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UN POETE DE L INCONSCIENT I4I

notion de péché n'a pénétré que depuis peu, à Tahiti, où les êtres cueillent leur vie comme un fruit mûr. Combien ces pages sont émouvantes ! C'est que vraiment, dans l'île lointaine, Julien Ochsé a contemplé le visage de sa destinée, et c'est une aventure qui ne s'oublie point.

Sur le seuil de la case obscure, Terai est debout, forme sombre qui traîne aux plis de sa robe toute son île sensuelle, languissante et triste; elle semble venue là du fond de l'horizon, et penche vers moi du haut d'un ciel transparent un visage invisible de déesse orientale, maîtresse des désirs, des rêves et des oublis, maîtresse mytérieuse de l'inconscience humaine..,

L'Inconscience ! Par quelle logique du hasard, M. Julien Ochsé a-t-il écrit ce mot au terme de son livre. C'est elle en effet qu'il a toujours désirée d'un désir obscur, elle, la déesse dont on ne peut contempler le visage. C'est elle que dans ses vers il a essayé d'étreindre dans une intuition toujours plus subtile. C'est elle qu'il a toujours appelée, comme Antoine à la dernière page de la Tentation. C'est vers elle qu'il criait au sein même du bonheur :

Vous en souvenez-vous, mon amie? Je m'accoudais longtemps à la fenêtre, les yeux au loin, et vous me demandiez ce que je regardais ainsi; il me semble aujourd'hui que je voyais déjà dans le mirage lointain du soleil couchant, au

delà de notre horizon bordé d'arbres, se dresser les statues d'oT de ces dieux immobiles et muets qui commandent le silence et l'oubli.

Julien Ochsé est un Parisien que nous pouvons rencontrer tous les jours. Il parle notre langue, à cela près qu'il sait donner aux mots une musique inoubliable. Mais son âme n'est point pareille à la nôtre, et nous n'avons pas les mêmes dietix. Ceux qu'il adore sont bien les divinités orientales qui commandent le silence et l'oubli. Ce sont les dieux millénaires qui sourient dans les temples abandonnés, d'un sourire éternel, triste et peut-être cruel. Il n'a pas voulu les chercher au-dessus de lui: il les a trouvés dans les abîmes intérieurs. Il a divinisé l'Inconscient, dont l'Inspiration est parfois le prophète, parmi les hommes.

La Perversité

de M. Anatole France

M. Maurice Barrés m'a raconté qu'un jour, entré dans la villa Saïd, et contemplant les meubles, les tableaux et les statuettes que l'auteur de la Reine Pédauque a réunis là, comme des reposoirs pour la procession de ses songes, il demanda à M. Anatole France si la société communiste s'accommoderait de ce luxe individuel. M. Anatole France répondit par des paroles gracieuses et profondes, mais qui ne résolvaient point la question. La question reste encore à résoudre. M, Anatole France n'en a cure et je ne m'en soucierais pas plus que lui, si tout justement la lecture de quelques-uns de ses livres ne pouvait induire en cette erreur qu'il y a des questions à résoudre, et qui valent la peine d'être résolues.

En vérité, je n'ai jamais cru à la conversion de notre sceptique. Il est un scepticisme qui ne laisse aucune possibilité de conversion ; et ce n'est pas assez de dire que M. Anatole France ne pouvait faire son choix entre des croyances diverses, car il hait toute croyance tant qu'elle est active, tant qu'il existe des

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hommes dont elle réchauffe le cœur et anime le bras. Sa tendresse ne va qu'aux mirages depuis longtemps évanouis ; sa main ne tremble de piété que lorsqu'elle déroule le linceul de pourpre où dorment les dieux morts ; sa narine, plus que de l'odeur des roses nouvelles, s'enivre de l'indéfinissable parfum d'une fleur soustraite aux jardins de la vie, et dont la graine devint stérile entre les feuillets d'un herbier.

