‹ Une annee dans l'Arabie centraleChapitre 16 sur 18 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

l’oman

Nos matelots. — Enfin nous sommes hors de la tyrannie vouahabite. — Les El-Khalifas. — Moharrek. — Débarquement à Ménama. — Nous y allons au café, où l’on fume publiquement.

— Abou-Eysa, après un lçng retard, arrive en grand appareil.

— Ses projets pour mon voyage de l’Oman. — Je quitte Baracat et pars avec Yousef-ebn-Khamis. — De Bahrain à Bedaa.

— Les habitants du Catar sont les esclaves de la perle et la défendent contre les bédouins. — Du Catar à la côte persane.

— Les passagers sont les hôtes du capitaine. — La charmante Lindja. — Chardja et sa crique. — Yacoub, agent britannique pour la répression de la traite. — Hospitalité omanite. — Dobey. — Le cap de l’Enclume et les Fils du lieu de la Sécurité. — Désotation sans égale d'Ormouz. — Hospitalité a Sohar. — Tempête et naufrage. — Conduite opposée des musulmans et des biadites dans le danger. — Palais de Thoweyni.

— Le roi nous donne l’hospitalité. — Je m’y dérobe afin de ne pas compromettre Abou-Eysa. — Yousef et moi nous partons nu-pieds. — Matra. — La marine de Thoweyni. — Mascate est en décadence. — J’échappe à peine à la fièvre typhoïde et je retrouve Abou-Eysa à Abou-Cher et Baracat à Bagdad.

— Retour en Syrie.

Notre équipage se composait de six personnes, le capitaine et cinq matelots, qui tous offraient les principaux caractères des habitants de l’île Moharrek, à laquelle nous nous rendions. D’une taille au-dessous de la moyenne, minces et bien faits ; ayant un teint brun,

des traits réguliers et agréables, un visage presque imberbe, ils étaient d’assez beaux échantillons de leur race étrange, les Nabathéens. Cependant un mélange de sang arabe, persan, omanite, leur constituait un type propre, qui, participant de chacun d’eux, n’appartenait à aucun. Bons marins, versés dans les affaires et, qualité précieuse pour un voyageur, exempts de rapacité , polis, souvent gais, ils pouvaient soutenir avec avantage la comparaison, non pour la science nautique, mais pour la sociabilité, avec les matelots de plus d’une goélette européenne. Ces hommes connaissent parfaitement les passes, les écueils, les bas-fonds delà mer de Bahrain, et bien téméraire serait le navire étranger qui oserait se hasarder au milieu de cet inextricable labyrinthe, sans avoir à bord quelque indigène.

Moleyk, notre capitaine, nous reçut à bord de son embarcation et nous fit sans délai servir le café. Nous aspirâmes longuement la fumée de nos pipes* heureux de nous sentir enfin hors du territoire vouahabite et de nous trouver à l’abri des règlements nedjéens, dans une cabine de l’arrière, où nous ne tardâmes pas à goûter un profond sommeil, que ni les cris ni les manœuvres des matelots ne parvinrent à troubler.

Le matin de Noël nous trouva devant Sovoueyk aussi immobiles « qu’un vaisseau peint sur la toile, » et regardant, comme ma sœur Anne, si nous ne voyions rien venir. Enfin le capitaine lui-même perdit patience, releva ses habits et, marchant dans la boue, se rendit au rivage, d’où il ramena les voyageurs que nous avions attendus.

Le plus considérable d’entre eux était un jeune homme, chef de la noble famille des El-Khalifas et possesseur d’une immense fortune ; près de lui, se tenait son oncle, grave et respectable personnage; puis venaient un serviteur nègre, deux parents éloignés du

prince et une mulâtresse dont nous étions trop polis pour demander la position sociale. Ainsi nos nouveaux passagers étaient au nombre de six.

Les El-Khalifas, originaires delà province de Haça, où ils possèdent encore de riches domaines, gouvernent depuis au moins deux siècles les îles Bahrain.

Dans l’après-midi, nous arrivâmes auprès de Moharrek,nom que l’on donne souvent à Tîle septentrionale, réservant pour la seconde, qui est beaucoup plus grande, le nom de Bahraïq, Un étroit bras de mer, à peine large de seize cents mètres, les sépare l’une de l’autre. Il est si peu profond que j’ai vu des cavaliers et même des piétons le traverser pendant le reflux.

La ville de Moharrek, située sur la côte méridionale delà petite île qui a pris son nom, se déroule comme une longue bande blanche sur le bord du canal ; en face d’elle, Ménama élève ses rangées de maisons sur la plage septentrionale de l’île Bahrain.

La première offre aiix yeux un aspect très-pittoresque. Ses maisons, que fait ressortir la couleur sombre des huttes de palmiers, genre d’habitation rendu d’un fréquent usage par la douceur extrême du climat, les vastes palais de la famille des Khalifas, deux ou trois forts situés près du rivage, une batterie de côte qui de loin produit un effet assez imposant : tout cela forme un ensemble digne assurément de tenter le crayon sinon le pinceau d’un artiste.

Ménama, malgré son étendue considérable, renferme moins de palais que sa rivale, et n’offre pas le même déploiement de citadelles et de fortifications; elle est le centre du commerce, Moharrek celui du gouvernement. De la mer, on n’aperçoit qu’une faible portion de Ménama; le terrain est si plat que les premières rangées de maisons et de magasins cachent les autres édifices. Un seul monument rompt l’uniformité

de la perspective; c’est le palais d’Ali, frère de Mohammed et vice-gouverneur de Ménama.

C’est ici que nous débarquâmes. Les étrangers, qu’ils soient nombreux ou non, qu’ils viennent du nord ou du midi, y attirent peu d’attention. Nous traversâmes la plage d’un pas rapide, pensant que peut-être Abou- Eysa nous attendait dans la ville. Laissant donc notre léger bagage dans la douane, simple hangar rempli de marchands et de capitaines de marine qui fumaient tous avec une telle ardeur qu’ils étaient enveloppés d’un nuage épais, nous nous dirigeâmes vers le café le plus, voisin. Ces sortes d’établissements sont en Orient ce qu’étaient autrefois en Europe les boutiques des barbiers ; tous les étrangers s’y rendent, chacun y vient apprendre ou raconter les nouvelles. Depuis huit mois, je n’avais pas mis le pied dans un café, car je visitais des pays trop sauvages et trop fanatiques pour adopter un semblable usage; mais Bahrain n’a pas vraiment fait partie de l’empire vouahabite et son atmosphère morale ressemble plutôt à celle de la Perse. Nous prîmes place sur les bancs garnis de nattes, au milieu d’une foule d’oisifs dont les costumes égayaient le regard par leurs couleurs éclatantes, et nous demandâmes quels étaient les derniers étrangers arrivés d’Adjeyr, port où notre guide avait dû s’embarquer. En même temps un garçon vêtu d’une veste blanche nous servait une tasse de café, après avoir préalablement rempli un énorme narghilé de tabac d’Oman, l’abomination des Nedjéens; mais ici, nous avons changé tout cela.

Personne n’avait entendu parler d’Abou-Eysa, ce qui, du reste, n’avait rien d’étonnant. Le vent du nord ayait favorisé notre traversée de Catif à Ménama, il devait au contraire arrêter un voyageur partant d’Adjeyr. Nous sortîmes du café pour nous assurer un logis

où nous pussions attendre l’arrivée de notre ami.

Ce n’était pas chose facile. Ménama, comme la plupart des villes orientales, n’a pas d’hôtels pour recevoir les étrangers. Pendant plusieurs heures, nous errâmes sur les places, regrettant vivement de n’apercevoir aux murailles des maisons aucune de ces affiches hospitalières qui en Europe sollicitent le voyageur. Enfin nous entrâmes dans un élégant petit café situé près de la plage. Le propriétaire, Arabe fort poli, eut compassion de notre embarras et, emmenant avec lui Baracat, tandis que je restais à examiner un télescope qui passait pour un objet de grande curiosité, il s’occupa de nous chercher un logement. Tous deux revinrent au coucher du soleil, apportant la bonne nouvelle qu’ils avaient trouvé un appartement convenable pour notre court séjour. Un grand enclos, formé par une palissade haute d’environ deux mètres quarante, renfermait deux longues cases en feuilles de palmier, l’une pour nous, l’autre habitée par un marin et sa famille. Notre demeure avait environ neuf mètres de long sur trois de large et autant de hauteur ; une cloison clayonnée partageait l’intérieur en deux compartiments inégaux ; le plus petit servait de réserve et le plus grand d’habitation. Le plancher était couvert, suivant l’usage, d’une épaisse couche de menus coquillages presque tous du genre des hélices , et dont chacun est long de deux millimètres et demi. Les enfants vont chercher sur le rivage cette sorte de poudre qui entretient la propreté et la sécheresse ; par-dessus on avait étendu une grande natte rouge. A peine avions nous pris quelques dispositions pour embellir et meubler l’appartement, que nous reçûmes la visite du propriétaire lui-même. Sortant de la jolie maison en briques qu’il occupait dans le voisinage, il vint voir notre commencement d’installation ; ses serviteurs apporté-

rent bientôt pour les nouveaux hôtes un repas composé de riz, de poissons, de crevettes et de légumes. Nous invitâmes les amis, dont l’obligeance nous avait procuré cet asile, à partager notre souper, et nous passâmes tous ensemble une soirée fort agréable, rendue plus douce encore par le sentiment de calme et de sécurité, qui remplissait nos âmes et que nous n’avions pas souvent éprouvé depuis notre départ de Jaffa.

C’est à Bahrain que commencent véritablement les pêcheries de perles ; elles s’étendent sur le rivage oriental de l’île et sur les côtes du Golfe Persique, depuis le promontoire deCatar jusqu’aux frontières du Chardja dans l’Oman. On trouve bien quelques huîtres perlières le long des plages du Catif, mais elles ne donnent lieu qu’à une exploitation insignifiante.

Le temps que nous ne passions pas au café se partatageait entre les consultations médicales, les visites et les excursions dans la campagne; nous parcourûmes plusieurs villages, dans l’un -«desquels se tenait une foire hebdomadaire absolument semblable à celles de Hofhouf et de Mebarraz.

Enfin, le 6 janvier, le vent tourna au sud et, le 9 du même mois, l’ami que nous attendions depuis si longtemps arriva, suivi d’une escouade entière de serviteurs. Accompagné de ses trois Arabes, de deux esclaves nègres et d’un jeune garçon mulâtre, tous richement vêtus et porteurs de sabres à poignée d’argent, Abou- Eysa, couvert d’un manteau brodé d’or, avait l’air d’un fiancé qui se rend à l’église, et nous ne pûmes, en le voyant, réprimer un sourire. Ce pompeux équipage avait pourtant sa raison d’être. Le guide se rendait sur la côte d’Abou-Cher (1) en qualité de chef

(1) Abou-Cher , ou Bender-Bouker, port de la côte persane, lequel a été cédé aux Anglais en 1857. — J. B.

officiel de la caravane qui partait pour La Mecque. Or, les Persans sont un peuple vaniteux et plein d’ostentation : pour leur inspirer de la confiance, il faut étaler un grand luxe et jouer le rôle d’un haut personnage. Sans cette précaution, ni les patentes de Feysoul, ni les lettres de créance de Mâboub n’auraient suffi pour réunir autour d’Abou-Eysa son troupeau chiite.

Abou-Eysa s’était procuré vingt caisses des excellentes dattes appelées khalas et avait acheté quatre magnifiques manteaux manufacturés à Hofhouf, tissés et brodés par les mains les plus habiles. L’un d’eux surtout était un travail si riche et si admirable qu’il semblait ne convenir qu’aux épaules d’un roi. Les autres, d’une moindre élégance, devaient être confiés à l’un des serviteurs d’Abou-Eysa et remis en son nom à trois chefs dont les domaines s’étendent entre Bahrain et Mascate; plusieurs caisses de dattes étaient jointes à ce présent pour en augmenter la valeur. Le guide destinait le quatrième manteau et un tiers au moins des fruits savoureux au sultan omanite, dont la protection lui avait été plus d’une fois avantageuse.

