LA MAITRESSE ET L^AMIE I
qu'à ce moment elle participe aux joies qu'elle dispense. Or, malgré cet éblouissement, elle s'en va et elle se tue.
La MAITRESSE DE LA MAISON
Oui, et 'la fin de ce livre m'a arraché des larmes. M. Vauidoyer a écrit là, il me semble, quelques-unes de ses meilleures pages. J'en aime la poésie tout ensemble intime et solennelle. Mais pourquoi vous étonner si Cécile se tue ? Son acte la replonge dans la vie, dont elle éprouve soudain la grandeur et la mystérieuse noblesse. Qu'elle continue de vivre, il lui en faudra découvrir la m'édiocrité quotidienne. N'a-t-elle pas connu l'amour? Il est naturel que, pour ne pas souiller la belle image, elle l'emporte avec soi dans la mort.
Le ROMANCIER PSYCHOLOGUE
M. Jean-Louis Vaudoyer est un poète, un rêveur exquis. La psychologie la plus élémentaire l'eût incité à nous montrer son héroïne non pas se suicidant, mais se rattachant à la vie, à la médiocrité quotidienne trouée d'éclairs éblouissants. Et M. Jean- Louis Vaudoyer, en veine de réalisme, nous peindrait une Cécile moins désolée lorsque, comme cela arrive à la page 236, elle « gagne la pièce voisine et se contraint aux soins les plus humiliants ».
l80 une année ide critiqué
L'Agathonien
Parfaitement ! Au moins, ce livre servirait à propager le goût de Thydrothérapie qui, avec le sport, peut seule remédier à Ja dégénérescence de la race.
Le MAITRE DE LA MAISON
Votre science du cœur, cher maître, perce quelques illusions consolantes, mais je la crois exacte. Ah! quel don Juan l'on doit être, quand on connaît si bien les femmes!
La femme du romancier N'est-ce pas? C'est inquiétant.
Le maître de la maison
Où donc est le volume de M. Jeam-Louis Vaudoyer? {Bas, à la femme du romancier.) A bientôt, ma chérie.
La MAITRESSE DE MAISON, bos à l'AgathomcH A minuit juste. La porte sera entrouverte.
L'Agathonien, de même
Prenez garde que je ne vous trouve pas en compagnie de M. Georges Lendrieux,
La Maîtresse îde MAiâo>f i8î
La maîtresse de maison, de même Petite canaille, faut-il que je t'aime !
Le romancier psychologue
Vous ne retrouvez pas la Maîtresse et l'Amie? Tenez, voici le Lys Rouge, d'Anatole France. Emportez donc ça. (Tous sortent; entre une femme de chambre. Don Juan s'asstire que nul ne le voit; puis il lutine la servante).
Les Jardins de l'Intelligence
La première fois que je vis le nom de M. Lucien Corpechot, il signait un article de la Revue des Idées, intitulé: « d'Esprit de France ». C'était, je crois, en 1904 ou 1905. On venait de mener une enquête sur l'influence allemande en France, et les réponses avaient donné prétexte à 'des discussions sur les qualités respectives des différentes races, ou plutôt des différentes nations européennes. Par quels traits spécifiques se distinguait îa France? Les idéologues à la grosse avaient beau jeu à insister sur l'impossibilité de définir une tradition française, et à énumérer quatre ou cinq ou dix traditions opposées. Ils citaient Rabelais et Fénelon, Pascal et Voltaire, La Fontaine et Victor Hugo. Et de sourdre. M. Lucien Corpechot, essayant de se retrouver parmi cette confusion, laissait ià le contenu pour s'occuper de la forme de
(Vi x)S.r Lucien Corpechot (Emile-Paul, éditeur).
l'esprit français, négligeait momentanément la réalité sur quoi notre intelligence s'exerça, pour considérer les conditions sous lesquelles se présentait à nous cette réalité. Et il s'arrêtait à cette formule d'un biologiste: « Chez les grands Français, rintelligence s'élève à fia dignité d'organe différencié ». Formule excellente en effet. Dans le domaine de la matière, elle permet de comprendre en quoi consiste l'esprit scientifique ; portée dans le domaine de (l'esprit et de l'art, elle fournit la définition du classicisme.
