‹ Une annee dans l'Arabie centraleChapitre 13 sur 18 · HISTOIRE DES V O U A H A B I T E S · texte numérisé non relu

HISTOIRE DES V O U A H A B I T E S

Révolution qui précède Mahomet. — Etat politique de l’Arabie à l’époque de la prédication de l’islam. — Khaled bat et tue Moseylema à Raouda. — Haroun-al-Rachid rend imminent le morcellement de l’empire des califes. — Victoire des carmathes à Moghasi. — L’Arabie après la défaite des carmathes. — Amed-ebn-Saïd délivre de l’autorité persane l’Oman, dont Saïd, le sultan, fonde la puissance maritime. — Histoire de Mahommed-ebn-Abdel-Vouahab. — Saoud, chef de Dereya, prend son parti (1760). — Ses conquêtes. — Position dans l’Etat nedjéen des descendants d’Abdel-Vouahab. — Abdel-Aziz ayant attaqué la Perse et l’Oman meurt assassiné par un chiite. — Abdalla saccage Mechid. — Hosseyn pille La Mecque et Médine. — Il est maudit par une femme. — Invasion de Tarsoun-Pacha. — Ibrahim « roule le tapis arabique, » défait Abdalla à Coreyn et prend Dereya. — Son œuvre est détruite par ses successeurs. — Tourki choisit Riad pour capitale, fuit devant Hossein-Pacha, et met à la tête de ses troupes Abdalla, fils de Rachid. — Celui-ci venge l’assassinat de Tourki par Mechari, restaure Feysoul et devient vice-roi héréditaire du Chômeur. — Télal lui succède. — Feysoul, Courchid -Pacha, Caled, et Ebn- Théneyan. — Abbas-Pacha remet en liberté Feysoul , qui est rétabli. — Les dissensions des fils du sultan Saïd donnent à Feysoul occasion d’attaquer l’Oman. — Massacre des Aleyans. — Le chérif de La Mecque se porte au secours d’Oneyza. — Le Haut- Cacim se donne à Télal qui s’empare aussi du Djôf. — Feysoul recommence le siège d’Oneyza. — Son pouvoir est détesté.

En exposant les doctrines du mahométisme et de la restauration vouahabite, ainsi que les sentiments di-

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vers quelles ont excités, nous avons dit quels étaient les mobiles principaux auxquels, rois, chefs ou sujets , les hommes obéissent en Arabie; nous allons raconter à présent l’ensemble des événements qu’elles ont produits. C’est une histoire peu vulgairement connue hors des limites de la presqu’île; mais qui n’en vaut pas moins la peine de l’être davantage, non-seulement à cause de l’influence qu’elle a pu ou qu’elle peut exercer encore sur la civilisation, mais aussi comme démonstration de la vérité de certains principes propres à la philosophie historique. Je demande à ce sujet que mes lecteurs, songeant à mes longues années d’études et d’observations , à mes rapports continuels avec des Orientaux, au séjour enfin de plus d’une année fait par moi dans cette Arabie, que j’ai été le premier à visiter dans plusieurs de ses régions les plus nécessaires à connaître, veuillent bien m’accorder quelque confiance.

Ils savent déjà quelles sont les profondes différences qui ont divisé la population de l’Arabie autant par suite de la diversité de leur origine qu’à cause de la différence des croyances religieuses auxquelles elles se sont attachées ; nous prendrons donc ici notre point de départ à l’époque de Mahomet.

Le siècle qui l’avait vu naître avait été marqué par une véritable révolution.

La domination de l’Yémen étendue naguère sur presque toute la presqu’île avait été brisée. Une invasion d’Ethiopiens, venus sous la conduite d’Abrahah, avait renouvelé l’ancienne conquête des Himyarites, les civilisateurs du Midi. Elle avait, d’une façon éphémère , occupé tout le Sud ; mais le kâtanite Seyf- Yézen, avec l’appui des Perses, avait fini par repousser les Ethiopiens et par restaurer la dynastie yémanite,

au moins dans une partie considérable de ses anciennes possessions (i).

Cependant les tribus du Nedjed , vers l’an 5oo, avaient rejeté aussi le joug de l’Yémen, sous la conduite de Koleyb-Waïl, chef des Taglebs, et avec l’assistance des tribus chrétiennes, composées des enfants de Taï et qui étaient maîtresses des montagnes du Chômeur. Bientôt Koleyb ayant été assassiné, des guerres civiles s’étaient élevées entre les tribus nedjéennes, et, par suite, les Taglebs, les Abs et les Howazims avaient dû se réfugier auprès desTaïs, où, de leur mélange, s’est formée la tribu du Chômeur qui existe encore aujourd’hui. La concentration de ces bédouins les rendait redoutables, surtout pour les chefs du Nedjed, d’où ils avaient été expulsés.

Voici donc quelle était la division politique de l’Arabie vers le temps où Mahomet commença ses prédications. Les déserts et les néfouds, ainsi que le Chômeur, étaient remplis de bédouins, redoutables, irrités et affranchis par les révolutions qui venaient de s’accomplir. De petits États juifs, indépendants, étaient défendus par des forteresses construites avec soin, comme le château de Keybar. La dynastie yémanite, relevée par Seyf- Yézen, dominait tout le sud-ouest, entre les détroits de Bab-el-Mandeb et d’Ormouz. Au nord-est, l’empire des Sassanides, grands rois de Perse ou del’ Iran, descendait, le long du Golfe Persique jusqu’à l’Oman, et, au centre, jusqu’au Chômeur et au Nedjed. Au nord-ouest, l’empire romain d’Orient maintenait ses armées campées à peu

(i) Au tome I du très-curieux ouvrage de M. A. d’Abbadie, intitulé Dou^e Ans dans la Haute-Ethiopie , on trouvera d’intéressants détails sur les rapports des Ethiopiens avec les Arabes et les Juifs, dès l’époque de Salomon (p. 1 16}, ainsi que la tradition relative à l’expulsion des Ethiopiens de l’Arabie par les musulmans (p. 125). — J. B.

de distance de Médine. Enfin, au centre, le Nedjed était gouverné par ce Moseylema, que le Prophète du Hedjaz fit surnommer le Menteur.

Cet ennemi de Mahomet s’allia avec une femme nommée Chedja, dont les prédications remuaient alors l’Yémen et attiraient de nombreux prosélytes. Les liens du mariage fortifièrent leur alliance et l’union de leur doctrine. L'imposteur de La Mecque ne jugea plus dès lors prudent de se mesurer avec les imposteurs réunis de Riad et de l’Yémen, et, durant huit années, Moseylema jouit sans trouble de son autorité. Mais, après la mort de Mahomet , le calife Abou - Bekr chargea Khaled de conduire contre le Nedjed les sectaires du Hedjaz , que déjà des conquêtes avaient aguerris et que des victoires avaient exaltés. Le Chômeur, peuplé d’ennemis naturels de Moseylema, et |e Cacim, qui était lié au Hedjaz par des intérêts commerciaux , se séparèrent les premiers du Nedjed. La guerre, attisée par les haines de race et de religion, fut acharnée. Enfin Khaled, se frayant un passage jusqu’à la Ouadi Hanifa (Vallée de l’Orthodoxie), parvint à Raouda. La bataille y dura du lever au coucher du soleil. Moseylema tomba en combattant, et avec lui périrent une multitude de guerriers du Nedjed ; les vainqueurs ne perdirent pas moins de quatre cents sâhabâs ou compagnons personnels du Prophète, sans compter un nombre beaucoup plus considérable de simples soldats. On eut grand'peine à retrouver le corps de Moseylema, au milieu des monceaux de cadavres ; Khaled donna l’ordre de couper la tête de ce prophète mal inspiré, et de l’exposer au bout d’une pique à la vue de tous, afin qu’amis et ennemis ne conservassent aucun doute sur sa mort. Il marcha ensuite sur Riad, qui était alors ce qu’elle est redevenue depuis, la capitale du Nedjed; le conquérant avait

résolu de massacrer sans pitié toute la population de cette ville, pour la punir d’avoir donné naissance à Moseylema; mais les habitants, qui connaissaient sa férocité et n’ignoraient pas combien il avait acheté chèrement la victoire, eurent recours à un ingénieux stratagème. Tout ce que l’arsenal de Riad renfermait encore de lances et d’épées fut mis aux mains des femmes et des enfants; puis on posta cette faible multitude, dans son équipement martial, le long des remparts de la cité.

Lorsque Khaled se présenta aux portes de Riad, il vit briller l’acier dans les créneaux et les tourelles ; les lueurs incertaines du matin lui montrèrent les glaives que brandissaient une foule de combattants. Surpris de voir aussi bien gardée une ville qu’il comptait trouver sans défense , Khaled redouta pour son armée affaiblie les périls d’un long siège ; il entra en négociation avec les Nedjéens, qui accueillirent ses ouvertures avec une indifférence habilement simulée : leurs pertes étaient légères, disaient-ils, comparées aux orces qu’ils pouvaient mettre en campagne. Bref, ils obtinrent que leur vie et leur liberté fussent respectées, leur autonomie maintenue, et cela sous une seule condition : leur soumission à l’islamisme. Khaled ne sut combien Riad aurait été pour ses troupes une proie facile que quand il lui fut impossible de rétracter sa parole.

Après ce terrible carnage, dont la Ouadi Hanifa garde encore le souvenirs ; après la mort de Moseylema, la dispersion de sa secte et la soumission de tous les plateaux, de toutes les vallées du Tcweyk, il ne se présenta plus d’ennemi qui disputât au mahométisme la souveraineté de l’Arabie. Des rivages de l’Océan Indien et du Golfe Persique, jusqu’à la Mer Rouge, la péninsule paraissait unie sous un seul sceptre et une

seule foi. Cependant des esprits pénétrants auraient pu prévoir dès lors la courte durée et la dissolution finale de l’empire mahométan.