Il fut décidé que j’accompagnerais seul le messager d’Abou-Eysa, sous prétexte de chercher dans l’Oman des plantes médicinales, rares et curieuses, et qu’à l’abri de mon titre de savant docteur, j’étudierais le pays, protégé par le sultan dont le présent du guide avait pour but de m’assurer les bonnes grâcés. J’engageai donc Baracat à prendre patience, car il m’était impossible de laisser échapper l’occasion qui s’offrait à moi de visiter l’Oman, bien que cette première exploration dût être assez superficielle.

Yousef-ebn- Khamis, ainsi se nommait mon futur compagnon de route, était un personnage fort singulier, qui rappelait les types bouffons si admirablement dessinés par Shakspeare : spirituel, plein de verve et Palgràve. t n

d’entrain, mais tête sans cervelle, il avait une qualité qui palliait ses nombreux défauts : c’était son attachement sans bornes, j’allais dire son adoration, pour Abou-Eysa.

Yousef, âgé alors d’environ trente-six ans, était grand et avait des traits assez beaux, bien que leur expression eût parfois quelque chose de comique. Il portait une courte barbe noire à laquelle se mêlaient quelques poils gris, résultat de la frayeur qu’il avait éprouvée en voyant un de ses camarades tué près de lui dans un combat. Ces signes prématurés de vieillesse contrastaient d’une manière étrange avec son visage jeune et riant ; aussi servaient^ils de texte à plus d’une raillerie. Il était, du reste, le premier à en plaisanter.

Toutes choses ainsi convenues, nous attendîmes une occasion favorable pour partir ; mais le vent demeura contraire jusqu’au 23 janvier, où, profitant d’une brise du sud et d’un bon navire, Abou-Eysa et ses compagnons s’embarquèrent avec Baracat pour Aboucher.

Par un de ces pressentiments que nous éprouvons souvent sans pouvoir en donner une explication satisfaisante, je confiai à Baracat la garde de mes papiers, de mes notes, et de tout ce que j’avais de précieux, sauf une petite somme d’argent destinée à pourvoir aux besoins imprévus du voyage. Heureuse précaution, sans laquelle le présent ouvrage n’aurait jamais paru.

Ce fut par une belle et radieuse journée, qu’après bien des souhaits ’ pour une prompte réunion et des recommandations comme ont coutume d’en faire des amis au moment du départ, nous nous séparâmes les uns des autres. Abou-Eysa, en compagnie de Baracat et de ses serviteurs, se rendit à bord de la goélette, tandis qu’Yousef-ebn-Khamis et moi nous restions au

logis, où. nous passâmes dans la solitude une assez lugubre soirée.

Le lendemain matin, nous prîmes un petit canot, et sans être inquiétés cette fois par les officiers de la douane, dont toute la surveillance se borne aux importations, nous nous rendîmes à Moharre^:, le navire avec lequel Abou-Eysa avait traité pour notre passage étant mouillé près de la citadelle qui s’élève à l’extrémité orientale de cette ville.

Moharrek présente beaucoup d’intérêt, bien quelle ne renferme pas d’édifice très-important. Elle est surtout curieuse par son aspect perso-arabe, ses jolies maisons, sa grande place pavée, ses hautes banquettes adossées partout le long des murs; elle se distingue aussi par l’amoncellement de sa population, car elle tire de là un caractère tout différent de celui des autres villes arabes, où la valeur du terrain paraît être une considération fort secondaire.

Je fus éveillé vers minuit par de formidables coups de tonnerre, auxquels succéda bientôt une violente tempête; le vent et la pluie firent rage tour à tour, si bien que, le lendemain matin, non-seulement il nous fut impossible de nous embarquer, mais encore de mettre le pied hors de la maison. J’exprimai à Yousef la crainte qu’Abou-Eysa n’eût été surpris par la rafale avant d’être arrivé sur la côte d’Abou-Cher. En effet, nous avons su plus tard que la tourmente, atteignant notre ami au moment où il doublait le Ras-Halila, avait failli le rejeter sur les plages de Bahrain et avait mis sa vie en péril.

Enfin, le 26 au matin, un léger canot nous conduisit à bord du navire. Ce bâtiment avait la grandeur d’un brick et était monté d’un équipage très-varié : des passagers de tout âge et des deux sexes, mais appartenant aux classes les plus pauvres, six ou huit matelots, enfin

des troupeaux de moutons, s’entassaient pêle-mêle sur le navire, qui n’offrait pas la moindre cabine où nous pussions nous réfugier. Yousef et moi, nous nous installâmes à l'arrière du pont et, peu d’instants après, le capitaine leva l’ancre.

Le soir, nous arrivions en vue de la pointe occidentale du Catar, et le lendemain, exposés à toutes les insultes de la pluie et des flots, nous essuyions un assez bon nombre de bourrasques; ce qui ne nous empêcha pas de doubler le Ras-Rekan, cap qui forme la pointe la plus septentrionale du Catar et dont le front orgueilleux est couronné de rochers. Je remarquai sur les hauteurs une forteresse qui protège, me dit-on, un village caché dans une gorge voisine.

Poussés par une brise favorable, nous arrivâmes le 28 devant la ville principale du Catar, devant Bedaa. Dès que nous eûmes jeté l’ancre, Ebn-Khamis se rendit à terre, afin d’offrir ses hommages au gouverneur et de s’assurer un logement; pour moi, en raison de l’heure avancée, je préférai passer la nuit sur le navire. Le lendemain matin, mon compagnon étant venu me prendre, nous traversâmes tous deux l’espace liquide qui nous séparait de la ville.

Bedaa est la pauvre capitale d’une pauvre province; mais, quelle qu’en soit la stérilité, ce pays est voisin d’une région plus aride encore, dont les habitants s’efforcent souvent d’acquérir par la violence ce que leur refuse un sol ingrat. Aussi les villages sont-ils entourés de solides murailles et même gardés par des forteresses, qui semblent au premier abord n’avoir pas plus de raison d’être que n’en a la Tour de Londres en plein xixe siècle. Cependant le Catar possède des trésors qu’il faut dérober à l’avidité des pillards.

D’où peut venir cette opulence dans un pays si pauvre, et en quoi consiste-t-elle? Cette plage fan-

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geuse, ces habitations malpropres ne sont pour ainsi dire que les monceaux de scories accumulés auprès d’une mine; le gisement lui-même, riche et inépuisable, s’étend non loin de là : c’est l’océan, voisin aussi généreux que la terre se montre avare. Les plus belles pêcheries de perles du Golfe Persique se trouvent sur les côtes du Catar, et l’abondance de leurs produits paraît presque incroyable. C’est donc de la mer que les habitants tirent leur subsistance; c’est sur la mer qu’ils habitent, passant une moitié de l’année à recueiliir les perles, l’autre à les vendre. Leurs véritables demeures sont les innombrables barques qui garnissent la côte ; quant aux huttes construites sur le rivage, elles servent à cacher leurs trésors; tout au plus sontelles habitées par les femmes et les enfants. « Depuis le premier d’entre nous jusqu’au dernier, me disait un soir Mohammed-ebn-Thani , nous sommes les esclaves d’une seule maîtresse : la perle. » En effet, toutes les pensées, toutes les conversations, toute l’activité des habitants se concentrent sur cet unique objet : le reste est regardé comme un passe-temps qui ne mérite pas de fixer l’attention.

Le Catar jouit au dedans d’une paix qui n’est jamais troublée; mais il doit se défendre contre les incursions des bédouins Menasirs et Al-Morras, tribus voisines de ses frontières, et dont les déprédations s’étendent depuis le Haça jusqu’à l’Oman proprement dit. Peu de nomades se sont rendus aussi redoutables à la population sédentaire que ces clans de voleurs.

Nous trouvâmes, dans le gouverneur Mohammedebn-Thani, un vieillard âpre au gain, habile et rusé, mais renommé pour sa prudence autant que pour la bienveillante familiarité de ses manières. Assis sur des nattes dans la cour de la forteresse, il ressemblait plutôt à un avare marchand de perles qu’à un chef

arabe. Autour de lui étaient groupés plusieurs individus dont la peau attestait les fréquents plongeons qu’ils faisaient dans la mer, tandis que l’habitude de calculer et les soucis du négoce avaient sillonné leur front de rides nombreuses. Ebn-Thani nous témoigna ses regrets de ne pouvoir, faute de place, nous loger convenablement dans le palais. Après avoir jeté à la dérobée un regard sur les étroites dimensions de l’édifice ej: sur les murs percés de meurtrières, j’admis pleinement son excuse.

La ville de Bedaa n’est pas longue à explorer. Elle possède un étroit et sale marché, où des boutiquiers et des artisans de Bahrain exercent leur modeste trafic; les maisons, petites et sombres, sont séparées les unes des autres par des ruelles irrégulières. Le nombre de ses habitants s’élève à environ six mille : ils sont bons et hospitaliers; mais l’excès du travail les accable.

En raison de la concavité du golfe, la route de terre pour aller à l’Oman nous aurait pris au moins une quinzaine, et nous résolûmes de nous y rendre par mer.

Ainsi, le 6 février, par une douce soirée qui promettait un magnifique lendemain, nous prîmes congé du gouverneur, fîmes, nos adieux à trois ou quatre amis que nous avions déjà dans la ville, puis nous montâmes sur un petit canot dans lequel Faris, notre capitaine, nous attendait avec deux hommes pour nous conduire au vaisseau. A notre arrivée sur le pont, nous fûmes cordialement accueillis par les hommes de l’équipage, qui tous étaient parents de Faris à un degré quelconque. Un usage généralement suivi dans le Golfe Persique veut que le capitaine d’un navire considère comme ses hôtes les passagers admis sur son bord, et qu’il les reçoive à sa table, sans demander aucune rétribution supplémentaire.

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Le lecteur a dû remarquer déjà qu’en Orient les étrangers ont avec leurs guides des relations étroites «t amicales; il en est de même'sur mer : tant que dure la traversée, marins et voyageurs semblent former une seule famille.

Yousef et moi, pensant qu’il était au-dessous de notre dignité de recevoir, sans les reconnaître de notre mieux, les bons offices de nos hôtes, nous offrîmes au capitaine un sac du meilleur café que nous eussions pu nous procurer à Bahraïn.

La brise favorable qui gonflait nos voiles semblait nous promettre une prompte traversée, mais le vent vira au sud, nous obligeant à nous écarter de notre route, tandis que la chaleur étouffante de l’atmosphère présageait un orage. Bientôt le ciel s’assombrit, et quand nous arrivâmes en vue de l’île Haloul, masse de rochers volcaniques qui s’élèvent perpendiculairement du sein de la mer, la brise avait fait place à de violentes rafales.

Le lendemain, le vent du sud-est nous mena en vue des contours arrondis de la montagne Astrandja, et la côte persane s’éleva bientôt à nos yeux. Elle nous parut former avec celle de l’Arabie un contraste frappant. Deux heures avant le coucher du soleil, nous entrions dans le port de Gharac et nous débarquions aisément sur un rivage en pente douce.

Notre capitaine, dont la demeure se trouvait dans la ville, insista pour que nous fussions ses hôtes à terre comme sur son bord; mais les usages du pays ne lui permettaient pas de nous recevoir dans sa maison ; car, chez les habitants de Charac, le caractère hospitalier de l’Arabe se mêle à l’avarice du Persan et au rigorisme vouahabite. En conséquence, Faris fit préparer pour nous une petite chambre, dépendant de la mosquée, mais destinée à recevoir les

voyageurs ; on y apporta des nattes , des coussins et une abondante provision de café; enfin le capitaine nous envoya par ses jeunes frères un excellent repas accommodé à la mode persane.

