UN PELERIN DANGKOR IO
cédents ouvrages. C'est toujours ce style dont on ne peut expliquer le miracle, ce style au vocabulaire très restreint, mais dans lequel les mots les plus simples, les épithètes les plus vagues, et telles que beaucoup d'écrivains n'oseraient les employer, acquièrent soudain, on ne sait pourquoi, une puissance d'évocation inconnue. Et c'est toujours cette mélancolie de Loti, faite du sentiment de notre infimité, de pessimisme, de panthéisme, d'invincible nostalgie...
Il y a un sortilège dans les pages de Loti, et peutêtre un poison. Je n'en sais pas de plus propres à inspirer le dégoût de l'action. On en retire une sensation de vie ralentie et comme diffuse, on y voit l'âme qui se désagrège et s'abandonne... Pourquoi aimai-je tant chez lui ce que je détesterais chez d'autres? Peut-être parce que Loti, c'est l'absolue sincérité, parce qu'il n'y a pas là d'attitude intellectuelle. Qu'importe? J'aime jusqu'à ce goût qu'il a des choses mortes, jusqu'à sa curiosité des monuments du passé où il cherche, non pas le sens de l'éternel, non pas les germes du futur dans les^ cendres du passé, mais seulement des prétextes à sa voluptueuse tristesse, des témoignages de l'universelle vanité.
Un Pèlerin d'Angkor nous apporte cependant quelque chose d'un peu nouveau. En fait de philosophie, Loti n'a guère jamais apprécié que Shopenhauer,
dont les idées s'accordent assez bien au bouddhisme naturel de Loti. Loti, par ailleurs, ne s'est jamais occupé de religion. Ce que les mystiques cherchent dans l'infini de la divinité il le trouvait dans l'infini de l'espace et du temps. Mais voilà qu'il a parcouru les continents et les mers, et ce double infini lui paraît singulièrement étroit. Le grand voyageur se prend à murmurer : alors, vraiment, ce n'était que ça, le monde? ce n'était que ça, la vie?... Triste constatation. « Avoir été un enfant pour qui le monde va s'ouvrir, avoir été celui qui vivra, et ne plus être que celui qui a vécu ! »
Et cependant, ajoute-t-il, de cette vie si brève, éparpillée par toute la terre, j'aurai retiré quelque chose, une sorte d'enseignement qui ne suffit pas encore, mais qui est déjà pour apporter une ébauche de sérénité.
Cet enseignement, c'est celui que donnent tant de lieux d'adoration répandus sur la surface du globe, et tant de prières et de supplications qui s'élèvent des âmes les plus diverses. Pierre Loti est tout près de croire à l'existence d'un Dieu, et d'un Dieu qui ne saurait être qu'un Dieu de pitié. Je cite les dernières lignes de ce volume, qui contient certainement quelques-unes des plus émouvantes pages de Loti :
lia Pitié suprême vers laquelle se tendent nos mains de désespérés: il faut qu'elle existe, quelque nom qu'on lui