‹ Une année de critiqueChapitre 14 sur 31 · UN PELERIN D^ANGKOR IO · texte numérisé non relu

UN PELERIN D^ANGKOR IO

donne; il faut qu'elle soit là, capable d'entendre, au moment deB séparations de la mort, notre clameur d'infinie détresse, sans quoi la création, à laquelle on ne peut raisonnablement plus accorder l'inconscience comme excuse, deviendrait une cruauté par trop inadmissible à force d'être odieuse et à force d'être lâche.

Et, de mes pèlerinages sans nombre, les futiles ou les graves, ce faible argument si peu nouveau est encore tout ce que J'ai rapporté qui vaille.

Argument peu nouveau sans doute, et banale histoire, que celle de cette âme qui reconnaît en ellemême un infini plus vaste que le double infini de l'espace et du temps. Argument peu nouveau, mais d'une grande valeur, puisqu'il ne s'agit pas là d'un raisonnement d'école, mais d'une de ces « expériences » où les philosophes d'aujourd'hui voient la source de toute vérité.

M. André Hallays

J'allais intituler cet article: « Un bon Français, A.ndré Hallays. » Un scrupule m'a retenu.

N'y aurait-il pas, à louer un écrivain pour la qualité de son patriotisme, quelque maladresse, et quelque indiscrétion à lui faire un mérite d'un sentiment si naturel ? C'est un signe bien attristant du désordre des esprits, que de les voir reprendre sans cesse i'examen des vérités les pltts simples et dont l'acceptation tacite est nécessaire à la dignité comme à l'agrément des relations humaines. Que vaut la politesse, si elle n'est pratiquée avec aisance, et de telle sorte que l'obéissance à ses lois paraisse réclamer moins d'effort que n'en exigerait la soumission à de grossiers instincts ? De tous nos attachements, les plus intimes, les plus doux, sont peut-être ceux dont nous ne prenons

(1) Les Idées, les Faits, les OEuvres. — Autour de Paris. — Le Pèlerinage de Port-Royal. — A travers l'Alsace. — En Touraine (Librairie Perrin).

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même pas souci de nous aviser, ceux en tous cas dont nous rougirions de parler. Sans doute la passion amoureuse ne s'entretient qu'en s'exprimant et s'exalte à se déclarer ; mais l'affection de .deux amis, d'un père pour son fils ou d'un enfant pour ses parents, ne se traduit dans la vie courante que par allusions. C'est là matière délicate où l'on s'entend à demi-mot, et sur quoi l'on ne saurait insister sans offenser gravement la pudeur sentimentale. Il en va du moins ainsi dans la plupart des familles françaises qu'il m'a été donné d'approcher: et ce n'est pas ma faute si elles ne ressemblent guère à celle que nous présentent certains auteurs dramatiques contemporains. Au sentiment patriotique, qui est une amitié plus étendue, convient une pudeur particulièrement minutieuse. Pour quiconque est de chez nous, le patriotisme, c'est, avant tout, un chapitre de la politesse.

Pouvais-je, après cela, féliciter brutalement M. André Hallays d'être un bon Français ?

Et pourtant, dans ma pensée, ces mots perdaient leur air d'impertinence, et tendaient seulement à rapprocher M. André Hallays de quelques écrivains de notre temps vers qui vont notre goût et notre confiance. Ces autres bons Français ne s'occupent pas tous de politique ; ils ne font pas nécessairement pro-

fession explicite de patriotisme: ce sont quelques poètes, critiques ou romanciers. Me trompé-je? Je crois qu'un jeune homme d'à présent, à ses débuts dans la vie intellectuelle, se trouve mieux armé que ses aînés pour échapper aux solUcitations de la barbarie. Beaucoup de nuées ont été dissipées ; beaucoup d'idoles auxquelles leur étrangeté, leur mystère, comme on disait, composait une sorte d'auréole, ont été renversées, ou bien, pressées de toutes parts, ont dii confesser leur imposture. Nous avons assisté à un heureux renversement des termes, et le ridicule s'attache aujourd'hui aux opinions dépravées : c'est l'anormal que nous estimons banal. Il faut se rappeler l'état d'esprit de la génération « symboliste » pour apprécier celle qui se plaît aux comédies de Lemaître, aux études de Maurras, aux romans de Boylesvc, aux Flâneries d'André Hallays.