Après- avoir pris le café, Faris, avec une politesse et un tact bien rares en Orient, offrit de nous montrer ce que la ville renferme de remarquable. C’est peu de chose, à vrai dire; mon cicerone me conduisit voir les ruines des anciennes fortifications de la cité, dont il suivait avec l’intérêt d’un antiquaire les traces à demi perdues au milieu des arbres et des cultures.

Le 10, comme j’allais de bonne heure me baigner dans les eaux limpides de la mer, ce qui n’aurait pas été facile sur les rives vaseuses du Catar, je faillis être blessé par l’aiguillon d’une grande raie, que j’aperçus tout à coup près de moi et que j’eus à peine le temps d’éviter. Poulpes, requins, orties de mer et autres monstres marins, fourmillent dans le golfe; de sorte que, sur les côtes du Barr-Faris, un nageur doit avoir la prudence de regarder au fond de l’eau avant de plonger.

Il était près de midi quand nous rentrâmes à bord; bientôt le navire mit à la voile pour Lindja, où nous arrivâmes vers minuit. Les lumières qui étincelaient au milieu des eaux ne m’empêchaient pas de désirer ardemment que le lever du soleil me permit de reconnaître autour de moi le paysage. L’aube éclaira enfin notre bâtiment, mouillé à quelques centaines de mètres de la terre ; entre la côte et nous, se trouvait une masse de bâtiments de toutes grandeurs ; un amphithéâtre de maisons blanches, encadrées au milieu des arbres et des jardins, bordait au loin le rivage.

Dans la matinée du 1 1 , nous fûmes portés à terre par un canot du navire. Tout près du quai central se trouve un petit bassin, dont une moitié demeure à sec, tandis

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que l’autre est assez grande pour contenir de soixante à quatre-vingts bâtiments arabes. Il est protégé en avant par une haute jetée assez habilement construite; à droite et à gauche, par un brise-lame. Les navires qui ne peuvent y trouver place, mouillent en mer dans une large baie sablonneuse. A l’époque de notre arrivée, le port renfermait environ cent voiles; il est abrité de sorte que le vent du sud soit le seul qui puisse en agiter les eaux.

La ville s’élève au bord de la mer, dont la sépare seule une étroite bande de sable blanc. Le rivage a une hauteur de six ou neuf mètres, en sorte que les habitations sont garanties de l’humidité et largement aérées, grâce à une vaste plaine située non loin de la côte.

Le vieux quartier, c’est-à-dire celui qui existait avant que l’Oman se fût emparé de ce littoral, a peu d’étendue ; les constructions sont serrées les unes contre les autres et renferment de quatre à cinq mille habitants.

Depuis l’époque où le sultan Saïd a^ rendu ce port libre et l’a exempté de toutes les exactions douanières, sauf un faible droit d’entrée et de sortie, Lindja a vu son importance s’accroître : dans ces dernières années, l’étendue qu’elle avait sous l’administration persane a au moins quintuplé. Elle est aussi redevable de sa prospérité à la sage tolérance qui, d’accord avec les principes de l’Oman, a remplacé l’étroit esprit des chiites, et favorisé l’établissement d’un grand nombre de marchands étrangers. De nouvelles maisons, dont la construction atteste la richesse de leurs propriétaires, se sont élevées à l’est et à l’ouest de la baie, en sorte qu’on met aujourd’hui une heure et plus pour parcourir, d’un pas régulier, la ville dans toute sa longueur. Le palais du gouverneur est de forme

carrée ; ses quatre étages, percés de fenêtres ogivales, sont décorés dans le syle persan, et sa vue me rappelait les antiques hôtels-de-ville du moyen âge, ceux surtout que l’on rencontre encore dans les Pays-Bas.

En me promenant dans la ville, je retrouvai Yousef en compagnie d’un jeune homme aux formes épaisses, au nez épaté, à la mine bienveillante, que ses mains noires et son costume couvert de suie faisaient reconnaître pour un forgeron. Doeydj (tel est le nom de notre nouvelle connaissance, dans lequel il est facile de retrouver le Doeg du temps de David) nous offre, à mon compagnon et à moi, la table et le logement; il occupe avec deux frères une spacieuse habitation, paraît fort considéré par ses concitoyens et reçoit beaucoup d’étrangers. Nous passâmes trois jours chez cet honnête forgeron, attendant que le vent nous permît de nous embarquer pour Chardjâ.

C’est vraiment une charmante ville que Lindja, avec ses blanches maisons, alignées sur le rivage ou ombragées de gracieux palmiers ; avec ses marchés pleins d’animation, les coupoles brillantes de ses réservoirs, ses boutiques construites en feuilles de palmier, ses forges sur lesquelles résonne le marteau, les bateaux qui remplissent son port; enfin, avec son gai soleil et son atmosphère limpide.

Le 16 février, nous étions en vue de la côte de l'Oman proprement dit. Elle est en cet endroit basse et sablonneuse, mais couverte de riants villages qu’abritent des bois de palmiers. Les montagnes de Bereyma se dessinaient au loin comme un nuage léger sur l’azur du ciel; vers le nord, nous distinguions les contours vagues du cap Mesandum et les pics des monts Rous. Nous nous proposions d’aborder à Chardjâ; et, après quelques manoeuvres, notre petit navire entra dans le port de cette ville, crique étroite ouvrant à

angles droits sur l’océan ; à quarante mètres plus loin, s’enfonçant par un brusque détour dans l’intérieur des terres, elle suit une direction parallèle à la mer pendant plus d’une lieue , à peu près comme l’Yare, de Gorleston à Yarmouth. L’entrée du port est fermée par une barre, qui exige de la part des marins beaucoup d’adresse et d’expérience; au-delà, l’eau est parfaitement calme et n’a pas une grande profondeur ; les croiseurs et les bateaux de pêche peuvent fréquenter ces parages, mais un grand vaisseau ne saurait y naviguer.

Chardjâ, ou plutôt Charkâ, c’est-à-dire Y Orientale, s’étend tout le long de la crique et compte environ vingt à trente mille habitants, répandus sur une superficie presque double de celle de Lindja.

Quand nous eûmes traversé la barre écumeuse, nous entrâmes dans un petit canot, envoyé par un ami de notre capitaine pour nous conduire au rivage. En ce moment, j’aperçus à l’entrée du port un yacht anglais qui se balançait légèrement au souffle de la brise. Sur le pont était assis un homme vigoureux, assez avancé en âge, revêtu du costume des habitants de Bagdad et dont les traits annonçaient l’origine arménienne. Curieux de savoir quel était ce personnage, si différent des Arabes qui l’entouraient, j’interrogeai Abbas et j’appris que l’inconnu se nommait Yacoub et qu’il remplissait à Chardjâ les fonctions d’agent britannique pour la répression de la traite des nègres.

« Réellement, mes compatriotes pourraient faire de leur argent un emploi meilleur que d’en remplir les poches de ce gentleman, » pensai-je d’abord. J’appris ensuite que , tout en recevant l’or de la philanthropique Angleterre, ce vagabond trouvait sage de rester en bons termes avec chacune des parties adverses. Il disait donc aux trafiquants de chair humaine que, si

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leur commerce s’exercait en public, il se verrait obligé d’intervenir dans leurs affaires, sans quoi les consuls interviendraient dans les siennes; mais que, si leurs nègres étaient vendus dans l’intérieur des maisons ou dans quelque village qui ne fût pas sous sa surveillance spéciale, il fermerait les yeux et prendrait soin de ne pas les troubler. Une conduite aussi obligeante était naturellement récompensée par de riches présents, en sorte qu’Yacoub réalisait un double profit, et que le trafic des esclaves se continuait activement à Ghardjâ, malgré la présence de l’agent de la Grande- Bretagne.

Dès que je fus descendu à terre, je fus frappé de la ressemblance du paysage avec celui de l’Inde. Un marchand de bestiaux, nommé Abbas, qui avait été notre compagnon de voyage, s’étant constitué notre hôte, nous prîmes, à travers un labyrinthe de ruelles, le chemin de sa maison. Elle était construite simplement en bois et en chaume; mais l’intérieur était gai, meublé avec goût et, bien que différentes choses y manquassent, la générosité presque prodigue du maître du logis empêchait de s’en apercevoir.

Chardjâ est pour la côte occidentale de l’Oman ce que Lindja est devenue, depuis quelques années, pour la côte acquise sur la Perse, le centre d’un vaste commerce d’importation et d’exportation, le point oü convergent les différentes routes de terre et de mer.

Les habitants en sont hospitaliers, honnêtes et industrieux. La dague qui, dans l’Oman, orne la ceinture de tout homme libre, sert ici de parure plutôt que de défense. Je vis à Chardjâ pour la première fois les délicats filigranes d’or et d’argent qui décorent les armes, les coupes, les pipes et autres objets ; ils attestent un goût et une habileté auxquels atteignent rarement les ouvriers des autres pays. Pour nous, les

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heures s’écoulèrent à Chardjâ en visites, en dîners et en soupers, car les habitants paraissaient désireux de justifier les qualités sociables que je leur avais entendu souvent attribuer. Ici, comme dans le reste de l’Oman,

. on ne fait pas d’invitations spéciales : la salle à manger est toujours ouverte ; une rencontre ou une information sur le chemin à suivre suffit pour introduire à la table un nouveau convive, en l’honneur duquel on déploie une hospitalité proportionnée à l’heure de la journée.

Dans cette ville, les rues sont propres, mais sans la moindre symétrie; des allées étroites et tortueuses séparent les habitations, construites presque toutes en feuilles de palmier. Il va sans dire que l’espace laissé pour le quai entre les maisons et la crique est rempli de petits bâtiments et de bateaux. Quelques-uns de ces derniers, qui portent sur leurs côtés des sillons creusés par les cordes des plongeurs, appartiennent à la pêcherie des perles. En effet, ce point forme la limite extrême de la côte perlière ; mais la pêche y est beaucoup moins productive qu’à Bahrain et sur le rivage du Catar.

Chardjâ possède une multitude d’ânes, inférieurs peut-être à la race égyptienne, mais d’une ardeur remarquable, et par cela même très-propres à de petits voyages. Yousef et moi, nons en louâmes deux pour aller explorer les environs ; puis, comme il était plus de midi, nous dirigeâmes nos montures du côté de la mer et nous arrivâmes à Dobey un peu avant le coucher du soleil.

De même que Chardjâ, cette bourgade longe une crique très-vaste, qui ressemble à un lac intérieur et qu’un large lit de sable blanc sépare de la mer. Elle est populeuse, bien que dépourvue de fortifications et construite d’une manière fort irrégulière; ses jardins sont riches, ses puits nombreux, et elle a toute une

flottille de bateaux employés à la pêche des perles, non sur cette côte, mais dans la baie sud-ouest, au-delà d’Abou-Debi. Nous mîmes pied à terre sous un bouquet de palmiers qui ombrageait quelques maisons près de l’entrée du village et nous prîmes un peu de repos, tandis que les habitants nous racontaient diverses histoires sur les Benou-Yass, ces impitoyables ennemis des vouahabites (i).

Après nous être reposés quelques instants sur la plage,' nous nous remîmes en marche pour arriver à Chardjâ avant la tombée de la nuit. Un capitaine de marine de la ville de Soweyk, dans le Batina, nous attendait en causant avec notre hôte Abbas. Il devait mettre à la voile le lendemain ; nous convînmes donc de prendre place à bord de son navire, pour nous rendre dans cette province.

Nous nous embarquâmes le lendemain matin après avoir dit adieu à notre hôte et à quelques Arabes qui nous avaient conduits jusqu’au port. L’heure du départ dépend ici de la marée, car, au moment du reflux, la plus petite embarcation arabe ne pourrait passer la barre qui ferme l’embouchure de la crique. Il était midi, et un vent léger gonflait nos voiles, lorsque, le 20 février, nous gagnâmes la pleine mer.

