‹ Une annee dans l'Arabie centraleChapitre 14 sur 18 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

LE HAÇA

Première nuit hors de Riad. — Manfouha. — Nous nous cachons dans la Ouadi Soley. — Abou-Eysa nous rejoint la troisième nuit. — Nous rattrapons la caravane. — Salemya. — Les gradins'du Toweyk. — LeNéfoud oriental. — Les deux points de repère et la rivalité d’Abou-Eysa et d’El-Ghannam. — La Ouadi F arouk. — Arrivée dans le Haça. — La fontaine thermale de l’Etoile, détruite au nom de Dieu par Feysoul. — Demeure et famille d’Abou-Eysa. — Hofhouf, ses quartiers et ses habitants. — J’y exerce avec succès la médecine. — Haine à l’islam et conspiration presque générale contre les Nedjéens. — Foire de Hofhouf. — Les khalas. — Visite à la Mèredes-Sept. — Catif et sa baie. — Le vaisseau de Feysoul. — Farhat, gouverneur, nous fait une excellente réception grâce à Djôhar. — La douane refuse de rien recevoir pour nos bagages.

Quand nous fûmes installés derrière une petite chaîne de collines qui empêchait qu’on ne nous aperçût de Riad, nous respirâmes aussi longuement que des hommes qui viennent de s’échapper d’un sombre cachot; puis nous rendîmes grâces à Dieu. Les dernières lueurs du crépuscule s’éteignirent; les questions des passants n’étaient plus à craindre, et nous osâmes allumer du feu, boire une tasse de café qui releva nos

esprits et, en fumant librement nos pipes, rire à notre tour d’Abdalla et de Feysoul.

Pourtant je dormis peu cette nuit-là. Des pensées tristes et absorbantes me revinrent à l’esprit. A travers les ombres de la vallée, j’entrevoyais les sombres murailles de la ville ; je songeais aux hommes qu’enfermait cette enceinte, à l’influence qu’ils avaient exercée déjà, qu’ils exerceraient sans doute encore sur la péninsule entière. Quelle tyrannie cruelle et puérile ! Quel fanatisme fougueux et aveugle! Une nouvelle fontaine versait les eaux amères de l’islamisme ; que de zèle, de courage et de persévérance allaient être fatalement dirigés vers un but funeste! Nous avions passé cinquante jours sous le toit de gens qui, s'ils avaient connu nos véritables intentions, ne nous auraient pas laissé vivre une heure. Enfin, soupçonnés, accusés, jugés, presque condamnés, nous avions échappé aux périls qui avaient causé la mort de plus d’un voyageur, nous étions maintenantpresque en sûreté; nous avions franchi la porte de la cité redoutable, que sans doute nous ne devions jamais revoir; mais d’autres difficultés restaient à vaincre. Il fallait sortir du Nedjed sans éveiller l’attention, et mettre le désert entre nous et la cour vouahabite; il n’était pas moins nécessaire d’éviter qu’Abou-Eysa, dont les intérêts dépendaient complètement du gouvernement nedjéen, fût compromis par notre fuite. Une séparation apparente devenait donc indispensable jusqu’à ce que nous pussions nous réunir sans péril et compléter ensemble nos explorations.

En conséquence, il fut convenu qu’Abou-Eysa retournerait à Riad avant le lever du soleil, et qu’il s’y tiendrait tranquille jusqu’au départ de la caravane marchande dont j’ai parlé. Elle devait, disait-on, quitter la ville sous trois jours au plus. En attendant, notre

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ami se montrerait comme de coutume aux palais de Feysoul et d’Abdalla, et affecterait une ignorance complète s’il était questionné sur notre compte. Pour nous, sous la conduite de Mobeyrik, nous gagnerions la Ouadi Soley, où nous demeurerions cachés dans un endroit convenu jusqu’à ce qu’Abou-Eysa vînt nous y retrouver.

