O UNE ANNÉE
Ceux de mes lecteurs qui connaissent le dévouement profond des Arabes pour les chefs de leurs clans, n’auront pas de peine à comprendre, qu’un gouvernement qui a dépossédé, banni ou massacré les plus nobles familles de la péninsule, soit devenu l'objet d’une haine mortelle : jamais un Arabe ne pardonne l’injure faite à ses pères, et la vengeance se poursuit jusqu’à la vingtième génération.
A certains jours de la semaine, des foires sont tenues dans les différentes villes du Haça; les habitants, surtout les villageois, s’y rendent en foule, les uns pour vendre, les autres pour acheter ; des jeux, des courses, des divertissements de toutes sortes viennent égayer la fête. En somme, cette coutume, trèsrépandue en Orient et à laquelle l’Europe elle-même ne demeure pas étrangère, produit d’excellents effets.
La foire de Hofhouf se tient le jeudi, celle du grand village de Mebarraz le lundi, et ainsi pour chacune des autres localités. Abou-Eysa, qui , désirant nous donner une haute opinion de sa patrie adoptive, cherchait à nous la montrer sous le jour le plus favorable, eut soin de diriger notre promenade vers l’endroit oü la foire avait lieu, c’est-à-dire vers une vaste plaine située près du Kôt, en dehors des remparts. Nous passâmes plusieurs heures parmi les tentes des marchands, causant avec les villageois et les citadins, et charmés de l’animation de cette scène. Les vendeurs, composés en grande partie de paysans, avaient apporté des marchandises remarquables par la modicité du prix plutôt que par l’élégance : de pesantes sandales, des manteaux grossiers, de vieux fusils, des ustensiles de ménage qui avaient cessé d’être neufs, des chameaux, des dromadaires, des ânes et quelques chevaux. Les tentes, disposées avec symétrie, formaient des rues et des places au milieu desquelles étaient
amoncelés des paniers de légumes et de dattes, des sacs de farine, des gerbes de cannes à sucre, etc. Plus loin, on avait réuni les ânes et les chameaux au regard stupide : enfin une demi-douzaine de jeunes gens soulevaient des flots de poussière , en faisant courir des chevaux sous prétexte de les essayer. Les saillies et les éclats de rire s’entre-croisaient sans interruption : les Arabes, ce jour-là, avaient oublié leur gravité proverbiale.
Le lundi suivant,' nous nous rendîmes à Mebarraz, fièrement montés sur des ânes qui, selon l’usage du Haça, portaient un bât semblable à la selle de nos amazones.
Je ne décrirai pas cette foire : elle ressemble exactement à celle de la capitale. Le monument le plus remarquable de Mebarraz est la mosquée bâtie par Feysoul. Dans son pieux désir d’assurer le salut de ses sujets, le roi préleva sur ses revenus l’argent nécessaire à l’érection du temple ; mais, l’année suivante, une contribution extraordinaire l’indemnisa largement de sa libéralité. La bourgade, d’un aspect fort irrégulier, renferme de belles maisons et de misérables cabanes; ' quant aux habitants, ils diffèrent peu de ceux de Hofhouf, si ce n’est qu’ils s’occupent d’agriculture plutôt que de commerce.
La route, longue d’environ cinq kilomètres et qui mène de l’une à l’autre de ces villes, se déroule au milieu de jardins et de plantations qu’arrosent des courants d’eau tiède. De distance en distance , s’élèvent des bouquets de palmiers khalas , espèce particulière à cette région et dont le nom signifie « quintessence. » Leur fruit transparent, plus petit que les dattes du Gacim, est d’une riche couleur d’ambre tirant presque sur le rouge. Ce serait folie de vouloir en décrire l’exquise saveur; je dirai seulement que les dattes
de la Syrie et de l’Egypte n’y ressemblent pas du tout.