Et cependant, il parut quelquefois accorder sa créance aux religions du jour. Nous l'avons vu souffler sur le brasier dont les étincelles devaient jaillir jusqu'au ciel, et transmettre le feu sacré aux âges à venir. Mais aussi, nous avons lu, depuis, l'histoire des Pingouins et les Dieux ont soif (i). Et si je ne vais point jusqu'à dire que M. Anatole France y brûle ce qu'il adora, du moins semble-t-il bien que son ironie ait laissé quelques égratignures sur le piédestal de ses dieux. C'est qu'il n'avait érigé leur statue que pour les opposer à d'autres dieux qui lui paraissaient plus forts, pourvus d'un plus grand nombre de fidèles, et partant, plus dangereux. Or, Voltaire ne dormait plus content, et grinçait des dents au fond de sa tombe. Il peut aujourd'hui re-

(1) Les Dieux ont soif, roman, par Anatole France (Calmann-Lévy).

tiouver son sourire et applaudir aux gestes du plus aimable iconoclaste de notre temps: le livre de M. Anatole France, c'est une raillerie posthume de Voltaire, c'est, le dernier trait qu'il lance contre le citoyen de Genève, d'une rive à l'autre du Léthé, o\i jamais aucun de ces deux rivaux n'a voulu boire.

Evariste Gamelin, peintre et juré au tribunal révolutioxinaire, est un jacobin de la faction robespierriste, et un admirateur de Jean-Jacques. Il aime les nuages, et on ne l'en blâmera pas, car ils sont bien jolis, voguant sur l'azur ; mais il prétend les tirer vers la terre où ils se transforment aussitôt en un brouillard irrespirable. Evariste Gamelin ne prend pas garde à cette métamorphose, car il vit dans l'absolu. Il croit à la vérité absolue, à la chasteté absolue, à la justice absolue; c'est le croyant-type; c'est un fou. Il en est de deux espèces. Les contemplatifs sont innocents et font la parure du monde; mais Evariste appartient à l'autre espèce. Il devient redoutable parce qu'il agit.

Il est vertueux, mais il croit à une vertu indépendante des circonstances ; il est bon, mais il croit à

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l'efRcacité de la bonté, quels que soient le temps et l'occasion. II ne soupçonne pas que le bien naît de l'établissement d'un équilibre difficile, et que la raison doit composer avec les puissances diverses de l'humaine nature. La nature, il y croit aussi, comme à la morale, comme à tout, mais à la façon de Rousseau « ce Jean- fesse, dit le porte-paroles d'Anatole France, qui prétendait tirer sa morale de la nature, et qui la tirait en réalité des principes de Calvin ». Evariste, ce gobe-mouche de l'Absolu, nous offre le type le plus accompli du jacobin. Animé des meilleures intentions, comme Torquemada, il fait guillotiner ses amis, sa bienfaitrice, un innocent en qui il reconnaît (comment se tromperait-il, quand la voix de la nature parle en lui !) le ci-devant qui séduisit sa maîtresse, laquelle avait tout bonnement cédé aux charmes d'un saute-ruisseau. Il ferait guillotiner sa mère, s'il pensait, par ce sacrifice, être agréable aux dieux assoifés. Tel est Evariste Gamelin, plus bête que quelques-uns de ses pareils, mais moins vil que la plupart des autres fantoches de la sanglante ;mascaiade. M. Anatole France a fixé de façon définitive la psychologie du mystique révolutionnaire, et, du même coup, rédigé le compendium de ses haines, ou plutôt de ses mépris. En face d'Evariste Gamelin, disciple de Rousseau, il a placé Brotteaux des Ilettes,

disciple de Lucrèce, athée indulgent, pessimiste souriant, épicurien qui reconnaitrait pour ses frères ou pour ses cousins Jérôme Coignard et M. Bergeret. Evariste l'envoie à l'échafaud, en même temps qu'un moine ingénu et qu'une naïve prostituée. Evariste tue, tue et tue encore, pour légitimer par de nouveaux massacres les massacres antérieurs. Et lorsque, tout dégouttant de sang, il quitte ses sombres fonctions, ■ c'est pour retrouver Elodie que la pensée de tous ces meurtres emplit d'une terreur délicieuse. Mais quand Evariste, entraîné par ce mouvement de folie qui semble le rythme même de la vie de ces temps-là, tombe à son tour sous le couperet, Elodie oublie son amant entre les bras d'un autre. Car le plaisir est roi du monde.