Entre les Nedjéens et les habitants du Hedjaz, existait de temps immémorial une antipathie profonde, qui avait sa source dans l’extrême dissemblance des deux races rivales. Le Nedjéen, patient, froid, lent à préparer ses moyens d’action, plus tenace qu’un dogue quand il a saisi sa proie, attaché aux usages de ses ancêtres et à sa terre natale par un patriotisme rare en Orient, incapable de se résigner à la domination étrangère, sobre jusqu’à l’austérité, ennemi du luxe et du faste des nations voisines, forme un contraste frappant avec le Hedjazite, inconstant et léger, bavard, passionné pour la pompe et l’éclat, qui commence tout, mais se lasse bientôt et abandonne ce qu’il a entrepris.

Les événements politiques, tour à tour effets et causes de cette différence de caractère, changèrent en haine violente l’aversion naturelle des deux races.

Les provinces du Golfe Persique n’étaient guère moins disposées à rompre l’unité politique et religieuse imposée par Mahomet.

Cependant le reste delà population sédentaire, à peu d'exceptions près, regardait l’islamisme comme la religion nationale, et La Mecque comme le centre du pays. Les bédouins, restés, ainsi que nous l’avons dit, chrétiens et sabéens, ne doivent pas être compris dans le nombre de ces fidèles disciples du nouveau dogme ; le coran luimême avoue que la parole de Mahomet avait eu peu d’action sur eux. Tels ils étaient avant l’hégire, tels nous les voyons aujourd’hui : « ils ont la mobilité de l’eau, » et, de même que cet élément, ils sont incapables de recevoir aucune impression durable.

Sous le règne d’Omar, l’empire arabe conserva sa plendeur ; et la gloire de ses conquêtes fit taire les

mécontentements et les impatiences qui fermentaient dans son sein; mais la faiblesse d’Othmanet les guerres civiles qui agitèrent le règne d’Ali donnèrent aux révoltes l’occasion de se produire.

En effet, dès que les chefs de l’islamisme tournèrent leurs épées l’un contre l’autre, l’Oman, avec les provinces voisines, se détacha du royaume arabe. Le Nedjedse leva en armes et fit cause commune avec Ali, afin de se venger du Hedjaz, qui avait reconnu Moavia. Bientôt cependant le triomphe des Ommiades mit fin à cette anarchie sanglante. Les premières années de leur califat furent marquées par des actes de vigueur ; ils établirent entre l’Arabie et Damas, où ils avaient transporté le siège de l’empire, d’étroites relations qui obligèrent le Nedjed à reconnaître - une fois encore la suprématie des héritiers du Prophète.

Mais à peine Moavia était-il mort depuis quatre ans que, sous Mérouan I, les tribus du Chômeur se soulevaient et écrasaient une armée ommiade. Le calife Abd-el-Melec, victorieux partout ailleurs, n’envoya pas de troupes contre ces farouches montagnards, et ceuxci se soumirent prudemment à lui. L’Arabie pacifiée parut donc former un Etat homogène, sauf l’Oman , qui demeura séparé de l’empire. Quant au Chômeur, il se tint étranger aux guerres qui accompagnèrent les changements de dynasties et aux autres mouvements qui agitèrent les régions de l’Arabie.

Les premiers califes abbassides, grâce à leur origine arabique et à la fidélité qu’ils mirent à conserver les usages et les coutumes des ancêtres, ne virent aucune rébellionsérieuse éclater dans la presqu’île ; mais Harounal-Rachid et ses successeurs firent perdre pour jamais au califat l’affection de ses sujets arabes. Les mœurs et les coutumes persanes, s’infiltrant rapidement dans la cour, exercèrent leur- influence malsaine sur les bran-

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ches de l’administration. Les manières affables et libérales des premiers califes firent place à l’inaccessibilité hautaine, à la négligente indolence d’un palais achéménide, et l’Arabe qui venait à Bagdad s’y trouva sur une terre étrangère : il y fut méprisé, foulé aux pieds avec non moins d’insolence qu’il l’était autrefois à Chiraz et à Ispahan. Les fluctuations de doctrine et de religion qui entraînèrent les califes dans des directions opposées, contribuèrent aussi à rompre les derniers chaînons qui attachaient encore la nation arabique à la famille de Hachem et à la foi mahométane. Enfin la grande séparation commença et devint irrévocable.

Beaucoup de fermentations dans les idées et de troubles partiels avaient déjà marqué les deux premiers siècles de l’islamisme , lorsqu’eut lieu l’explosion carmathienne , sous le calife Mothaded. Une terrible bataille fut livrée près de la montagne Moghasi, et les carmathes vainqueurs brûlèrent vifs tous leurs prisonniers à l’exception d’un seul, qu’ils envoyèrent à Bagdad annoncer le sort de ses compagnons d’armes.

Abou-Saïd-el-Karmout, n’étant plus retenu par la crainte des Abbassides, fit irruption dans les provinces voisines et porta ses ravages jusqu’en Syrie. C’est à ce prince que l’on attribue la construction du palais de Catif, qui pendant huit siècles servit de château fort à ses descendants.

Il eut pour successeur son fils Abou-Tahir-Soleyman, dont la gloire surpassa de beaucoup celle de son père. Alors on vit les guerres terribles qui amenèrent la chute de l’ilamisme dans les deux tiers de l’Arabie, en même temps qu’elles . mettaient son existence en péril dans le reste de l’Orient.

Les armées de Tahir se répandirent dans la pénin-

suie depuis le Golfe Persique jusqu à la Mer Rouge, saccageant, égorgeant, détruisant tout sur leur passage. Lorsque, après trente années de massacres, la fureur des carmathiens se calma et que la marée dévastatrice se retira dans ses anciennes limites; quand la ^pierre noire , purifiée par des flots d essence de roses, eut été replacée dans la Caaba, également nettoyée de toutes ses souillures, et qu’enfin l’islamisme eut triomphé, ces terribles événements avaient durablement modifié l’état politique de l’Arabie.

Vers le sud-est, les provinces de l’Yémen, du Nedjran et du Khaoulan qui avaient pris part aux succès des carmathes, donnèrent après la défaite asile aux vaincus dans leurs places fortes, où ceux-ci défièrent durant des siècles les attaques de leurs ennemis. Les côtes de l’Yémen cependant, habitées par un peuple pacifique et qui, sincèrement dévoué au mahométisme, regardait la séparation de l’Arabie comme un malheur et un péché, acceptèrent la souveraineté nominale tantôt du calife d’Égypte, tantôt de celui de Bagdad.

Dans le centre et au nord, le Nedjed tout entier, le Chômeur, le Cacim et le Djôf demeurèrent en dehors de la domination de Bagdad, et chaque district, livré à une anarchie profonde, fut pendant des siècles déchiré par les querelles des chefs locaux. Seulement à de rares intervalles, la paix permit au pays de développer ses ressources et sa prospérité.

Dans le Haça et le Catif, la religion, mélange confus de pratiques sabéennes et de doctrines ou carmathiennes ou chiites, dégénéra bientôt en matérialisme et en indifférence profonde, tandis que les classes inférieures y mêlaient un grossier fétichisme.

L’Oman, qui, depuis longtemps lié avec le Haça et le Catif, avait aussi pris part aux excès des carmathes,

eut à craindre la terrible vengeance des vainqueurs. Une expédition fut dirigée contre lui par un des califes abbassides dont je n’ai pas pu découvrir le nom; mais le fait est quelle couvrit de monceaux de ruines les provinces de Catar et de Chardja, sans pouvoir, il est vrai, entamer l’Oman proprement dit. En somme, ces provinces échappèrent aux sunnites et adoptèrent le turban blanc, c’est-à-dire restèrent peuplées de ces biadites que le lecteur connaît déjà. L’Hadramaout conserva l’indépendance; l’Oman et les îles Bahrain durent payer un tribut aux chiites de la Perse.

Quant au territoire de La Mecque, il n’y avait que le pèlerinage annuel qui continuât de fournir aux califes le prétexte d’y exercer une ombre d’autorité.

Des années et des siècles s'écoulèrent ainsi; les Turcs, les Turcomans, les Courdes, les Mameloucs fondèrent des royaumes qui, nés dans le sang, nourris de sang, s’éteignirent dans le sang. Les croisés vinrent des extrémités de l’Europe, et les Tartares du fond de l’Asie, pour livrer de sanglantes batailles sur les^ côtes de l’Asie, sur les rives du Nil et de l’Euphrate. L’Arabie, enfermée dans son impénétrable désert, demeurait à l’abri des révolutions qui bouleversaient les contrées voisines. Enfin, les armées ottomanes arrivèrent à ses portes; elles envahirent 1 Egypte et la Syrie qui devinrent pachaliks de Constantinople (i 5 18V mais, sauf la route de Maan à La Mecque et quelques petites villes du littoral , les Ottomans ne* possédèrent aucun territoire dans la péninsule.

Le voisinage de l’Egypte, qu’un étroit bras de mer sépare seul de la côte arabique, encouragea cependant bien des tentatives d’invasion. Les Mameloucs essayèrent d’envenimer les querelles des chefs pour se ren .e maîtres du pays, et au commencement de ce siée e, l’Égypte, comme nous l’avons vu, s empara du e

jed; mais son occupation dura peu, et la marée montante de l’invasion étrangère ne laissa, en se retirant, aucune trace de son passage sur le rocher nedjéen.

L’Arabie , abandonnée à elle-même, fractionnée en une foule de petites principautés, conservait toujours les grandes divisions territoriales qui la partageaient avant l’établissement de l’islamisme. Ces divisions, qui étaient le résultat de la diversité des races et de la différence du développement social , devaient s’accuser plus fortement encore, maintenant que le pays était livré à ses propres tendances.

Au milieu du xvme siècle, dans l’Oman, la famille des Yaribâs, qui avait gouverné le pays depuis l’arrivée des tribus kâtanites , fut supplantée au pouvoir par celle desGafari, dont un membre, Amed-ebn-Sa'ïd, fut proclamé sultan, en récompense de ce qu’il avait délivré le pays du joug de la Perse. Il régna de 1759 à 1780 et, après avoir réduit les Yaribâs à exercer une autorité locale sur leurs domaines patrimoniaux dans les montagnes de l’Akdar, il donna la tranquillité et même la prospérité à l’Oman. Les limites de l'État atteignirent, d’un côté, Dofar, et de l’autre, le Haca: alors l’Oman voulut soumettre les îles Bahrain afin de contre-balancer l’influence du gouverneur persan de Chiraz.