Le lendemain, le guide nous proposa d’aller voir rOmm-Sabaa (la Mère-des-Sept). Mes lecteurs pensent probablement que je vais leur présenter une respectable matrone entourée d’une nombreuse famille. Il n’en est rien. Dans le Haça, où cependant le beau sexe n’est pas emprisonné comme au Nedjed, faire visite à une femme semblerait fort ridicule. « La Mèredes-Sept» est une source thermale qui, s’échappant d’un profond bassin naturel, forme sept courants, dont les eaux coulent en différentes directions et répandent la fertilité dans le pays. Nous étions une douzaine au moins pour cette excursion, qui devait prendre une grande partie du jour, car l’Omm-Sabaa est située à une quinzaine de kilomètres au nord de Hofhouf. Nos compagnons, amis d’Abou-Eysa, se composaient de cinq riches marchands arabes et de deux mulâtres, plus un nègre et deux ou trois jeunes gens. Le guide avait refusé de venir avec nous ; mais sa femme nous avait largement approvisionnés de poulets bouillis, de café, degâteaux et d’autres friandises. Nous partîmes montés sur des ânes, en ayant soin toutefois de ne pas traverser la ville pour éviter les espions nedjéens. Au lieu de suivre les rues, nous longeâmes les remparts et gagnâmes une étroite chaussée, du haut de laquelle nous faillîmes plus d’une fois tomber sur le dos des buffles qui se vautraient dans la fange. En cette occasion, je me convainquis par expérience que, dans leurs parties de plaisir, les Arabes peuvent rivaliser d’entrain et de folie avec des écoliers européens un jour de vacances.
La fontaine jaillit au milieu d’un bassin circulaire de quinze mètres de diamètre environ et d’une profondeur considérable; les eaux en sont tellement brû-
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lantes qu’aucun baigneur n’ose plonger avant de s’être préparé en y introduisant par degrés ses bras et ses jambes. Le réservoir est toujours plein jusqu’aux bords, et sept ouvertures de la margelle de pierre laissent passer autant de gerbes d’eau, dont' chacune serait assez large et assez profonde pour faire mouvoir les roues d’une usine , si l’on savait utiliser cette force. Quelques-uns des canaux sont l’œuvre de la nature; mais le nombre sept montre que l’art a dû intervenir. Je ne puis pas affirmer qu’il faille y voir une préoccupation du culte planétaire; cependant une disposition analogue que nous rencontrâmes plus tard dans les citernes de la côte de Perse, et qui doit évidemment son origine à la religion sabéenne, me disposerait à émettre la même conjecture au sujet de l’Omm-Sabaa. Des dattiers ombragent les rives couvertes d’un gazon touffu et des masses épaisses de végétation dérobent à la vue le petit village de Zekka, qui se trouve à quatre cents mètres vers l’est. Les eaux de l’Omm-Sabaa coulent sans interruption, été comme hiver. Les poissons, la grenouille ni les autres animaux aquatiques ne peuvent vivre dans l’eau chaude du bassin, ni même dans la partie des courants voisine de la source; mais, un peu au-dessous, ils sont en grande abondance.
Le soleil brille maintenant au méridien dans tout son éclat; une brise délicieuse rafraîchit l’atmosphère. A l’examen complet de la fontaine, succèdent le bain, la natation, la joute, l’absorption d’une tasse de café, la causerie, puis le repas. Toutes choses allant à souhait, notre joie fut sans mélange jusqu’au moment où nous nous aperçûmes que, par une de ces inadvertances qui accompagnent toujours un pique-nique, nous n’avions pas apporté de tasses à café ; nous ne reconnûmes cet oubli qu’au moment où la liqueur fut prête, et nous
allions être réduits à la boire dans la cafetière quand l’un d’entre nous, plus avisé que les autres, eut l’idée de mettre à l’épreuve la générosité des habitants de Zekka. Il courut au milieu du village, d’où il revint bientôt avec un assortiment complet découpés. Cependant, l’asr est venu; par un accord tacite, noussupposons que nous avons dit les prières, nous remontons en selle et nous galopons vers le logis ; quelques-uns de nos compagnons tombent en route, d’autres s’arrêtent pour les aider à se relever; enfin, nous arrivons tous sains et saufs à Hofhouf, un peu fatigués, il est vrai, mais le cœur plein de joie, mais ravis de notre excursion.
J’ai déjà vu deux des sources thermales du Haça; mais, si j’en crois notre guide , il en existe au moins trois cents de ce genre dans la province.
Pendant notre séjour à Hofhouf, Abou-Eysa, qui désirait me décider à visiter l’Oman, épuisa toutes les ressources de sa rhétorique : ce que nous avions vu jusqu’à présent, nous répétait-il sans cesse, même dansle Haça, sa province favorite, n’était rien en comparaison de la richesse et de l’abondance des districts plus éloignés. En conséquence, voici ce qui fut convenu : nous quitterions ensemble Hofhouf pour aller au Catif et de là aux îles Bahrain, où Abou- Eysa nous rejoindrait, seulement une ou deux semaines après.
Quelques jours plus t-ard, nous disions adieu à la femme d’Abou-Eysa, excellente créature dont nous emportions le plus affectueux souvenir. Après avoir embrassé son petit enfant et serré la main du guide, nous quittions Hofhouf le 19 décembre.