Aux premières lueurs de l’aube, le guide reprit le chemin de Riad, tandis que Mobeyrik, Baracat et moi, juchés sur nos dromadaires, nous nous dirigions vers le sud-est, en ayant soin de nous abriter derrière les collines de sable qui nous cachaient la vue de la capitale vouahabite. Nous traversâmes un terrain bas et accidenté, qui était en quelque sorte une continuation de la Ouadi Hanifa, jusqu’à ce qu’enfin, après quatre heures de marche, nous nous trouvâmes devant les portes de Manfouha, ville considérable, entourée de jardins qui, pour l’étendue et la fertilité, ne le cèdent en rien à ceux de Riad ; mais les fortifications, jadis puissantes, en ont été depuis longtemps démantelées ou abattues pour satisfaire la jalousie de la capitale. Manfouha appartenait à l’Yémama et reconnaissait pour chef Daas, premier rival d’Ebn-Saoud. Sous le rapport du climat, elle l’emporte sur Riad, à cause de sa situation plus élevée, qui la préserve des vapeurs malsaines; mais, au point de vue militaire, elle est inférieure, car elle est moins protégée et moins capable d’une longue résistance. Quand nous eûmes dépassé cetteplace, la route que nous parcourions s’abaissa de nouveau et nous entrâmes dans la Ouadi Soley, longue vallée qui commence au désert entre le Harik et l’Yémama, et qui se prolonge au loin vers le nord, jusqu’aux plateaux du Toweyk, au-dessus de Horeymela.

Après avoir suivi divers détours, nous atteignîmes la retraite qu'Abou-Eysa nous avait désignée. C’était Palgrave. i 7

une sorte d’excavation sablonneuse, enfouie au milieu des collines et des broussailles ; elle ne renfermait pas d’eau, mais nous avions dans nos outres une provision qui pouvait durer trois jours. Nous mîmes pied à terre pour attendre, dans la solitude et l’anxiété, l’arrivée de nos^compagnons. Deux jours se passèrent fort tristement. Un paysan égaré s’approcha de nous, et parut fort surpris de trouver un campement dans un endroit aussi singulier. Quelquefois, pendant que nos dromadaires restaient accroupis au milieu des arbrisseaux, nous gravissions les hauts rochers calcaires du Toweyk, afin de jeter un regard rapide sur le pays environnant et de voir les montagnes du Harik, dont la chaîne vaporeuse se dessinait vaguement au sud; quelquefois encore, nous poursuivions les nombreuses troupes de gazelles, sans désir d’en prendre aucune, mais simplement afin de nous distraire de nos inquiétudes. Les heures cependant nous semblaient inter~ minables. Le troisième jour, notre impatience et notre angoisse furent au comble quand le soleil, atteignant la fin de sa course, s’abaissa sous l’horizon sans que nous eussions vu paraître personne. La nuit devenait noire; nous nous assîmes découragés auprès d’un petit feu, qu’attisait l’air vif de la nuit. Tout à coup nous aperçûmes notre ami; les questions et les réponses se croisèrent, la tristesse ne tarda pas à faire place au rire et à la joie.

Abou-Eysa nous apprit comment, le jour même où nous l’avions quitté, il s’était rendu auprès d’Abdalla, dont les premières paroles avaient été : « Que sont devenus ces deux chrétiens? » A quoi le guide avait répondu qu’il nous croyait sur la route de Zobeyr. Il avait donné le même renseignement à Mâboub, qui s’était aussi informé de nous. Chacun se livrait sur notre compte à une foule de conjectures : les uns

disaient que nous étions envoyés pàr le gouvernement de Constantinople; les autres, par le pacha d’Égypte; personne heureusement n’avait deviné en nous des Européens.

La caravane campait à trois kilomètres à peine de distance et nous devions la rejoindre le matin suivant.

Donc, le 28 novembre, dès que les premiers rayons du soleil, voilés par le brouillard, parurent à l’horizon, nous partîmes pour aller trouver nos nouveaux compagnons de route. Ils étaient nombreux.

