JEAN LORRAIN
L'enfant couché dans la mansarde Transi de peur entre ses draps Croit que Neighilde le regarde:
Elle ne le voit même pas.
Elle est là-bas, dans la Norvège, Là-bas, bien au delà des mers, Dans l'éternel palais de neige Où dorment les futurs hivers...
Me trompé-je? Ces vers sont de ceux devant lesquels on admettrait presque la théorie de Rimbaud sur la couleur des sons. Leur harmonie feutrée me fait songer irrésistiblement au bleu glacé des ciels qui s'étendent au-dessus des champs de neige. Images errantes, vagues suggestions : c'est où peut triompher une sensibilité mal ordonnée. Est-ce cela que l'on dira, autour du monument nouveau? On pourra ajouter que Lorrain, s'il eut passagèrement une influence haïssable, n'a point de postérité. Et, de ce monument, 'on devra graver l'image à la fin d'un des plus mauvais chapitres de notre littérature, le chapitre où l'on ne trouve que des « artistes », au lieu d'hommes.
Un roman bourgeois
Comme on admet généralement que la critique est un genre inférieur, je n'irai pas faire à M. René Boylesve grand compliment des trois ou quatre pages de préface qu'il a mises à son nouveau volume, car il s'y montre critique, et critique éminent, quoique critique d'occasion. Quand parut La Jeune Fille bien élevée, on discuta longuement sur les intentions de l'auteur, que trop de méprises agacèrent. C'est pourquoi, publiant une suite à ce liv-re, il a tenu, pour écarter de fausses interprétations, à préciser sa conception du roman. Et c'est 'la théorie même du genre qu'il vient de formuler. Elle tient en trente lignes, que je voudrais citer ici. Mais à qui ferai-je croire que trente lignes de critique peuvent porter l'empreinte du génie et provoquer l'enthousiasme, ou ce
(1) Madeleine jeune femme (roman faisant suite à la Jeune fille bien élevée) Calmann-Lévy, éditeur.
frisson spécial qui accompagne la découverte du vrai dans l'ordre de l'intelligence aussi bien que dans l'ordre de la sensibilité? Qu'importe que M. René Boylesve, en quelques phrases lumineuses, ait établi le rapport exact et tant cherché entre le caractère « objectif » et le caractère personnel d'une œuvre d'imagination, entre l'intuition que nous prenons d'une réalité étrangère à nous « et cette direction, sensible en toutes les belles œuvres, intérieure et voilée souvent plutôt qu'ostensible, et qui est moins le résultat d'une délibération que l'ordre secret du gér;ie ». Tant de perspicacité, et cette divination des lois de la pensée m'enchantent, mais c'est de la critique, n'est-ce pas, et la critique est un genre inférieur. Je ne vous eusse même point parlé de la préface de Madeleine, jeune femme, si M. René Boylesve, en indiquant sa conception idéale du roman, n'avait du coup simplifié ma tâche, et défini son œuvre ellemême.
« Un roman, dit-il, est un miroir magique o\i la vie, trop vaste pour la plupart des yeux, vient se refléter en un raccourci saisissant. Que le romancier ait le pouvoir de faire apparaître cette image, c'est assez. A elle de parler ». Et encore: « Une invitation à réfléchir sur la vie, longuement, profondément s'il se peut, et fût-ce avec amertume et difficulté.