DESTINEES ROYALES
se prend à désirer le seul bien où de tous temps ont pu prétendre ceux dont la vie assouvit le moindre désir : l'obscurité. De là cette manie d'effacement qui, dans la famille impériale, causa tant d'exils ou de suicides. Derrière ces brusques départs, quels beaux drames intérieurs, quels déchirements n'est-il pas permis de soupçonner? Ni Louis de Bavière, ni Jean de Toscane n'écrivirent leur confession avant de disparaître, et les concierges de Paris ignorent leurs aventures. La princesse Louise de Saxe estime sans doute qu'elle doit des comptes aux concierges. Bon gré, mal gré, il faut que l'on sache que si, aujourd'hui, elle échange du papier timbré avec un violoniste, c'est au nom du droit que possède toute femme de « vivre sa vie ! »
Vivre sa vie ! Elle était presque reine. Elle avait un jour entrevu l'impératrice Elisabeth, et eiit pu apprendre d'elle comment imc âme supérieure fait de la beauté avec de la douleur. Ah ! bien, elle ne songeait guère à cela ! Elle se trouvait dans cet état d'esprit un peu simplet de l'enfant qui se sent plus intelligent que ses parents, et qui retire de cette constatation un orgueil excessif. « Je fus, écrit-elle, comme la seule personne de goûts artistiques ou originaux au sein d'une brave famille bourgeoise. J'oubliai que l'originalité et l'imagination sont les seuls péchés qui ne se pardonnent pas ». Quel dom-
mage que, dans son livre ou dans sa vie, il n'y ait trace d'originalité ni d'imagination! D'imagination surtout elle manque visiblement quand il s'agit d'expliquer les motifs de sa fuite. Si l'on essaye de donner un nom précis aux souffrances qu'elle endurait à la cour de Saxe, on s'aperçoit qu'il ne saurait être question d'autre chose que de vexations d'amourpropre. Un peu d'adresse, un peu d'hypocrisie, de cette saine hypocrisie indispensable dans le monde et singulièrement dans les cours, et voilà conjurés tous les dangers dont elle se disait menacée.
Elle préféra la fuite, c'est-à-dire la désertion. Elle avait pourtant la certitude d'être bientôt reine de Saxe, en restant la femme d'un mari qu'elle se plait à parer de toutes sortes de qualités, et auquel elle ne reproche que de ne l'avoir pas comprise. La même plainte résonne tout le long des confessions d'Elisabeth, mais avec quel autre accent! Louise de Saxe croyait à la beauté de la révolte. Elle ne s'estimait pas satisfaite d'être « simplement une princesse ». La tâche lui eût pourtant semblé digne de tous ses efforts, et rude, si elle en avait pu mesurer l'étendue et concevoir la beauté. Mais elle professait une autre esthétique, et une morale qui n'était pas celle de l'acceptation. Puisse son exemple avertir ses pareilles qu'à vouloir « faire notre vie », c'est le plus souvent la vie qui nous « refait ».