Nous traversâmes ce J&ur-là les plantations voisines de Salemya, gros village qui fut autrefois la capitale de l’Yémamaet la résidence du chef Daas. Saoud, second fils de Feysoul, habite ordinairement ce bourg, qu’on appelle aussi Khordj, nom que lui emprunte le district le plus fertile de l’Yémama. C’est, dit-on, le paradis du Nedjed; pourtant la végétation y diffère peu de celle de la Ouadi Hanifa, si ce n’est par l’abondance.

A mon grand regret, nous passâmes devant le village sans y entrer. Bientôt après, tournant vers le nord, nous nous engageâmes dans une gorge profonde du Toweyk; puis nous montâmes sur un plateau élevé où de maigres pâturages, à peine suffisants pour donner une teinte verdâtre au sol calcaire , nourrissent des moutons qui ressemblent à des chèvres, ou, si l’on aime mieux, des chèvres qui ressemblent à des moutons.

Le lendemain, collines et vallées, arbres et buissons, tout était enveloppé d’une couche de vapeurs qui aiu'rait mieux convenu à la Normandie qu’à l’Arabie. La brume laiteuse était si épaisse que nous perdions notre chemin et que nous marchions au hasard, poussant des cris, dirigeant nos chameaux, tantôt d’un côté tantôt de l’autre, au milieu des buissons et des broussailles; enfin le soleil échauffa l’atmosphère, le brouillard dis-

parut et nous pûmes apercevoir, à quelque distance sur notre droite, la route que nous devions suivre. Nous venions à peine de la rejoindre que nous vîmes une masse noire qui s'avançait vers nous. C’était le premier détachement des troupes du Haça; il se composait d’environ quatre ou cinq cents hommes et se rendait à Riad. En vrais Arabes, les soldats montraient un noble mépris de l’ordre et de la discipline; ils galopaient, s’arrêtaient, chantaient, criaient, se dispersaient ou se rassemblaient selon leur fantaisie.

Peu après, nous cessâmes quelques instants de marcher pour jouir de la magnifique vue que nous offrait le Harik, dont nous étions séparés seulement par un bras de sable.

Je considérais aussi avec surprise combien les monts Toweyk se terminent brusquement à l’entrée du Dâna : ils s’abaissent en formant une rapide série de gradins escarpés, dont le dernier plonge perpendiculairement dans l’océan de sable.

Quand nous fûmes au pied de cette haute falaise blanchâtre, fort semblable à celle de Douvres, mais où les rochers, au lieu d’être baignés par la mer, surmontent une large vallée remplie d’arbres, nous fîmes halte, pour y passer la nuit, fatigués par le souffle importun de l’âpre novembre.

Le lendemain, avant que la lumière des étoiles s'évanouît dans le ciel froid du matin, nous étions debout et en marche, car un long chemin nous restait à parcourir. C’est ce jour que nous parvînmes au bord du dernier plateau du Toweyk, d’où nous descendîmes dans l’entonnoir où se trouvent les puits que nous avons décrits (i). Nous nous y arrêtâmes pour remplir nos outres et préparer le café ; après quoi, avec l’ar-

(i) Chap, ii, p. 61.

deur d’hommes qui se sont résolus à une tâche difficile, nous remontâmes sur nos dromadaires et nous sortîmes de la vallée conique par son ouverture orientale. Le reste du jour, nous continuâmes à descendre sa large pente, nue et monotone ; elle nous conduisit à des sables fins, sillonnés de rides d’abord légères, mais qui devenaient promptement deplusenplus profondes. Nos montures labourèrent bientôt une molle surface. La nuit était sombre; la douteuse clarté des étoiles permettait à peine de distinguer des monticules qui, semblables à des fantômes, se dressaient de tous côtés, et nous n’apercevions aucun sentier, aucun signe qui pût nous faire reconnaître notre route. C’était un bras du désert rouge, du redouté Dâna.

