UN POETE DE L INCONSCIENT I
mouvement de sa pensée, que l'on pouvait se demander ce que deviendrait, entre ses mains, cet instrument précis, analytique et logique qu'est la prose française. Ou plutôt qu'elle fut, car de Chateaubriand à Loti, notre prose a acquis un pouvoir d'évocation qui la rend comparable au vers.
Chateaubriand, Loti, tels sont les ancêtres littéraires de l'auteur d'Ile en Ile. (i) Comme eux, il cherche à se disperser, à s'anéantir dans les paysages qu'il parcourt. Tandis que pour nn Stendhal, la conscience qu'on prend de ses émotions est cause de joie, pour Julien Ochsé comme pour Loti, elle est synonyme de souffrance. Et leur idéal voluptueux, à la fois sentimental et sensuel, semble consister dans un état de vie ralentie, 011 l'âme sans résistance offre une voie facile au défilé des souvenirs et des rêves.
Dlle en Ile est un récit de voyage mêlé de fiction. C'est surtout un bréviaire de nihilisme. Jamais la vanité de l'action n'a été rendue plus sensible que dans ce journal d'un voyageur. Ce qui fait plus troublant encore l'accent désespéré de ce livre, c'est que le pessimisme n'y apparaît point comme une conception intellectuelle, en face d'une autre conception possible. Non il ne vient même pas à l'esprit de Julien
(1) D'Ile en Ile, par Julien Ochsé (Mercure de France).
Ochsé de considérer le monde comme autre chose qu'un faisceau de hasards, et de ne point regarder la vie comme une route sombre où glissent seulement quelques reflets. Le voyageur a laissé en Europe un amour auquel il croit tenir, mais quand le décor de sa vie a changé, ses sentiments ne demeurent pas longtemps les mêmes. C'est que la personnahté, si elle n'est pas une illusion, se manifeste surtout dans la volonté, qui peut imposer au flot des phénomènes la loi de la durée. Mais la volonté n'est que duperie, aux yeux de celui pour qui la conscience coïncide toujours avec une douleur. Pour celui-là, la vie est variation incessante, et il croirait s'opposer au mouvement même du monde^ s'il essayait de contraindre une sensibilité toujours en voie de se défaire, de se répandre dans les choses, et de céder aux suggestions de l'heure. Il goûte, au contraire, une satisfaction amère dans le sentiment de son impuissance, dans sa soumission aux vagues berceuses du destin.
Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D'aller là-bas vivre ensemble...
Julien Ochsé a repris ce thème éternel. Il a cherché, lui aussi, « le clair paradis des amours enfantines ». Et il l'a trouvé dans l'île innocente où la