‹ Une année de critiqueChapitre 18 sur 31 · UN ROMAN BOURGEOIS I3I · texte numérisé non relu

UN ROMAN BOURGEOIS I3I

mère et maman! » Sophismes, petites lâchetés, subtilité d'an esprit qui ne va plus droit son chemin ».

S'il ne va plus droit son chemin, c'est que le monde parisien offrait un terrain peu propice aux germes qu'une éducation idéaliste avait déposés dans cet esprit. Ce monde-là, le journal de Madeleine nous y introduit, car le livre de Boylesve, en même temps qu'un roman psychologique, est un roman de mœurs. Une époque y est fixée, et c'est celle où notre pays s'établit définitivement dans le provisoire ; une société y est décrite, cette société où l'anarchie intellectuelle, privilège jusque-là des hautes classes, commence de gagner les autres. Madeleine, transplantée de Chinon dans le Paris de l'Exposition universelle, y ferait un peu figure de religieuse sécularisée, si elle ne possédait une intelligence très souple et un très sûr instinct de la mesure. Néanmoins, les plaisirs où l'entraînent son mari et sa nouvelle famille satisfont mal les aspirations que la religion et la musique avaient fait naître chez la « jeune fille bien élevée ». L'amour y répondra-t-il mieux? Hélas! la jeunesse à la fois bourgeoise et mystique qu'a eue Madeleine l'empêche tour à tour de se plaire aux médiocres amusements de la vanité, et de céder aux penchants de sa sensibilité. Quand M. Juillet lui avoue son amour et qu'au fond d'elle-même tout son cœur sç

trouble, c'est l'âme ancestrale, l'âme austère que des générations de femmes irréprochables ont formée, qui transparaît sur son visage. Et toute pantelante et prête à succomber, elle semble, aux yeux de son amant, revêtue d'une armure invincible. Madeleine est de celles que l'on respecte, même malgré elles; c'est une mère, c'est une épouse. Mais elle n'est plus tout cela avec ingénuité, et elle le sait :

Je viens du fond des temps; je suis une image affaiblie des femmes d'autrefois; je porte en moi le spectre de mes aïeules au point de faire reculer l'amant que mes bras entrouverts appellent, mais je n'ai ni la simplicité, ni la rude foi de ma mère et de la mère de ma mère qui leur ont épargné, à elles, de se demander jamais ce qu 'elles étaient...

Que fût-il advenu d'elle, si l'amour ne lui avait pas échappé? et que deviendra sa fille, chez qui la tradition sera plus affaiblie encore ? Et que vaut cette tradition qui ne nous permet pas d'atteindre le bonheur et ne sait plus nous bander les yeux pour nous empêcher de le voir? Elle nous donne du moins la force de nous résigner, et l'armure qui tantôt ne servait qu'à nous séparer de notre rêve, apparaît maintenant comme le soutien le plus solide et le plus bienfaisant. A demi ruinée, perdue pour la passion, déçue même dans son affection conjugale, c'est dans cette réserve des sentiments qu'une longue hérédité a dépo-

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