LE CENTENAIRE DE MAURICE DE GUERIN
est un hymne à la vie célébrée en elle-même et, si l'on peut dire, dans sa réalité métaphysique ; car Maurice a écrit que son « amour des choses naturelles ne va pas au détail, mais à l'universalité de ce qui est. » Pour rendre sensible les commencements ou le terme de l'existence, le cours des journées et des nuits, le bondissement du sang ou de la sève, l'agitation de l'air et des eaux, il y a là des intuitions d'une finesse et d'une puissance insoupçonnées ju squ'alors, un sens miraculeux des symboles, des corres|X)ndaiices et des harmonies.
Mieux que tous les commentaires, une étude attentive du style de Guérin renseignerait sur son génie. Son style, c'est un vocabulaire très personnel, c'est une économie originale des phrases, et puis encore une cadence inimitable dont s'enchantent les dévots du poète. Au début, l'abondance des termes généraux surprend, et je me souviens de n'avoir retiré, d'une première lecture du Centaure, qu'une émotion toute musicale. Puis, peu à peu, la chair et les muscles viennent gonfler cette armature abstraite, et l'on s'aperçoit que personne, après comme avant Maurice de Guérin, n'a jamais condensé autant de vie entre des lignes d'écriture...
Mais quoi! cette noblç architecture n'est-elle donc pas inanimée ? Quelle leçon, alors, pour tous ces gens
qui, sous prétexte d'émotion moderne, produisent dans leurs livres un lamentable balbutiement! Se pourrait-il que les plus subtils troubles de l'âme fussent susceptibles d'être traduits en périodes correctement bâties? Saluons en Maurice de Guérin un moment de la tradition éternelle. Aussi bien n'était-il pas logique de rencontrer un moderne exemple de la perfection classique chez celui qui, sans y songer peut-être, en a livré le secret dans une phrase prodigieuse, où il parle de « cette volupté qui n'est comiue que des rivages de la mer, de contenir sans aucune perte une vie montée à son comble, et irritée... »
M. Henry Bidou
Voici bien de tous les livres parus cette année l'un des plus charmants, et celui peut-être que j'ai lu avec le plus de plaisir. Et Dieu sait combien -de livres j'ai lus ! Un par jour, au bas chiffre. C'est une variété de supplice que ni Virgile ni l'Alighieri n'ont indiquée, quand ils ont décrit d'enfer; mais l'unique raison de cet oubli est que de leur temps l'imprimerie n'était point encore inventée. Je ne suis pas surpris de devoir à M. Henry Bidou l'une des récompenses que peut mériter ce labeur ingrat. Les critiques dramatiques de M. Henry Bidou, chaque semaine, sont parmi les meilleures choses qui se trouvent dans les journaux, aujourd'hui. D'avance elles fournissaient caution pour les œuvres d'imagination où pourrait s'essayer leur auteur. Il ne devait naître sous la plume de M. Henry Bidou rien que de parfaitement distingué et de parfaitement intelligent. Son
roman (i), Marie de Sainte-Heureuse, confirme ces pressentiments, mais j'aurais bien peu de chose à en dire, s'il se bornait là. Pour que nous n'éprouvions pas de déception, il faut que toujours la réalité apporte un peu plus que nous n'attendions.
Les premières pages, je dois le dire, m'avaient induit en défiance. Non qu'elles ne fussent aimables ; mais tant de romans ont pour héros des jeunes gens et pour sujet un premier amour, que je m'efforçai presque à être injuste par système envers M. René Auberive et Mme de Sainte-Heureuse. J'ai vite quitté ces mauvaises dispositions et reconnu combien M. Henry Bidou raconte avec simplicité et vérité scrupuleuse une aventure où beaucoup de romanciers que vous connaissez aussi bien que moi n'eussent découvert que prétextes à décors, à mièvres attitudes et à 'descriptions de meubles anciens ou de costumes pîus que modernes.
Le sujet du 'livre tient en quelques lignes, mais qui, de l'arc-en-ciel de l'amour, suffisent à fixer une nuance. Si bien que René et Marie, dont l'aventure est dépourvue de complications et ne charge pas la mémoire, pourront servir désormais d'exemple propre à orienter les idées et à éviter de longs dis-
(1) Marie de Sainte-Heureuse roman. (Calmann- Lévy, édit.)