M. HENRY BIDOU
cours, quand on voudra préciser un certain aspect de la vérité sentimentale. Un très petit nombre de livres nous laissent cette impression: que le sujet, grand ou petit, qu'ils traitent, est traité une fois pour toutes, et qu'il n'y a pas à y revenir.
René, qui est un garçon de vingt ans, non pas niais, ni même naïf, mais tout de même assez neuf, rencontre Marie de Saint-Heureuse, et s'éprend de cette femme de trente ans. La naissance de cet amour est décrite avec grâce, avec bonheur; cette part de l'œuvre fait songer à certaines pages du Lys rouge, ce roman dont M. Anatole France voulut faire un livre de passion, mais qui n'est qu'un très beau ilivre d'art, qui nous plaît tant malgré cela parce que, s'il n'ajoute pas grand chose à la psychologie des passions, il crée miraculeusement l'atmosphère on nous rêvons de situer des nôtres, et qui nous plairait davantage encore s'il n'était responsable en partie d'une si pauvre littérature que depuis nous avons vu germer et s'épanouir. Mais M. Henry Bidou cesse vite les jeux de virtuose où pourrait s'exercer la subtilité de sa pensée et s'affirmer la richesse de ses connaissances esthétiques. Il suit tout droit son chemin de romancier.
René et Marie sont séparés. Déjà il lui a dit son amour, et elle en est touchée, quoiqu'elle prétende ^
lui conserver le nom d'affection. Loin l'un de l'autre, ils s'écrivent:
Pour une jeune femme un peu gâtée, et qui sent la vanité de cette agitation, il n'y a rien de si attristant que d'écrire. C'est le recueillement forcé, c'est l'immobilité où redevient limpide la liqueur de l'esprit. Marie écrivait naturellement des phrases mélancoliques, et le malaise dont elle parlait augmentait spontanément devant le papier et l'encrier. Cependant elle s'arrêtait et mordait son porteplume. Elle se disait qu'elle avait trente ans; une fatigue infinie allongeait alors son visage et appesantissait son corps, et elle passait sa main sur son front et sur ses yeux, en appuyant et en glissant fortement, comme pour qu'un air neuf la raffermit d'un nouveau contact.
René répond par des protestations éperdues à l'aveu de cette tristesse. Alors :
Marie, inquiétée, sentant son inconséquence et réveillée de sa mélancolie, masquait dans la lettre suivante cette vue vraie de son âme, dangereuse également à Kené et à elle. Elle se donnait alors un ton plus maternel, et un air de vieillesse désabusée. « Mon cœur est mort, disait-elle, mon pauvre petit! » et il lui semblait qu'il le fût en effet. Elle devenait vraiment la réalité du rôle qu'elle se donnait, comme si ce rôle se vengeait d'elle. Cette jeune femme, qui n'avait pas un seul vrai souci, éprouvait alors le poids de la vie, la tristesse d'exister, la lassitude de penser. Il lui semblait avoir vécu cent existences, et en traîner le fardeau mort. Elle allait jusqu'à ces derniers sentiments que la vie offre, comme un cadeau d'adieu tenu en dernière réserve, à ceux qu'elle va quitter: la lâcheté devant le
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destin, la peur devant la mort, la faiblesse de l'esprit, le goût de l'existence et de ses menues joies, la bassesse d'âme des vieillards. Elle ressentait tout cela, à quoi elle donnait une nouvelle, jeune et presque puérile figure: elle se pelotonnait au milieu de la vie, se faisait petite et tendre, aurait voulu être consolée, câlinée, bercée comme une petite fille.
Bref, « sous l'air maternel qu'elle se donnait, elle devenait chaque jour davantage l'être inférieur et tendre qui a besoin de l'homme ». Un changement se produit en même temps chez René mais en sens contraire. Il devient plus viril. L'amour l'a conduit à un état d'exaltation et pour lui, bientôt, cette exaltation a plus de prix que l'amour. M. Henry Bidou a bien marqué l'importance qu'ont les lectures, à l'âge où est René. Plus tard, elles fournissent des sujets de conversation; chez un adolescent, elles font d'abord de la substance sentimentale. Comme René a vingt ans vers 1895, c'est dans la littérature symboliste qu'il cherche ses motifs d'émotion et peu à peu, par un détour que M. Henry Bidou indique très heureusement, cette littérature le conduit d'un idéalisme exaspéré à des vues réalistes sur la vie. Quand Marie et René se retrouvent, ils se retrouvent différents.
Lui voit désormais la jeune femme telle qu'elle est :
Un avis médiocre, une concession aux modes, une nuance de snobisme, une faiblesse, une pensée conventionnelle,
une erreur sautaient alors aux yeux de Bené. Tout cela le frappait d'autant plus que lui-même n'en était pas exempt.
lis s'aiment néanmoins, mais avant d'être l'un à l'autre, ils traînent déjà leur chaîne. Déjà ils cherchent à se faire souffrir. Mais quelle différence entre leurs sentiments !