Pour diminuer les dangers du voyage, Abou-Eysa, montrant un esprit d’initiative et de dévoûment social bien rare en Orient, a fait construire à ses frais ce que les Arabes appellent un redjm , c’est-à-dire une grossière pyramide de huit à neuf mètres de haut, destinée à servir de point de reconnaissance stable au milieu de la surface mobile et trompeuse du désert. Les déplacements de sable produits par les vents et les tempêtes sont rarement assez violents pour ensevelir ces sortes de construction ; mais, quand bien même ils les couvriraient pendant un jour ou deux, une seconde tempête ne tarderait pas à dépouiller de son léger manteau le géant de pierre.

En outre, l’exemple de notre guide ayant excité une honorable émulation chez Abou-Dahir-el-Ghannam, en compagnie duquel nous nous trouvions en ce moment et que ses affaires obligeaient souvent à traverser le désert , ce riche marchand avait fait construire une seconde pyramide, qui a reçu le nom de Redjmat-ël-Ghannam , comme la première celui de Redjmat- Abou-Eysa. En dépit de ces intelligentes

précautions, la traversée du Dana continue à être des plus hasardeuses.

Il y avait quatre heures que nous avancions au milieu des ténèbres; les vagués de sable contre lesquelles il nous fallàit lutter à chaque pas ralentissaient notre marche ; hommes et bêtes étaient épuisés de fatigue, quand une violente altercation s’éleva entre Abou-Eysa et El-Ghannam, qui proposaient chacun une route différente. Nous nous arrêtâmes un instant et levâmes .les yeux, comme si nous avions pu juger lequel des deux avait raison. Je n’oublierai jamais l’impression que j’éprouvai alors. Devant nous, derrière nous, à droite, à gauche, s’élevaient les formes blanches et indécises des collines; sous nos pieds, le sable profond : partout un silence qui semblait appartenir à quelque monde étrange et fantastique, où l’homme ne devrait pas s’aventurer. Abou-Eysa étendait le bras pour indiquer un chemin, El-Ghannam un autre, et chacune de ces directions paraissait également dépourvue de passage ou d’issue. Bientôt cependant Abou-Eysa coupa court à la discussion : élevant la voix, il donna l’ordre à tous de le suivre ; et, malgré l’opposition de Ghannam, il nous mena dans une sorte de vallée située sur la gauche, où quelques buissons diversifiaient la monotonie du désert. Là nous mîmes pied à terre pour nous reposer un peu.

Le lendemain, nous continuâmes notre route, guidés par le seul Abou-Eysa, auquel nous avions unanimement confié le soin de nous conduire. J’avoue qu’il me fut absolument impossible de découvrir à quels signes il reconnaissait son chemin.

Plus tard, Abou-Eysa rencontra des bédouins Al- Morras, auxquels il demanda quelques renseignements sur la route que nous devions suivre. Cette" circonstance nous permit de prendre un instant de repos.

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sans.toutefois descendre de nos montures. Une heure après, nous apercevions le redjm élevé par notre guide. Certains désormais que nous étions sur la bonne voie, nous hâtâmes notre marche, afin de sortir au plus tôt de cette région désolée. Vers le soir, nous découvrîmes dans la direction de l’orient une multitude de points noirs qui, de loin, ressemblaient à des fourmis. C’était le principal corps d’armée du Haça;les troupes s’avancaient avec lenteur, traînant péniblement au milieu des sables deux lourds canons envoyés pour le siège d’Oneyza.

Après le coucher du soleil, nous atteignîmes le second redjm ou cairn, si toutefois on peut appeler cairn un amas de pierres sous lequel personne n’est enseveli (i). Ici l’aspect du désert commence à changer, et le sable mêlé de cailloux enfonce moins sous les pieds des chameaux. Nous fîmes halte pour préparer notre souper, je devrais dire plutôt notre déjeuner, car nous n’avions pas encore pris de nourriture. Chacun se réjouissait de sortir bientôt du désert ; malheureusement le succès d’Abou-Eysa et l’habileté avec laquelle il nous avait conduits éveillèrent dans le cœur d’EÎ-Ghannam le fâcheux sentiment qui, surtout en Arabie, « suit le mérite comme l’ombre accompagne le corps. » Une rupture ouverte éclata entre les deux chefs ; le chemin étant désormais facile à reconnaître, Ghannam chercha le moyen d’envenimer la querelle On échangea des paroles assez vives, et une collision paraissait sur le point d’éclater. Sur ces entrefaites, Baracat et moi, nous jugeâmes à propos d’intervenir ; nous suggérâmes à Abou-Eysa qu’il était préférable de marcher en avant avec nous et tous ceux qui vou-