Des pêcheries considérables ont été établies le long de la côte ; elles tirent leur principale ressource de la vente d’un poisson appelé metout , assez semblable pour la forme et la grandeur à un petit anchois, mais d’une saveur beaucoup moins délicate. On le sale, on le fait sécher au soleil, et on le mange sans aucune autre préparation. Notre capitaine, qui se proposait d’en prendre une cargaison au petit port de Khabb,

(i) L’anecdote reproduite dans le quatrième chapitre, p. 209, a été racontée à M. Palgrave par des habitants de Dobey. — J. B.

ne put s’entendre pour le prix avec les pêcheurs; nous remontâmes donc à bord du navire. Quelques heures après, nous atteignîmes l’étroit passage qui sépare de la côte les rochers les plus avancés de Mesandum. Ce canal, appelé par les Arabes « Bab » ou Porte, présente un aspect redoutable avec ses eaux noires et profondes, ses terribles écueils contre lesquels viennent se briser les vaisseaux poussés par la tempête. Le bruit incessant des sombres vagues , pareil à celui d un lourd marteau, a fait donner au cap le nom de Mesandum (Enclume). En outre, une masse énorme de rocs basaltiques , hauts d’une centaine de pieds, s’élève à quelque distance dans la mer; on l’appelle Salama, c’est-à-dire Lieu de paix et de sécurité, probablement par la même raison qui avait engagé les Grecs à nommer euménides , ou bonnes déesses, les trois sombres divinités des enfers. En réalité, ces écueils ont causé de si nombreux naufrages que les marins arabes les croient placés en cet endroit par le démon lui-même. Plusieurs pics aigus, à demi cachés au milieu des vagues , se groupent autour du rocher principal; ce sont les benat-salama ou Fils du Salama. Au résumé, le canal étroit compris entre les hautes falaises du cap du sinistre Mesandum, et le terrible Salama environné de son effrayante famille, tout cet ensemble est loin d’être sans péril, particulièrement pour des navigateurs arabes.

Aussi, comme une- tempête s’élevait et qu’aucun ancrage sûr ne s’offrait à nous, le capitaine manœuvra de façon à gagner Ormouz , que nous apercevions à quelque distance. ^ .

Je n’étais pas fâché de visiter une île autrefois si renommée pour son commerce, et dont les Portugais avaient coutume de dire quo « si le monde était un anneau d’or, Ormouz en serait le diamant. » Entouiee

d’une ceinture de rochers escarpés, elle offre au centre des terrains fertiles, couverts de pâturages et de buissons ; en beaucoup d’endroits, les masses basaltiques qui l’enserrent baignent leur base dans l’océan, ou s’élèvent comme- de fantastiques tourelles dont les couleurs variées rappellent les teintes que les laves prennent parfois. L’île me parait être un volcan éteint.

La plus grande partie du cap est couverte de ruines, qui ont pris la place d’une ville autrefois prospère; au milieu de la masse confuse des décombres, on distingue encore les débris de plusieurs belles habitations, d’une grande église et de bains. Une centaine de huttes habitées par des pêcheurs ou des bergers dont les troupeaux paissent dans le cratère; un seul hangar, où des dattes sèches, des racines et du tabac sont exposés pour la vente : voilà ce qui reste du commerce d’Ormouz.

J’ai vu les ruines de Tyr et de Surate, ainsi que la dégradation de Goa ; mais, dans aucun de ces ports, je n’ai trouvé de désolation pareille à celle d’Ormouz.

Sur la côte septentrionale de cette île existent encore les ruines de petites forteresses bâties par les Portugais aux jours de leur puissance. De telles précautions étaient inutiles au midi, la nature s’étant chargée de fortifier la côte mieux qu’elle n’eût pu l’être par Vauban lui-même. J’examinais le cratère éteint, je me promenais tristement au milieu des bastions démantelés, et je cherchais, peine inutile, à me faire comprendre des habitants. Fatigué du peu de succès de mes efforts , j’attendais avec impatience qu’une brise favorable nous permît de reprendre la mer.

Enfin le vent souffla du nord, et le 27 février nous quittâmes l’ancienne colonie portugaise ; nous passâmes, sans éprouver cette fois aucune crainte, devant le Salama et ses Fils, puis, avec lenteur, sous les

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rochers du cap Mesandum, qui me rappelaient les colonnades de la grotte de Fingal.

Le lendemain, l’aube nous montrait un des paysages les plus pittoresques que j’eusse jamais vus. Derrière la plage couverte de galets s’étendait une longue vallée boisée, qui se perdait dans les gorges profondes des montagnes ; à droite, le village de Leyma étageait ses longues rangées de maisons sur le revers de la montagne, comme maint hameau que j’avais parcouru, pendant les jours heureux de mon enfance, dans le canton du Tessin ou, plus tard, sur les pentes du Liban. Les habitations de Leyma, construites en pierre, surmontées par des terrasses et entourées de jardins enclos de murs, ont presque toutes un aspect riant et confortable. Des piles entières de metouts frais brillaient sur les galets, tandis que plus loin ces poissons étaient étalés sur les rochers pour sécher au soleil.

Nous descendîmes tous sur la plage, et nos matelots entamèrent un marché pour les anchois d’Orient, tandis que Yousef et moi nous parcourions la vallée, où une abondante végétation contrastait avec la nudité d'Ormouz. Les habitants que nous rencontrions, bergers ou pêcheurs, avaient une physionomie franche et cordiale. J’engageai avec quelques-uns d’entre eux la conversation sur les Anglais, dont ils pouvaient apercevoir au loin les navires et les bateaux à vapeur; mais il arrive souvent que les questionneurs, comme les écouteurs, n’entendent pas dire de bien d’euxmêmes ; c’est ce qui eut lieu. Les avantages du commerce, les bienfaits de la civilisation ni même une protection puissante ne sauraient faire contre-poids à l’antipathie nationale, accrue par la crainte des envahissements européens.

Dans l’après-midi, nous retournâmes à bord et, pen-

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dant la matinée suivante, nous filions le long du Batinâ.

Si elle n’est pas la plus importante de l’Oman, cette provinces est au moins la plus riche. Bornée d’un côté par la mer, de l’autre par une chaîne de hautes montagnes , elle est mieux arrosée qu’aucun des districts de l’Arabie ; le sol, fertilisé par les longues pluies d’hiver, rafraîchi par des sources d’eau vive, est, en outre , sillonné de nombreux courants qui descendent des monts Akhdar, et portent avec eux l’abondance et la vie, quoiqu'ils ne soient ni assez considérables ni assez permanents pour mériter le titre de rivières.

J’avais résolu de descendre à Sohar, pour suivre pendant le reste du voyage la route de terre; mais « l’homme s’agite et Dieu le mène; » mais sur l’échiquier de la vie, le hasard des circonstances décide du succès aussi souvent que l’habileté des combinaisons.

Le capitaine, qui nous avait accompagnés, obtint des officiers de la douane l’entrée franche de nos bagages encore assez considérables, car la plus grande partie des présents qu’Abou-Eysa nous avait chargés de remettre étaient destinés à Thoweyni, sultan d’Oman. Quand nous fûmes dans la ville, un de nous se rappela que, plusieurs années auparavant, il avait été l’hôte d’un ami d’Abou-Eysa, qui demeurait à Sohar; un passant connaissait cet homme et offrit de nous conduire à sa demeure. Comme le soleil venait à peine de se lever, le maître de la maison dormait encore; son cheval, qui était attaché près de la porte, leva vers nous sa tête fine et intelligente, quand nous nous arrêtâmes sur le seuil. Un Arabe parut bientôt à l’entrée d’une habitation voisine, et tous ensemble nous éveillâmes notre futur hôte, qui nous reçut cor-

dialement, s’excusa de son sommeil prolongé et se hâta de nous procurer un abondant repas, car, disait-il, l’air de la mer avait dû doubler notre appétit.

La maison était bâtie en briques, mais on y avait joint de petits pavillons couverts de chaume, où il était fort agréable de passer les heures les plus chaudes du jour.

Après le repas, notre hôte, qui s’appelait Eysa, offrit de nous montrer la ville. C’est une des plus importantes de l’Oman. La proposition fut donc acceptée avec empressement, et nous partîmes, suivis de quelques-uns des amis d’ Eysa; ils étaient déjà devenus les nôtres.

Devant le château, une place plantée d’arbres s’étend jusqu’à la mer; les fortifications de la ville sont en bon état et pourvues de pièces d’artillerie. Sohar pourrait donc soutenir le siège d’une armée arabe, si son enceinte n’était pas trop vaste pour qu’il fût possible de la défendre d’une manière efficace. En sortant de la forteresse, nous nous rendîmes au marché et le trouvâmes plus grand et plus régulier que celui de Chardjâ.

Quand nous sortîmes de ce kheysaryâ, nous suivîmes une rue bordée de maisons hautes de deux à trois étages ; de distance en distance s’élevaient d’élégantes arcades jetées d’un côté à l’autre de la voie : nous atteignîmes ainsi la porte septentrionale de la ville, puis, traversant un petit espace sablonneux voisin des remparts, nous entrâmes dans les jardins où nous nous assîmes à l’ombre d’arbres touffus, au bord de ruisseaux qui doucement murmuraient. Après quelques instants de repos, nous quittâmes ces jardins pour revenir à la ville, dont nous longeâmes les murs. Sohar peut avoir environ trois kilomètres de circonférence; elle est de toutes parts entourée de fortifica-

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tions, mais du côté de la mer on n’a point pratiqué de fossé.

Yousef et moi, nous avions projeté de commencer le lendemain matin notre voyage à travers l’Oman par la route de terre; un hasard, que nous regardions alors comme fort heureux, amena chez notre hôte, au moment où nous discutions avec lui la route à suivre, un capitaine de marine qui se rendait à Mascate. Il offrit de nous prendre à bord de son navire, en assurant qu’une traversée de deux jours nous conduirait au port, que le vent était favorable et que tout promettait un heureux et prompt voyage. Les retards que nous avions déjà éprouvés nous décidèrent à accepter l’offre de ce capitaine.

Nous restâmes encore deux jours à Sohar. Pendant ce temps, nous nous rendîmes chez plusieurs notables habitants de la ville , où nous passâmes de joyeuses heures et goûtâmes des plaisirs plus variés qu’à Chardjâ ou même à Bahrain. Le narguilé remplace ici complètement la pipe; aux réunions du soir, on fait de temps en temps circuler des gâteaux et des pistaches , à peu près comme dans les salons anglais. Des chants égayent ces soirées, et les voix sont justes, en général , bien quelles aient peu d’étendue. Enfin, les habitants, fiers de leur talent pour fabriquer les confiseries, se montrent très-prodigues de ces friandises dans les réunions.

La conversation étant tombée sur letat du pays, je fus frappé de deux faits : d’abord, de l’attachement profond du peuple pour la famille royale ; ensuite, de la haine extrême qu’il nourrit contre les vouahabites et, chose étrange, contre les Turcs. Quoique les Omanites aient peu de relations avec ce dernier peuple, ce qu’ils en connaissent a suffi pour leur inspirer contre lui une violente aversion. Beaucoup des marchands de Sohar

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avaient visité l’Inde, et j’entendis l’un d’eux, dans un moment de familiarité, s’écrier que, <c s’il fallait choisir entre les mahométans et les Anglais, il aimerait mieux voir le pays entre les mains des derniers ou du diable lui-même, que soumis' aux Turcs. » Bien que la façon dont il témoignait sa préférence pour la Grande-Bretagne n’eût rien de flatteur, elle exprimait un sentiment répandu dans l’Oman tout entier.

Pendant mon séjour à Sohar, je ne vis jamais à l’ancre dans ses eaux moins de vingt bâtiments. De plus, la côte étant renommée pour l’excellence de ses poissons, une foule de bateaux chargés de filets la sillonnent en tous sens. La plage sablonneuse sur laquelle s’ébattent les enfants des matelots, les canots portés par la marée, les pêcheurs sautant sur le rivage ou poussant de joyeux hourras lorsqu’ils s’éloignent du bord, d’autres errant au milieu des vagues dans leur frêle coquille de noix, tout rappelait à mon souvenir les côtes orientales de ma chère Angleterre. — Mais combien-sont différents les hommes et le climat!