Une espèce de tendre et caressante maternité avait été le premier piège de l'amour. Marie reportait maintenant ce sentiment sur leur amour même, qu'elle aimait comme un enfant contrefait. Elle n'avait pas d'orgueil intransigeant; elle savait toutes les imperfections de cet amour, mais elle s'avouait qu'elle y tenait. Elle y tenait, et ne cherchait rien de plus. Tandis que Eené le reniait avec mépris, la misère de cet amour agonisant y attachait davantage la jeune femme. Elle s'y donnait à mesure qu'elle le sentait plus chanceux et plus médiocre.
Dès lors, on devine le terme, qui n'est qu'un triste commencement. On devine que Marie viendra vers la fin d'un après-midi chez le jeune homme :
Subissant la loi uniforme de la nature, égarés, parcourus de frissons, buvant l'angoisse avec les baisers, ils s'aimèrent, ne s 'aimant plus.
Ces lignes, que j'ai recopiées avec presque autant de plaisir qu'on en put goûter à les écrire, et cent nuances que je n'ai su indiquer, font le charme de ce petit roman, où un aspect de la vérité sentimentale est paré de toutes les grâces de l'intelligence et de l'art.
Jules Renard
Vers 1890, au plus fort du mouvement symboliste, et mêlé au groupe qui fondait le Mercure de France, Jules Renard publiait ses premiers livres. Or, rien n'est moins symboliste que son œuvre. Les théoriciens de l'époque nous apprennent que l'on se proposait de réintégrer l'idée dans l'art. Jules Renard se soucie médiocrement de l'idéologie. On voulait, sous les apparences phénoménales, découvrir les réalités, ou du moins, au moyen de celles-là, suggérer celles-ci. Jules Renard s'en tient à l'aspect visible des choses. Sur les autels désertés, de rares initiés venaient de hisser un nouveau dieu dont le visage était couvert d'un voile. Le Mystère, trop longtemps méconnu, retrouvait des fidèles, et, sur les bas côtés du temple, l'Indéterminé, l'Inachevé, et d'autres divi-
(1) Un comité s'est fondé en 1912 en vue de réunir les sommes nécessaires à l'érection d'un monument Jules E.enard.
nités accessoires, recevaient leur tribut de dévotions particulières. Brusquement, mais sans bruit, s'entr'ouvre la porte de l'édifice obscur. Par l'étroit passage, avec la rapidité d'un regard, coule un rais de lumière. Il coupe des ombres, fait ressortir les objets, s'insinue et circonscrit. C'est 'la prose de Jules Renard.
Elle eut, dès le premier jour, son originalité. Acquise ou naturelle, on ne sait, mais à coup sûr extraordinaire. La pensée de Jules Renard nécessitait son style, et très certainement, par la suite, son style détermina souvent sa pensée; mais tous deux, d'un seul accord, fixaient à l'écrivain son domaine, dont il . ne tenta point de sortir. Une fois écartées quelques œuvrettes, on peut étudier Jules Renard dans l'un ou l'autre, indifféremment, de ses livres, sans crainte de ne l'y point trouver tout entier. L'esprit passe d'habitude par une période de confusion, puis un travail de dépouillement s'effectue, tantôt brusque, tantôt lent, et parfois interminable. De cette confusion ni de ce travail on ne distingue la trace dans l'œuvre de Jules Renard. Elle y gagne en singularité; elle y perd en richesse.
On devine ce qui lui manquera: c'est comme un parfum d'humanisme. Pour comprendre le monde, Jules Renard use moins" de son intelligence que de
ses sens. Il n'y a pas de mots abstraits dans ses pages ; il y a souvent des pensées, ou plutôt des mots qui font penser, mais point de raisonnements. Il avait des convictions politiques ; il exerça, dans une petite commune de la Nièvre, les fonctions de maire. II aimait la République et détestait les curés. Je doute que la logique pût justifier cet amour; cette haine, en tout cas, était née, non de la réflexion, mais d'une rancune ancienne. L'histoire de Poil de Carotte explique la passion de Jules Renard. Poil de Carotte goûterait fort les caresses, et sa mère les remplace par des taloches; or M"** Lepic passe ses journées chez le curé ; donc le curé est responsable des taloches qui se distribuent dans la famille Lepic et, subséquemment, de tout le mal qui existe dans l'univers. Je cherchais des raisonnements, c'en est un; toutefois, je ne sais pas si l'intelligence a concouru pour une grande part à l'élaboration de celui-là.