Amed, dont le peuple honore encore la mémoire, eut pour successeur un fils dont je n’ai pas appris le nom, mais qui sut, en gouvernant paisiblement son royaume, accroître sa force et sa richesse. Il mourut au commencement de ce siècle, ayant pour héritier son fils Saïd, qu’on n’appelle que le sultan , parce qu’il est aux yeux des Omanites le plus grand souverain qui ait gouverné le pays.

Ce prince, quoique fort jeune quand il monta sur le trône, était déjà renommé pour sa sagesse. Il recon-

nut tout d’abord que TOman était un pays essentiellement maritime, et il entreprit sans retard la construction d’une flotte assez considérable pour lui assurer l’empire du Golfe Persique. Il eut bientôt équipé et réuni dans ses ports environ trente frégates construites d’après les modèles européens et armées de canon. A l’aide de ces navires, Saïd s’empara de l’île de Zanzibar, d’une partie du littoral oriental de l’Afrique, et de Socotora ; enfin, par un blocus longtemps prolongé, il contraignit la Perse à abandonner une partie de ses côtes, outre les îles d’Ormouz, de Djichm, de Laredj et de Bahrain. Le conquérant visita en personne ses nouvelles colonies, encouragea et régularisa leur commerce, et rendit enfin son royaume aussi florissant qu’étendu.

Mais tandis que le sultan fondait ainsi la puissance de l’Oman, une révolution considérable s’effectuait dans le centre de l’Arabie ; c’était celle qui avait pour cause cette réforme vouahabite que nous nous sommes efforcé de rendre appréciable pour tout le monde.

Mohammed-ebn- Abdel- Vouahab , qui en fut le fondateur et dont nous avons exposé les principes, naquit à Horeymela vers le milieu du siècle dernier. Les biographes arabes, qui ne manquent jamais de détailler minutieusement la généalogie des grands hommes, nous apprennent que les ancêtres du célèbre réformateur appartenaient à la puissante tribu des Mesalikhs, dont la branche nomade existe encore aux environs de Zobeyr et sur les côtes du Golfe Persique. Gomme beaucoup de nobles nedjéens, Mohammed se consacra d’abord au commerce; il se rendit à Bagdad et à Bassora, visita même, selon quelques auteurs, la Perse, l’Inde et Constantinople ; mais la tradition locale, unique autorité sur laquelle je m’appuie, ne parle pas de ces lointains voyages. Son trafic le con-

duisit enfin à Damas, où il se lia intimement avec quelques savants et dévots cheiks de cette ville, hambelis fervents qui n’abhorraient pas moins les nakshbundis (1) et les libres penseurs que les derviches superstitieux et les fakirs fanatiques. Le fils d’Abdel-Vouahab avait alors trente ans, il était dans la plénitude de son intelligence et de sa vigueur physique; à la persévérance, au courage patient des Nedjéens, il joignait une puissance de conception bien rare chez ses compatriotes; son œil était pénétrant, son oreille attentive; il avait beaucoup vu et profondément réfléchi. Les leçons des cheiks de Damas lui apprirent à réunir en système les idées qui flottaient dans son esprit; enfin, séparant, des éléments essentiels de l’islamisme, les dogmes et les rites que le temps y avait ajoutés, il revint, comme nous l’avons déjà démontré, à la pensée qui avait été le point de départ du Prophète.

Pour apprécier, après onze siècles , le but véritable de Mahomet, pour dégager le plan fondamental, des altérations que lui avaient fait subir tant de commentateurs divers et tant de races différentes, il fallait un esprit supérieur, une science profonde des hommes et des choses, enfin une force de volonté indomptable. Mohammed possédait tous ces dons à un haut degré. Disons à sa louange, si toutefois c’en est une, qu’il retrouva, parmi les ruines, la clé de voûte de l’édifice islamitique, et qu’il conçut le projet hardi de la remettre à sa place primitive.

Nous avons, dans le chapitre précédent, apprécié la portée de cette idée-mère de l’islamisme; nous en avons découvert le sens intime et indiqué toutes les

(ij Ce doivent être les nakichbendis, dont parle Vambéry, dans les Voyages d’un Faux Derviche ; voir notre édition, ch. vin. • — J. B.

conséquences; il ne nous reste donc ici qu’à exposer par quels moyens la restauration méditée par le fils de Vouahab put être réalisée.

« Pour pêcher un poisson, il faut le prendre par la tête, » dit un proverbe arabe. Mohammed, ayant arrêté sa résolution, quitta Horeymela, sa ville natale, où il était rentré, et vint s’établir à Eyana, sous la protection d’Ebn-Mammer. Les Nedjéens racontent, sur la grandeur de l’antique capitale de la Ouadi Hanifa et sur la tyrannie de ses chefs, les choses les plus merveilleuses et les plus incroyables. Ainsi, Ebn- Mammer, prêt à partir pour une expédition lointaine, aurait, dit-on, réuni les forces militaires de la ville et donné l’ordre à chacun des forgerons enrôlés dans ses troupes de jeter un boulet devant la porte d’Eyana tandis que l’armée défilerait. On recueillit de la sorte six cents de ces projectiles, nombre correspondant à celui des ouvriers qui s’occupaient de travailler le fer dans la grande cité. En évaluant, d’après cette donnée, la population entière, on arriverait à un chiffre tout à fait invraisemblable. Mais, s’il faut rabattre beaucoup de l’exagération orientale, il est du moins certain qu’Eyana était, à cette époque, la première ville du Nedjed et qu’elle égalait, si elle ne les surpassait pas, les plus importantes places de l’Arabie actuelle ; dureste, la grandeur et l’étendue de ses ruines en portent témoignage. Près des remparts, s’élevait la sépulture de Saad, héros fabuleux qui était l’objet de la vénération populaire; on regardait sa tombe comme le palladium de la capitale nedjéenne, et l’on ne se lassait ni d’y apporter des présents ni d’y offrir des sacrifices. Certes, il y en avait là plus qu’il n’en fallait pour exciter l’indignation de l’apôtre vouahabite.

Mohammed imposa néanmoins silence à son zèle et attendit patiemment l’heure d’exécuter ses vastes pro- Palgrave. i5

jets. lise renferma dans sa maison, mena une vie paisible, retirée, et n’essaya ni de prêcher sa, doctrine ni de se distinguer en rien de ceux qui l’entouraient. Sa prudence, ses manières graves, le savoir qu’il avait acquis pendant ses longs voyages, son éloquence et aussi sa richesse, ce qui ne gâte rien en aucun pays, lui valurent bientôt l’estime et la popularité. Chacun le connaissait, chacun l’admirait; Ebn-Mammer luimême se plaisait à le combler d’honneurs.

Le vouahabite sentit que le moment d’agir était venu. Un soir qu’il était assis sur la terrasse de sa demeure, il entendit un homme, qui avait perdu son chameau, invoquer à haute voix Saad, pour retrouver la bête égarée. « Pourquoi ne pas vous adresser au Dieu de Saad? » s’écria Mohammed de manière à être entendu, non-seulement de celui auquel il s’adressait, mais de tous les passants qui encombraient le marché, car sa demeure en était fort proche. Un langage si peu ordinaire, puisque depuis des siècles personne ne l’avait tenu dans le Nedjed, provoqua la curiosité, d’où naquit la controverse. La glace était rompue, le vaisseau lancé à la mer, et bientôt après les Eyanites furent divisés en deux partis, l’un dévoué à Saad, l’autre à l’islamisme.

Chaque jour augmentait le nombre et l’audace des disciples d’ Abdel- Vouahab, mais l’insouciant Ebn- Mammer affectait de ne pas voir la fermentation religieuse qui menaçait de bouleverser le pays. Quelquesuns des principaux habitants de la ville, fermement attachés à leurs anciennes croyances, tentèrent de lui ouvrir les yeux. Leurs représentations ayant été repoussées, ils s’adressèrent au gouverneur suprême de la province, Ebn-Muflik, roi du Catif; ils lui apprirent la rapide extension que prenait le mouvement réformateur, et la coupable négligence du chef local.

Ebn-Muflik éprouvait pour la religion de Mahomet la haine implacable d’un carmathien. Il donna aussisitôt l’ordre à Ebn-Mammer d’interdire les prédications nouvelles et d’enfermer dans une prison le fils de Vouahab ; mais, au lieu d’obéir à ces instructions, le gouverneur se contenta de prendre une de ces demimesures qui attisent, bien loin d’éteindre le feu du prosélytisme ; il fit savoir à Mohammed qu’il ne pouvait pas le protéger plus longtemps, et lui conseilla de se soustraire au péril par la fuite.

Cet échec apparent fut en réalité le signal d’une victoire prochaine. A trente kilomètres environ d’Eyana, s’élevait la place forte de Dereya, destinée plus tard à une éclatante fortune et à des revers plus éclatants encore. C’est là, qu’au milieu d’une population peu nombreuse mais énergique, vivait le petit-fils de Saoud, premier chef du district et descendant du clan des Anezas, proches parents des Waïls et des Taglebs. Ainsi que son grand-père, le jeune gouverneur se nommait Saoud ; il était hardi, entreprenant, fort de l’affection de sa nombreuse famille ; toutefois, des voisins puissants et ambitieux, comme Ebn-Mammer, au nord, et Daas, chef de Manfouha, au sud-est, faisaient courir de grands dangers à son petit Etat.

