L'an 1835, ce 18 novembre, â la requête de la vénérable confrérie des Péleiins, moi, soussigné, huissier près le tribunal civil de. Ndples, j'ai fait sommaiion à feu don Philippe Villani, décédé le t3 du même mois, de comparaître dans la huitaine devant le susdit tribunal, pour prouver légalement sa mort, et, dans le cas coinr.iire, se voir condamner à payer à ladite vénérable confrérie des Pèlerins cent ducats de dommages- Intérêts, plus les frais de l'enlerrêmenl et du procès. »

C'était le jour même du jugement du procès (pie nous nous élions trouvés au milieu du rassemblement qui atti ndait, rue de Forcella. l'ouverture du tribunal. Le tribunal ouvert, la foule se précipita dans la salle d'audience et nous entraîna avec elle. Tout le monde s'attendait à voir juger le défunt par défaut; mais tout le monde se trompait : le défunt parut, au grand étonnen eut de la foule, qui s'ouvril en le voyant paraître, et le laissa passer avec un frissonnement qui prouvait que ceux qui la composaient n'étaienl pas bien certains au fond du cœur que don Philippe Villani fût encore réellement de ce monde. Don Philippe s'avança gravement, et de ce pas solennel qui convient aux fantômes; puis, s'arrêtant devant le tribunal, il s'inclina avec respect.

— Monsieur le président, dit-il, ce n'c^i pas moi qui suis mort, malt uu de mes amis chez lequel je logeais; sa veuve m'a chargé de son enterrement, et comme, pour le quart

. d'heure, j'avais plus besoin d'argent que de sépulture, je l'ai fait enterrer a ma place. Au surplus, qi<e demande la vénérable confrérie? J'a\ais droit a un enterrement pour un : elle m'a enterré. Mon nom était sur le catalogue : elle a rayé mon nom. Nous sommes quittes. Je n'avais plus rien à vendre; j'ai vendu mes obsèques.

En elfe;, le pauvre Lélio, qui avait tant fait rire les aulres, venait de mourir du spleen, et c'était lui que la vénérable confrérie des Pèlerins avait enseveli au lieu et place de doa Philippe. Celui-ci fut renvoyé de la plainte aux grands ay>» plandissemens de la foule, qui le reporta en triomphe jusqu'à la porte du n° 15 de la porle de Toledo.

Au moment oii nous quittâmes Naples, le bruit courat que don Philippe Villani allait faire une fin en épousant i veuve de son ami, ou plutôt ses trois mille livres sterling.

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