Je ne résumerai pas davantage le roman de M. Anatole France, et je n'essaierai pas non plus d'en définir l'art incomparable. Jamais encore on n'avait peint un tableau si vrai de la vie parisienne depuis la mort du roi jusqu'à la réaction thermidorienne. Mieux que personne. M. Anatole France a distingué la qualité du patriotisme tant vanté des terroristes : « Siàrs de périr si la patrie périssait, ils fai-

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saient du salut public leur affaire propre. Et l'intérêt de la nation, confondu avec le leur, dictait leurs sentiments, leurs passions, leur conduite ». Non, je ne m'attarderai pas davantage sur ce roman où la volupté chante des airs si gracieux quand la rafale souffle de toutes parts.

Mais il est un point sur lequel je voudrais revenir. Pourquoi M. Anatole France, qui démonte avec une habileté si dédaigneuse, le mécanisme d'un Evariste Gamelin, conserve- t-il son amitié à certains illuminés qui, de nos jours, affichent ses dangereuses manies ? Pourquoi, s'il se sent le cœur de les railler, n'at-il pas la franchise de les désavouer? Telle est la question qui se pose, qui séduit et qui irrite. M. Anatole France n'y répondra sans doute pas plus qu'à la question de M. Maurice Barrés. Si nous tâchions, en toute modestie, d'y répondre?

Donc, M. Anatole France, quand il parle sur l'Agora, sacrifie aux dieux de l'Avenir, aux idoles populaires, au Progrès. Mais sitôt rentré dans sa librairie, devant l'image de l'éternelle Maïa, il renie en souriant leur culte. Est-ce à dire qu'à l'exemple de son aïeul, ce petit-fils de Voltaire croie au bienfait d'une religion pour la foule ? Non pas. A chaque page des Dieux ont soif, le dédain et l'ironie, pareils à deux sphinx, nous invitent à la circonspection, mais

si l'on peut avec assurance dégager de ce livre une idée, c'est, nous l'avons vu, celle de la méchanceté de toute religion. Contempler, sur les ruines de la Foi et de l'Espoir, la ronde des idées et des formes, le souple jeu des apparences périssables, voilà le dernier mot de la sagesse. Le langage du traitant Brotteaux des Ilettes ne permet pas, sur ce point, le moindre doute. Il avait encore, ce Brotteaux, « la faiblesse de croire que les révolutionnaires étaient plus méchants et plus sots que les autres hommes, en quoi il tombait dans l'idéologie. » Il savait pourtant que tous les hommes sont également nuisibles dès qu'ils agissent, et qu'ils n'évitent de répandre autour d'eux la douleur qu'en demeurant en place. Il excellait à jouir des fragiles biens de ce monde, de toutes les joies inoffensives de l'esprit et de la chair. L'époque où il était né favorisait ses appétits mesurés et nombreux. Mais autour de lui les hommes nourrissaient toujours dans leur cœur l'antique démon, l'horrible manie de la certitude et le goût de l'Absolu. Ils voulurent soulever le voile des apparences, et la lampe de Psyché, en tombant, déchaîna l'incendie.

Adieu, volupté des yeux, frissons de l'épiderme, molles cadences, plaisirs qui êtes l'unique raison de la vie! Pauvre Brotteaux des Ilettes, qui discouriez aussi bien que M. Anatole France lui-même ; les

triomphateurs ne s'aocommodent plus de votre pessimisme satisfait ; c'est qu'avec eux les croyants ont succédé aux artistes. Quelques rythmes apaisent la tristesse des chanteurs, une palette offre aux peintres de quoi distraire leurs angoisses. Mais les Jacobins n'ont pas ces ressources, et les rêves de leur cerveau, c'est dans la matière vivante qu'ils vont les réaliser ! M. Anatole France distingue bien le danger de cette entreprise. D'où vient que de temps à autre, nous apercevions ce sage marchant la main dans la main avec les neveux de ces fous? .D'où vient qu'après avoir apporté ce nouveau témoignage de son scepticisme, nous le verrons peut-être saluer demain avec bienveillance tel prophète qui prétend accoucher l'avenir? A chaque détour, la même question surgit, plus irritante chaque fois.