Mohammed alla frapper à la porte du palais de Saoud, et lui demanda la protection qu’un Arabe refuse rarement à un fugitif. Les rôles ne tardèrent pas à changer; le vouahabite, confiant dans l’âme ardente et les hautes facultés de son jeune hôte, lui exposa le projet qu’il nourrissait depuis si longtemps et termina par ces paroles : « Jurez-mei que la cause de Dieu deviendra votre cause, l’épée de l’islam votre épée, et je vous donne ma parole que vous deviendrez le seul monarque du Nedjed, le premier potentat de l’Arabie. »

Quelque téméraires que puissent paraître de telles promesses à quiconque ne connaît pas parfaitement les Orientaux, Saoud eut foi dans leur accomplissement et accepta sans hésiter. Sous la direction du fils de Vouahab, qui lui servait désormais de guide et de conseiller, il professa le mahométisme dans sa pureté première. L’exemple du chef fut naturellement suivi par les membres de sa famille et par tous ses partisans. Ces faits se passaient vers 1760.

L’ambition stimulant son zèle religieux, Saoud se fit l’apôtre de la doctrine réformée : au nom de Dieu et de l’islam, il attaqua tour à tour les chefs qu’il qualifiait d’infidèles et, nouveau Mahomet, obligea les populations à choisir entre le coran et l’épée. Il commença par briser ou soumettre les États les plus faibles, puis il attaqua les plus forts. Suivant le précepte d’Olivier Cromwell : « Chacun doit mettre son cœur dans son œuvre, » le conquérant travaillait avec ardeur à augmenter le territoire de Dereya et la puissance de la faction vouahabite. La ruine d’Eyana, qui succomba vers cette époque, — non par suite de la guerre ou des sourdes menées de ses ennemis, mais par Feffet d’institutions tyranniques et vicieuses, — vint encore favoriser les desseins de Saoud. Les Nedjéens expliquent la chute de cette cité florissante par une légende qui, si elle n’a pas d’autre mérite, peint admirablement le tour d’esprit particulier aux Arabes.

Un matin, disent-ils, Ebn-Mammer se rendait à la chasse, accompagné d’une foule de nobles et suivi d’une escorte brillante; comme il sortait des remparts, il rencontre un enfant chargé du lourd fagot qu’il venait de ramasser pour le vendre à la ville. Ebn-Mammer portait à sa ceinture un sabre neuf, dont il n’avait pas encore fait l’essai. A la vue du petit paysan, il se tourna vers sa suite et, par manière de plaisanterie, le

féroce gouverneur proposa d’essayer le tranchant de son arme sur la pauvre créature. Pas une voix ne protesta ; poussant alors son cheval en avant, le chef abattit d’un seul coup la tête de l’innocente victime. Sa mère, pauvre veuve dont il était l’unique espérance, avait vu de loin cet acte d’atroce barbarie. Elle s’élança, folle de douleur, et, arrivée près du despote, appela sur lui la vengeance céleste. A partir de cette heure, les puits qui répandaient la fertilité dans la campagne commencèrent à tarir; les jardins et les plantations cessèrent de produire des fruits savoureux, des récoltes abondantes ; en moins d’un an, une mort prématurée enleva le chef avec toute sa famille, et les habitants d’Eyana furent contraints d’abandonner la ville maudite, dont la ruine attestait le crime odieux qui avait attiré ce terrible châtiment. Nous allons trouver dans l’histoire des monarques vouahabites un fait à peu près semblable, mais que j’ai lieu de croire plus authentique.

Cependant, l’Yémama obéissait à un despote sanguinaire, nommé Daas. Saoud eut à soutenir contre lui une guerre dont l’issue fut longtemps douteuse; enfin l’islamisme triompha et tout le Nedjed méridional reconnut l’autorité du disciple d’ Abdel- Vouahab. Ici encore la tradition arabe fait intervenir le Deus ex machina ; elle attribué la défaite de l’infidèle Daas à un miraculeux tremblement de terre qui répandit la terreur dans son armée. Le vaincu se réfugia au Catif, où il ne tarda pas à mourir.

Cependant Ebn-Muflik avait été remplacé sur le trône carmathien par son fils Arar. Ce prince, fidèle à la haine héréditaire que sa famille professait pour les sectateurs de Mahomet, tenta plus d’une fois d’écraser le nouvel islam; il se mit en personne à la tête de ses troupes et assiégea Dereya. Je n’ai pu obtenir aucun

détail sur le combat décisif qui eut lieu sous les murs de cette ville; la tradition arabe raconte seulement qu’Arar regagna presque seul le Dâna, dont les sables dévorèrent ceux de ses compagnons que l’épée vouahabite avait épargnés ; il s’enferma dans le fort de Catif, où la honte de sa défaite et le désespoir qu’il en ressentit terminèrent bientôt ses jours. Ses parents défendirent la ville et gouvernèrent après lui la province.

Maître du Nedjed, Saoud tourna ses armes contre des régions plus florissantes; le Cacim, le Haça et le Dowasir reconnurent sa puissance. Tout le pays compris entre La Mecque et le Golfe Persique, à l’exception du Catif, fut conquis par Te chef de Dereya. Quand il mourut, après cinquante ans de guerres incessantes , la promesse de Mohammed- ebn- Abdel - Vouahab était accomplie : Saoud avait fondé une dynastie glorieuse et laissait un nom redouté dans la péninsule entière.

Quant au grand homme qui avait été le promoteur de cette importante révolution, il passa les dernières années de sa vie à Dereya, où il contribua puissamment , par l’éloquence de sa parole , au succès des armes du souverain. Il composa un grand nombre de traités dont le thème invariable est l’explication des doctrines de sa nouvelle secte. Jamais, et cette modération prouve la sincérité de son zèle, il ne tenta de s’arroger aucune autorité politique.^ Évitant de prendre une part directe aux affaires de l’État, il mourut environné du respect de tous et fut enseveli avec de grands honneurs. Son petit-fils, Abder-Râman, existe encore à Riad, où je l’ai vu plusieurs fois ; enfin son arrière-petit-fils, Abdel-Latif, remplit dans la capitale nedjéenne les fonctions de cadi, et nos lecteurs doivent bien le connaître.

La famille d’Abdel-Vouahab a toujours occupé dans l’Etat nedjéen les postes religieux et judiciaires les plus importants ; elle possède aujourd’hui d’immenses richesses, qui, je veux le croire charitablement, ont été acquises par des moyens honnêtes. Ses membres, quoiqu’ils n’aient pas jugé à propos d’imiter la modestie et la simplicité de leur illustre ancêtre, exercent une influence considérable; sans revêtir jamais aucune autorité civile ou militaire, ils sont en réalité les souverains du pays; le roi lui-même n’oserait les contredire, ni entreprendre une guerre ou contracter une alliance avant de les avoir consultés.

A la mort de Saoud , son royaume occupait une étendue presque égale à celle qu’il a prise de nos jours ; mais, doué d’autant de prudence que d’esprit d’entreprise, Saoud évitait tout empiétement sur les frontières des États puissants avec lesquels il avait mis son royaume en contact. La suprématie de la Perse sur les îles Bahrain et son protectorat dans le Catif étaient respectés par les Nedjéens; le sultan d’Oman, Ebn-Saïd, ne pouvait se plaindre d’aucune agression ; les limites sacrées de la province de La Mecque n’avaient pas été violées, et nul acte hostile n’éveillait l’animosité de la Turquie ni de l’Égypte. Saoud lui-même ne paraît pas avoir été seulement un prince victorieux au dehors, il se faisait aimer dans ses États; c’était un modèle de savoir et d’étude, autant que le permettent les prescriptions de sa secte. En même temps qu’il servait puissamment la cause vouahabite, il s’occupait d’embellir sa capitale de monuments qui devaient flatter l’orgueil de ses sujets et accroître sa popularité. Les ruines d’un palais immense et d’une mosquée non moins célèbre attestent encore à Dereyala magnificence du monarque qui les fit élever. L’ancienne capitale, au milieu de sa désolation actuelle, offre un aspect plus ré-

gulier et plus monumental que la ville de Riad. Saoud sentait en outre une répugnance invincible pour l’effusion du sang, que ne commande pas la nécessité, et il était humain même pendant la guerre. Souvent une soumission opportune faisait rentrer son épée dans le fourreau. Les chroniques nedjéennes ne mentionnent sous son règne ni massacres ni dévastations dans la plupart des provinces annexées, même dans le Cacim, où l’on aurait pu tout attendre de la colère du vainqueur. Dans le Haça, les Benou-Caled seuls opposèrent une indomptable résistance; mais, abandonnés par la majorité des habitants, ils furent bientôt soumis.

A son lit de mort, Saoud fit venir ses deux fils, Abdel-Aziz et Abdalla. Il désigna le premier comme son successeur et chargea l’autre de fonctions importantes; enfin il leur recommanda d’imiter sa fermeté, surtout sa prudence, afin de ne pas oc miner le rocher, » paroles qui les avertissaient du danger d’exciter la colère de voisins plus puissants qu’eux, et en particulier de la Porte-Ottomane; car, si cet État avait l’apparence de la faiblesse, le poids inerte du colosse pouvait encore écraser ses ennemis.

Vers l’année 1800 011 environ (car il est impossible d’établir une chronologie certaine avec les dates arabiques), Abdel-Aziz monta sur le trône ; son règne fut court, mais rempli d’événements aussi glorieux que funestes.

Imprudent et hardi, Abdel-Aziz, malgré les conseils de son père, dirigea bientôt ses armes vers l’orient, assaillit le Catif, dont les habitants furent massacrés, s’empara des Bahrain et des autres îles voisines du Golfe Persique , envahit la côte orientale ou Barr- Faris, qu’il détacha pour jamais de l’empire persan, et enfin se jeta sur le royaume d’Oman. Cette expédi-

tion, qui était dirigée par le frère du roi, l’impétueux Abdalla, fut couronnée d’un plein succès. Après plusieurs batailles, dont chacune était une victoire, le jeune chef parvint à déloger l’ennemi des hauteurs qui dominent Mascate, et tourna les batteries du fort contre la ville elle-même. Le sultan Saïd ne voulut pas braver l’orage; il consentit à payer un tribut annuel, à recevoir une garnison vouahabite dans les places les plus considérables de son royaume, et permit l’érection de mosquées orthodoxes à Mascate ainsi que dans plusieurs autres cités omanites.