Cekii-ci connaît la bonne fortune de faire œuvre utile rien qu'en suivant son inclination, ce qui n'est permis qu'aux esprits justes et aux cœurs droits. Chaque semaine, M. Andié Hallays raconte, dans le Journal des Débats, une excursion qu'il a faite en

quelque région de la terre française; et ces articles, réunis en volumes, forment un inventaire de toutes nos richesses, un inventaire qui révèle non seulement l'existence des objets, mais leur charme essentiel, leur aspect, leur parfum, leur pouvoir de suggestion. Le même sentiment nous accompagne à parcourir les pages d'un de ces livres, ou à traverser les salles d'un vieux château qui y est décrit; le même souvenir nous, en reste. Les paysages où l'écrivain se complaît et s'attarde, c'est pour nous qu'ils furent créés lentement, par la nature et par les hommes. O double attrait de la surprise et de l'habitude, douceur de reconnaître, sous les voiles divers du passé, un visage unique et familier ! Ici la mélancolie qui nous touche n'a rien de douloureux ; notre esprit n'est pas suspendu au-dessus du vide, et une impression de sécurité soutient notre rêverie. Nous pouvons vagabonder dans ce parc : nous en connaissons la limite.

Je ne parlerai pas du tout du talent littéraire de M. André Hallays. Je citerai une page de lui; cela suffira.

« Sur un immense horizon, Senlis dresse la flèche de son ancienne cathédrale. Ce clocher est le plus svelte, le plus élégant, le plus harmonieux que nous ait donné l'art gothique. Il s'élève d'un essor si magnifique et si parfaitement rythmé qu'au premier coup

d'oeil on dirait un J€u de la nature ; il semble vivant de la vie même du ciel, des nuées et des corneilles. Cette aisance souveraine, cette chaude beauté, sont pourtant l'ouvrage du temps et des hommes. Un architecte de génie a médité ce plan miraculeux, proportionné avec cette infaillible justesse l'élévation des étages, distribué les jours et les pleins, inventé les clochetons aigus et les grêles colonnettes qui flanquent l'édifice, effilent la structure, précipitent son élan et rendent insaisissable l'instant où la tour carrée se transforme en une flèche octogone, si bien que la pyramide extrême semble jaillir d'une longue corolle. Puis les siècles ont mis sur les pierres l'or pâle des mousses et ont achevé le chef-d'œuvre. »

M. André Hallays connaît bien et aime l'Ile-de- France, « cette région où la France s'est découvert une destinée, une langue et un art. » Il comprend et aime aussi l'Alsace, à laquelle un de ses livres est consacré. Ce rapprochement a sa raison. Si la première de ces contrées peut être dite le cœur de la France, l'autre n'a pas un rôle négligeable dans l'économie de ce grand corps. Or, dans ses promenades, M. André Hallays n'est point guidé seulement par des soucis d'archéologue. Sa joie, il nous le dit, est de découvrir tout ce qui dans la France d'aujourd'hui

révèle la grandeur et le charme de la France d'autrefois.

A chaque pas il rencontre des fantômes, et pour un instant il leur rend l'existence. II les replace dans les lieux où ils ont vécu, et qui s'animent à leur tour. On constate alors la prodigieuse variété de caractères ou d'événements qui se cachent sous ce mot abstrait : le passé. Il faut redire, puisqu'on l'oublie trop souvent, qu'il n'existe pas un passé, défini une fois pour toutes, et fixé, dans une froide immobilité. A côté de la succession lente des styles, il y eut le changement beaiTcoup plus rapide des idées, des goûts ,des préjugés éphémères, des mœurs et des costumes, de tout ce qui constitue la vie quotidienne, chaîne infinie dont les anneaux, de loin, semblent identiques. La tendresse attentive de M. André Hallays sait restituer à chacun d'eux sa forme et sa couleur.

Le dix-septième siècle, en particulier, duquel ses études sur Port Royal et ses promenades autour de Paris l'ont amené à s'occuper souvent, apparaît, sous la surface majestueuse, cxtraordinairement agité. Autant qu'à toute autre époque, on y trouve des esprits opposés, des âmes effrénées, la confusion, le désordre et parfois le scandale. La seule différence avec notre temps (il est vrai qu'elle compte) est qu'en celui-ci l'anarchie est le fait principal, tandis que les

derniers vestiges d'organisation demeurent cachés. Or il est normal que l'anormal existe, mais désastreux qu'il s'étale au premier plan.

L'œuvre de M. André Hallays est la plus propre à resserrer les amitiés françaises. Celles-ci sont nouées par de communs souvenirs de gloire, mais aussi par des colères partagées. M. André Hallays, qui a fait à plusieurs reprises, pour la sauvegarde de nos trésors, tout ce qui était en son pouvoir, ne peut se défendre de « détester de tout son cœur les malfaiteurs qui s'acharnent à effacer de précieux vestiges ou à détruire de nobles débris, les nigauds du progrès, les ingénieurs sauvages, les brocanteurs rapaces et les pires de tous les barbares, les architectes restaurateurs ». ri a bien compris l'hypocrisie de nos politiciens qui ne cessent de parler d'art et de beauté, tandis qu'ils laissent accomplir, à supposer qu'ils ne s'y emploient pas, la destruction des églises, des jardins et des vieilles demeures. C'est à peu près ainsi que leurs ancêtres, les brutes déchaînées de la « grande » révolution, ne s'arrêtaient de faire tomber des têtes que pour ergoter, après Rousseau, sur la vertu des cœurs sensibles,