Chemin faisant, nous constatâmes que partout les eaux souterraines abondent tellement qu’elles filtrent à travers le sol ; malheureusement, les bras manquent
pour faire fructifier les richesses de cette fertile province. Si un meilleur gouvernement succédait à la tyrannie actuelle, cinq cents villes ou villages s’élèveraient certainement dans le Haça, au lieu des cinquante bourgades auxquelles on évalue aujourd'hui ses divers centres de population.
La troisième journée, nous nous levâmes à l’aube et nous traversâmes les montagnes en suivant un long sentier sinueux; enfin, après mille détours et plusieurs heures de marche, la sombre ligne d’arbres qui forme la ceinture du Catif du côté de la terre s’offrit à nos regards. La mer se trouve immédiatement au-delà, nous le savions; mais le rideau de verdure nous empêchait de l’apercevoir.
Vers le milieu du jour, nous descendîmes le dernier gradin, rocher de grès escarjpé, qui semble avoir été, à une époque antérieure, une falaise bordant le rivage. Nous sommes maintenant sur la côte même, dont le niveau est presque celui du golfe : une marée plus haute de quelques pieds viendrait baigner jusqu’aux rochers. Ainsi s’explique l’insalubrité du pays, qui est pourtant fertile et populeux ; mais les habitants y ont presque tous l’air chétif et le teint blême. Le chemin que nous suivions, grande route de Catif, nous conduisit pendant une heure au moins sur un terrain blanchâtre, qui était le lit desséché d’un marais salin; en face de nous, à notre droite et à notre gauche, s’étendaient des massifs de palmiers, parmi lesquels serpentaient les arcades et les canaux à demi brisés d’un vieil aqueduc, oeuvre de la dynastie carmathe, et qui jadis amenait dans Catif une eau meilleure que celle des puits voisins. Après une heure de marche, nous atteignîmes la porte occidentale de la ville, arche élégante, flanquée de tours et de hautes murailles, dont la plupart tombent en ruines. Près de
là se trouvent les deux cimetières destinés, l’un à la population indigène, l’autre à la colonie nedjéenne, car une haine mutuelle divise, même après leur mort, les vainqueurs et les vaincus.
Catif, ville brumeuse et remplie de boue, a l'aspect le plus triste qu’on puisse imaginer; cependant la foule en remplissait les rues. Les traits et le costume des habitants confirmaient l’origine persane que leur attribue l'histoire.
Pressant le pas de nos chameaux, nous traversâmes cette ville, qui est trois fois plus longue que large, comme toutes celles qui bordent le littoral. Nous sortîmes ensuite par la porte opposée; mais, bien que la mer fût seulement à dix minutes de distance, nos regards avides la cherchaient en vain, tant la plage est basse, tant elle est couverte d’arbres touffus. Nous longeâmes les remparts jusqu'à l’endroit où s’élève la vaste citadelle des carmathes, et immédiatement après, la vallée s’entrouvrant, nous permit d’apercevoir enfin la surface morne de la baie. Combien elle diffère des eaux brillantes de la Méditerranée, pleines d’éclat et de vie, auxquelles nous avions dit adieu huit mois auparavant, en quittant Gaza! Pareille à une lame de plomb, moitié vase moitié laiche, la mer bourbeuse s’étendait devant nous, sans vagues et sans mouvement. A notre gauche, les murailles massives de la forteresse descendaient presque jusqu’au bord de l’eau, puis elles se détournaient afin de laisser une étroite esplanade entre leur contour et le golfe. Sur la côte, étaient rangés quelques canons rouillés, qui attestaient l’an” cienne importance de la place ; devant la principale porte, un ouvrage avancé, qu'un seul coup de canon aurait suffi pour jeter bas, menaçait la mer de six pièces d’artillerie, hors d’usage, mais qu'il étalait avec orgueil. Les remparts de la citadelle, construits.
en briques mélangées de pierre , sont assez solides pour résister à une première attaque; la double porte, qui donne accès dans la forteresse , est flanquée de hautes tourelles. De longs bancs de pierre nous invitaient à laisser nos chameaux s’accroupir sur l’esplanade, tandis que nous prendrions quelques instants de repos, en attendant l’heure d’être présentés au gouverneur.