Il semble que le nouveau 'livre de M. Lucien Corpechot forme une illustration ide cette vérité. L'auteur a voulu nous faire reconnaître dans les géométries végétales de Versailles, des Tuileries, -de Chantilly, une des plus belles réussites de l'esprit de France. Pour cet organe différencié qu'est devenu chez nous l'intellligence, il fallait des plaisirs nouveaux: tandis qu'aux jardins d'Angleterre ou d'Italie on s'occupe seulement de satisfaire la sensibilité ou d'amuser l'imagination, le génie de Le Nôtre dessinant à Versailles les murailles d'arbres et ies mdroirs d'eau permit à l'intelligence de goûter le souverain bien dans la contemplation de ses propres lois.
L'art d'un Le Nôtre n'est pas d'improvisation. Dès le moyen âge, les jardiniers français avaient créé et suivaient une tradition nationale, que les gentillesses
LES JARDINS DE L'iNTELLIGENCE 185
italiennes menacèrent 'bientôt d'abâtardir. M. Lucien Corpechot nous fait assister aux progrès de leur art, qui avait besoin, pour atteindre son plein épanouissement, de la volonté des hommes et de l'agrément du sort, des circonstances sociales et de l'intervention du génie: la France eut Louis XIV, et Louis XIV distingua Le Nôtre. Mais après cette heureuse rencontre, combien d'obstacles restent à vaincre ! C'est un des plus beaux triomphes de l'homme sur la nature que la création de ces terrasses, de ces bosquets, de ces allées, de ces nappes liquides, là oti l'on ne trouvait qu'un désert sans eau. Il faut agrandir le symbole, comme fait M. Lucien Corpechot, et considérer en Louis XIV une sorte de possédé de l'idée de perfection, un ministre de l'intelligence en lutte contre les forces inconscientes, pour ne point juger folle prodigalité et caprice coupable, le dessein royal de faire naître une forêt sur le sol le plus ingrat. Il y a plus de calme sagesse à profiter des complaisances de la nature, mais sans doute fallait-il montrer une fois, par un exemple éclatant, de quoi sont capables le génie et la puissance, quand l'un s'appuie sur l'autre. C'est là, pour Versailles, un titre de plus à notre amour.
Il ne manque pas, d'ailleurs, à la cité des eaux. Lequel, entre les jeunes écrivains, n'a point écrit, à
rknitation de M. de Régnier, quelque sonnet sur les jardins de Versailles? Les sonnets souvent ne valent pas grand'chose, mais la mode est heureuse qui pousse à les écrire. Oui, pour retrouver le chemin de Paros, c'est la route de Versailles qu'un Français doit reprendre. D'autres lieux du monde ont des charmes; celui-ci seulement, pour employer l'heureuse expression de M. Lucien Corpechot, « satisfait à tous les besoins de notre esprit et lui assure le calme et la paix de la solution la plus élégante » .
En composant ce livre, M. Lucien Corpechot a écrit un bon chapitre de la philosophie de l'art en France. Le danger, pour un tel ouvrage, c'est de s'apparenter beaucoup plus à la philosophie qu'à la critique esthétique. Je sais des gens qui diront qu'il n'est pas besoin de déclancher tout un appareil psychologique pour nous rendre raison des plans d'un simple jardinier.