M. Anatole France a avoué un jour, dans une réponse à Brunetière, je crois, que souvent il avait tourné les yeux du côté du scepticisme absolu, mais qu'il avait eu peur du. gouffre. Tenons-nous enfin le mot de l'énigme ? On pourrait s'y tromper. Lorsque M. Anatole France, en effet, dénonce la malfaisance essentielle de toute action, il n'ignore pas que cette

immobilité qu'il prône porte un nom : la mort. Et, quoi qu'il ait envisagé parfois sans frémir la pensée de l'anéantissement de notre monde absurde et misérable, il n'a pas eu le front de prêcher à la foule son évangile désolé. On en trouvera seulement quelques paraboles à la fin d'un précédent volume: Ulle des Pingouins, qu'il faut avoir présent à l'esprit pour ne se point méprendre sur la philosophie d'Anatole France. Si cet ouvrage n'avait pas été écrit, on accepterait que M. Anatole France, pour échapper au scepticisme absolu, mette sa confiance dans la révolution future. Mais M. Anatole France s'abuse, et Vile des Pingouins dément son affirmation. Oui, il est descendu au fond de ce gouffre dont il prétendait avoir peur, et le livre qu'il a rapporté de ce voyage passe en cruauté les plus sombres pages d'un Nietzsche. Appel à la destruction, il apparaît en même temps comme un gage de la vanité de toute destruction. Nous voici bien près de saisir le secret de M. Anatole France. Mais la lumière qui va éclairer un aspect un peu pervers de cette âme, je voudrais qu'elle fût projetée par un de ces anarchistes auxquels M. Anatole France a voué une affection particulière :

— Compagnon, dirait-il, aujourd'hui seulement je t'ai compris. C'est pourquoi je ne te suivrai plus. Reste parmi tes semblables et n'entre plus dans notre

église, car ton impiété offense nos dieux, et ta pitié nous est plus injurieuse que la haine de nos bourreaux. Ceux-ci ne savent point alléger nos souffrances ; du moins ne les raillent-ils pas. Toi, du sommet de ta tour, tu regardes les drames du monde comme des batailles de fourmis ; et, monté si haut, tu crois peut-être devenir un dieu: garde-toi seulement de cesser d'être un homme. Tu ôtes à notre misère son sens et sa grandeur. Tu parles des crimes et du délire des hommes comme d'incidents dérisoires, et tu prétends collaborer à notre effort! Mais celui-là seul a le droit d'invoquer la vérité et la justice, pour qui chaque parole doit avoir un retentissement éternel, pour qui, de chaque goutte de sang versé, doit naître une source intarissable.

« Nous voulons agir, et toute action te paraît détestable en son principe. Si tu semblés aider à quelqu'un des gestes humains, ce n'est point que tu le juges meilleur que les autres. Au contraire, — et voici ton secret, prestigieux compagnon» — c'est que tous les gestes te laissent indifférent. Tout le mérite de ces mouvements fugitifs réside dans leur valeur plastique, et ils n'ont d'autre but à tes yeux que d'entretenir le rythme de la vie. Encore doutes-tu de l'excellence de ce but. La souffrance, la volupté et la yie rnême des hommes ne sont d'aucun prix, dit ton

ami Brotteaux des Ilettes, le capitaliste, et tu semblés partager son avis. Nos passions te fournissent des thèmes gracieux ou graves, mais as-tu senti jamais leur grand souffle qui terrasse et qui brise? J'admire que tu gardes une âme égale, quand ton cœur n'est que -cendres. Ah ! c'est ime chance d'être né grand artiste. Tu manies trop habilement tes phrases pour que ces lames empoisonnées te blessent jamais toimême. En les polissant, en les ornant, tu oublies leur destination ; mais ceux dont elles percent le cœur, leur sera-t-il loisible d'en admirer la beauté ?

