LE CHAT
Le mien ne mange pas les souris; il n'aime pas ça. Il n'en attrape une que pour jouor avec.
Quand il a bien joué, il lui fait grâce de la vie, et il va rêver ailleurs, l'innocent, assis dans la boucle de sa queue, la tête bien fermée comme un poing.
Mais, à cause des grififeS; la souris est morte.
Si la nature n'est plus, seulement, dans les livres, un thème de déclamation, nous le devons pour une grande part à Jules Renard. Il a su la regarder sans en être ébloui, s'y promener sans tomber à chaque pas dans le délire panthéiste, en pafler sans emphase. Il ignore la stupeur qui envahit le boutiquier parisien dès qu'il passe les fortifications. Il aime la campagne avec familiarité, un peu à la manière des paysans qui vivent d'elle et ne songent guère cependant à chanter ses louanges. Il ne la revêt pas des couleurs de l'imagination ; il s'applique à la peindre minutieusement telle qu'elle est, car c'est la réalité qui l'intéresse, et non pas son imagination. Quand elle est laide, il raille. Quand eille est belle, il laisse entendre, sans entasser d'inutiles épithètes, qu'il l'a trouvée belle. Le sentiment de la nature lui inspire des pages commue celle-ci :
UNE FAMILLE d' ARBRES
C 'est après avoir traversé une plaine brûlée de soleil que je les rencontre.
Ils ne demeurent pas au bord de la route, à cause du bruit. Us habitent les champs incultes, sur une source, comme des oiseaux seuls.
De loin, ils semblent impénétrables. Dès que j 'approche, lours troncs se desserrent. Us m'accueillent avec prudence.
Jtri.ES RENARD 9 I
Je peux me reposer, me rafraîchir, mais je devine qu'ils m'observent et se défient.
Ils vivent en famille, les plus âgés au milieu et les petits, ceux dont les premières feuilles viennent de naître, un peu partout, sans jamais s'écarter.
Ils mettent longtemps à mourir, et ils gardent les morts debout jusqu'à la chute en poussière.
Ils se flattent de leurs longues branches, pour s'assurer qu'ils sont tous là, comme les aveugles. Ils gesticulent de colère si le vent s'essouffle à les déraciner. Mais entre eux aucune dispute. Ils ne murmurent que d'accord.
Je sens qu'ils doivent être ma vraie famille. J'oublierai vite l'autre. Ces arbres m'adopteront peu à peu, et pour le mériter j'apprends ce qu'il faut savoir:
Je sais déjà regarder les nuages qui passent.
Je sais aussi rester en place.
Et je sais presque me taire.
Nous voici loin, je crois, des extases verbales propres aux romantiques. Il n'y a pas lieu de s'en plaindre.
Aucune des qualités d'écrivain de Jules Renard ne le désignait pour composer un roman. Celui de ses livres qui y ressemble par le format n'est qu'une suite de notations. C'est l'Ecornifieur, qui demeure le témoin et le fruit des années que Jules Renard
vécut à Paris, littérateur parmi d'autres littérateurs. Qu'il possédât au plus haut point les vertus et les défauts du littérateur professionnel, tout l'indique, et il n'essaye pas de s'en défendre. Il vit pour la littérature; plus exactement, la littérature est sa vie. A ceux qui en doutent, il suffira de lire, dans le Vigneron dans sa vigne, le morceau où Jules Renard prend soin d'attribuer à Eloi, avec qui il ne cache pas sa ressemblance, toutes les manies de l'homme de lettres. Eloi considère le monde, ses amis, ses parents, ses enfants, sa femme et lui-même, comme matière à copie. Et Jules Renard tantôt semble railler Eloi, et tantôt l'admirer. Et Jules Renard se moque de ceux qui blâment Eloi ; de sorte qu'il devient gênant, après cela, de blâmer Jules Renard, et qu'il s'est ménagé, pour ceux qui l'oseraient encore, une réponse toute prête: « Ce que vous me dites, mais lisez donc, je le dis à Eloi; vous ne m'apprenez rien », précaution que bien des gens prendront pour une excuse.
L'Ecornifleur a, lui aussi, l'horriMe manie de la littérature. Entre les choses et lui, il voit toujours les phrases par lesquelles les choses ont été exprimées avant lui. Le mots dont il a besoin pour traduire sa pensée, il ne les tire pas de son propre fonds : toujours un souvenir est là, qui s'ofïre et s'impose. Jules
JULES RÉNARÛ 9^
Renard connut-il cette maladie ? Est-ce pour s'en guérir qu'il se soumit à une sévère discipline, qu'il se contraignit à n'user que d'images nouvelles ou savamment renouvelées, qu'il dédaigna le moule coutumier de la phrase écrite ? Quant à l'Ecornifleur luimême, l'auteur ne dit pas si sa maladie fut profitable à sa littérature, mais tout prouve qu'elle embarrassa notablement sa vie.