Au bout de trois jours, notre capitaine vint nous avertir qu’il mettrait à la voile le lendemain ; il avait, dès l’abord, embarqué nos bagages; c’est la circonstance qui nous empêcha de rompre avec lui pour continuer notre voyage par la route de terre, ainsi que nous en avions eu plus d’une fois l’intention. Nous nous mîmes donc en mer le 6 mars.

Le 8, le vent souffla de la côte et nous poussa en pleine mer jusqu’aux îles Sowadâs, à trois lieues du rivage. Nous y restâmes plusieurs heures, un calme de mauvais augure ayant tout à coup succédé aux violentes rafales.

Le soir, une légère brise s’éleva du sud-ouest; le capitaine espéra louvoyer de façon à gagner Mascate ; mais bientôt nous fûmes assaillis par un furieux

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leur commerce s’exercait en public, il se verrait obligé d’intervenir dans leurs affaires, sans quoi les consuls interviendraient dans les siennes; mais que, si leurs nègres étaient vendus dans l’intérieur des maisons ou dans quelque village qui ne fût pas sous sa surveillance spéciale, il fermerait les yeux et prendrait soin de ne pas les troubler. Une conduite aussi obligeante était naturellement récompensée par de riches présents, en sorte qu’Yacoub réalisait un double profit, et que le trafic des esclaves se continuait activement à Chardjâ, malgré la présence de l’agent de la Grande- Bretagne.

Dès que je fus descendu à terre, je fus frappé de la ressemblance du paysage avec celui de l’Inde. Un marchand de bestiaux, nommé Abbas, qui avait été notre compagnon de voyage, s’étant constitué notre hôte, nous prîmes, à travers un labyrinthe de ruelles, le chemin de sa maison. Elle était construite simplement en bois et en chaume; mais l’intérieur était gai, meublé avec goût et, bien que différentes choses y manquassent, la générosité presque prodigue du maître du logis empêchait de s’en apercevoir.

Chardjâ est pour la côte occidentale de l’Oman ce que Lindja est devenue, depuis quelques années, pour la côte acquise sur la Perse, le centre d’un vaste commerce d’importation et d’exportation, le point où convergent les différentes routes de terre et de mer.

Les habitants en sont hospitaliers, honnêtes et industrieux. La dague qui, dans l’Oman, orne la ceinture de tout homme libre, sert ici de parure plutôt que de défense. Je vis à Chardjâ pour la première fois les délicats filigranes d’or et d’argent qui décorent les armes, les coupes, les pipes et autres objets ; ils attestent un goût et une habileté auxquels atteignent rarement les ouvriers des autres pays. Pour nous, les

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heures s’écoulèrent à Chardjâ en visites, en dîners et en soupers, car les habitants paraissaient désireux de justifier les qualités sociables que je leur avais entendu souvent attribuer. Ici, comme dans le reste de l’Oman, on ne fait pas d’invitations spéciales : la salle à manger est toujours ouverte ; une rencontre ou une information sur le chemin à suivre suffit pour introduire à la table un nouveau convive, en l’honneur duquel on déploie une hospitalité proportionnée à l’heure de la journée.

Dans cette ville, les rues sont propres, mais sans la moindre symétrie; des allées étroites et tortueuses séparent les habitations, construites presque toutes en feuilles de palmier. Il va sans dire que l’espace laissé pour le quai entre les maisons et la crique est rempli de petits bâtiments et de bateaux. Quelques-uns de ces derniers, qui portent sur leurs côtés des sillons creusés par les cordes des plongeurs, appartiennent à la pêcherie des perles. En effet, ce point forme la limite extrême de la côte perlière ; mais la pêche y est beaucoup moins productive qu’à Bahrain et sur le rivage du Catar.

Chardjâ possède une multitude d’ânes, inférieurs peut-être à la race égyptienne, mais d’une ardeur remarquable, et par cela même très-propres à de petits voyages. Yousef et moi, nons en louâmes deux pour aller explorer les environs ; puis, comme il était plus de midi, nous dirigeâmes nos montures du côté de la mer et nous arrivâmes à Dobey un peu avant le coucher du soleil.

De même que Chardjâ, cette bourgade longe une crique très-vaste, qui ressemble à un lac intérieur et qu’un large lit de sable blanc sépare de la mer. Elle est populeuse, bien que dépourvue de fortifications et construite d’une manière fort irrégulière; ses jardins sont riches, ses puits nombreux, et elle a toute une

des mois, mon sommeil fut hanté par cette vision terrible. Pour le moment, je songeais à lutter et à sauver ma vie. Déjà je m’étais emparé d’une planche qui flottait à la surface des vagues, lorsque, regardant autour de moi, j’aperçus à quelque distance la chaloupe, que le bâtiment traînait à la remorque selon l’usage arabe; la corde qui la retenait avait été coupée ou rompue et l’embarcation dansait sur les flots, pareille à une noix vide.

Sachant, comme les marins espagnols de Don Juan , « qu’un frêle bateau peut affronter une mer orageuse tant qu’il ne rencontre pas d’écueils sur sa route, » j’abandonnai la planche de sauvetage et je nageai vers le canot. A l’instant où je l’atteignis, trois matelots venaient d’y entrer, d’autres arrivèrent bientôt et, quelques minutes après, onze hommes, parmi lesquels se trouvait le neveu du capitaine, étaient réunis dans la chaloupe. Dès que je me vis, non pas en sûreté, mais provisoirement à l’abri du péril, je m’occupai d’Yousef, que je n’avais pas vu depuis le moment du naufrage; je l’appelai à grands cris pour l’aider à nous rejoindre au milieu de l’obscurité. « Me voici, maître, Dieu soit béni ! » répondit enfin une voix près de moi, et une tête toute ruisselante parut au-dessus du bord.

Nous formions maintenant une douzaine : le capitaine, son neveu, le pilote et quatre marins; les cinq autres étaient : un habitant de l’Akhdar, un Nedjéen vagabond de Manfouha, un Omanite de Soweyk, Yousef et moi. En cet instant, trois hommes, deux passagers et un matelot, arrivaient à la nage, suppliant qu’on les admît dans le canot. C’était chose impossible : l’embarcation, construite pour contenir au plus huit ou neuf personnes, se trouvait déjà surchargée. Toutefois, afin de ne pas les abandonner, on attacha un fragment

de vergue à l’arrière avec un bout de corde, et l’on remorqua ainsi ces malheureux.

Le bateau contenait quatre rames, et le gouvernail démonté gisait au fond, à côté d’une petite ancre de fer que je me hâtai de jeter par-dessus le bord, comme un poids inutile. Quelques-uns des matelots parlaient d’en faire autant des passagers, ajoutant que la chaloupe était après tout la propriété des hommes de l’équipage et que lesj autres pouvaient essayer de se tenir au ban de dalle qui flottait à quelque distance. Heureusement, le capitaine et le pilote m’avaient pris en amitié; je m’adressai à eux d’abord, puis à tous les marins, et je leur démontrai que leur proposition était injuste et cruelle; qu’elle ne méritait pas même d’être discutée dans un moment où nous avions tous si grand besoin de la protection divine. Sans attendre de réponse et assisté du pilote qui, pendant cette nuit d’angoisse, me seconda courageusement, je distribuai les rames aux matelots, car il était grand temps de diriger la chaloupe : assaillie de tous côtés par les vagues, elle menaçait d’aller rejoindre le navire au fond de l’abîme. Le capitaine se plaça au gouvernail, tandis que le pilote et moi, nous vidions avec une écope et un seau de cuir l’eau qui remplissait le canot.

Le sunnite des monts Akhdar récitait tantôt des versets du coran , tantôt l’appel à la prière, auquel les mahométans attribuent un pouvoir magique; le neveu du capitaine montrait un sang-froid extraordinaire chez un si jeune garçon, et les matelots ramaient avec adresse et courage. Quant aux autres passagers, à demi morts d’effroi, ils paraissaient complètement insensibles à ce qui les entourait, ne levaient pas la tête et ne prononçaient pas une parole.

Quoiqu’il nous restât un rayon d’espoir, notre

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situation était encore des plus précaires. Nous étions dans une embarcation surchargée, dont en outre la vergue que nous traînions à la remorque gênait les mouvements; le vent mugissait avec fureur, les vagues se précipitaient sur notre chaloupe comme des monstres prêts à la dévorer, et, ce qui mettait le comble à notre détresse, nous nous trouvions si loin en mer que, malgré la clarté de la lune, il nous était impossible d’apercevoir la côte, visible cependant à une grande distance. Nous n’avions à opposer à la violence de la tempête que les rames et le gouvernail, mais je me confiais à la protection du Dieu qui a fait l’abîme : m’aurait-il préservé jusque-là de tout danger pour me laisser périr si misérablement à la fin du voyage? Les mahométans, ils étaient au nombre de deux, priaient avec l’air découragé d’hommes qui savent que leurs supplications ne changeQt rien à l’inexorable fatalité; les biadites restaient silencieux ou bien échangeaient quelques brèves paroles relatives à la manœuvre; seul, un jeune marin avait conservé assez de calme pour lancer de temps à autre des plaisanteries, qui faisaient rire ses compagnons en dépit d’eux-mêmes. Il leur rendait ainsi un service inestimable, car il les empêchait de s’abandonner au désespoir et, dans un moment semblable, perdre courage, c’était tout perdre.

Comme, aux yeux des hommes de l’équipage, je passais pour un savant d’un rare mérite, on jugea que je ne devais pas être étranger à l’art nautique, et l’on me confia la direction de notre traversée hasardeuse. Grâce aux étoiles qui perçaient avec peine le brouillard, je devinai de quel côté se trouvait la terre. Elle devait être au sud ; mais, le vent ayant tourné, les rafales venaient maintenant du nord-ouest; nous étions donc obligés de nous laisser pousser vers le sud-est, afin d’éviter d’être pris en flanc par les vagues. Quand je

me fus assuré de l’état des choses, j’ordonnai aux matelots de manœuvrer en conséquence, et nous avançâmes ainsi pendant une heure qui nous parut mortellement longue. Enfin je découvris un rocher que je me rappelais avoir vu dans l'après-midi, c’était le pic de Djeyn, garde avancée du groupe .des Sowadâs. & Courage, m’écriai-je, voici le Djeyn ! — Le Djeyn ! oh ! dites-le encore, et que le ciel vous bénisse!» s’écrièrent à la fois les marins, comme si la répétition de cette bonne nouvelle la rendait d’un meilleur augure. Aucun d’eux n’apercevait encore le roc noir qui se dessinait vaguement au-dessus des flots : « Est-il près? » demanda l’habitant des monts Akhdar. — « Très-près, nous y arriverons bientôt, » répondis-je, en cherchant à leur inspirer un espoir que .je ne partageais pas moimême, car le rejaillissement de la mer, emplissant peu à peu la chaloupe, menaçait de la faire couler, tandis que la plus légère déviation du gouvernail pouvait nous précipiter tous au fond de l’abîme.

Il était plus de minuit, et l’ouragan, au lieu de se calmer, redoublait de violence. Epuisé de fatigue, un des passagers qui se cramponnaient à la planche de sauvetage abandonna son appui, et, nageant jusqu’au bateau par un effort suprême, il supplia, au nom de Dieu, qu’on voulût bien le prendre. Sa demande fut d’abord repoussée, mais enfin la compassion l’emporta; deux matelots lui tendirent la main pour l’aider à entrer dans la barque. Chargé maintenant de treize personnes, ce canot enfonçait de plus en plus ; nous étions littéralement à deux doigts de la mort. Bientôt après, un autre passager, nommé Ibrahim, quittant la vergue, tenta comme son compagnon d’émouvoir les hommes de l’équipage. Le recevoir eût été folie ; mais le malheureux avait saisi le bord du canot et s’efforcait d’y mont'er. Un des marins lui fit lâcher prise et le

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repoussa dans la mer où il disparut pour toujours. « Ibrahim vous a-t-il rejoint? » demanda le capitaine au marin resté seul sur la vergue. «Ibrahim est noyé,» fut la réponse qui nous parvint au milieu des vagues. Cette scène horrible nous paraissait un présage de notre propre sort, car la fureur de la tempête allait croissant. Chaque vague nous envoyait plus d’eau que nous n’en pouvions rejeter, le bateau s’enfoncait et nous étions en pleine mer.