« N'en doute point : quand luira le crépuscule du grand soir, un des premiers, tu monteras dans la charrette, comme ton ami Brotteaux. D'ici là, reste parmi tes semblables, et médite sur l'éminente dignité de la personne humaine, que l'on nous révèle à l'école primaire, selon l'évangile de Kant ! »

Ainsi parlerait, je pense, un révolutionnaire, car ces gens-là ne craignent pas l'emphase. Nous, qui la redoutons, quel langage tiendrons-nous ?

Il faut bien convenir tout d'abord que l'esprit de M. Anatole France est enclin à la perversité. Ce mot seul nous livre le secret des antinomies de sa pensée.

Il fait dire à l'un de ses personnages, dans Vile des Pingouins: « Il ne reste qu'une bonne action à accomplir: le sage amassera assez de dynamite pour faire sauter cette planète. Quand elle roulera par morceaux à travers l'espace, une amélioration imperceptible sera accomplie dans l'univers, et une satisfaction sera donnée à la conscience universelle, qui d'ailleurs n'existe pas. » Entendez-vous ricaner, dans ces quatre mots, le démon de la perversité? Quant à la phrase elle-même, on peut y chercher l'expression complète de la pensée d'Anatole France. Voyez : selon que l'oi) ajoute ou que l'on retranche la dernière incidente, vous avez devant vous l'Anatole France qui paraît croire à la vertu d'un bouleversement social, ou celui qui sait la vanité de tous nos efforts dç pygmées. Biffez la restriction finale, et, négligeant la forme paradoxale de la proposition, remplacez dynamite par « révolution » et planète par « société capitaliste », il vous semblera lire un discours composé pour une réunion prolétarienne. Ne gardez, au contraire, que la petite observation méphistophélique, et vous reconnaîtrez l'accent nihiliste des livres les plus achevés de M .Anatole France. Mais il a écrit la phrase d'un bout à l'autre. C'est qu'il veut goûter toutes les voluptés intellectuelles, et les plus complexes, et les plus subtiles. C'est qu'il agrée

à sa délicate perversité de rassembler dans le cœur d'un seul homme Faust et M'éphistophélès.

Tous les hommes qui ont élevé sur la terre un monument avaient foi dans leur œuvre. Que nous veut celui-ci, qui prétend bâtir, sur un sol qu'il sait mouvant ? Que penseriez-vous d'Evariste Gamelin, s'il raillait dans son cœur les dieux au nom desquels il massacre ses semblables, et si l'on démasquait en lui un dilettante dont l'unique souci fût d'ajouter un tableau à la fresque éternelle? Dirai-je toute ma pensée? M. Anatole France craint Evariste, mais comme Elodie, l'héroïne de Les dieux ont soif, il semble rechercher le frisson délicieux de cette crainte. Combien de fois la figure d'un mystique pareil à Evariste n'apparaît-elle pas, sous des noms divers, à travers l'œuvre de M. Anatole France? Rappelezvous, dans le Lys Rouge — déjà — le sujet de roman qu'expose l'écrivain Paul Vence. Ce fut l'un des premiers signes de cette sympathie bizarre qui incline un sceptique dont l'âme ignore l'ingénuité, vers les manifestations de la foi la plus naïve : perversité oiî aboutit souvent le dilettantisme. Quand cet érudit à la curiosité inlassable eut épuisé les trésors des mythologies antiques et des civillisations abolies, malgré son horreur des religions actives, sa fantaisie se complut à favoriser la naissance de croyances nouvelles,

parce qu'il espérait que le monde y retrouverait une sève jeune, et qu'ainsi des plaisirs de contemplation seraient ménagés aux épicuriens de l'avenir. On conçoit, dès lors, combien était justifié le langage que tenait tantôt notre révolutionnaire, car nous ne saurions légitimement exiger d'un homme d'action qu'il approuve l'attitude intellectuelle d'Anatole France, son habileté à se donner tout en se reprenant, son enthousiasme compliqué de restriction mentale, et son dilettantisme un peu néronien mais qui, au lieu de désastres propres à satisfaire les regards d'un barbare, provoquerait des occasions où employer l'ironie mêlée de pitié qui reste la seule arme du bon 'épicurien.