(i) Voir notre édition des Explorations dans l'Afrique australç, par Livingstone, p. 3i8. — J. B.

draient le suivre, afin de compléter son triomphe sur El-Ghannam, en arrivant le premier à Hofhouf. Nous partîmes donc avec deux ou trois membres de la caravane, laissant là nos adversaires stupéfaits.

Nous eûmes, le lendemain, à traverser une plaine extrêmement monotone, qui, pour le niveau et le caractère , ressemblait exactement à celle que nous avions parcourue la veille. Après avoir passé une dépression du sol où Ibrahim pacha avait en vain essayé de faire creuser un puits , nous entrions dans la Ouadi Farouk. Large et profonde, cette vallée renferme un labyrinthe de collines sablonneuses, au milieu desquelles les voyageurs sont presque aussi exposés que dans le Dâna à perdre leur chemin ou même la vie. Vers le coucher du soleil, nous avions franchi cette dangereuse solitude et nous commencions à côtoyer les montagnes qui bordent le Haça.

Depuis quatre jours, nous n’avions pas rencontré de puits; aussi Abou-Eysa souhaitait avec ardeur de voir arriver la fin du voyage. Poussés par un semblable motif, El-Ghannam et ses compagnons, qui venaient, non sans peine, de nous rejoindre, pressaient le pas de leurs montures ; nous avions fait la paix, et nous gravissions ensemble les collines dorées par les rayons du soleil couchant. A la nuit, nous atteignîmes les sommets les plus élevés, appelés Theneyat-Ghar, du nom d’un petit village enfoui dans les rochers. De là, nous apercevions les plaines de la province où nous nous rendions. Enfin, prenant un sentier sinueux, tracé sur le versant abrupt de la montagne, nous descendîmes d’une hauteur de plus de trois cents mètres et nous nous trouvâmes dans le Haça.

Nous étions encore à vingt ou vingt-trois kilomètres de Hofhouf , quand nous passâmes auprès d’un petit village nommé Eyn-Nedjm (Fontaine-de-

l’Etoile, qui dessinait sa noire silhouette sur les blancs rochers de Ghoweyr. Là se trouvait, il y a quelques années, une source thermale, sulfureuse, renommée pour la cure des maladies cutanées, et aussi, ce qui me semble plus difficile à croire, pour son efficacité contre la paralysie. Quelques guérisons accidentelles auront fait attribuer aux eaux une propriété qu’elles ne possèdent pas. Quoi qu’il en soit, Eyn-Nedjm était pour les Arabes une panacée universelle. On avait élevé une coupole au-dessus de la source, et construit des bains à côté. Les malades s’y rendaient en foule et souvent y recouvraient la santé ; aussi le village était-il devenu un lieu de réunion fort à la mode. Sa prospérité attira l’attention soupçonneuse du gouvernement de Riad. Environ trois années avant l’époque de notre voyage, Feysoul avait donné l’ordre de détruire la coupole, ainsi que les bains, et de combler la source, car « il ne fallait pas, dit-il, que le peuple prît l’habitude de placer sa confiance dans une fontaine au lieu de la mettre en Dieu seul, et se rendît par là coupable d’idolâtrie. » Le décret impérial fut exécuté dans toute sa rigueur, mais la fontaine filtre lentement au milieu des monceaux de décombres, attestant à la fois la bonté du Créateur, la stupidité des vouahabites et le malheur d’un pays gouverné par des fanatiques. C’est là, du reste, une histoire aussi vieille que le monde, et l’Arabie n’est pas la seule nation qui en fournisse des exemples.