Mais ces conquêtes avaient soulevé contre Abdel- Aziz des inimitiés redoutables. Le Catif et les îles Bahraïn dépendaient de la Perse, à laquelle ils étaient unis par la communauté des sentiments religieux et par des liens civils; l’Oman avait aussi d’étroites relations avec cet État. La cour de Téhéran résolut de venger leurs injures. Exposer une armée persane au milieu des déserts de l’Arabie eût été aussi peu profitable que dangereux; le poignard, un instrument familier aux chiites de tous les temps, leur offrit un moyen plus commode.

Un fanatique, originaire de la province de Ghilan, pays dans lequel six siècles auparavant Abdel-Cadir s’était fait rendre par ses disciples enthousiastes des honneurs presque divins, s’offrit pour l’œuvre de sang. Après avoir reçu ses instructions à Téhéran, il partit pour Mechid-Hosseyn (i), ville sacrée de la dévotion chiite. Il y reçut, avec l’absolution écrite de tous ses péchés, un papier signé et scellé, qui lui assurait la jouissance des joies éternelles, s’il réussissait à

(i) Mechid-Hosseyn ou Herbela est située sur l’Euphrate, au S. O. de Bagdad. Beaucoup de pèlerins y vont faire leurs dévotions auprès du tombeau du fils d’Ali, Hosseyn, qui y a été inhumé. — J. B.

purger la terre du tyran nedjéen. Muni de ce document, soigneusement fixé comme une amulette autour du bras, il se rendit à Dereya, déguisé en marchand, et y attendit l’occasion de mériter la récompense promise à la trahison.

Vouahabite sincère, Abdel-Aziz ne manquait pas un seul jour d’assister aux prières publiques dans la grande mosquée de la ville. Là, sans armes et absorbé par les pratiques de piété qui ne permettent pas de jeter un regard autour de soi, il pouvait être facilement immolé. Le Persan ne l’ignorait pas. Quand un séjour de plusieurs semaines et l’observation scrupuleuse des rites orthodoxes lui eurent gagné la confiance des habitants, il se plaça pendant la prière du soir derrière Abdel-Aziz et, au moment où le sultan se prosternait pour l’adoration, il lui plongea dans le corps la lame aiguë d’un poignard khorassan. L’acier pénétra entre les épaules et ressortit du côté opposé; Abdel-Aziz expira sans pousser une plainte, sans faire un mouvement.

Les assistants saisirent leurs épées qu’ils avaient déposées pendant la prière et fondirent sur le meurtrier. Le Persan se défendit avec l’énergie du désespoir; de son arme teinte encore du sang royal, il tua trois ou quatre des assaillants. A la fin, il succomba sous le nombre et fut littéralement mis en pièces dans le sanctuaire. On trouva sur lui l’engagement écrit, signé par le gouverneur de Mechid-Hosseyn; et Abdalla, qui devenait maintenant sultan du Nedjed, jura de venger la mort de son frère sur la ville qui avait armé son assassin.

Ces événements eurent lieu, d’après les dates approximatives que j’ai pu recueillir, vers i8o5 ou 1806. Abdalla dès lors exerça seul le pouvoir royal; son frère Khaled et Theneyan, fils d’ Abdel-Aziz, non

plus que les autres membres de la famille, ne prirent aucune part au gouvernement. Khaled laissa un fils nommé Mechari, qui devint plus tard l’assassin de Tourki. Nous reviendrons sur ces personnages dans le cours de notre relation; en outre, nous aurons à parler d’Ebn-Theneyan, et d’un autre Khaled, neveu d’Abdalla.

A peine eut-il rendu les derniers devoirs à son frère qu’Abdalla s’occupa de le venger sur Mechid-Hosseyn. Il envahit la Perse, fut repoussé avec des pertes considérables pa* MecKid-Ali (i) et, devenu plus furieux que jamais, il se précipita contre la ville qui était l’objet principal de sa haine, et la prit d’assaut. Un massacre général de la garnison et des habitants fournit la satisfaction offerte aux mânes d’ Abdel- Aziz. La tombe réelle ou supposée du fils d’Ali et de Fatime fut détruite ; la riche mosquée qui la renfermait, livrée au pillage. J’ai vu moi-même à Riad différents objets enlevés au sanctuaire de la dévotion persane.

Encouragé par cet exploit, Abdalla résolut de compléter ses conquêtes en s’emparant de la cité de Mahomet. Réunissant toutes les forces du Nedjed, il franchit les frontières du Haram à Meghazil, et peu de jours après il campait devant La Mecque. Cette ville, trop faible pour une défense sérieuse , avait jusqu’alors trouvé, dans la vénération universelle dont elle était l’objet, une protection inviolable; mais les vouahabites considèrent comme une impiété le respect des tombeaux et tout autre hommage extérieur rendu à une créature, fût-ce au Prophète lui-même. La cité sainte étant donc tombée au pouvoir d’ Abdalla, ses défenseurs, ses chérifs les plus honorables, furent passés au fil de l’épée;

(i) Ville qui contient le tombeau d’Ali et est située à une quinzaine de kilomètres au sud de Mechid-Hosseyn. — J. B.

les richesses amassées dans les temples par la dévotion des pèlerins, enlevées ou détruites; on rendit à la Caaba sa simplicité primitive, et on la protégea contre des profanations futures par une loi qui en excluait les infidèles, c’est-à-dire quiconque n’appartenait pas à la secte victorieuse.

Médine, qui ne pouvait opposer aucune résistance efficace, subit le même sort que La Mecque et vit avec horreur le conquérant mettre en pratique la maxime de sa secte : « Les meilleures tombes sont celles dont il ne reste aucun vestige. » Les sépultures de Mahomet, d’Abou-Bekr et d’Omar furent violées; les riches offrandes suspendues dans la mosquée funéraire, enlevées par Abdalla. « Le Prophète est mort, et je suis en vie, dit-il; ces trésors seront plus en sûreté sous ma garde que sous la sienne. » On chargea soixante chameaux des trophées de ce triomphe impie, et on les envoya dans la capitale du Nedjed.

Alors, maîtres de toute la péninsule, sauf une partie de l’Yémen et de l’Hadramaout, les vouahabites dirigèrent leurs excursions vers la frontière septentrionale. Tout ce qui opposa de la résistance, depuis Carak jusqu’à Palmyre, fut ravagé, massacré, réduit en cendres. Les bédouins, dit-on, se montrèrent en cette occasion peu disposés à s’allier aux pillards nedjéens, et firent aux troupes d’Abdalla une guerre d’escarmouches.

Cependant une formidable insurrection éclata dans le centre même, ayant pour foyer la province de Harik. Abdalla n'attendit pas que le soulèvement pût s’affermir : le Harik fut ravagé, et Houta, dont les chefs avaient dirigé le complot, fut incendiée; toute sa population masculine, hommes et enfants, fut passée au fil de l’épée. Tandis que le farouche conquérant parcourait ces ruines fumantes et ensanglantées, une femme, qui avait perdu tous les siens dans le massacre, s’avança

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vers lui, l’appelant à haute voix. « Me voici, répondit Abdalla. — Prononce le nom de Dieu, dit la femme. — O Dieu puissant! s’écria le roi. — O Dieu puissant! continua-t-elle en achevant la sentence commencée, si Abdalla a suivi envers nous les lois de la justice, donnelui sa récompense; si, au contraire, il s’est montré tyrannique et cruel, punis-le comme il le mérite. » Le roi, troublé, saisi de remords, tourna bride en silence et revint à Dereya; mais la malédiction marchait en croupe derrière lui.

Le gouvernement de Constantinople, vers 1 8 1 1 , donna l’ordre au vice-roi d’Égypte de châtier les vouahabites et de les chasser du territoire de La Mecque. Les opérations militaires furent conduites d’abord par Tarsoun-Pacha, fils de Méhémet-Ali et frère aîné d’ibrahim. Après un mélange de succès et de revers, la peste se mit dans l’armée et l’expédition se termina par la mort de Tarsoun. La Mecque était reconquise, mais les Egyptiens avaient fait peu de progrès dans l’intérieur du pays. Ce fut alors que Méhémet-Ali forma le hardi projet de frapper au cœur l’empire vouahabite, en s’emparant de Dereya et en soumettant le Nedjed.

Il commença, dit la tradition arabe, par réunir au Caire tous les généraux, ministres et hommes d’État du pays, afin de délibérer avec eux sur les moyens à prendre. Après leur avoir expliqué ses desseins , le vice-roi leur montra une pomme qui avait été placée juste au centre d’un large tapis étendu dans la salle : « Celui de vous, ajouta-t-il, qui atteindra cette pomme et me la donnera, sans toutefois mettre le pied sur le tapis, sera commandant en chef de l’expédition. » Chacun s’exerça du mieux qu’il put, se coucha sur le sol, étendit 'les bras, mais sans réussir à toucher le but. Tous déclaraient la chose impossible, quand Ibrahim,

fils adoptif de Méhémet-Ali, vint à son tour tenter la difficile épreuve. Les assistants se mirent à rire, car il était de petite taille et personne ne doutait qu’il n’échouât. Lui cependant, sans s’inquiéter des railleries, replia tranquillement le tapis, en commençant par les bords, jusqu’à ce que le fruit fût à sa portée. Il le prit alors et le tendit à Méhémet, qui, comprenant l’ingénieuse allégorie, lui confia le commandement de l’armée égyptienne (i 8 1 6).

Abdalla concentra ses troupes et attendit l’ennemi près de Cowey, à l’entrée de la route qui conduit de La Mecque dans les tortueuses vallées du Toweyk, comptant qu’il y arriverait exténué par la traversée du désert et décimé par les combats avec les bédouins.