Un mystique de la révolution, qui irait jusqu'au bout de la pensée de M. Anatole France, reviendrait singulièrement refroidi de cette expédition. Au contraire, si M. Anatole France parvenait à chasser ces aspirations au néant qui parfois soulèvent un cœur blasé, s'il se débarrassait de certaines curiosités perverses, beaucoup, qui se croient ses adversaires, connaîtraient combien ils sont près de lui. Ni Brotteaux

des Ilettes, ni M, Anatole France ne peuvent épouser les idées de Kropotkine. On les apparenterait bien plus aisément aux plus stricts réalistes dont l'histoire nous ait transmis les maximes. Au moment qu'il allait reconstruire sur sa base tout l'édifice philosophique, Descartes se fit une loi de tenir pour assurés et profitabks les principes qui gouvernaient la société de son temps. Il savait qu'une trop brusque poussée des idées sur les faits détermine des catastrophes. On verrait de même sans grande surprise M. Anatole France adopter, dans sa haine de l'action, quelques règles de vie qu'il retoucherait le moins possible. Il accepterait en souriant les croyances traditionnelles, non parce qu'elles sont justes, mais parce qu'à l'usage elles ont perdu leur nocivité primitive. La sagesse qu'il enseignerait consisterait à n'accomplir que les mouvements nécessaires pour résister aux assauts de l'anarchie, aux puissances de la mort. Ainsi, l'homme rêverait sa vie en créant le moins possible de douleur autour de lui, et tout entier adonné aux joies de la contemplation, aux plaisirs légers qui font aimer la vie...

Mais il fallait considérer M. Anatole France dans toute sa complexité pour trouver le mot de l'énigme que son oeuvre propose. Cet homme qui, dans un univers lancé sans but à travers les espaces, n'indi-

que pour consolation que les jeux de l'esprit ou de la chair; cet homme que la pensée toujours présente de la fuite des phénomènes et de l'effritement des siècles empêche d'attacher quelque prix aux passions qui font vivre et mourir ses semblables ; cet homm.e qui incita la foule à chercher un bonheur futur qu'il sait imposeible — cet homme-là sera l'objet de la réprobation de toutes les âmes religieuses. Les jeunes gens d'aujourd'hui qui, nous dit-on, célèbrent l'action sur le mode lyrique, se détacheront d€ lui. Mais il continuera de dérouler à ses propres yeux et pour la joie des nôtres les féeries de son intelligence merveilleuse, et l'Ironie lui permettra toujours de répandre une lumière inoubliable sur des paysages que l'Amour n'éclaire pas.

L'Inexpérimentée ^''

Mme Lucie Delarue-Mardrus a rédigé, en romancière naturaliste, un petit conte moral dans le goût du XVIII® siècle. Voltaire, en écrivant Jeannot et Colin, voulut nous rappeler que l'on est parfois très aise de retrouver, dans les jours sombres, les amis que le bonheur nous fit dédaigner ; Mme Lucie Delarue-Mardrus, quand elle coniposa l'Inexpérimentée, eut dessein d'illustrer cette vérité incontestable, à savoir que les fautes des parents ne servent point d'avertissement aux enfants, et que seule notre expérience indivicjuelk nous pourrait être de quelque secours si, quand nous la possédons, il n'était trop tard pour l'employer.

Le petit conte moral de Mme Lucie Delarue-Mardrus comporte la description de plusieurs accouche-

(1) Koman de M"« Lucie Delarue-Mardrus, (Fasquelle, éditeur).