C'est fâcheux, sans doute; mais l'intelligence qui abstrait, distingue, ordonne et construit, ne semble pas indispensable pour former un bon écrivain. Elle est seulement, pour un grand écrivain, la condition du renouvellement, car elle anime les deux moteurs de l'esprit : le doute et la curiosité. Un Gœthe la possède, qui veut marquer son empreinte sur toutes les routes du monde. Un Jules Renard peut accomplir
son destin littéraire sans 'le secours de cette intelligence spéculative. Il lui suffit de regarder les êtres et de comprendre leurs gestes visibles ou cachés. Jules Renard tiomphe dans cet exercice, grâce à une faculté dont ïl fut doué au plus haut point et que l'on désigne couramment du beau nom d'intelligence, mais qu'il serait plus juste d'appeler la pénétration ou la perspicacité. Arnié de la sorte, il parccmrt le mince arpent qu'il a su choisir assez ignoré pour qu'il y reste des découvertes à faire, assez étroit pour qu'on ne lui en dispute point la possession. Il le cultive sans défaillance. Incapable ide l'agrandir par la conquête, il sait du moins le creuser. Il travaille jusqu'au dernier jour, et sa mort termine trop tôt une œuvre dont nous connaissions, de façon exacte, la limite en étendue, mais non pas peut-êtie en profondeur.
Le talent de Jules Renard consiste avant tout dans la nouveauté de l'expression. Jules Renard est maître absolu des mots qu'il emploie. Ils se lient, en un faisceau serré, aux sensations ; sensations visuelles le plus souvent. Le regard de Jules Renard, plutôt qu'il n'embrasse la réalité, la perce à la façon d'une vrille.
L'accord de la forme avec la pensée est ici tellement strict que l'on reconnaît, rien qu'à l'œil, une page de cet écrivain, comme sur une cimaise le tableau exécuté selon la recette « pointilliste ». Il ne compose pas; il juxtapose. Cela l'amène généralement à. écrire autant de phrases qu'il a d'impressions à rendre, mais chacune de ces phrases en miniature est logiquement composée ; le mot ne fait pas de pieds de nez au sens ; et ce procédé choque moins que les contorsions auxquelles 'les Concourt condamnent, pour les rendre expressives, leurs périodes désarticulées. Parfois cependant Jules Renard en use sans nécessité, ce qui ramène alors son style, organisme vivant, à un mécanisme.
Autant que la forme des phrases, la nature des images est caractéristique du style de Jules Renard. Presque, toujours il transpose une sensation visuelle en une image visuelle, celle-ci, à l'encontre du but que se propose d'ordinaire une métaphore, n'étant pas nécessairement plus générale que celle-là. Elle n'élargit point l'horizon. Jules Renard ne cherche point à évoquer, autour de l'arbre qu'il décrit, îa forêt immense où se répercute l'écho. Il ne se soucie pas de choisir les mots qui, dans l'esprit du lecteur, auront un retentissement mystérieux, éveilleront ie souvenir, susciteront le rêve. Non. Il prend dans sa main
deux petits cailloux qu'il jette brusquement sous nos yeux ; et plus l'analogie entre les deux petits cailloux est lointaine, tout en demeurant évidente une fois distinguée, plus leur rapprochement est inattendu, plus Jules Renard se montre satisfait.
Des images, on en cueillera d'innombrables tout au long des Histoires naturelles. Voici la poule :
... Elle lève haut ses pattes raides, comme ceux qui ont la goutte. Elle écarte les doigts et les pose avec précaution, sans bruit.
On dirait qu'elle marche pieds nus.
Ce dernier trait suffit. Et pourtant, qui aurait cru que, pour rendre mieux visible la démarche d'une poule, il faudrait comparer ses pattes légères à des pieds humains? Mais voilà justement l'un des moyens les plus familiers à Jules Renard et l'un des secrets de son ironie. Il ramène les animaux à l'humanité, non pas en leur attribuant, selon la manière de La Fontaine, nos actes et les mobiles de nos actes, mais en décrivant les leurs comme s'il s'agissait des nôtres. Regardez la cane qui s'avance « comme à un rendez-vous d'affaires », la dinde qui « ne sort jamais sans son ombrelle ». L'esprit de Jules Renard n'est souvent qu'un esprit de mots. Une locution familière suggère tout le petit poème de la pintade.
« qui ne rêve que plaies à cause de sa bosse », ou du porc qui, criblé de gréions, grogne : « Encore leurs sales perles ! » Le paon, dans cette mythologie rustique, devient un personnage officiel, toujours en costume de gala ; le cheval a des incisives d'anglaise ; la sauterelle est le gendarme des insectes, et les violettes sont toutes officiers d'académie. Désormais, il vous arrivera de sourire, dans vos promenades, au souvenir de ces comparaisons imprévues. Certaines sont forcées. On y sent trop l'artifice, le labeur accompli en vue du trait qui vient, typographiquement, à la fin d'un morceau, mais qui, dans la réalité, en précéda et en commanda la composition. Je n'aime guère cette rose qui accueille la chenille comme un cadeau et qui, « pressentant qu'il fera froid cette nuit, est bien aise de se mettre un boa autour du cou ». Mais ailleurs, comme Jules Renard sait achever, à l'aide des mots les plus simples, un petit tableau merveilleux de fine observation :