Ibrahim cependant roulait le tapis arabe . Après avoir obtenu la soumission des montagnards de l’Asir, il s’était avancé vers le Nedjed moins en conquérant qu’en allié. Chaque seau d’eau tiré par les bédouins pour les troupes, chaque datte cueillie et chaque morceau de bois consumé étaient à l’instant même payés généreusement ; tandis que les officiers et les soldats, retenus par la crainte de peines sévères, n’osaient faire la moindre insulte à la population désarmée:

Les villages et les tribus, frappés du déploiement de la puissance égyptienne, attirés par l’espoir du profit, séduits par l’ordre et la sécurité qui leur étaient offerts, se détachaient l’un après l’autre du Nedjed pour se soumettre à Ibrahim. Tous ceux qui demandaient à traiter obtenaient aussitôt les conditions les plus avantageuses. Une faible minorité refusait cependant d’abandonner la cause des vrais musulmans et de reconnaître la souveraineté du chacal égyptien . Ibrahim se garda de recourir à la violence; il se contenta de chasser de leurs demeures ces obstinés sectaires et de les pousser vers le Nedjed, leur recomman-

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dant avec une amère ironie « daller grossir les rangs des fidèles. » Cette manœuvre épuisait les ressources d’Abdalla en le chargeant d’une foule inutile et affamée. L’offre de quelques pièces de monnaie et d’une ample provision de tabac faite aux bédouins qui fourniraient des chameaux et des guides pour la route, amena sans exception tous les clans nomades sous l’étendard du pacha. Ainsi, « roulant pas à pas le Nedjed, » approchant par des marches faciles du plateau central, pourvu de toutes les provisions nécessaires à son armée, ne perdant pas une goutte de sang, Ibrahim maintenait ses communications avec l’Egypte, et ne laissait derrière lui [que, des alliés et des amis, lorsque Chacra lui ouvrit ses portes.

Mais, à quelques kilomètres de là, près de Cowey, eut lieu une bataille acharnée qui dura deux jours et où seule l’artillerie égyptienne décida la victoire. Le chef nedjéen Harith, se frayant un passage à travers les lignes ennemies, atteignit le pacha lui-même. Au moment où le yatagan levé du Nedjéen allait mettre fin à la guerre, un Circassien, se dégageant de la mêlée, déchargea sur l’Arabe un coup de sabre terrible. Harith tomba sans vie de son cheval; mais ses compagnons, ne se laissant pas abattre par la mort de leur chef, continuèrent la lutte jusqu’à ce que la nuit vînt séparer les combattants.

Abdalla rallia ses colonnes décimées^ et courut défendre Dereya. Immédiatement, les Égyptiens donnèrent à la ville un assaut qui fut repoussé. Ibrahim, voulant éviter de répandre le sang inutilement, se contenta désormais de cerner Dereya, tandis qu’il sommait les habitants de capituler. On ne lui fit pas de réponse. Vingt jours se passèrent ainsi sans qu'un seul coup de fusil fût tiré de part ni d’autre, car les vouahabites, résolus à réserver toute leur force pour la

lutte décisive, ne faisaient aucune sortie et ne répondaient que par le silence aux sommations réitérées d’ibrahim. Le vingt et unième jour, le pacha offrit aux assiégés, comme ultimatum , l’alternative d’une capitulation honorable ou de l’assaut; il espérait qu’un dernier échec subi par ses troupes aurait fait fléchir l’orgueil du prince nedjéen. Mais alors même Abdalla refusa de se soumettre, et l’envoyé revint sans réponse. En conséquence, Ibrahim donna ordre de ranger l’artillerie sur les hauteurs qui dominent la capitale.

Le bombardement dura depuis le coucher du soleil jusqu’à son lever le lendemain matin. Six mille boulets et obus furent, dit-on, lancés pendant la nuit sur la ville vouée à la destruction. L’aube éclaira des murailles réduites en poussière et des monceaux de ruines, des morts et des mourants ensevelis au milieu de leurs habitations renversées, tandis que les survivants se livraient à un morne désespoir.

Ibrahim entra sans obstacle dans Dereya.Son premier soin fut de s’emparer du roi, de sa famille, des courtisans, des chefs et des nobles réunis dans la capitale. Quelquesuns d’entre eux essayèrent d’opposer de la résistance et furent tués par les soldats : le plus grand nombre courba la tête sous la volonté d’Allah. Le conquérant fit également arrêter les docteurs, les cadis, les imans, les metovouas, tous les représentants de la grande secte vouahabite, puis les fit massacrer au nombre de cinq cents. Il accorda une amnistie générale au reste de la population; et, sauf quelques heures de pillage, Dereya ne souffrit aucune violence de l’armée victotorieuse. En même temps, les passages conduisant de la ville à la montagne étaient étroitement gardés. Cependant un petit nombre de personnes parvinrent à s’échapper au milieu de la confusion générale; parmi elles, était Tourki, fils aîné d’Abdalla.

Dès que le colosse nedjéen eut été brisé, le Haça, saisissant l'occasion de revendiquer sa liberté civile et religieuse, devint le fidèle allié de l’Egypte. Les îles Bahrain profitèrent des circonstances pour échapper à l’oppression, et il en fut de même du Djôf et du Chômeur, au moins momentanément. Dans ce dernier pays, la principale cité, Hayel, confia le gouvernement à l’antique famille des Beyt-Ali; ceux-ci malheureusement pratiquèrent largement « le droit divin que possèdent les rois de mal gouverner les peuples. »

Pendant ce temps, Ibrahim, après avoir fait goûter aux habitants de Dereya sa douceur et son amertume s’occupait d’organiser sa conquête. Visitant les provinces, il se c conciliait l’affection du peuple et des chefs locaux, effrayait les fanatiques par une inflexible sévérité, et introduisait l’ordre, la justice et la civilisation. Je me borne a repeter ici ce qu on m’a dit dans le Nedjed sur ce sage capitaine. Bientôt le commerce prit un rapide essor; la soie, les bijoux et le tabac affluèrent au Nedjed, tellement que, chose déplorable et qui prouve bien la perversité de la nature humaine! la restauration de l’orthodoxie n’a pu déraciner les coupables habitudes contractées pendant cette période de licence.

En quittant l’Arabie, Ibrahim y laissait des sentiments que peu de conquérants ont su inspirer aux vaincus : la confiance, l’attachement, une admiration respectueuse et sincère. Sa mémoire est encore aujourd’hui populaire au Nedjed. Les fautes de ses successeurs, Ismaïl et Caled, et surtout les folies d’Abbas, héritier de Mehemet-Ali, ont fait évanouir ces brillantes espérances.

On se souvient que Tourki, fils d’Abdalla, était parvenu à s’enfuir de Riad, lorsque la ville avait été prise par Ibrahim. Il se réfugia dans le Sedeyr, où il

mena pendant plusieurs années une existence errante et misérable ; puis il vint à Bassora et y demeura caché sous un humble déguisement. Tout espoir semblait perdu pour lui : son père, après une courte captivité en Egypte, avait été conduit à Constantinople et mis à mort par ordre du sultan (vers 1819); ses frères, ses parents et les nobles otages emmenés au Caire, y subissaient une dure captivité; enfin, nulle réaction ne se produisait dans le Nedjed oü le gouvernement égyptien semblait s’affermir.

L’injustice et la cruauté de Caled pacha ranimèrent la confiance de Tourki; il se rapprocha du Sedeyr, et bientôt des bandes de maraudeurs, descendant du Toweyk, massacraient les avant-postes du pacha et annonçaient le retour du fils d’Abdalla. Quelques avantages d’escarmouches et de surprises rendirent générale la révolte du Nedjed, auquel se joignit le Cacim. Le Haça, dont les habitants avaient cessé d’être traités en sujets volontaires et que poussaient à bout les violences, les exactions et les insultes, chassa les Égyptiens. L’Yémama et le Harik massacrèrent leurs garnisons. Caled, réunissant ce qui lui restait de troupes, se maintint dans le Cacim, qu’il réduisit, tandis que Tourki rentrait triomphalement dans laOuadi Hanifa.

Proclamé sultan, Tourki prit pour capitale, à la place de Dereya ruinée, la ville de Riad, qui avait été le centre du Nedjed au temps de Moseylema. Il la fortifia et y bâtit la grande mosquée.

L'Ared, leWochem, le Sedeyr, l’Afladj, l’Yémama, le Harik et le Dowasir reconnurent Tourki ; mais , tandis que le Cacim restait au pouvoir de Caled pacha, l’Oman gardait pour souverain Saïd-ebn-Saïd , et le Haça, le Catif et les îles Bahrain prétendaient ne reconnaître que leurs chefs nationaux. Avant de s’imposer à des populations qui le repoussaient, Tourki s’oc-

cupait sagement à réorganiser celles qui l’avaient appelé, lorsqu’il fut obligé de se retirer devant une armée d’Egyptiens, commandés par Hosseyn pacha, qui rentra sans coup férir dans l’Ared; mais, impatient de soumettre le foyer principal de la haine portée à l’étranger, Hosseyn laissa Tourki dans le Sedeyr et marcha sur le Harik. Il fallait, pour y pénétrer, franchir le bras du Dâna qui sépare l’Yémama du Harik. Sous prétexte de conduire les troupes par des chemins plus sûrs et plus courts, les Nedjéens les attirèrent au milieu des collines de sable qui s’étendent non loin du Harik et ils les laissèrent mourir de soif dans la brûlante solitude. Quand les paysans des villages voisins vinrent contempler l’œuvre de mort, ils ne trouvèrent plus — des témoins oculaires me l’ont affirmé — que des cadavres défigurés par les convulsions d’une horrible agonie. Les corps qui jonchaient la plaine funèbre étaient au nombre de quatre ou cinq mille. Quelques personnes prétendent qu’ Hosseyn pacha partagea le sort des victimes ; d’autres affirment, et cette opinion me paraît plus vraisemblable, qu’il réussit à s’échapper avec quelques hommes de sa suite, revint au Cacim et retourna bientôt après en Égypte.

Délivré de son ennemi, Tourki reprit possession de ses États, qu’il gouverna plusieurs années dans une paix profonde.