« Tous à la mer! » cria pour la seconde fois le capitaine. — « Plonge qui voudra; quant à moi, je garde ma place, » pensai-je. Yousef, heureusement pour lui, était comme inanimé ; mais quatre d’entre nous, un marin et trois passagers, croyant le canot voué à une destruction certaine et jugeant qu’il ne leur restait plus d’autre chance de salut que la vergue, s’élancèrent dans les flots. Leur perte sauvait les autres ; le bateau allégé se releva; le pilote et moi, nous vidâmes avec l’énergie du désespoir beau de l’embarcation, qui ne contenait plus que neuf personnes en tout, huit hommes et un enfant, le neveu du capitaine.

Pendant ce temps, la mer gonflait ses vagues en montagnes menaçantes, et le tangage, augmentant de violence, brisait la corde qui liait la vergue au canot. Pendant une minute ou deux, les pâles rayons de la lune nous montrèrent les têtes des cinq infortunés qui cherchaient à regagner l’embarcation ; s’ils avaient réussi, nous étions perdus, mais une énorme vague les sépara de nous. « Dieu fasse miséricorde aux pauvres noyés ! » s’écria le capitaine. Trois ou quatre jours plus tard, les corps des malheureux furent rejetés au rivage. Nous étions maintenant les seuls survivants, sans être sûrs encore que la Providence nous permettrait d’échapper au désastre.

Nos hommes ramaient vigoureusement et la nuit

s’avançait, quand nous aperçûmes la côte. Devant nous, un gigantesque rocher noir se dressait comme le mur d’une forteresse au milieu delà mer écumeuse ; sur la gauche, une ligne blanchâtre et une longue chaîne de brisants indiquaient l’existence d’une plage unie et sablonneuse. Les trois matelots qui manœuvraient les rames et l’habitant de l’ Akhdar, qui avait pris la place du quatrième, impatients d’arriver au terme de leurs fatigues et de leurs longues angoisses, poussaient la chaloupe sur les rochers, parce que c’était la côte la plus voisine. Nous courions donc vers une mort certaine. Le capitaine et le pilote, accablés par les émotions de cette nuit affreuse, ne s’apercevaient pas du danger. Je vis qu’un effort énergique était devenu nécessaire. Je les secouai pour éveiller leur attention, puis je leur dis de prendre garde à ce que faisaient les rameurs, ajoutant que suivre une semblable direction c’était se tuer soimême, et que des hommes sauvés d’une manière si providentielle n’avaient pas le droit de se suicider. En même temps, je leur montrai une crique sablonneuse ouverte à quelque distance, et je leur dis que notre seul espoir de salut était d’y pénétrer.

Tirés de leur torpeur, ils se joignirent à moi pour représenter aux matelots la folie de leur conduite ; mais ceux-ci répondirent avec rudesse qu’ils étaient à bout de forces et qu’ils iraient droit au rivage le plus proche, quoi qu’il dût arriver.

Le capitaine mit à la hâte le gouvernail entre les mains du pilote, repoussa l’un des marins, saisit sa rame, tandis que j’en prenais moi-même une autre, et nous dirigeâmes l’avant du canot vers la baie. Les matelots, honteux de leur faiblesse, promirent de suivre exactement nos ordres. En conséquence, nous leur rendîmes les rames, fort satisfaits d’avoir eu raison d’une mutinerie si dangereuse dans un pareil

moment. Malgré les efforts de nos hommes, nous restâmes ainsi près d’une demi -heure, qui me parut un siècle, à longer les brisants, où plusieurs fois notre frêle embarcation faillit être entraînée. Je pensais que nous n’atteindrions jamais la côte.

Enfin, nous en approchâmes, mais un nouveau péril s’offrit à nos regards. Les premières lignes d’écueils, sur lesquelles les flots écumeux bondissaient comme les eaux d’une cataracte, étaient à cent mètres au moins du rivage; il nous fallait donc, brisés de fatigue et d’émotions, engourdis par le froid de la nuit, traverser à la nage le bras de mer qui nous séparait de l’asile tant souhaité. En aurions-nous jamais la force? J’appelai Yousef et le neveu du capitaine, tous deux plongés alors dans une stupeur mortelle, et je leur dis de se préparer à la périlleuse tentative. Les matelots abandonnèrent leurs rames, et, un moment après, les vagues tournoyantes avaient englouti le canot, tandis que nous disputions notre vie aux flots furieux.

J’étais assez bon nageur pour atteindre la plage, mais j’avais moins de confiance dans la force et l’adresse d’Yousef; aussi, le voyant près de moi, je voulus le saisir en lui disant que je l’aiderais à gagner la terre. Néanmoins, avec une présence d’esprit dont je ne l’aurais pas cru capable en cet instant, il repoussa ma main en s’écriant : « Songez à vous, maître, et ne craignez rien pour moi : je saurai bien me tirer d’affaire! ï> Quant au neveu du capitaine, son oncle le soutint d’un côté, un marin le prit de l’autre, et tous trois firent des efforts désespérés pour atteindre le rivage. Chaque vague nous couvrait d’eau et, dans son retour, nous emportait en arrière ; nous avions à recommencer la lutte contre la nouvelle vague qui s’avancait pour nous engloutir. Enfin, je touchai la terre et je m’élançai sur la grève sablonneuse avec une

joie que je n’essayerai pas de décrire. Un par un, deminus, mes compagnons d’infortune me rejoignirent bientôt; dès que nous fûmes réunis tous les neuf sur la plage, nous nous jetâmes à genoux pour remercier Dieu de notre délivrance.

Quand ils se furent relevés, les Arabes coururent s’embrasser les uns les autres, criant, dansant, riant et pleurant à la fois. Celui-ci saisissait avec transport une poignée de sable pour s’assurer qu’il était bien sur la terre ferme. « Où. sont, hélas! nos amis?» demandait celui-là. — « Dieu ait pitié des morts ! répondait un troisième; quant à nous, remercions-le de nous avoir sauvés. » Un autre semblait n’avoir pas encore conscience de lui-même. Tous avaient complètement abandonné la gravité ordinaire aux Arabes. Yousef avait perdu jusqu'au dernier lambeau de ses vêtements ; par bonheur, j’avais encore sur moi deux tuniques assez longues pour couvrir la cheville, selon la mode arabe; j’en donnai une à mon compagnon et me réservai l’autre. « Nous pouvons regarder ce jour comme celui d’une seconde naissance, disait un jeune marin pmanite ; c’est la résurrection après , la mort. — Il y a des cœurs qui prient pour nous au logis, et c’est pour l’amour d’eux que Dieu nous a épargnés, » ajouta le pilote, en pensant à sa femme et à ses enfants. « Cela est vrai, plus vrai peut-être que vous ne le croyez, » répliquai-je, ému au souvenir d’êtres chéris, plus éloignés encore.

Pendant que nous parlions ainsi, cherchant à reconnaître sur quel point de la côte nous nous trouvions, nous entendîmes un coup de canon retentir à notre droite. « Ce bruit-là doit venir de Sib, » dit le capitaine. Sib, étant ville fortifiée, souvent même résidence royale, possède en effet de l’artillerie et une nombreuse garnison ; nous ne pouvions pas en être

loin, puisque nous avions fait naufrage auprès des îles Sowadâs. Quelques minutes après, un autre coup de canon partit de l’intérieur des terres. « Celui-ci a été tiré au palais de Bathat-Farza, reprit le capitaine, et sans nul doute le sultan y réside, car jamais on ne tire le canon en son absence. »

Les lueurs incertaines de l’aube commençaient à paraître; et lèvent, qui soufflait avec fureur, nous faisait souhaiter de trouver au plus vite un abri, car nous étions mouillés et transis jusqu’à la moelle des os. Nous nous traînâmes vers un bouquet d’arbres; là chacun de nous s’étendit sur le sable, pour attendre le jour, qui semblait, à notre impatience, ne devoir jamais venir. Enfin la lune disparut et le soleil se leva radieux; mais ses rayons bienfaisants ne parvinrent pas jusqu’à nous aussitôt que nous l’aurions désiré, la crique où nous avions abordé étant entourée de hautes collines qui se terminaient brusquement à la mer ; sur la côte se dressait le rocher vers lequel nous avait poussés la nuit précédente l’aveugle désespoir des matelots. Le vent continuait à être d’une extrême violence et nous frissonnions dans nos humides tuniques. Ceux qui avaient conservé un peu plus de vêtements que le strict nécessaire, avaient comme moi partagé avec ceux qui s’en trouvaient complètement dépourvus. Quand les rayons du soleil atteignirent enfin le côté droit de la colline, nous nous hâtâmes de faire sécher nos habits, tâche facile avec une si légère garde-robe. Après avoir examiné l’endroit où nous avions abordé, nous vîmes que, comme le capitaine l’avait supposé, nous étions à l’est de Sib; mais, entre nous et la ville, s’élevait une haute chaîne de rochers sur lesquels nous ne pouvions guère nous aventurer avec nos pieds nus; à l’ouest, une barrière semblable nous fermait le passage ; vers l’intérieur du pays seulement, la vallée

sablonneuse se prolongeait entre les collines de manière à former une route facile, qui conduisait au palais de Thoweyni. Une fois au château, la libéralité bien connue du sultan nous tirerait d’embarras. Nous résolûmes donc de nous y rendre, mais avant de nous mettre en marche nous jetâmes un dernier regard vers la mer. Elle était encore bouleversée par l’ouragan, et nous n’apercûmes pas le moindre vestige de notre chaloupe ; aucune voile ne se montrait à l’horizon, quoique le jour précédent, un jour qui nous semblait avoir duré une année, nous en eussions vu plusieurs. Dix grands navires, partis des côtes de la Perse ou de l’Oman, avaient en même temps que nous essuyé la tempête. J’appris plus tard que trois avaient péri corps et biens; un seul avait été assez heureux pour sauver tout son équipage; les autres avaient perdu plus ou moins de monde ; nous avions donc eu de nombreux compagnons d’infortune. Chacun de nous, considérant les vagues courroucées, forma la résolution de ne plus se confier à l’élément perfide, résolution qu’avaient sans doute prise avant nous beaucoup d’autres naufragés; ainsi qu’il arrive d’ordinaire, elle ne dura pas, je pense, plus de quinze jours ou trois semaines.