Plus loin, nous rencontrâmes un autre petit village, dont j’ai oublié le nom. Enfin, un peu avant l’aube, nous, aperçûmes confusément la longue masse noirâtre des bois de dattiers qui environnent Hofhouf. Laissant sur notre droite une forteresse solitaire et quelques jolies villas, nous suivîmes les sentiers tracés au milieu des champs de riz et nous entrâmes dans la

ville, dont les portes ne sont pas gardées. Quelques minutes plus tard, nous arrivions devant la maison d’Abou-Eysa, après laquelle nous soupirions avec tant d’impatience.

Il était encore nuit noire. Un profond silence régnait dans les rues de Hofhouf et tout dormait dans la maison devant laquelle nous venions de nous arrêter. Nul autre que le maître du logis ne pouvait prendre la liberté de se présenter à une pareille heure. Comme Abou-Eysa n’était pas attendu, il fut obligé de frapper longtemps à coups redoublés pour se faire entendre ; enfin la voix joyeuse d’une femme répondit à l’appel de notre guide ; la porte s’ouvrit, et nous entrâmes dans un sombre couloir qui conduisait au khavoua. Nous bûmes à la hâte une tasse de café , puis nous nous retirâmes pour goûter un repos dont nous avions grand besoin.

Un excellent déjeuner nous attendait à notre réveil. Il se composait — luxe inouï I dont nous n’avions vu nul exemple depuis que nous avions quitté le Liban — de volaille rôtie, de riz et de gâteaux dus à l’habileté culinaire de la femme d’Abou-Eysa. C’était une Abyssinienne aimable et d’humeur bienveillante , comme la plupart de ses compatriotes. La demeure du guide était tranquille et parfaitement appropriée au genre de vie que nous voulions mener.

La ville de Hofhouf, dont la vaste circonférence renfermait au siècle dernier une population de trente mille habitants, réduite aujourd’hui à vingt-trois ou vingt-quatre mille, se divise en trois quartiers : celui du Kôt (forteresse), où réside le gouverneur vouahabite; celui du Rifeya, habité par les nobles et anciennes familles ; enfin, le Naathar, qui contient à la fois de riches négociants et de pauvres ouvriers.

La place publique, longue de trois cents mètres sur

soixante-dix à quatre-vingts de large, forme le point de jonction des trois quartiers : le Kôt s’étend au nordest, le Rifeya au nord-ouest et à l’ouest, enfin le Naathar à l’est et au sud. /

Le gouverneur, un nègre appelé Bêlai, aurait pu faire un excellent esclave, mais, s’il en faut croire la rumeur publique , c’est up détestable administrateur. Le Kôt renferme aussi la mosquée modèle, où les cérémonies du culte s’accomplissent d’après les règles du plus pur vouahabisme; non loin de là, demeurent les metovouas, les zélateurs envoyés de Riad , les fanatiques Nedjéens del’Ared, du Wochem ou de l’Yémama. Des rues, menant aux différentes portes, partagent le fort en quatre rectangles, dans lesquels se presse une nombreuse population ; aussi les habitants du Kôt peuvent-ils être évalués à deux ou trois mille.

Le marché ( keysaria ) commence à l’autre bout de la place, c’est-à-dire à l’entrée du Rifeya. Il affecte la forme d’une longue arcade voûtée que terminent à chaque extrémité des pilastres massifs; les portes qui, dans les autres villes de l’Orient, en ferment l’entrée, n’existent pas à Hofhouf ; sur les côtés s’élèvent des boutiques destinées à la vente des marchandises précieuses, telles que tissus, broderies, armes, bijoux d’or et d’argent. De ce bâtiment partent plusieurs allées, abritées de la chaleur par des feuillages de palmier, et tracées avec une certaine symétrie. Sur la place s’élèvent une multitude de tentes affectées à la vente des dattes, des légumes, du bois, des sauterelles salées et d’autres menus objets. Le tabac, qui jadis donnait lieu à d’importantes transactions, a été proscrit par les sectaires vouahabites et n’offense plus la vue des orthodoxes ; mais cette marchandise est l’objet d’un commerce clandestin, et, d’après le principe si éminemment vrai que « l’eau volée est douce, » les appro-

visionnements en sont considérables et les acheteurs nombreux.