Le château de Catif occupe le fond d’une petite baie demi-circulaire, découpée à la base d’une autre beaucoup plus grande; au nord et au sud, s’étendent deux longs promontoires surmontés par deux forts. On compte entre les deux citadelles une distance d’environ vingt kilomètres en ligne directe; mais elle serait presque double si l’on suivait les sinuosités de la côte. Dans cet enfoncement croupissent les eaux paresseuses du golfe; à la marée montante, elles présentent l’aspect mensonger d’une calme profondeur; mais, quand le flot se retire, il laisse à découvert des touffes de plantes marines, des bancs de sable, des îlots, entre lesquels serpentent d’étroits canaux de vase. La plage, qui se confond presque avec la mer, est en quelques endroits nue et stérile ; en d’autres, couverte de palmiers et de taillis. Un seul coup d’œil suffit au voyageur pour reconnaître combien cette côte, tristement célèbre par les fièvres et les maladies qu’elle enfante, justifie sa sinistre renommée.
Dans la baie de Catif, flottent à la marée haute, sont engravées à la marée basse, vingt ou trente barques arabes dont la grandeur varie depuis celle d’une petite goélette jusqu’à celle d’un simple bateau de pêche; celles portent toutes des voiles latines, les seules que l’on connaisse ici. Un navire, auquel on s’occupait de poser les derniers gréements, éveilla notre attention, et nous nous sentîmes pénétrés d’une crainte pleine
de déférence en apprenant que ce vaisseau représentait la marine du puissant Feysoul; semblable au vaillant soldat, qui à lui tout seul prétendait se former en carré, puis en ligne, pour repousser et vaincre l’ennemi, il doit tenir en respect les flottes réunies des îles Bahraïn, de l’Oman, de l’Angleterre, voire même les détruire, si elles risquaient une attaque insensée.
A coté de la batterie côtière dont j’ai parlé plus haut, se trouve la douane, hutte longue et étroite, appelée par les Arabes Maasher (maison de décime) , parce que le gouvernement prélève un dixième sur toutes les marchandises importées. Au dernier plan, on apercevait d’humides bois de dattiers et des marais salants. En somme, la scène était mélancolique.
Nos compagnons venaient de s’informer de l’heure et du lieu où l’on pouvait s^ présenter au gouverneur, quand ils reconnurent l’auguste lieutenant de Feysoul sortant du palais. Il s’avançait majestueusement vers la plage pour visiter le nouveau navire. Mes amis abolitionnistes seront charmés d’apprendre que ce dignitaire était un noir. Farhat, ainsi se nommait-il, paraissait âgé d’une cinquantaine d’années ; il était grand, bien fait, très-hospitalier, fort bavard, et peut-être d’une intelligence supérieure à celle des hommes de sa couleur. Il portait des habits plus riches que ne le permet la doctrine vouahabite, mais cette faute est excusable chez un nègre; d’ailleurs, les habitants de Ri ad eux-mêmes, quand ils sont éloignés de leur pays, se relâchent un peu de leur rigorisme. Autour de lui se tenaient les Nedjéens de son escorte ; leur visage jaune et amaigri attestait les souffrances de la fièvre, et leurs regards étaient encore plus sombres que quand ils écoutent, dans la mosquée de Riad, les sermons d’Abdel-Kérim ou d’Abdel-Latif.
Abou-Eysa, qui comptait partout des amis, nous avait
donné pour Farhat une lettre de recommandation ; le gouverneur n’eut pas plus tôt ouvert la lettre de notre guide et entendu la lecture des premières lignes (une ophthalmie avait affaibli sa vue) qu’il nous témoigna une faveur marquée : il ordonna déporter immédiatement notre bagage au château, s’excusa de nous quitter pour faire son inspection navale et nous pria d’attendre son retour en buvant une tasse de café.
On nous introduisit dans le khavoua, où nous nous assîmes devant un feu clair de bois de palmier, qui fit disparaître l’humidité glaciale de ces vieilles ruines. Le mobilier était assez bon et le café excellent. Farhat revint ensuite, et nous entamâmes une conversation animée sur Riad, Feysoul et Abdalla. Nos observations, on le devine sans peine, furent favorables, et qous présentâmes toutes choses sous cette teinte couleur de rose qui est si fort appréciée par les hautes autorités de la politique et de la diplomatie. Près de nous, se trouvaient aussi une vingtaine de Nedjéens, appartenant à la garnison, forte en tout de deux cent cinquante ou soixante hommes. A l’autre extrémité du khavoua, étaient accroupis en silence quelques habitants de la ville, vêtus de la veste persane et coiffés d’énormes turbans ; mais il y avait peu de sympathie entre eux et les Arabes des montagnes. Deux ou trois patrons, propriétaires des bateaux pêcheurs du port, parlaient bruyamment et riaient aux éclats, avec le sans-gêne de leur profession. Le bout de la salle était occupé par des serviteurs noirs et blancs.