Nous nous mîmes alors en marche dans la direction du sud, cherchant à découvrir au milieu des collines de sable la résidence du roi. « Il est assez triste, dis-je à Yousef, de nous présenter devant Sa Majesté dans l’état où nous sommes. Si nous avions eu les présents, notre visite aurait été sans doute mieux accueillie. » Yousef soupira; c’est sur lui principalement que tombait cette part de notre mésaventure. Pour mon compte, j’avais perdu, outre les objets que j’avais emportés en me séparant d’Abou-Eysa, différentes curiosités achetées en route, entre autres une jolie dague, un manteau de fin tissu, deux beaux tapis de Perse et divers souvenirs de Chardjâ; mais ce que je regrettais le plus, Palgrave 2 I

c’étaient les notes prises depuis le 23 janvier jusqu a ce jour, io mars, et auxquelles ma mémoire a suppléé peut-être d'une façon trop incomplète. J’étais moins sensible à la disparition de ma bourse, quoiqu’après tout il ne fût nullement agréable de se trouver sans un centime, avec un compagnon tout aussi pauvre, et demi-nu, dans un pays étranger, loin de tout ami et de toute ressource. Plus malheureux encore, le capitaine avait à déplorer la perte du navire et de la cargaison qui composaient toute sa fortune. Quant aux hommes de Péquipage, ils n’étaient pas dans des conditions meilleures. Cependant la tempête avait ravi à plusieurs d’entre nous un bien plus précieux encore, la vie; et, lorsque nous comparions leur sort au nôtre, nous nous sentions le cœur rempli de gratitude envers la Providence,

Durant ces événements, je ne pus m’empêcher ’de remarquer la différence profonde qui existe entre la manière dont les mahométans et les biadites envisagent la puissance suprême à laquelle tous les hommes rendent hommage. Nos marins omanites parlaient de Dieu à peu près comme les chrétiens : ils voyaient en lui l’Être souverain, qui gouverne toutes choses pour le bien de ses créatures, qui veut, non pas la mort, mais la vie, et dont le cœur est toujours ouvert à la compassion. Danscette pensée, ils faisaient courageusement ce qui dépendait d’eux, et ils remettaient avec confiance le reste entre des mains meilleures. Les mahométans, au contraire, avaient la conviction qu’ils se trouvaient à la merci d’une volonté inflexible, qui pouvait à son gré les sauver ou les perdre, mais sur laquelle leurs prières n’exerceraient aucune influence. Tous les musulmans néanmoins n’adoptent pas une doctrine si désespérante : j’en ai vu plusieurs qui, par une heureuse contradiction, échappaient aux funestes

conséquences des principes de leur foi. D’ailleurs, dans les pays habités, comme la Turquie, la Syrie et l’Egypte, par des hommes de religions différentes, les mahométans empruntent à leur insu des idées étrangères à l’islamisme. Il n’en est pas ainsi des Nedjéens. Isolés de toute influence extérieure, plus fidèles par conséquent à la pensée-mère qui enfanta leur culte, ils adorent dans la pratique le Dieu égoïste et inaccessible du coran; nos compagnons musulmans, qui tous périrent, à l’exception d’un seul, attendaient donc leur sort avec la résignation passive de moutons qu’on mène à la boucherie.

Mes lecteurs excuseront, je l’espère, cette courte digression. Elle ne m’a pas été inspirée par une animosité nationale ou personnelle, mais par une conviction profonde; car, dans les pays habités par les races les plus différentes, j’ai toujours vu l’islamisme, ce poison de l’Orient, produire les mêmes résultats.

Partagés entre la joie et la tristesse, mais tous extrêmement faibles, nous marchâmes jusque vers midi. Enfin nous atteignîmes une colline sur laquelle les arbres commençaient à se mêler aux buissons de la côte, et la Bathat-Farzah (vallée de Farzah) déroula tout à coup devant nos regards ses tapis de verdure et son amphithéâtre boisé, que dominent de hautes masses de granit. Le palais deThoweyni, construit au milieu de cette riche campagne, ressemble beaucoup à ces châteaux du temps de Louis XIII que j’ai vus dans la France centrale. Il se compose d’un pavillon et de deux ailes symétriques; des balcons garnissent le premier étage et un perron conduit à l’entrée principale; bref, c’est un édifice d’aspect si européen que je m’étonnai de le trouver en Arabie. Il a été bâti au xvme siècle, sur les ordres du sultan Saïd et par des architectes occidentaux. Près d’une porte conduisant aux appar-

tements privés, Thoweyni, entouré de ses courtisans, jouissait, à l’ombre, de l’air frais du matin; devant lui deux ou trois cents cavaliers exécutaient les évolutions d’un combat simulé. On apercevait çà et là des tentes abritées sous des bouquets d’arbres; tout respirait la vie, la joie et la sécurité. C’était une scène bien différente du drame lugubre de la nuit.

Nous fîmes halte derrière un rideau de feuillage d’oîi nous pouvions, sans être vus, observer le roi et la cour. La parade fut bientôt terminée; les troupes, après avoir salué le sultan, regagnèrent leurs quartiers respectifs. Nous sortîmes alors de notre cachette, et quelques-uns des Arabes qui entouraient le roi, nous ayant aperçus, vinrent à notre rencontre. « Vous êtes sans doute de malheureux naufragés, nous direntils; nous parlions à l’instant de la tempête et des vaisseaux qui avaient dû périr la nuit dernière; votre présence prouve combien nos craintes étaient fondées. » Puis, sans autre préambule, ils nous conduisirent devant le prince.

Je pouvais à peine garder mon sérieux en songeant à la piteuse figure que je faisais en ce moment ; néanmoins cette circonstance fut favorable à mon incognito, car Thoweyni avait dû voir beaucoup d’étrangers et, sans l’excentricité de mon costume, il aurait peut-être découvert en moi un Anglais; mais qui, sans être sorcier, aurait pu reconnaître un Européen dans le vagabond demi-nu qui sollicitait l’assistance du prince ? Or, quoique la rumeur publique accusât sa mère de magie, le sultan n’avait pas la moindre prétention à la science cabalistique. Tandis que nous nous inclinions respectueusement devant lui, je l’examinais avec attention. Il portait une tunique blanche d’une admirable finesse, sur laquelle couraient de riches broderies; sa tête était [couverte d’un large turban de cachemire

■surmonté d’un diamant, et une magnifique dague à poignée d’or pendait à sa ceinture, ornée de pierres précieuses. Sa taille est haute, ses traits réguliers ; sa physionomie, qui exprime la finesse, garde malheureusement aussi l’empreinte d’une vie dissipée. Il vit, en effet, comme un franc disciple d’ Epicure; mais il aurait été meilleur, si l’éducation n’avait point perverti ses qualités natives. La pénétration, la bienveillance et l’amour du plaisir se lisent à la fois sur son visage et dans ses manières. A ses pieds, était assis un enfant dont le teint brun et le splendide costume indiquaient l’origine ; c’était le fils du sultan et d’une esclave abyssinienne. Le premier ministre et plusieurs autres personnages distingués par le rang et la naissance entouraient Thoweyni; tous avaient des vêtements blancs brodés d’or. De nombreux serviteurs, armés de dagues et d’épées, se tenaient à quelque distance.

Ce fut naturellement le capitaine qui porta la parole au nom de tous les naufragés. Le roi le reçut d’un air de compassion, demanda de quel pays était notre vaisseau, de quoi se composait son chargement, dans quel port il se rendait, combien de personnes avaient péri, comment nous avions échappé à la mort. Puis, après avoir promis à l’infortuné propriétaire un dédommagement de ses pertes, il donna des ordres pour que nous fussions logés au palais.

J’aurais désiré qu’Yousef parlât des présents que nous avions été chargés de remettre et de celui qui les envoyait; mais mon compagnon craignit dépasser pour un imposteur et jugea plus prudent de garder le silence; quant à moi, je ne cruspas devoir attirer l’attention de Thoweyni, car j’apercevais parmi les assistants plusieurs hommes dont le visage annonçait une origine septentrionale. Sur ces entrefaites, l’un des gardes, s’approchant d’ Yousef et de moi, nous offrit d être

notre hôte. Nous le suivîmes à sa demeure, grand pa « villon qui faisait partie des dépendances du palais, et qu’habitaient une douzaine de gardes royaux. Là, je ne tardai pas à être pourvu d’un pantalon et d’un turban. On alluma du feu, on nous donna des pipes et l’on prépara le café, en attendant que l’on nous servît une nourriture plus substantielle. Il nous fallut ensuite de nouveau conter notre histoire. Chacun prenait part à notre infortune, cherchait à nous rendre courage et promettait de ne rien négliger pour nous être utile. ^Nous fîmes un excellent repas composé de viande, de riz, de raisins et de dattes; puis nous nous retirâmes pour jouir d’un repos dont nous avions grând besoin, car le froid ne nous avait pas permis de fermer les yeux pendant la matinée que nous avions passée sur le rivage.

Quand je me réveillai, le jour était fort avancé. Yousef, déjà debout, me proposa de visiter avec lui le palais et ses environs. Notre promenade dans la vallée dura jusqu’au coucher du soleil. A notre retour, un des serviteurs du palais nous remit deux tomans d’or, valant à peu près 23 fr., et assura que bientôt nous recevrions de nouveaux témoignages de la libéralité de Thoweyni. En effet, cette modique somme était insuffisante pour nous permettre de continuer notre voyage; aussi avions-nous résolu d’attendre le secours qui nous était promis, lorsqu’un incident imprévu m’obligea de quitter précipitamment le palais.

Nous venions de souper, la nuit se faisait noire et nous étions tranquillement assis autour du fourneau sur lequel se préparait le café, lorsqu’un nègre richement vêtu entra dans le khavoua; après les saluts d’usage, il s’avança vers moi et me dit que son maître me priait de lui accorder la faveur d’une visite. Surpris de cette invitation, je suivis mon guide noir qui me con-

duisit vers une tente dressée à quelque distance. Là, je me trouvai en présence de deux officiers turcs. Quand ils m’eurent fait boire du cognac, ils m’interrogèrent afin que je leur contasse mes aventures. Mais l’heure avancée, jointe à mon extrême fatigue, me fournit un prétexte plausible pour me retirer; mon hôte exprima un vif regret de mon prompt départ, et ajouta que le lendemain il ne manquerait pas de se présenter à ma demeure.

Or, je n’ambitionnais nullement l’honneur qu’il voulait me faire; ce n’était pas que j’éprouvasse la moindre crainte personnelle : ma qualité d’Anglais ne m’exposait dans l’Oman à aucun péril ; mais le lieutenant de Caled, le farouche Meteyri, était encore au palais ; mes aventures pouvaient être rapportées à Bereymâ, et arriver de là aux oreilles de Feysoul, ce qui eût mis Abou-Eysa dans une situation fort dangereuse, car on aurait vu en lui le complice d’un espion européen. En conséquence, sans expliquer à Yousef mes véritables motifs, je lui dis que j’étais résolu à partir dès le lendemain pour Mascate, où sans doute nous trouverions l’aide dont nous avions besoin.

En conséquence, le lendemain, nous cherchâmes à nous procurer une paire de souliers, car mes pieds nus ne s’accommodaient nullement des cailloux anguleux qui jonchent le sol dans la plus grande partie du district de Mascate; mais il nous fut impossible d’en trouver, et nous partîmes sans chaussures, laissant nos hôtes exécuter la parade du matin, pendant que Thoweyni dormait sans doute encore (i). Un paysan du village de Ferza nous montra le chemin que nous devions suivre pour nous rendre à cette localité; mais,

(i) Le lecteur, en prenant ici congé du sultan de Mascate, doit être averti que ce prince est mort, trois ans après, assassiné par son fils aîné Sélim. Voir notre introduction. — J. B.

sans nous y arrêter, nous marchâmes encore péniblement plusieurs heures de suite pour arriver au petit hameau de Rian, où la fatigue nous obligea de faire halte. Les villageois nous offrirent un présent fort acceptable pour des hommes affamés : des tiges de cannes à sucre et un panier plein des fruits du nabak, qui atteignent ici la grosseur d’une pomme. Un morceau de pain dur, que nous avions eu la prudence d’emporter en quittant le palais, compléta notre festin. Puis nous nous remîmes en route.

Le soleil s’était couché derrière les collines avant que nous eussions atteint Matrâ, ou du moins le long faubourg qui se confond presque avec la ville ; car ces belles vallées sont couvertes d’une population si nombreuse qu’on ne peut guère déterminer exactement les limites de chaque localité, les villages étant reliés les uns aux autres par des groupes d’habitations champêtres. Quand nous fûmes arrivés aux premières maisons, nous avisâmes une villa d’assez belle apparence, et nous prîmes le parti de nous y présenter sans autre recommandation que le récit du naufrage que nous avions souffert. Notre costume misérable confirmait nos paroles. Aussi le maître de l’habitation, qui était un riche marchand., consentant à nous recevoir, nous lit servir un repas copieux, après lequel il s’entretint avec nous du commerce et de la situation actuelle du pays.