Sur ces entrefaites arriva dans Riad un noble chomeurite, Abdalla-ebn-Rachid. Après avoir essayé de délivrer Hayel de la tyrannie des Beyt-Ali, il avait été chassé du Chômeur, laissé pour mort par les bédouins Anzas dans la Ouadi Seurhan, et venait offrir ses services à Tourki. Ce dernier le mit à la tête de son armée.

Vers i83o, le sultan du Nedjed ayant résolu de ramener le Haça sous son obéissance , confia le com-

mandement de l’expédition à son fils Feysoul, qui avait sous ses ordres Abdalla.

Les Nedjéens venaient à peine d’atteindre les frontières du Haça et de mettre le siège devant la ville de Hofhouf, quand ils apprirent la mort de Tourki, lâchement assassiné pendant les prières du soir par son propre parent Mechari, qui, profitant de l’absence de l’héritier légitime, s’était emparé du trône.

Un conseil de guerre fut aussitôt assemblé : la plupart des chefs engageaient Feysoul à conquérir d’abord le Haca; puis, quand il se serait emparé de cette riche province, à revenir, chargé de gloire et de butin, châtier l’usurpateur; mais Abdalla, plus sage, fit observer qu’un tel délai donnerait à Mechari le temps de réunir une armée, de se fortifier dans Riad et de devenir un dangereux ennemi. Retourner immédiatement à Riad serait au contraire le plus sûr moyen de triompher du traître, de venger le sang chaud encore de Tourki et de faire rentrer la capitale dans le devoir.

Feysoul se rendit à l’avis d’Abdalla. Sans perdre de temps, il reprit le chemin du Nedjed. Mechari le croyait encore dans les plaines du Haça que déjà il campait sous les murs de Riad. A peine l’arrivée du prince futelle connue que les vouahabites accoururent en foule sous sa bannière; la capitale ouvrit ses portes, et Feysoul y fit son entrée au milieu des acclamations enthousiastes du peuple.

Mechari s’était réfugié dans le palais, dont les épaisses murailles pouvaient soutenir un long siège; maître du trésor de l’État, bien pourvu d’armes et de munitions, défendu par une garnison nombreuse, il résolut d’attendre les événements. Feysoul ordonna immédiatement l’assaut; mais le succès ne répondit pas à son attente : les portes de fer, les remparts massifs défièrent

tous ses efforts et il dut se décider à faire un siégé en règle.

Vingt jours s’étaient passés sans que ni les assiégés ni les assiégeants eussent obtenu aucun avantage décisif. Une nuit, Abdalla, impatient de mettre fin à cette situation, fût-ce au prix de quelque danger, emmena deux hommes résolus et, profitant des ténèbres, il s’approcha des murs du palais dans l’espoir de découvrir un point faible ou mal gardé. Une lumière brillait à une étroite fenêtre placée près des créneaux; là demeurait un ancien serviteur du palais, longtemps attaché à la personne de Tourki et dévoué à son fils. Abdalla prit un caillou, qu’il jeta dans l’embrasure de la fenêtre. Le vieillard avança timidement la tête : « Qui est là? » dit-il à demi voix. L’intrépide aventurier fit connaître son nom. « Que me voulez-vous? » demanda le Nedjéen. « Jetez-nous une corde; nous nous chargeons du reste. »

Le frôlement d’une corde se fit entendre le long du mur. A l’aide de cet appui, Abdalla et ses deux compagnons pénétrèrent dans le palais : « Où repose Mechari?» demanda le chef. Le serviteur de Tourki indiqua la chambre de l’usurpateur. Suivant les corridors obscurs, pieds nus et en silence, les trois hommes se’trouvèrent bientôt devant la porte. Ils essayèrent de l’ouvrir, elle était fermée au verrou. Abdalla, d’un coup vigoureux, fit sauter la serrure.

Mechari dormait avec une paire de pistolets sous son oreiller. Éveillé par le bruit, il se dressa sur son séant et aperçut à ses côtés trois figures sinistres. Saisissant ses armes, il fit feu coup sur coup : les deux compagnons d’Abdalla tombèrent, l’un privé de vie, l’autre blessé mortellement, mais respirant encore. Abdalla, n’ayant pas été atteint, se précipita l’épée levée sur son ennemi. Mechari, homme d’une taille hercu-

léenne, étreignit son adversaire, et un duel terrible s’engagea entre eux. Tous deux roulèrent sur le plancher. Mechari serrait, comme dans un étau, le bras droit de son agresseur et s’efforcait de lui arracher l’arme de la main. Pendant cette lutte désespérée, le compagnon mourant d’Abdalla, rassemblant ses forces par un suprême effort, se traîna près d’eux et saisit le poignet de Mechari avec une telle violence qu’il lui fit un instant lâcher prise. Aussitôt Abdalla, dégageant son épée, la plongea à plusieurs reprises dans la poitrine de son adversaire, qui expira sur-le-champ.

Pas un cri n’avait été poussé, nul dans le palais n’avait donné l’alarme. Abdalla coupa la tête de l’usurpateur, puis, ce sanglant trophée à la main, il revint dans la chambre où l’ancien serviteur de Tourki attendait dans une angoisse facile à comprendre. A la lueur de la lampe, ils s’assurèrent que les traits décomposés du cadavre étaient bien ceux de Mechari. Abdalla, courant ensuite à la fenêtre, appela d’une voix haute les soldats de Feysoul, qui se tenaient non loin des murs du château ; plusieurs s’approchèrent, a Ramassez la tête de ce chien, » leur cria le chef, en jetant à leurs pieds la hideuse dépouille. Des cris de joie et de triomphe lui répondirent. Pendant ce temps, le serviteur de Tourki ouvrait les portes du palais, promettant quartier à tous ceux qui reconnaîtraient Feysoul pour leur maître. Quelques minutes plus tard, le roi rentrait en triomphe dans la demeure de son père.

Personne n’opposa de résistance. « C’est la volonté de Dieu, » dirent les partisans de Mechari, en prêtant le serment d’allégeance au nouveau souverain.

Tel est le service qui valut pour Abdalla la viceroyauté héréditaire des tribus du Chômeur. Son frère Obeyd le Loup, en ravageant avec férocité le Cacim,

fit disparaître les Beyt-Ali, tandis qu’Abdalla en personne soumettait les montagnes. Celui-ci mourut, laissant trois fils, dont Faîné avait vingt ans à peine. C’était un jeune prince auquel ses hautes facultés valaient déjà une grande popularité ; c’était ce Télal, qui hérita de son père, malgré son oncle Obeyd. Il a su ne pas mentir aux espérances qu’il avait fait concevoir, car il est un des meilleurs princes que nous ayons rencontrés en Arabie.

Revenons aux révolutions dont le Nedjed fut le théâtre.

Feysoul, lors de son élévation subite au trône, en 1 83o, avait trente-trois ou trente-quatre ans et ses qualités rappelaient plutôt celles de Tourki que celles de son grand-père Abdalla. Doux, prudent, éloquent et d’un extérieur agréable, il eut d’abord toute l’affection de ses sujets ; mais son penchant au fanatisme et l’ascendant que prirent sur lui les doctrines vouaha bites la lui ont fait perdre à mesure qu’il avançait en âge.

Sa première période d’autorité fut courte. Méhémet- Ali, pour profiter des désordres du Nedjed, y envoya Courchid pacha à la tête d’une armée nombreuse, qui, avec l’aide des Cacimites, fut près de surprendre Feysoul. Celui-ci n’échappa que par une fuite précipitée à la captivité, et Courchid mit à sa place Caled, petitfils d’un frère d’Abdel-Aziz. Le pouvoir ne resta que deux ans à ce souverain. Rappelant lui-même Feysoul, vers 1 83 3, Caled se retira au Caire d’abord, puis à La Mecque, où il mourut honoré de tous, vers 1861.

Ainsi Feysoul était restauré pour la seconde fois; mais il revenait de Damas pénétré jusqu’à la moelle d’idées fanatiques. Du reste, il n’eut guère le temps de les mettre en pratique. Surpris par Courchid dans sa capitale et dans son palais, vers 1844, et conduit en Egypte, il y fut enfermé dans une forteresse près de

Suez et y demeura jusqu’à la mort de Méhémet-Ali. Courchid avait su le remplacer cette fois par un petitfils d’Abdel-Aziz, d’un tout autre caractère que Caled et qui s’appelait Ébn-Theneyan.

Ce nouveau chef ne tint guère compte de la suzeraineté de l’Égypte. Victorieux des bédouins, sanguinaire vainqueur delà Ouadi Dowasir, il devint despote au point de faire empaler ou brûler vifs ceux qui lui déplaisaient. Depuis cinq ans, il régnait de cette façon, quand la mort de Méhémet-Ali ( 1 849) laissa l’Égypte à son petit-fils Abbas pacha. Libertin, à moitié fou, Abbas s’imagina qu’en s’appuyant au nord sur les bédouins, au sud sur les vouahabites, il pourrait non-seulement dominer l’Arabie, mais secouer toute dépendance envers la Porte-Ottomane. Ainsi s’expliquent ses profusions et ses avances aux bédouins, sur l’importance desquels il se trompait grossièrement ; ainsi s’expliquent ses protestations d’orthodoxie, mal reçues à Riad, et les facilités qu’il procura aux nobles vouahabites et à Feysoul lui-même pour s’évader secrètement de leur prison, et pour rire du mécréant qui venait de les remettre en liberté. Courchid, se voyant trahi par son propre gouvernement, évacua le Cacim et ramena ses troupes en Egypte. Les Cacimites se levèrent alors avec un aveugle enthousiasme pour Feysoul, qui, arrivé près deChacra, somma Ebn-Theneyan d’abdiquer en sa faveur.

Ce prince n’était pas homme à se laisser effrayer par une simple menace. Il réunit les chefs locaux de l’Ared afin de prendre avec eux les mesures nécessaires; mais les nobles nedjéens lui dirent en face qu’aucun d’entre eux ne lèverait un doigt pour soutenir sa cause, et ils allèrent dans le Cacim rejoindre les drapeaux de Feysoul. L’usurpateur avait néanmoins encore quelques partisans; il se mit à leur tête, et marcha sur Chacra.