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ments. L'accouchement apparaît à Mme Delarue- Mardrus comme la rançon de l'amour. Deux femmes, la mère et la fille, contemplent successivement la face et le revers de la médaille, et leurs deux aventures présentent une symétrie et se répètent avec une régularité destinées à l'édification. Destinées aussi à s'abat sur les femmes et ne les lâche que brisées par ses serres puissantes. Diane, la mère, a subi l'étreinte de ce vautour terrible. Mais elle s'est promis de l'écarter du paysage paisible au milieu duquel elle élève Diane, la fille.

Vainement. Diane la fille a été ravie comme Diane la mère. Elle est partie, avec 'un homme qui l'aimait, et qu'elle n'aimait pas, pour se rendre libre et pour rejoindre, ayant abandonné le comparse devenu inutile, l'être qu'elle attendait depuis ses rêves d'adolescente. Pierre, l'amant abandonné, vient rejoindre Diane la mère qui a oublié sa rancune contre le ravisseur de Diane la fille, et ne songe plus qu'à pleurer avec lui. Il faut dire aussi que, pour achever la symétrie, c'est le même homme que font souffrir, à vingt ans d'intervalle, Diane la mère et Diane la fille. Ce Pierre est d'ailleurs une nature généreuse. Il a pardonné à la mère la douleur qu'elle lui infligea jadis. Il est tout prêt à amnistier la fille. Celle-ci revient, pas absolument seule: elle est

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enceinte de six mois. Le père, assez vague, de ce futur enfant, l'a abandonnée, comme le père de Diane la fille avait abandonné Diane la mère (ce n'est pas ma faute s'il y a des répétitions dans le résumé de cette histoire de famille). La situation semble inextricable. Elle le serait peut-être dans lia vie. Mais c'est à dénouer les situations les plus embrouillées qu'excellent 'les contes moraux.

Pierre Laforgerie, ayant contemplé Diane la fille, sent son amour augmenter de toute la dimension nouvelle qu'a prise la taille de sa petite amie, et il dit humblement :

— Si tu veux... si tu veux... Eh bien! Je t'épouserai, moi... Oui... oui., tout de suite si tu veux... Et ton enfant... ton enfant... je le reconnaîtrai... Veux-tu?... Veux-tu?...

La mère et la fille se sont écriées ensemble:

— Oh! Pierre!

Et Voici qu'ils se regardent tous trois sans confusion, possédés seulement par le sentiment d'une noble minute.

Notre époque démocratique se fait donc une étrange idée de la noblesse. Considérez, je vous prie, que dans ce groupe attendrissant, nous trouvons : une vieille grue, une petite grue, un homme qui fut successivement l'amant de la vieille et de la jeune, et, enfin, personnage invisible, un mioche expectatif, né de père inconnu. Il faut appeler les choses et les gens

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par leur nom, si l'on veut n'être point dupe. Et tout ce monde-là pleure de nobles larmes, uniquement parce que, à l'orient de l'Europe, a existé une littérature russe qui, chère d'abord à une élite, est devenue la pâture ordinaire du public français. Il y aurait quelque injustice, je pense, à insister sur cette petite scène. Le poète d'Horizons ne l'a pas inventée pour les meilleurs d'entre ses lecteurs. Ce n'est point pour eux non plus que Mme Delarue-Mardrus écrit de ce style :

La louve féminine hurlait à la joie. On l'a dans la peau, l'amour maternel, tout comme l'autre amour.

Cette simplicité voulue, qui se croit énergique et qui n'est que vulgaire, a bien passé de mode. Il convient d'abandonner au théâtre ces préciosités â rebours. Il convient aussi de ne point déranger sans motif valable les grandes lois éternelles de la vie dont, de tout temps, l'art le plus élevé nous a fourni des symboles. Ainsi, pourquoi faire appel à la Fatalité, à cette farouche divinité qui anime l'œuvre des Sophocle, des Shakespeare et des Racine, pour expliquer les déportements d'une gamine dévergondée ? Voilà un procédé bien artificiel et qui réussit mal à élargir, à ennoblir un sujet trop frêle. L'œuvre de Mme Delarue-Mardrus semble ballottée entre le 'Conte