Le Rifeya,ou quartier delà noblesse, couvre une superficie considérable et renferme d’assez jolies habitations. L’élégance comparative de l’architecture à Hofhouf est due à l’emploi de l’arceau qui reparaît ici et donne aux constructions de cette province une légèreté inconnue dans les lourds édifices du Nedjed et du Chômeur. Une autre amélioration, c’est que les murs, formés de brique ou de pierre, souvent même de ces matériaux mêlés ensemble, sont en général revêtus d’un beau plâtre blanc, qui rappelle le chiinam de l’Inde méridionale. Les rues, larges et très-propres, sont beaucoup mieux tenues que celles de Damas et même de Beyrouth. Enfin le Rifeya jouit d’un air très-salubre. Construit, comme son nom l’indique, sur un terrain élevé, il reçoit la brise de la mer, dont le souffle vivifiant arrive jusqu’ici.

Le Naathar, le plus étendu des trois quartiers, occupe au moins la moitié de la ville ; on y trouve tous les genres d’habitations, depuis le splendide palais jusqu’à la misérable cabane. Là s’élève la grande mosquée construite depuis peu par les ordres de Feysoul ; les arcades moresques, les portiques légers, les murailles blanches et unies de cet édifice le rendent infiniment supérieur à la djamia froide et nue de la capitale nedjéenne.

Notre grande ambition dans le Haça était d’observer sans être observés, et d’éviter ainsi les incidents et les catastrophes qui auraient pu y marquer notre séjour. Nous ne voulions cependant pas mener une vie tout à fait retirée et, par là même, livrée à une complète monotonie. Abou-Eysa prit soin de nous mettre en relation avec les familles les plus honnêtes et les plus instruises de la ville, et ma profession médicale

n’eut jamais un plus vaste champ pour s’exercer, ni plus de succès que dans Hofhouf. D’aimables invitations, tantôt à dîner, tantôt à souper, nous étaient adressées chaque jour. Sur les tables auxquelles nous nous asseyions , le poisson et les crevettes fraîches annonçaient le voisinage de la côte, en même temps que le vermicelle et d’autres pâtes dénotaient l’influence de l’art persan sur la cuisine. L’habitude de fumer dans l’intérieur était générale, mais le narghilé remplaçait souvent et avec beaucoup d’avantage la courte pipe arabique; quant aux parfums, ils ne sont pas moins appréciés ici qu’au Nedjed.

Pendant qu’assis au foyer de ces maisons hospitalières, nous écoutions réciter des poésies et des légendes, interrompues souvent par de joyeuses plaisanteries et des éclats de rire, nous eûmes amplement l’occasion de voir ce que l’on appelle familièrement « le revers de la médaille » ou, comme disent les Arabes, « le dessous du tapis. )) Si au Nedjed le nom de Feysoul est l’objet de la vénération publique, on l’accable ici de malédictions. Pour la première fois dans la péninsule, j’entendis cette phrase qui résume avec énergie le sentiment de la province : « Haine à l’islam et à sonDieu 1 » ou encore celle-ci : « Maudits soient les musulmans ! »

Souvent, à la faveur de la nuit, les anciens chefs tenaient des conciliabules secrets, soit dans des maisons écartées, soit autour du foyer toujours allumé d’Abou-Eysa. J’assistai deux fois à ces réunions, et j’appris combien est étendue la conspiration antivouahabite. Son siège est dans le Haça et l’Oman, mais elle recrute dans le Harik et le Sedeyr des partisans nombreux. Télal-ebn-Rachid est prêt à s’y joindre; presque tous les Gacimites attendent avec impatience le signal de la révolte, et les tribus nomades sont disposées à prendre part au mouvement.

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