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Des hommes d'esprit, je le sais, ont raillé ce respect des monuments anciens et de l'aspect séculaire des paysages. Ces hommes d'esprit ressemblent fort aux nigauds du progrès dont parle André Hallays. Eh! oui, nous aurions le droit d'arracher aux murs ruineux leurs pierres, si nous savions en édifier autre chose que des horreurs. Nos devanciers ne se gênaient pas pour agir de la sorte, ni pour bouleverser un jardin afin de l'agencer à leur gré; et s'ils le faisaient, c'est que confusément ils se sentaient qualifiés pour le faire. Ils ne craignaient pas les innovations parce que la tradition n'était point pour eux une notion historique, mais une réalité sensible; ils ne l'étudiaient pas, ils la vivaient. Nous, au contraire, corrompus par des influences barbares qui ne trouvaient plus en nous une suffisante puissance de réaction, secoués par tous les vents du romantisme ou de l'exotisme, nous n'entrevoyons la grande voie française que comme une des vingt routes offertes à nos pas hésitants. C'est lamentable. Ceux qui ont bonne volonté cherchent, tâtonnent, s'inquiètent. Ils n'osent plus s'abandonner à leur instinct, de peur qu'il ne soit faussé. A l'âge où l'on ne songe qu'à s'enrichir, ils doivent penser d'abord à se dépouiller.

Il ne suffit pas, pour inventer un style, d'en avoir le désir. Il y faut quelques conditions qui ne se trou-

vent pas réalisées aujourd'hui. Nous en aurons peutêtre un quand nous l'aurons mérité; et je disais en commençant que cela me semblait de moins en moins impossible; jusque-là, sachons protéger le dépôt dont nous avons la garde, et si la joie de créer nous est refusée, ne laissons pas échapper celle de comprenc-fe. Les livres d'André Hallays nous sont en cela d'un secours précieux. Et puis, tout dorés qu'ils sont de la poussière d'un bc'^u passé, ils nous aide\>t à imaginer un avenir moins sombre.

Jean Lorrain

Il convient de parler avec mesure de Jean Lorrain, en l'honneur de qui on va élever un moument. Il eut le désir de servir l'art; il ne fut pas heureux; il est mort; il eut des amis ou des parents qui ont gardé pieusement sa mémoire : voilà plus de raisons qu'il n'en faut pour que nous évitions, en parlant de lui ou de son œuvre, le ton de la polémique. Pourtant, je voudrais faire quelques remarques sur la légende de Jean Lorrain, telle qu'elle s'établit à travers les articles que je viens de lire et que lui ont consacrés, ces jours-ci, ses admirateurs.

On peut les résumer amsi :

Jean Lorrain était vicieux, mais il aimait l'ingénuité. Jean Lorrain vivait dans les villes les plus cosmopolites et les plus corrompues, mais il aimait la campagne et la solitude ; Jean Lorrain hantait les individus les plus équivoques, mais il aimait tant sa mère ; Jean Lorrain ne pouvait se passer de la société parisienne, mais c'était pour mieux connaître ses laideurs et les mieux dénoncer. Bref, sous le masque et le fard, il cachait un visage d'enfant.

On dit tout cela et on s'émeut. Et il est possible que tout cela fût vrai, mais si vous voulez mon sentiment, je vous dirai que cela ne m'émeut pas, et que l'émotion que certains y trouvent me paraît d'une qualité tout à fait basse, feuilletonesque et bébête.

Le personnage « mauvaise tête et bon cœur » ne me plaît guère, hors des romans de M"® de Ségur. Si Jean Lorrain fut tel que nous le peignent de maladroits fidèles, il y aurait lieu de le mépriser cent fois plus que s'il eiît été complètement corrompu. Il n'existe qu'une esthétique morale, il n'existe qu'un devoir pour Tliomme supérieur: réaliser les plus hautes ambitions qu'il découvre en soi. Si Jean Lorrain fut toute sa vie possédé de ce grand désir de pureté dont on nous parle, et s'il ne parvint pas à accorder ses actes et ses aspirations, c'est une preuve de faiblesse ou de paresse ; en tout cas, le signe d'un défaut de virilité. Si, enfin, cette impuissance était motivée par la complaisance qu'il éprouvait à l'égard du personnage inquiétant que l'on avait accoutumé de reconnaître en lui, et auquel allait le succès, c'est la marque du vice le plus laid, le plus plébéien: la vanité.

Dieux ! que ce caractère compliqué, à en croire les thuriféraires de Jean Lorrain, apparaît donc simple ! Jean Lorrain avait un cerveau assez faible, incapable

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