Nous quittâmes la maison de cet homme hospitalier, le lendemain matin de bonne heure, pour nous diriger vers la ville de Matrâ proprement dite. Les maisons en sont élégantes et spacieuses, les rues larges, et le marché est plus vaste et plus animé que celui de Lindja. La population doit y dépasser vingt-cinq mille âmes. Comme notre hôte bienfaisant de la veille avait ajouté une généreuse aumône aux deux pièces d’or que nous

avait fait remettre Thoweyni , j’allai avec Yousef au marché pour nous y procurer quelques indispensables objets d’habillement. Cela fut d'autant plus aisé que, plus encore que Mascate, Matra sert d’entrepôt à l’industrie indigène. Quiconque veut acheter un manteau, une dague ou un tapis de fabrique omanite, en trouve ici un assortiment aussi riche que varié.

Après avoir visité la ville et terminé nos achats, nous descendîmes vers la plage, où nous vîmes un grand nombre de canots formés d’un simple tronc d’arbre et pourvus d’une double proue, qui permet de les diriger en avant ou en arrière sans les faire virer : ils étaient là pour attendre les voyageurs que leurs affaires appelaient à Mascate. Nous montâmes dans une de ces légères embarcations en compagnie d’un Persan et de deux banians, armés chacun d’un chatti ou parasol de Bombay, et avec quatre ou cinq autres passagers, sans compter les deux rameurs nègres. Je dois avouer que j’éprouvai une vive répugnance à me remettre en mer, même pour une aussi courte traversée. Yousef ne semblait pas non plus charmé de cette perspective. Mais, comme il n’y avait aucun autre moyen de nous rendre à Mascate, nous dûmes nous résigner à tenter l’aventure. Quelques instants après, nous voguions vers le cap situé à l’est de Matrâ; quand nous l’eûmes doublé, nous aperçûmes une petite baie près de laquelle s’élève un groupe de maisons ; puis nous tournâmes un second promontoire , dont les roches de granit s’avancent au loin dans la mer, et nous entrâmes dans le port de Mascate. Il était rempli de navires, entre lesquels allaient et venaient des canots chargés de marins, de passagers et de marchandises. Quatre belles frégates surtout attirèrent mes regards : leurs canons, leurs lisses, tout leur gréement avait quelque chose de si européen que je crus un moment

avoir sous les yeux des vaisseaux anglais ; mais l’antique bannière rouge de l’Yémen, devenue aujourd’hui l’étendard de Thoweyni, flottait en haut de chaque mât et attestait que les bâtiments étaient la propriété du gouvernement omanite.

Mascate, ou du moins son port, ses forteresses et ses édifices, ayant été l’objet de descriptions nombreuses et détaillées (i), je me bornerai à dire quelques mots de la vie que mènent les habitants de Mascate et du séjour que j’ai fait dans cette ville.

Un marchand du Haça, nommé Astar, qui s’y était depuis longtemps fixé, nous accueillit dans sa demeure et nous donna, non-seulement une hospitalité généreuse, mais encore les vêtements dont nous avions besoin. Cependant je fus trois jours trop fatigué pour essayer de sortir.

Cette ville est une véritable Babylone, dans laquelle les banians ou négociants hindous jouent le principal rôle commercial et financier. Néanmoins quelques marchands omanites rivalisent pour l’entente des affaires avec ces commerçants de Bombay et de Mangalore. Sous le rapport de la politesse, de la civilisation et de l’élégance, les habitants l’emportent de beaucoup sur ceux des autres ports de la péninsule.

Le voisinage d’Aden inspire au sultan de Mascate une certaine appréhension, et, de toutes les puissances européennes, la Grande-Bretagne est celle qui cause le plus d’alarmes à Thoweyni ; aussi le consul anglais qui réside ici paraît-il y mener la vie la plus misérable et la plus isolée.

L’été, dit-on, est intolérable à Mascate; je puis

(i) On peut voir, à la page io5 de notre édition des Voyages autour du monde de Ida Pfeiffer, l’impression que Mascate avait faite à cette célèbre touriste. — J. B.

du moins assurer que la température de mars y rivalise avec celle de l’Inde au mois d’avril ou de mai. La population indigène elle-même, si l’on excepte ceux que retiennent la pauvreté ou des affaires urgentes, quitte la ville aux premiers jours du printemps et n’y rentre qu’en octobre.

Il y a vingt ou trente ans, Mascate était en pleine prospérité et sa population s’élevait à soixante mille âmes ; aujourd’hui elle ne dépasse guère quarante mille. Le grand keysaryâ , construction d’une beauté remarquable, qui renferme des magasins dignes de Madras et de Bombay, est à demi désert ; les souks ou places de marché, dans lesquels se réunissent les petits commerçants, conservent seuls quelque animation. C’est là inévitablement la conséquence de l’intervention et de l’influence des vouahabites.

En dehors de la ville, près de la porte méridionale, se tient chaque jour une foire où les produits manufacturés de l’Oman et de la Perse se mêlent à ceux de l’Inde. Un soir que je parcourais les boutiques ambulantes afin de me procurer une dague, celle qui ornait ma ceinture se trouvant en très-mauvais état, j’aperçus trois de nos anciens compagnons d’infortune, le capitaine et deux matelots. Ils étaient bien vêtus et paraissaient fort contents, car ils avaient reçu de Thoweyni une somme assez ronde pour que leur désastre devînt presque une bonne fortune; aussi se proposaient-ils de retourner à Couêt et de courir de nouveau les hasards de la mer.

Après être .demeuré une semaine à Mascate, je me consultai avec Yousef pour savoir quel parti nous devions prendre. Mon compagnon n’avait qu’une seule pensée : rejoindre au plus vite son patron Abou-Eysa. Les voyages n’avaient désormais pour lui aucun charme, et les terreurs du naufrage, les souffrances

des jours suivants, Pavaient vieilli de dix années. Je commençais aussi à penser que, pour cette fois du moins, je pouvais borner là mes explorations; le retour de Mascate à Bagdad, et de cette ville en Syrie, suffisait amplement à satisfaire mon humeur aventureuse. De plus, un malaise indéfinissaole, mais dont, plus tard, je sus trop bien la cause, m otait toute envie -de m’exposer à de nouvelles fatigues. Cependant le vent soufflait du nord avec violence et semblait ne devoir changer de direction qu’après la nouvelle lune, c’est-à-dire le 21 ou le 22 mars. Jusque-là, nous n’avions pas d’autre chose à faire que de dévorer notre impatience, et je sentis peser sur moi l’ennui mortel qui règne dans cette ville; car, au physique et au moral, elle est une véritable prison.

Yousef m’apprit, un jour, qu’il s’était entendu pour notre passage avec un capitaine de Couêt, dont le vaisseau devait partir pour Abou-Cher, dès que le vent deviendrait favorable. L’honnête marin avait refusé de recevoir aucune rémunération, disant qu’il y aurait honte à priver de leurs dernières ressources des hommes déjà si cruellement éprouvés.

Enfin, dans la soirée du 22 mars, le vent tourna au sud, et notre capitaine nous annonça qu’il avait l’inîention de mettre à la voile le matin suivant. Ce ne fut pourtant que le 23, vers le soir, que nous dûmes prendre congé de notre hôte Astar. Tandis que je m’acheminais vers le port avec Yousef et quelques amis, je songeais que chaque pas désormais allait me rapprocher de l’Europe. A cette pensée, se mêlaient le regret de quitter la terre hospitalière où j’avais rencontré tant de sympathie, et l’espérance de la revoir avant de mourir.

Je dirai peu de chose du reste de notre voyage. Nous •traversâmes le golfe pour nous rendre à Bender-Abbas,

où nous nous arrêtâmes un jour; de là, nous nous dirigeâmes vers la petite île de Hindjam ou Hinyam, excellente station navale située non loin de Djichmet qui occupe à l’entrée du Golfe Persique une situation analogue à celle de Périm dans la Mer Rouge. Nous gagnâmes ensuite le port tranquille de Ghiro, près de Charac, et enfin, malgré les vents contraires qui retardaient notre marche, nous atteignîmes Bender-Boucher ou Abou-Cher, le 6 avril.

La générosité que le capitaine avait montrée en nous prenant à son bord ne se démentit pas un instant pendant toute la traversée ; nous n’eûmes également qu’à nous louer des passagers qui, pour la plupart, venaient de Lucknow ou des environs.

Le vaisseau était propre, bien tenu et solidement construit, circonstance fort heureuse pour nous, car nous eûmes à essuyer une tempête peut-être plus violente que celle qui avait fait couler bas notre vieux navire omanite; mais, cette fois, je n’étais guère en état de remarquer ce qui se passait autour de moi. Le mal, dont j’éprouvais depuis plusieurs jours lessymptômes précurseurs, avait éclaté presque à la sortie du port. C’était la fièvre typhoïde. Un Hindou, qui l’avait contractée en même temps que moi sur le rivage brûlant de Mascate, mourut avant la fin de la traversée. Les marins et le capitaine lui-même me soignèrent de leur mieux, et c’était sans doute un grand soulagement pour moi d’avoir à mon chevet ces visages sympathiques ; mais ils n’avaient guère à me donner d’autres secours que de bonnes paroles, car la maladie est un cas rarement prévu à bord des bâtiments arabes. Enfin, nous jetâmes l’ancre devant Abou-Cher, et des matelots, conduits par Yousef, me portèrent sur leurs épaules jusqu’à la demeure d’Abou- Eysa. Le guide croyait que nous avions péri dans la

tempête qui avait englouti tant de navires pendant la nuit du 9 mars ; Baracat s’était déjà rendu à Bassora, et de là à Bagdad, où il m’attendait, n’ayant pas encore appris notre naufrage.

La nouvelle de la chute d’Oneyza et du triomphe des vouahabites, qui venait de se répandre dans la ville d’Abou-Cher, préoccupait beaucoup les esprits, comme je l’ai dit dans un précédent chapitre ; mais la fièvre, maintenant dans toute sa violence, ne me laissait pas assez de liberté d’esprit pour m’occuper de ces graves événements : j’étais presque constamment plongé dans l’état de demi-délire qui caractérise ce genre de maladie. Le bateau à vapeur de Bombay arriva le 18 avril, et comme Abou-Eysa ne pouvait retarder davantage le départ de la caravane qu’il était chargé de conduire à La Mecque, on me transporta sur le navire anglais qui se rendait à Bassora. Arrivé dans cette ville, je fus remis aux mains du capitaine Selby, officier de la marine de l’Inde. Grâce à sa généreuse bonté, à l’intérêt particulier que je lui inspirais en qualité de compatriote, je fus entouré desoins intelligents et assidus, qui m’arrachèrent à une mort imminente, plus heureux qu’un grand nombre de mes devanciers, dont les explorations et la vie se sont terminées par une même catastrophe. Il nous fallut sept jours pour remonter le Tigre, qui était alors grossi par les pluies du printemps ; le huitième, nous débarquâmes à Bagdad, où l’hospitalité du capitaine Selby et celle de quelques amis, Anglais, Suisses et Français, me rendirent, sinon complètement la santé, du moins assez de forces pour continuer sans crainte mon voyage. Quelques jours plus tard, je retrouvais le bon et fidèle Baracat, qui témoigna, en me revoyant après tant de périlleuses aventures, une joie plus facile à imaginer qu’à décrire. On venait d’apprendre à Bagdad la tempête de mars,

DANS LARABIE CENTRALE 335

et les négociants de la ville, dont les intérêts étaient liés à beaucoup d’entreprises maritimes, m’accablèrent de questions sur le sort des navires qui avaient essuyé cette terrible tourmente.

Nous retournâmes en Syrie par Kerkouk, Mossoul, Mardin, Diarbékir et Orfa. C’était une route nouvelle pour moi, et par conséquent pleine de charmes, mais elle en aurait peut-être moins pour le lecteur, car des relations, écrites avec plus de talent que la mienne, lui ont sans aucun doute déjà rendu familière cette partie du monde. La nouveauté seule peut mériter quelque indulgence au tableau bien imparfait que j’ai tracé de l’Arabie et de ses habitants. Bien des choses restent à dire sur ce riche et curieux pays ; je laisse le soin de les faire connaître à un voyageur dont les efforts auront plus de succès que n’en ont eu ceux du touriste qui adresse aujourd’hui au lecteur un adieu cordial.

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