BIBLIOTHECA
lOO UNE ANNEE DE CRITIQUE
Ici, l'impression du spectateur est bien nette; l'équivoque, possible à propos du livre, se dissipe devant la pièce. Il n'est plus question d' « auteur gai ».
Poil de Carotte attriste et émeut. Tristesse et émotion qui naissent au spectacle de l'isolement de chaque être au milieu des autres êtres. Les hommes vivent côte à côte et ne se connaissent pas. Dans la famille de Poil de Carotte, M. Lepic et sa femme, M™* Lepic et son fils, sont étrangers les uns aux autres. Se haissent-ils ? Ils finiront pas se haïr à force de s'ignorer, et c'est cela qui est poignant. Il suffirait peut-être d'un mot, d'un geste, pour rompre la glace ; mais personne ne bougera, personne ne parlera. Chacun se cantonne dans ses droits, se retranche derrière les griefs qu'il a ou croit avoir contre l'autre ; et nul ne fera le premier pas sur le terrain adverse, ni n'essaiera de quitter son point de vue habituel afin d'adopter pour un instant celui de l'ennemi et de s'entendre, chacun regardant tour à tour par les deux bouts de la lorgnette, sur les dimensions réelles de l'objet du litige. Il y a toute une classe de gens, plus assez naïfs et pas encore assez affinés, pour qui la grande affaire est de savoir s'exprimer. Chez eux, combien de querelles et de malentendus seraient promptement terminés, s'ils étaient siirs d'avoir à leur service un langage aussi aisé, aussi nuancé que
celui des acteurs sur le théâtre ! Une occasion exceptionnelle permet à Poil de Carotte de « s'expliquer » avec son père; mais s'ils la laissent échapper, ils ne la retrouveront pas. L'émotion leur fait peur; les discours sentimentaux ne composent pas d'ordinaire de leur vie. Les comédies de Jules Renard marquent des minutes furtives où deux sensibilités battent d'accord.
Il semble que Jules Renard, à mesure qu'il poursuivait son œuvre littéraire, y mettait plus d'humanité et moins de littérature. Son amour des champs fut bienfaisant, qui l'éloigna de Paris. Il échappa de la sorte à la sécheresse et, regardant le monde d'un œil moins prévenu, en comprit mieux la beauté énigmatique et grave. Certes, il considéra toujours l'univers comme une ménagerie, et les hommes comme des animaux bien curieux. Mais nul doute qu'à vivre au milieu d'eux il ne finit par aimer 'les pauvres et les simples. C'est pourquoi il lui fut donné de savoir pénétrer leurs pensées, mesurer leurs douleurs et leurs joies. Nous ne trouverons pas chez lui le « 'laboureur sensible » cher à tous les utopistes. Ses paysans sont de vrais paysans, dont il ne cache ni l'âpre cupidité ni la ruse.
Ils ont leurs laideurs et leurs vices. Mais avec un art 011 il est inimitable, Jules Renard dispose tout
cela dans de plan de la nature fertile, elle aussi, en laideurs. Quand il décrit « nos frères farouches », il déploie une adresse merveilleuse pour nous faire participer à leurs rudes sentiments, tout en conservant le détachement nécessaire à l'émotion esthétique. Il faut comparer cet art à d'art grossier d'un Zola, pour bien apprécier dans Ragotte, par exemple, des pages pleines d'une pitié à laquelle on peut s'abandonner sans déchoir.
Un pèlerin d'Angkor
Combien M. Pierre Loti a raison, quand il dit l'importance de nos impressions enfantines, et leur influence sur notre destinée ! Nous avons dans nos jeunes années une puissance de sensibilité que la vie, sauf en des cas très rares, émousse toujours ; et beaucoup d'hommes mûrs ont dû penser quelquefois que, pour devenir poètes, il leur suffirait de redevenir enfants. M. Pierre Loti, au terme de son dernier volume, se retourne vers son printemps, et ces pages m'ont ému d'autant plus, que le souvenir des lectures de Loti est uni dans ma mémoire aux images de mon enfance. Depuis ce temps, et aux heures où le sens critique passe une revue sévère de nos admirations, je fus souvent tenté de me déprendre de cette littérature. On trouverait tant d'arguments contre elle, dans l'arsenal esthétique! Mais j'ai remis mes armes
(1) Un Pèlerin d'Angkor, par Pierre Loti. CalmanD- Lévy, éditeurs.
au râtelier,, pour ne point effrayer des fantômes bien chers. Les livres de M. Pierre Loti évoquent pour moi le petit garçon à qui, jadis, ils furent le prétexte de rêveries interminables. J'en ai lu le plus grand nombre à treize ou quatorze ans, au lycée, pendant les classes d'allemand ou de mathématiques. C'est pourquoi j'ignorerai toujours la langue de Goethe et les éléments de la géométrie plane. C'est pourquoi aussi ces livres me procurent une double émotion, puisque, en même temps qu'ils arrachent ma pensée à son décor habituel, et qu'ils la répandent sur la surface de l'immense univers, ils la reportent invinciblement vers ce point minuscule que fait, dans l'ensemble des choses, l'âme d'un petit garçon obscur et silencieux.
Que reste-t-il à dire sur Pierre Loti? Chacun de ses livres ressemble incroyablement aux autres, et pourtant on les lit sans se lasser. Le dernier nous transporte au fond des forêts du Siam et dans le palais du souverain du Cambodge. Quelques journées de marche à travers la brousse, ou de navigation parmi l'enchevêtrement des grands arbres noyés, une visite au temple ruiné d'Angkor, dont il éprouvait l'attrait dès sa plus lointaine enfance, il n'en faut pas davantage à M. Pierre Loti pour nous faire retrouver l'enchantement que nous causèrent ses pré-