On nous servit un bon souper composé de viande et de poisson ; après le café, Farhat nous dit, avec un raffinement de politesse dont nous fûmes tant soit peu surpris, que notre bagage avait déjà été porté dans une chambre haute préparée pour nous recevoir; nous l’y trouverions, quand la fatigue nous ferait désirer de
nous y rendre. Il eut même la délicate prévenance de nous éclairer pendant que nous montions l’escalier, précaution qui n’était nullement superflue, eu égard au délabrement des marches.
Mes lecteurs s’étonneront sans doute, comme nous, d’un tel excès de courtoisie de la part d’un si grand personnage ; mais rien sur la terre n’arrive sans cause, et, dans le cas présent, il y en avait une très-puissante. Djôhar, mon ancien malade, avait quitté Riad pour se rendre aux îles Bahrain longtemps avant notre départ de l’Ared et lorsque nous étions encore en pleine faveur à la cour. Reçu dans le Gatif avec tous les honneurs dus à un grand trésorier, il avait donné à Farhat, son confrère nègre, une opinion si favorable sur notre compte, qu’à notre arrivée, nous trouvâmes le gouverneur dans les meilleures dispositions. Celui-ci voulut nous rendre le service le plus grand qui fût en son pouvoir, en s’enquérant le soir même des navires ou bateaux qui devaient faire voile sous peu pour les îles Bahrain, et il nous promit que nous aurions place dans le premier vaisseau en partance. « Cependant, ajouta-t-il, si je ne consultais que mes désirs, vous ne vous éloigneriez pas sans m’avoir fait jouir huit jours au moins de votre compagnie. » Nous le remerciâmes-, nous fermâmes les portes avec soin, nous allumâmes nos pipes, pour écarter les moustiques, et nous nous endormîmes.
Le jour suivant se passa en partie dans le khavoua de Farhat, en partie dans la ville, dont nous visitâmes les places, le marché, les jardins et la plage, demandant d’un air fort insouciant des renseignements sur les marins et les bateaux que le port renfermait. La ville, humide et sombre, offre peu d’agrément et même d’intérêt au voyageur. J’ai remarqué une portion de route pavée, et tout près de là une arcade qui remon-
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tait évidemment à une époque plus prospère, alors que Gatif avait le rang de capitale.
Vers le milieu du jour, le capitaine d’un navire, qui devait mettre à la voile le soir même, offrit de nous prendre à son bord , ce que nous acceptâmes avec empressement. En le quittant, nous nous rendîmes à la douane pour payer le droit de sortie qui frappe les personnes aussi bien que les marchandises; mais l’employé, sans doute d’après les ordres du gouverneur,
nous répondit gracieusement qu’exiger un liard de médecins qui rendaient de si grands services au public, serait honte et péché. Hélas! les douaniers d’Europe sont loin de partager ces généreux et patriotiques sentiments. Le receveur poussa même l’attention jusqu’à nous envoyer deux ou trois Arabes qui, marchant dans la vase, portèrent tous nos bagages dans le petit cotre, amarré à cinquante mètres plus loin. Quand nous rentrâmes au château, Farhat nous témoigna poliment ses regrets d’avoir trouvé si tôt le moyen de réaliser notre désir. Il ajouta qu’il était invité à souper chez un riche marchand de la ville, et nous proposa de l’y accompagner; notre prochain départ n’était pas un obstacle, car le vaisseau ne pouvait mettre à la voile avant la marée haute, c’est-à-dire avant minuit, et, de plus, le capitaine lui-même faisait partie des convives.
Après le coucher du soleil, nous nous rendîmes donc en grand appareil, le gouverneur en tête, à la demeure de notre amphitryon. Le souper dura fort longtemps : il se composait de quatre ou cinq services et fut prolongé par la distribution d’un grand nombre de tasses de thé. Minuit était bien près, quand nous quittâmes la table. Nous prîmes, à la lueur des torches, le chemin du château. Déjà, notre bagage avait été porté à bord, et deux marins nous attendaient sur l’es-
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planade Nous descendîmes avec eux vers le rivage et, relevant nos tuniques jusqii’à la ceinture, nous gagnâmes non sans peine le cotre à travers la marée, qui montait rapidement. Quelques minutes après, je me trouvais en pleine mer, fort content d’être enfin sorti du domaine des vouahabites.