‹ Une année de critiqueChapitre 19 sur 31 · UN ROMAN BOURGEOIS I · texte numérisé non relu

UN ROMAN BOURGEOIS I

ses en elle que Madeleine trouve la force d'affronter le sort, de renoncer, par un orgueil plus haut, à son orgueil, de se soumettre à la vieille foi, aux vieux devoirs, et de goûter, à s'enfoncer dans la médiocrité consentie, une joie secrète, et ce contentement intérieur où la sagesse veut que nous mettions notre idéal.

L'expérience me ramenait à mon point de départ un peu dédaigneusement abandonné dans la bourrasque que déchaînent les courants d'air de mon temps: sur le chemin de retour oii je marchais, ne discernais-je pas ces grandes voix, organes mystérieux, échos d'instruments inconnus, dont le timbre n'a pas d'équivalent parmi ceux de ce monde, dont la musique célébrait la dignité de mon origine, la sainteté de ma destinée, et entre ces deux relais, l'humble beauté de ce que nous ne pouvons pas changer.

Seule sagesse secourable à ceux et à celles que n'a point ravis la grande aile de l'amour, et la seule capable de leur conférer quelque noblesse.

Aucune analyse ne saurait donner l'idée de la richesse de ce roman. Il faudrait le comparer jusque dans le détail, à Madame Bovary, car un rapprochement s'impose tout de suite entre ces livres si diffé-

rents. Il faudrait surtout expliquer comment l'art infaillible de Boylesve invente la situation, le fait destinés à traduire de façon concrète la vaste méditation morale qui est à l'origine de chacune de ses œuvres. Ainsi construite, une intrigue quitte le domaine de l'anecdote pour atteindre au symbole. Et que ne faudrait-il pas dire aussi de la forme du roman, de ce récit où il n'y a pas une erreur de ton, et dont chaque ligne semble avoir été écrite, comme la fiction l'exige, par Madeleine, par une jeune fille dont l'instruction est solide, mais un peu archaïque, et n'avoir pu être écrite que par elk ? Œuvre d'un homme tout ensemble habile à saisir les secrets du cœur et rompu aux exercices de la pensée, œuvre d'humaniste, chef-d'œuvre qui continile la plus belle tradition littéraire de notre pays.

Un poète de l'Inconscient

Si la poésie est avant tout la faculté de penser par images, qui donc aujourd'hui, plus que M. Julien Ochsé peut se dire poète ? Ses vers forment un tissu si compliqué de métaphores où revit le monde infini des harmonies secrètes et des correspondances mystérieuses, que, le volume une fois refermé, une buée irisée persiste devant les yeux et s'interpose entre les choses et nous. Lorsqu'une idée soutient solidemnt ce chapelet d'images, le poème est admirable. Ecoutez celui-ci:

L'aube vient à pas lents tremper d'eau ma lumière Qui vacille et faiblit dans le jour incertain. Les roses d 'hier soir sont mortes dans le verre. Leurs pétales tombés ont glissé sur mes mains.

La chambre a l 'air de vivre un lendemain de fête Par ses fleurs effeuillées et sa lampe qui meurt. Ah! de quels rendez-vous et de quelles conquêtes Dans cette aube qui naît te souviens-tu, mon cœur?

Tu t'es toute la nuit grisé de tes mensonges. Les mots qui t'enchantaient pâlissent maintenant,

Et, danaeur revenu du carnaval des songes, Tu t'éveilles devant le matin frissonnant.

Tu n'as eu de ce bal que l'heure déchirée

Où les masques tombés roulent sur les parquets!

Sauras-tu en goûter la tristesse enivrée,

Et, privé de sa joie, adorer son regret î

Quatre strophes suffisent à prouver que ce poète est un musicien exquis. Tandis qu'ils apparaissent aux yeux comme les fils éclatants ou sombres ravis j à la tapisserie du monde, pour l'oreille ses vers sem- ' blent les phrases d'un chant intérieur, oiî persiste un écho des nostalgies baudelairiennes.

Mais il arrive parfois que dans les poèmes de Julien Osché, la musique prime la logique, et que le poète sacrifie à la mélopée du vers le dessin de la stro- I phe. Les images alors se juxtaposent sans se compléter, sans que chacune ajoute beaucoup à la précédente. Au contraire, leur succession est si rapide que la pensée n'a point le temps de s'arrêter à toutes les fleurs de la guirlande : leur abondance paraît un peu monotone. D'autre part, on ne rassemble ainsi tant de visions dans k cadre d'une seule phrase, qu'aux dépens de la structure de celle-ci, et l'écrivain se prive ainsi d'une des plus silres, des plus essentielles beautés de la langue française, qui réside dans sa richesse syntaxique. Ce double défaut, qui d'ailleurs

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est devenu presque insensible dans le dernier recueil de Julien Ochsé, Profils d'or et de cendre, provenait à la fois de la nature de son inspiration et de l'objet ordinaire de sa poésie.

L'objet de sa poésie, il nous le décrit lui-même dans un sonnet qui est fort beau, mais que je cite — surtout — à titre de référence :

J'aime ce qui faiblit, tout ce qui s'atténue, Le bruit léger du vent sur les arbres et l'eau. Le crépuscule ouvrant sur le jour son manteau, Et le désir qui suit une femme inconnue.

Sur la mer le bateau lointain qui diminue. Dans la chambre l'éclair vacillant d'un flambeau. Dans le jardin la fleur fanée et le ruisseau Offrant au soir qui vient sa fuyante avenue.

J'aime l'heure d'attente et de mélancolie

Où s'apaise le cœur, où l'âme se délie.

Où l'on rentre à pas lents en se donnant la main:

J'aime l'heure où les bruits comme des chants loin

[tains Semblent porter vers nous dans leur calme murmure L'adieu mystérieux d'une ancienne aventure.

Quant à son inspiration, il la définit en ces termes :

On dirait que ce sont des cendres de pensée... La lumière est éteinte et les mots malgré moi Tendent un dessin vide à l'ombre nuancée Dont les égarements sont traduits par ma voix,

Et je ne cherche pas ce que cela veut dire, Un vers chante un instant, disparaît et revient, Un mot sanglote, un mot semble vouloir sourire, Le secret de la nuit vient se mêler au mien... Puis le rêve s'esquisse et devient une phrase Où quelque sens humain pénètre obscurément, Et j'aperçois un peu sous une triple gaze Un visage penché vers moi, divinement...

...Souffle mystérieux, ô vol noir qui m'emportes. Pour dire la chanson pure que tu voudrais, Il faut des yeux fermés, il faut des lèvres mortes. Et nul amour, nul souvenir et nul regret...

On devine combien une telle esthétique aboutit presque nécessairement à une poésie un peu floue, mobile, fluide et comme évanescente. Et c'est pourquoi, lorsque le filet que Julien Ochsé lance dans le lac aux images, n'a pas laissé couler tout son butin entre les mailles trop larges, il semble vraiment que ce poète ait capté plus de rêves qu'aucun autre. Plus qu'aucun autre, il s'est approché des limites extrêmes de la conscience, de ces régions où règne un jour indécis et mystérieux, oii les rayons du soleil ne parviennent qu'à travers l'épaisseur d'une eau morte.

A connaître la poésie de Julien Ochsé, on n'attendait pas sans curiosité son premier livre de prose. Le rythme du vers semblait si naturellement adapté au

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