Dans ce roman comme ailleurs, c'est le détail qui vaut. L'Ecornifleur, dont le livre est la confessioi>, n'expose pas en de longues dissertations l'état de ses sentiments. Il n'en ignore rien cependant, et, par ci, parla, ue brève indication nous renseigne:
Il faut l'avouer, je n'avais jamais cru sérieusement que l'adultère de Mme Vernet se réaliserait. J'y pensais, j'en caressais complaisamment les images; mais il n'offrait que la séduction d'une beauté littéraire. Il devait passer, tandis que nous rêverions. Et voilà que je me trouvais devant lui. Il était là, matériel, en chair vivante et palpable.
Et p^lus loin, dans les bras de sa maîtresse expectative :
C'est ainsi. Je ne vois pas Mme Vernet; je vois la situation que nous nous sommes faite, la vie qui se prépare et ses événements possibles, l'adultère qu'il faudra consommer.
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L'Ecornifleur se raille lui-même, car il se sait ridicule ; mais la pensée qu'il est seul à le savoir suffit à le consdler. L'important à ses yeux, c'est l'idée qu'il parvient à donner de lui-même aux autres, et comme il n'a pas une personnalité bien tranchée, comme il ne possède guère que des fantômes de sentiments, il arrive assez bien à se modeler sur son sosie imaginaire. Tout serait parfait, s'il suffisait, dans la vie, de s'abandonner au gré des événements; or, il est des circonstances où l'on se trouve contraint de prendre une initiative. Situation terrible. Mais l'Ecornifleur sait bien comment on se détermine à agir. Ce n'est jamais lui qui saisira aux cheveux, comme on dit, l'occasion qui se présente. On ne le verra pas non plus manifester ses passions avec cette m'éprisable spontanéité des hommes qui ne sont pas des littérateur. Il envisage toutes les h)rpothèses possibles. Oh ! l'imagination ne lui manque pas. Il cherche des précédents, car il ne sied point de faire figure d'énergumène. « Quel rôle jouer pour paraître le plus à mon avantage? » Il construit vingt romans, magnifiques châteaux de cartes pipées. Mais la première intrusion de la vie démolit tout l'échafaudage. L'Ecornifîeur ne se démonte pas pour cela. La réalité n'est pas la sœur du rêve, il l'a appris — par cœur. Il dira son fait à la réalité. Cette femme qui, dans sa pen-
sée, ne résistait pas cinq minutes à sa hardiesse de conquérant, il ne sait plus même, maintenant qu'elle est auprès de lui, répondre à ses avances ? Tant pis, — pour elle. Qu'elle tâche de comprendre et de respecter son silence. Se peut-il, je vous le demande, qu'on l'interprète à faux, qu'on y veuille voir l'effet de l'inexpérience ou de la sottise? Il se tait: quel penseur ! Il ne se presse pas d'agir : quel dipilomate ! Et cet admirable cerveau est encore bien plus riche que vous ne pouvez le soupçonner. Car, tandis que vous vous efforcez péniblement à pénétrer sa pensée, lui, non seulement il pense ces pensées merveilleuses, mais comme il y a au fond de lui un Eloi qui sommeille, il se regarde les penser. Deux miroirs l'un en face de l'autre engendrent vingt, cent, mille miroirs. Aussi l'Ecornifleur peut-il se regarder se regarder penser ; et s'il ne fait rien, il se regarde se regarder ne rien faire. Et cela l'intéresse infiniment, parce que l'Ecornifleur estime qu'il n'y a rien de plus intéressant au monde que l'Ecornifleur. L'Ecornifleur est individualiste. L'Ecornifleur est la suprême fleur de l'amour de soi.
Jules Renard avait là toute l'étoffe nécessaire pour créer un type. Je ne crois pas qu'il y ait réussi. Je ne crois même pas qu'il ait entrevu toute l'ampleur de son sujet. Ce livre aurait pu constituer une pro-
digieuse parodie. La manie de l'analyse y eût été raillée comme l'imagination de Don Quichotte, comme la science dans Bouvard et Pécuchet. Mais Jules Renard n'a pas poussé assez loin la psychologie de son personnage, si bien qu'elle semble, par certains côtés, incohérente. Pourquoi fait-il de l'Ecornifleur un pique-assiettes? Cela n'ajoute rien, il me semble, à l'œuvre, qu'un élément de comique facile, et lui ôte de son unité.
