UN ROMAN BOURGEOIS I
voilà la seule morale propre au romancier, et la limite extrême qu'elle peut atteindre pour ne point entamer la force au genre ». Les romans de M. René Boylesve illustrent à merveille ces justes propositions, et Madeleine, jeune femme, plus qu'aucun autre.
La plupart des romans de nos petits-maîtres, et même de ceux qui passent pour grands, s'offrent à nous sous des dehors éclatants, parés des oripeaux à la -mode, frisés, fardés. II s'agit de raccrocher le lecteur, et tous les moyens sont bons. On prendra soin que le livre l'entraîne dans un monde où son imagiation se plaît, et que tous les personnages tiennent, on pas les discours où les porte la nature, mais ceux qu'exige l'élégance. Ah! que je serais content si ce lecteur-là se lasse des premières pages du roman de Boylesve! Et quelle chance y a-t-il que Madeleine, cette jeune fille bien élevée, et mariée, bien ou mal, à un petit architecte, intéresse les gens du bel air? Il leur faudrait, pour poursuivre la lecture du livre, savoir faire confiance à la vie, savoir que toute âme a son secret, des réserves d'émotion et de beauté. Mais ce secret, notre petite provinciale ne le connaît pas encore; ces puissances d'émotion et de beauté reposent au fond d'elle-même, inconnues d'elle-même, comme une nappe d'eau que le lent travail de la dou-
leur fera sourdre plus tard en un jet magnifique. Un commerce assidu est nécessaire pour voir clair dans les âmes, dans celles du moins qui gardent quelques richesses, et qui sont dignes de cette attention. Ainsi le journal de Madeleine paraît d'abord assez monotone et nu, tout comme la province, dont la jeune femme, devenue parisienne, garde la marque, et qui ne se livre pas au premier regard.
Tout cet admirable roman est de la sorte rempli d'harmonies que le lecteur pressé ne prendra pas la peine d'apercevoir ; tout y est ordonné par rapport à Madeleine; c'est sa vision qui crée les personnages et le décor. Reconnaissons ici le trait caractéristique du véritable romancier. Pas un instant, nous ne cessons d'avoir la sensation du vrai, ni ne se dément le miracle de sympathie grâce auquel l'auteur peut nous donner non pas une transposition, mais l'expression directe de la pensée et des rêves de son héroïne. Madeleine tout entière se révèle dans les gestes qu'elle accomplit; son passé, sa vie actuelle et jusqu'aux mouvements incertains qui se préciseront plus tard, viennent tour à tour ou simultanément tracer le dessin de ses actes, en sorte qu'ils s'éclairent les uns par les autres, que chacune des parties du livre, si belle qu'elle soit en elle-même, ne prend tout son sens que par rapport à l'ensemble, et qu'enfin le roman appa-
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raît, à l'image même de la vie, comme une grande fresque mystérieuse où les projections de la conscience déterminent de brusques illuminations.
Quand un romancier a atteint à une si sûre intuition des réalités de l'âme, il peut choisir n'importe quels personnages et les placer où il lui plaît: jamais il n'écrira rien de banal. Qu'est ce jeune M. Juillet, à la conversation de qui notre provinciale trouve tant d'agrément? Peut-être un petit normalien assez insignifiant. Mais le romancier se soucie bien moins de le montrer tel qu'il est en réalité, que de nous faire connaître le portrait qui se forme de lui dans l'imagination de la jeune femme. M. Juillet y devient un homme très compliqué et très mystérieux — et que cela est donc bien observé ! C'est une grande affaire que vivre, et vivre en société. Dans le moment que nous cherchons ce que nous sommes nous-mêmes, nos voisins l'ont déjà cru trouver, et notre existence réelle, notre existence personnelle n'est rien, auprès du retentissement qu'elle a chez autrui. Si peu capables que nous soyons quelquefois d'éprouver de grandes souffrances ou de grandes joies, nous représentons pour ceux qui nous approchent des possibiHtés presque infinies de joies ou de souffrances : il y a là de quoi faire réfléchir, et nulle réflexion n'est plus propre à nous révéler toute la gravité de la vie.
Î^Ô tJNÉ ANNEE DE CRITIQUÉ
L'amour naissant, et qui n'aboutit pas, de Madeleine et de M. Juillet est peint en quelques pages que l'on peut égaler aux chefs-d'œuvre du roman psychologique. Chez la jeune femme, qu'une éducation traditionnelle a dotée d'une vie intérieure intense, la passion s'épanouit largement, pénètre tous les replis de l'âme et s'y achève, pour employer l'expression de Mallarmé, « en maint rameau subtil ». La subtilité, chez M. René Boyksve, ne diminue pas la précision ni la clarté. L'habitude de la méditation, et peut-être même la nécessité de rechercher les péchés à confesser, ont accoutumé la petite fille à l'analyse, et voici comment, devenue femme, elle explique le besoin qu'elle a de parler de l'être qui occupe sa pensée:
J'avais eu un si extraordinaire plaisir à confesser que j'étais ornée par l'enseignemnt de M. Juillet, que cette joie ne se laissait pas traverser. Un instant, l'idée m'était venue, qu'il y avait do nia part quelque ineonvenace à parler de M. Juillet à ma grand 'mère et à maman; mais soudain, une autre idée avait pris la place, à savoir que je purifiais ce sujet, au contraire, en y touchant en présence de ma grand 'mère et de maman!... Habitude d'enfance, rejet de responsabilité sur les personnes plus dignes... Un peu plus tard, j'aurais pu me dire, le cas échéant, pour calmer ma conscience, si elle s'alarmait: « Monsieur Juillet? Mais je parle à cœur ouvert de lui avec ma grand'