JEAN LORRAIN
de logique, d'observation attentive et de méditation. Je n'en veux pour preuve que le petit livre publié récemment par M. Denys Amiel, et qui devait nous livrer l'essentiel de la pensée de l'écrivain {La Nostalgie de la Beauté). C'est lamentable. En soixante pages, il n'y a pas une idée. Une tête si vide offrait une proie facile à toutes les erreurs qui étaient reines, vers 1890: faux style, faux art, fausse profondeur et même fausse corruption. Oui, le « cas » Jean Lorrain est extrêmement simple. Jean Lorrain fut la victime d'une esthétique défectueuse: à l'origine de bien des maux, on trouverait ainsi un raisonnement faux.
Mais 'laissons les amis mal avisés défendre l'homme : parlons un peu de son œuvre. Un premier point: Jean Lorrain pensait mal, il devait mal écrire. En effet. C'est à la syntaxe que se reconnaît le mieux la force ou la faiblesse d'un esprit, et le style de Jean Lorrain manque de syntaxe. En retour, il possède la plupart des qualités que l'on pourrait appeler passives : le pittoresque, une certaine harmonie, le pouvoir d'évocation.
Je me sens incapable de lire d'un bout à l'autre les aventures de Monsieur de Phocas, et je crois que beaucoup de jeunes gens, aujourd'hui, sont dans le même cas. Mais Monsieur de Bougrelon est un livre
charmant. Il faudrait vraiment renoncer à nous émouvoir avec la légende de Jean Lorrain, renoncer même à vanter la plus grande partie de son œuvre, et avouer, seulement, ceci: l'œuvre n'est jamais indépendante de l'homme, et comme l'homme chez Lorrain n'était pas très noble, les deux tiers de son œuvre sont détestables. Mais dans quelques pages de poésie, les tares de son esprit pouvaient ne point trop apparaître, et ses qualités pouvaient trouver leur emploi. C'est pourquoi nous avons Monsieur de Bougrelon. Et j'ajouterai: quelques poésies délicieuses. Je me rappelle cinq strophes, lues il y a bien longtemps, que j'aime beaucoup, et qui contiennent pour moi toute la douceur des paysages d'hiver, toute la nostalgie du Nord :
Neighilde au loin parfois voyage, Un traîneau doublé de fiitnas L'emporte au-dessus des nuages, A travers de meilleurs climats.
Les grands loups assis dans la neige Hurlent au coin du bois désert Et les corbeaux lui font cortège, Criant la faim, criant l 'hiver.
A travers le vent, les bourrasques Elle va, de ses doigts gelés Cueillir les grandes fleurs fantasques Pont les carreaux sont étoile?.