La défection d’une partie de ses troupes le contraignit à rentrer dans Riad sans avoir livré bataille. Désespérant alors de défendre la capitale, il se renferma dans le palais, avec un petit nombre de serviteurs dévoués.

Le fils de Tourki, ému de l’accueil empressé des populations, se sentit assez fort pour se montrer clément. Il offrit à son cousin une capitulation honorable, lui promettant la vie et la liberté. Ebn-Theneyan, qui avait en sa possession toute l’artillerie du Nedjed, renfermée dans le château, refusa d’accepter les conditions de son rival. Privé des engins qu’un siège exige, Feysoul ne pouvait songer à prendre d’assaut le palais ; il dut se contenter d’établir un blocus rigoureux. Pendant un mois entier, le Nedjed eut deux rois : Feysoul renouvelait chaque jour ses sommations, Ebn-Theneyan répondait qu’il abandonnerait le trône seulement avec la vie.

Un soir, peu de temps après le coucher du soleil, l’usurpateur errait silencieusement dans les longues galeries du château ; un étroit guichet lui permit de voir sans être vu plusieurs de ses officiers réunis dans une petite chambre et parlant avec une grande animation. Ebn-Theneyan s’approcha pour entendre et, comme il arrive toujours en pareille circonstance, n’entendit rien de flatteur. « Dieu, disaient les conjurés, avait abandonné le petit-fils d’Abdel-Aziz ; il fallait seconder enfin les desseins de la Providence, livrer le palais à Feysoul et s’assurer les bonnes grâces du roi en lui offrant la tête de son ennemi. » Ebn- Theneyan comprit qu’il était irrévocablement perdu. Profitant donc des ténèbres, il s’enfuit par la porte secrète jusque vers les remparts de la ville ; mais, abattu par le désespoir, il ne chercha pas à gagner la campagne. Près de lui se trouvait la maison d’un noble vouaha-

bite, Ebn-Soweylim, celui-là même qui périt quelques années plus tard sous les coups des zélateurs. Ebn- Theneyan entra dans son khavoua, s’assit en silence et se voila le visage.

« Ebn-Theneyanî est-ce-vous?» s’écria l’hôte, étonné de cette visite inattendue. Le fugitif ne répondit pas. « Venez-vous demander protection? » demanda Ebn- Soweylim, car en Arabie le caractère de suppliant ou mudjir est tellement sacré que nul ne peut refuser son assistance à celui qui l’implore. L’orgueil du malheureux prince se révolta. « Non, » répliqua-t-il. « Quel motif alors vous amène?» Un mot aurait sauvé Ebn-Theneyan; mais le prince garda le silence. Pour la troisième fois, le maître du logis renouvela sa question; ce fut en vain.

Alors Ebn-Soweylim avertit Feysoul que l’usurpateur était en son pouvoir. Des soldats, envoyés en hâte, trouvèrent le fugitif assis dans la même posture ; ils s’emparèrent de lui et l’amenèrent devant le monarque légitime. « Viens-tu réclamer mon indulgence? » demanda Feysoul, prêt à se laisser désarmer. « Non, » répondit fièrement le petit-fils d’Abdel-Aziz. Se tournant donc vers les assistants : « Je vous prends tous à témoins, s’écria le roi, que Dieu m’a livré le traître sans aucune condition ! » Il entra triomphalement dans le palais et fit jeter son infortuné cousin dans « la chambre du sang, » où il mourut quelques jours après, de désespoir, disent les uns; par l’effet du poison, prétendent les autres.

Feysoul, n’ayant pas les qualités d’un capitaine, se consacra dès lors exclusivement à l’administration de ses Etats, confiant à son fils aîné, Abdalla, le soin des expéditions guerrières; car les tribus du nord-est étaient en armes et le Haça, comme l’Oman, refusait de reconnaître l’autorité du roi de Riad.

Tous les clans du nord furent assez aisément soumis après un combat où les Adjmans avaient vu tomber la belle Hadyd qui, suivant l’usage, marchait à leur tête La Ouadi Soleyel et la Ouadi Dowasir furent rattachées sans grande difficulté. C’est alors que les circonstances devinrent favorables pour renouveler les tentatives sur l’Oman.

Saïd en mourant avait laissé, à son second fils Medjid(i), ses possessions d’Afrique; à son plus jeune Amdjed, le littoral depuis Barca jusqu’au Haça, et, à l’aîné, les côtes depuis Barca jusqu’à l’Hadramacmt avec les îles du Golfe Persique. Celui-ci, nommé Thoweyni, força Medjid, par une guerre de deux à trois ans et grâce à l’arbitrage de l’Angleterre, à reconnaître sa suzeraineté et à lui payer tribut; puis il voulut dépouiller Amdjed de sa part; mais ce prince était populaire, et Thoweyni, malgré sa supériorité maritime et l’appui de l’ Angleterre, fut refoulé dans Mascate. Alors il y attira son frère et le fit prisonnier par trahison. Les partisans d’Amdjed ayant refusé de se soumettre, Thoweyni eut la malheureuse idée d’appeler les vouahabites, vers 1 8 5 3 .

Ce fut Abdalla que Feysoul dirigea contre l’Oman. La partie orientale en fut ravagée ou mise à feu et à sang par le féroce Caleb-ebn-Sacar ou le Vautour ; mais, dans le centre, Zamil-el-Atyâ, prince d’Oneyza, se conduisit avec une telle équité que les chefs des montagnes de l’Akhdour se soumirent sans combattre à Thoweyni, et celui-ci, à force d’argent envoyé à Riad, obtint la retraite de ses féroces auxiliaires à condition de payer un tribut, de recevoir une garnison nedjéenne dans Bereyma ainsi que trois cents

(i) C’est celui dont parle Speke. V. Sources du Nil , ch. i de notre édition. Voyez aussi notre introduction. — J. B.

gardes vouahabites auprès de sa personne. Abdalla revint furieux contre Zamil , dont la conduite avait fait échouer ses projets de conquête. L’irritation du fils s’accordait merveilleusement avec les projets du père, qui voulait payer par l’asservissement les services que le Cacim lui avait rendus à une époque décisive.

Feysoul eut recours à la trahison ; il attira dans Riad, sous prétexte de conclure un traité, les Aleyans, chefs de Bereyda ; ceux-ci furent massacrés dans la cour du palais d’ Abdalla, excepté notre ami Abd-el-Masin et quelques autres qui réussirent à se réfugier dansHayel, auprès de Télal. Pour profiter de la consternation répandue dans le Cacim par ces perfidies, Abdalla marcha contre Oneyza; c’était le moyen de se venger de Zamil à la fois et de s’emparer de la plus florissante et de la plus commerçante des villes du Nord , dont elle pouvait même être considérée comme la capitale. Mais Oneyza était très-forte et Zamil très-aimé. L’assaut d’Abdalla fut repoussé, tout le Cacim se leva, et le chérif de La Mecque en personne vint avec ses troupes au secours de la ville qui couvrait le Hedjaz. Feysoul craignit de s’attirer, en excitant la colère de la Sublime-Porte, des désastres pareils à ceux qui avaient amené la chute de son grand-père ; il accepta la pacification et promit au chérif de ne plus attenter à la liberté du Cacim.

Cela se passait d’ailleurs en 1854, quand' le choléra désolait Riad et quand Feysoul jugeait convenable de donner une nouvelle vigueur au fanatisme par l’institution des zélateurs.

Cependant les Cacimites, peu rassurés sur l’avenir, annexèrent d’un coup tout leur haut pays au Chômeur ( 1 85 5). Télal prodigua les excuses et les protestations à Feysoul, qui jugea convenable d’accepter momentanément les faits accomplis et de laisser en outre ce

prince, qu’il détestait, mais qui savait se faire aimer de tout ce qui n’est pas vouahabite, s’emparer de Teyma et du Djôf.

Dans ce dernier district, Télal avait été appelé par Ghafil. Il battit ses adversaires, entra dans Djôf en poursuivant les vaincus, emporta d’assaut la citadelle, fit raser les tours des chefs et confia l’administration de la contrée et de la villeà cet officier nommé Hamoud,. que nous avons vu lors de notre passage.

Pendant ce temps, Feysoul faisait cesser violem ment toute résistance dans le Haça, organisait en i856 à Catif une expédition contre les îles Bahraïn, qu'il soumettait au tribut , et surtout employait toute son habileté à isoler Oneyza. Lorsque la mort du sultan Abdoul-Medjid eut laissé le chérif et La Mecque sans protecteur, Feysoul crut venu le moment d’agir. En 1861, il recommença donc le siège d’Oneyza, qui durait encore en 1862 ; Feysoul levait alors toutes ses forces contre cette malheureuse ville, à laquelle s’intéressait l’Arabie entière, mais qui restait sans appui, soit par l’impuissance ou par la lâcheté de ses partisans. Enfin Abdalla marcha contre elle, ainsi que nous l’avons vu. Oneyza se trouva exposée aux attaques de plus de vingt-quatre mille hommes ; elle finit par succomber dans les premiers mois de 1 863, et le bruit de sa chute retentissait jusqu’à Bender-Boucher quand j’y arrivai en avril de cette année.

Feysoul était alors devenu aveugle (i); la pusillanimité formait le principal caractère de sa tyrannie, que détestait l’Arabie entière ; et sa triste vieillesse était en proie aux inquiétudes que lui inspirait la rivalité de ses fils Abdalla et Saoud.

{'i) Feysoul est mort vers 1867. Voyez la fin de notre introduction. — J. B.

254 UNE ANN^E DANS l’aRABÆ CENTRALE

On voit, en somme, que la tyrannie vouahabite, malgré les forces considérables dont elle dispose, est mal assise et peu assurée, et cette histoire doit aisément faire comprendre pourquoi, plus nous pouvions passer pour des agents secrets de l’Egypte, et plus, d’un côté, Abdalla avait des motifs pour se méfier de nous, mais plus, de l’autre, Saoud et Mâboub avaient des raisons pour entreprendre de nous attirer dans leur parti.

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