moral, dont je parlais au début, et le roman naturaliste, genre auquel elle se rattache par le style. La donnée est si évidemment imaginée dans le but d'illustrer une sentence morale, que nous ne pouvons nous laisser émouvoir par l'intrigue elle-même. La fin, la naissance de Diane la petite-fille, est vraiment trop prévue. Quand naît, dans l'adorable dernière scène de la pièce de Maeterlinck, la fille de Mélisande, c'est toute l'inquiétude douloureuse de l'humanité qui semble balbutier sur les lèvres de ce petit être. Mais lorsque Diane la fille se promet de préserver son enfant des erreurs qu'elle commit elle-même, tout comme autrefois Diane la mère s'était jurée de prémimir Diane la fille contre les cruautés de l'amour ; et lorsque l'auteur nous laisse entendre que Diane la petite-fille recommencera les mêmes bêtises que sa mère et sa grand'mère n'évitèrent pas (et qui sont plus graves, Pierre Laforgerie ne pouvant plus, en raison de son âge, les réparer) — à ce moment-là, dis-je, nous pensons que l'auteur a un peu abusé de la symétrie. Et nous ne serions guère étonnés d'apprendre que, l'enfant commençant à parler, ses premiers mots composent le refrain d'une chanson puérik :

Si cette histoire vous amuse,

Nous allons la... la... la... recommencer.

Après tout, je le sais, c'est toujours la même chanson que chantent les poètes. Mme Lucie Delarue- Mardrus a souvent célébré, d'un accent plus émouvant, J'amour et la douleur. Pensons-y, pour que la lecture de ce roman hâtif et contestable ne nous rende point injuste.

La fête arabe <''

Il n'est sans doute pas d'écrivains, à l'heure présente, dont les livres, plus que ceux de Jérôme et Jean Tharaud, nous apportent une promesse de plaisir. Cela vient du souvenir que nous avons de leurs précédentes œuvres : il nous fut donné de goûter aux fruits de J'arbre. Mais à notre espoir on 'découvre une cause moins empirique : nous savons que l'arbre fut planté et taillé selon les plus sûres méthodes. Le temps semble passé, décidément, des auteurs qui écrivent sans savoir pourquoi ni comment, et nous revenons à des coutumes moins barbares. Plus que quiconque, Jérôme et Jean Tharaud auront contribué à cette heureuse orientation de la littérature qui se fait, qui prétend continuer la plus belle tradition française, et recueiïïir le plus essentiel, le plus incommunicable de notre patrimoine: une sensibilité policée par cinq ou six siècles de culture.

(1) Par Jérôme et Jean Tharaud (Emile-Paul, éditeur).

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Leur goût classique, leur grand souci de construcwlon et d'unité les indine à employer de préférence la forme du récit. De la sorte, tous les événements s'ordonnent autour d'un centre, que forment la pensée et la sensibilité du personnage qui parle. Des esprits superficiels, qui jugent le « moi » romantique, parce que le « moi » a été dit haïssable, et que tout ce qui est haïssable leur semble romantique, pourront seuls faire grief de cette tendance aux deux écrivains. Bien plutôt que d'un égotisme blâmable, elle procède chez eux d'un amour profond de la vérité. Ils veulent déformer celle-ci le moins possible, c'est pourquoi ils se plaisent à nous la montrer réfractée dans un seul regard. Assez d'obstacles se présentent à notre conscience quand elle veut appréhender le réel, pour qu'on n'y ajoute point à plaisir les embûches du style indirect. Depuis Dingley, les héros de Jérôme et Jean Tharaud emploient donc la première personne. La Maîtresse servante, la Fête Arabe se rattachent par là à une forme de livres très traditionnelle, et qui peut-être paraîtrait la plus .légitime, si l'illustre exemple de Flaubert et la réussite de Madame Bovary n'avaient créé, en quelque sorte, un nouveau « canon » du roman français. Depuis lors, un préjugé nous incline à considérer la manière de Flaubert comme supérieure à toute autre. Or,

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