II lui reste d'autres mérites; son ironie a une saveur vraiment inédite. L'observation de Jules Renard ne pénètre pas très avant dans l'âme humaine, mais elle en découvre des aspects que les hommes cachent d'ordinaire, ou que les écrivains négligent. Jules Renard excelle à noter le rapport imprévu du geste à la pensée, les mensonges que l'on fait à soimême et aux autres, les soucis mesquins qui grignotent, par le dessous, les grands et les graves desseins où nous voulons paraître occupés. Son héros est la proie de tous les petits tracas de la vie. Dépourvus de lyrisme, les personnages de Jules Renard ont un penchant à tout rapetisser ; et au moment où l'on attend d'eux la preuve qu'ils possèdent une âme, l'auteur ne manque jamais d'indiquer par la seule notation, quelquefois, d'un tic, qu'ils ne sont que d'absurdes pantins,
Presque tous ressemblent, par quelque trait, à l'Ecornifleur. Tels, dans la petite comédie du Pain de ménage, les deux interlocuteurs dont les rares aventures de cœur n'ont pas de dénouement. Condamnés à ne connaître qu'un demi-bonheur, eux aussi écorniflent la vie. Jules Renard, en quelques phrases que leur concision rend plus significatives encore, sans une tache, sans une bavure, a montré un sens très fin du dialogue, et beaucoup d'esprit. Il y a de l'esprit aussi, avec une émotion sincère, dans le Plaisir de rompre. Il y a de l'esprit encore, et trop, dans Monsieur Vernet, qui est une adaptation scénique de l'Ecornifleur. Je trouvais peu nette la figure du héros du roman : l'image se brouille davantage si on la regarde tour à tour dans le livre et dans la pièce ; en réalité, l'original n'est plus le même, et tous les autres acteurs semblent exprimer pour une moitié leurs propres sentiments, et pour une autre ceux de l'auteur. Jules Renard ne peut s'empêcher de prêter à chacun de ses bonshommes autant d'esprit qu'il en a lui-même. Ils ne parlent pas le langage qu'impliquerait leur caractère, mais bien celui de Jules Renard. Il faut lire le livre et négliger la pièce.
A cause de cet esprit, répandu dans tous ses livres, et qui nous fait sourire, d'un « sourire pincé », comme il le dit lui-même, Jules Renard se vit parfois catalogué auteur gai. Etiquette qui surprend, si l'on pense à la plus connue de ses œuvres : Poil de Carotte. Mais quel Poil de Carotte? Celui du livre ou celui de la pièce ? Là encore, le caractère du personnage n'est pas définitivement fixé. Des traits attribués d'abord à d'autres individus, quand l'image de Poil de. Carotte n'était encore qu'une esquisse dans l'esprit de son créateur, viennent s'ajouter au portrait nouveau. Au reste, il en va .ainsi dans la plupart des œuvres de Jules Renard, et tel nom que l'on retrouve en passant de l'un à l'autre de ses livres ne paraît pas toujours désigner, ici et là, une même personne. Les héros prennent corps peu à peu, par petits fragments accumulés. Il semble qu'on ne les voie jamais tout entiers, d'un regard qui embrasse les trois dimensions de l'espace; leurs gestes si précis sont les extrémités minutieusement sculptées d'un bloc de pierre bntte qui se confond avec le sol. Pour qu'elles puissent s'avancer et prendre leur rang dans la théorie des g'randes figures littéraires, il manque à celles-
ci je ne sais quelle mystérieuse impulsion. La plus vivante est celle de Poil de Carotte, parce que là, Jules Renard disposait, comme éléments, des souvenirs de son enfance, et que les souvenirs d'enfance sont toujours d'un grand prix pour les bons égoïstes.
Poil de Carotte, que sa mère maltraite, s'apparente très étroitement à l'Enfant de Jules Vallès. S'il faut reconnaître à Jules Renard un ancêtre littéraire, c'est celui-là. Les styles des deux écrivains ont des analogies évidentes, celui de Vallès étant plus spontané, celui de Renard plus conscient. Ni l'un ni l'autre de ces romanciers ne s'occupe du développement intellectuel de l'enfant qu'ils nous présentent : cela importerait, pourtant, au même titre que ses goûts, ses rancunes, ses haines, ses manies. Enfin on rencontre, dans les deux livres, des anecdotes identiques. Dans la pièce, Jules Renard est contraint de nous montrer un Poil de Carotte plus cohérent, parmi des circonstances qui s'enchainent selon une logique aisément perceptible. Poil de Carotte, comédie, reste donc l'œuvre la plus achevée de Jules Renard. Quelques « mots » en paraîtront peut-être artificiels, placés dans la bouche d'un enfant ; mais, de même que leurs mères les voient plus jeunes, nous avons une tendance à voir les enfants plus simples qu'ils ne le sont.