‹ Une année de critiqueChapitre 25 sur 31 · LA MAITRESSE ET L AMIE I · texte numérisé non relu

LA MAITRESSE ET L AMIE I

Sa personne et son œuvre m'apparaissent comme un unique phénomène, très insolite et très précieux. En lisant les romans de M. Jean-Louis Vaudoyer, si j'étais littérateur ou tout au moins peintre, sculpteur ou musicien, je goîiterais une satisfaction sans mélange, car ils propagent cette opinion que le monde, en y comprenant les femmes du monde, s'offre comme un verger à la fantaisie des artistes et des écrivains. L'humanité qui ne tient ni l'ébauchoir, ni la palette, ni le porte-plume, est aux yeux de M. Jean-Louis Vaudoyer comme si elle n'existait pas. Quand un être de la race privilégiée traverse les rues en compagnie de la femme qu'il aime, il semble que toute vie conternporaine s'abolisse. Le cabaretier disparaît en même temps que le terrassier, le manœuvre et le passant qui vaque à des travaux sans noblesse. Et toutes ces rues sont bordées de boutiques d'antiquaires. Et toutes ces rues mènent à Rome, quand elles ne s'arrêtent point à Utrecht ou à Munich.

La femme du romancier

C'est sans doute que M. Jean-Louis Vaudoyer n'ignore point combien l'amour est une chose misérable, quand il ne se rehausse pas de tous les prestiges de l'art.

Le ROMANCIER PSYCHOLOGUE

Mais un vrai psychologue eût montré que Tamour, loin de naître des émotions esthétiques,- les crée. En tout cas, ni l'art ni l'amour ne gagnent beaucoup à ces jeux compliqués. Le héros de M. Jean- Louis Vaudoyer m'étonne. Voici comment J'auteur nous raconte ila première visite de Georges Lendrieux chez Maidame de Jussey : « Georges regardait l'antichambre aux lourdes colonnes de marbre rouge, et le départ d'un escalier pompeux et sombre, au bas duquel se dressait une statue froide et digne, qu'il attribua machinalement à Simart ou à Pradier ». Ailleurs, quand îl s'agit d'exprimer le ravissement de deux cœurs unis par la plus tendre amitié, M. Jean- Louis Vaudoyer nous montre Georges et Cécile se promenant par les rues d'Utrecht, et ajoute: « Ils finirent la journée dans un petit magasin, près de la cathédrale... » Et vous devinez que les meuMes et les bibelots qui s'y trouvent seront aux deux amants platoniques d'un grand secours pour exprimer l'état de leur âme. Nos pères ont imaginé l'amour peintre ou l'amour médecin. Grâce à M. Jean-Louis Vaudoyer, nous avons maintenant l'amour gardien de musée.

LA MAITRESSE ET l'AMIE 177

L'Agathonien

Et dans ce musée, nous rangerons bientôt l'amour lui-même, tel que le conçoit M. Vaudoyer, et qui, plutôt que de Vénus aux belles fesses, semble le fruit de l'hymen improbable de M. Georges Ohnet et d'une marchande italienne de cartes postales illustrées. Le temps 'est passé des vaines mélancolies, et l'amour n'occupe qu'une chapelle dans le temple où nous rendons un culte à la force et à l'énergie. Si nous laissons à l'enfant capricieux ses ailes, c'est pour bien marquer que nous honorons surtout en lui un 'précurseur : -l'aviateur du temps passé.

La maîtresse de la maison

Pour moi, monsieur, je ne me rangerai jamais parmi les fidèles d'une pareille religion, et je crains que beaucoup de femmes ne m'imitent. Georges Lendrieux, je l'avoue, me plaît fort. Il réalise à peu près notre idéal à toutes et l'on ne nous décidera que malaisément à dédaigner un garçon si déllicat et plein de cette tendresse dont nous avons besoin plus que de toute autre chose.

La femme du romancier

Sa délicatesse ne l'empêche pas de tromper vilainement Cécile.

Le romancier psychologue

C'est en quoi M. Jean-Louis Vaudoyer montre qu'il connaît les hommes ; mais, je le répète, il connaît beaucoup moins les femmes. Je ne le chicanerai pas sur le caractère de son héroïne. On assure qu'il existe de ces femmes belles et glacées. Stendhal îe dit: « Quelques femmes vertueuses et tendres n'ont presque pas l'idée des plaisirs physiques; dles y sont rarement exposées, si je puis dire, et même alors les transports de l'amour-passion ont presque fait oublier les plaisirs du corps. y> Mais c'est la logique sentimentale ide Cécile que je ne saisis pas bien. Quand Cécile apprend que Georges l'a trompée, la piqûre de la jalousie lui révèle que sa chair n'est pas insensible. Chez cette femme si noble et si fine, un obscur amour-propre s'éveille. Elle veut se prouver et prouver à Georges que même dans les plaisirs que recherchent les hommes, elle ne le céderait point à la femme qu'on lui préféra. Elle se décide à appartenir à Georges, une seule fois. Elle se donne avec une ardeur désespérée ; mais i'auteur ne nous cache point

Page 1