‹ Une année de critiqueChapitre 3 sur 31 · DESTINEES ROYALES I I · texte numérisé non relu

DESTINEES ROYALES I I

La beauté, dans l'art ou dans la vie, n'est jamais qu'un élan brisé, l'impuissance de l'âme qui vient butter contre ses propres limites. C'est cet élan que Ton trouve dans les œuvres du plus lyrique de nos poètes, la comtesse de Noailles, ou dans ce prodigieux roman d'Elémir Bourges : Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent. C'est dans ce conflit perpétuel entre les vœux de notre cœur et les lois de la destinée que réside toute la grandeur de l'homme. Si ces combats se déroulent dans une âme royale, ils prennent une incomparable puissance tragique. Elisabeth d'Autriche l'avait compris. Comme elle, Louise de Saxe eût pu créer avec sa propre vie un magnifique poème de méditation, d'orgueil et de désespoir. L'auréole de la toute-puissance préserve de la banalité ces mélancolies que connaissent aussi bien, il faut l'avouer , les grands pessimistes et tel adolescent naïf. A celui-ci, quand il sanglote au sein des apparences du bonheur, on ofïre des remèdes ; mais quel dictame apporter à des demi-dieux qui dès longtemps ont vu choir à leurs pieds tous les fruits miîrs de l'arbre de la vie? C'est don Juan au cloître, c'est Elisabeth à l'Achilleion. Des êtres d'un tel relief ne le cèdent, ni par la puissance, ni par la qualité de

l'émotion qu'ils suggèrent, aux chefs-d'œuvre de l'art.

Mais cette supériorité a son revers. Une héroïne comme Elisabeth cesse de s'appartenir. Elle n'est plus qu'une image dont s'enrichit notre patrimoine spirituel. On ferait trop d'honneur aux hommes en les supposant tous capables de consentir, librement, un tel sacrifice. Ne blâmons pas Louise de Saxe de ne l'avoir pas tenté. Elle n'y a pas songé, ce n'est pas sa faute. Mais son erreur est de croire qu'en rompant avec tous ses liens elle s'est ennoblie à nos yeux. C'est justement le contraire. La vraie noblesse sait conserver une âme libre au milieu de toutes les contraintes. Au moins s'acquerrait-elle quelque titre à notre pitié, à l'infinie pitié que mérite la faiblesse des femmes, si elle se taisait. Mais elld compte bien faire profiter sa condition présente de la curiosité qui s'attachait à l'ancienne. Ce n'est pas Mme Toselli qui signe VHistoire de ma vie, c'est la princesse de Saxe. Elle veut cumuler tous les avantages de son double état-civil: elle n'en cumule à nos yeux que les inconvénients, avec le ridicule d'avoir préféré, au romantisme d'un Byron, celui de Madame Bovary ou des personnages de M. Henry Bataille.

Je crains bien, hélas ! que l'esthétique et la morale de la princesse émancipée ne soient de plus en plus répandues. IMalgré toutes les barrières que sa nais-

Page 1