Mais ces gens-là ont tort, M. Lucien Corpechot a raison, et les contemporains de Le Nôtre comprenaient parfaitement les idées du jardinier. Il ne faudrait pas croire, en eflfet, que lorsqu'on parle de « discipline classique » — et on en parle beaucoup depuis quelque temps, — il s'agisse d'un mythe créé après coup et pour les besoins d'une cause : les théoriciens du classicisme, ce furent d'abord les classi-
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ques eux-mêmes. Les gens de cour qui rencontraient Le Nôtre dans les aillées de Versailles pouvaient dire — cent documents en témoignent — ce que le favori du roi avait apporté de nouveau dans son art, et qui n'était autre chose que le sentiment de la perfection. La perfection contient toutes les grandeurs ; elle peut se passer de bien des grâces accessoires ; c'est pourquoi les seigneurs de ce temps-là renoncèrent volontiers aux fantaisies italiennes et comprirent que Le Nôtre, en subondonnant la sensibilité à la raison, les introduisait à un ordre de beauté plus élevé, et qu'en fin de compte la sensibilité n'y perdait rien, et y gagnait peut-être, contrairement à l'opinion de nos détraqués. Dès le dix-septième siècle, un écrivain remarquait que Versailles convient également aux promenades des philosophes et aux rêveries d'un amant délaissé.
Ces rapports de l'intelligence et de la sensibilité au cours de la création de l'œuvre d'art, nous les distinguons en suivant, avec M. Lucien Corpechot, les travaux successifs de Le Nôtre, qui tantôt ajoute à son plan primitif et tantôt le modifie, selon les besoins de la perspective, et pour orienter l'esprit dans la bonne voie. Cette voie, il convient de le dire pour ceux qui jugent « insignifiant » le classicisme, ouvre directement sur l'horizon ; les allées de Versailles mènent
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doucement jusqu'à l'infini, non pas, à vrai dire, cet infini qui est un thème de la métaphysique allemande, mais celui dont les vers de Racine sont tout enveloppés. Car c'est la grandeur du cerveau humain de concevoir l'infini, où l'univers ne montre que le néant.
Napoléon et M. Léon Bloy
Pour le critique qui ne sut s€ prémunir des lumières de l'Esprit-Saint, il est spécialement difficile de parler de M. Léon Bloy. Certes, mon embarras serait moindre, si je pouvais ici considérer seulement en Léon Bloy un romancier, l'auteur de la Femme Pauvre et du Désespéré, et je devine que le ton de cet article en deviendrait tout différent. Mais l'Ame de Napoléon appartient au genre prophétique, et non au genre romanesque. Car M. Léon Bloy est prophète en son propre pays, que Ton nomme Bourg-îa- Reine. Sa pensée se trouve rarement de niveau avec notre esprit médiocre, parce qu'elle passe sans cesse des régions sublimes où, comme fit Moïse, on contemple Dieu face à face, à ces bas-fonds pestilentiels où les démons s'occupent à tirer par les pieds notre humanité misérable. Son cœur ne connaît que le ravissement ou la haine; son carquois littéraire ne contient que deux flèches : le dithyrambe ou l'injure ; et son vocabulaire semble hanter tour à tour la voie lactée et le labyrinthe d'un égout. Or, un même destin guette tous les écrivains qui subissent si étroitement
le joug de leur sensibilité: en eux le pamphlétaire a tôt fait de supplanter le lyrique. L'idéal dont ils se réclament représente une unité, tandis que le nombre est infini des gens qui m'éconnaissent cet idéal. Voilà pourquoi, parmi nos hommes de lettres, également soucieux d'augmenter leur production et d'éviter la monotonie, on en voit beaucoup qui s'occupent à vitupérer les mécréants plutôt qu'à entonner les louanges du vrai Dieu.
En vérité, M. Léon Bloy ne s'arrête pas court, lorsque l'heure a sonné de l'enthousiasme. Au rebours de nos plus fameux rétractaires et de nos anarchistes patentés, qui sombrent dans la niaiserie chaque fois qu'il s'agit de dire leurs amours au lieu de crier leurs dédains, M. Léon Bloy, dans ces instants-là, trouve ses plus beaux accents. C'est qu'il a la foi. Je ne me sens ni le droit ni le goût de douter de sa sincérité. Un homme qui a la foi fournit un spectacle étonnant. L'étonnement produit l'admiration, et l'admiration conduit à la crédulité. Considérons donc, en M. Léon Bloy, un auteur sacré. On conviendra pourtant que ce n'est pas à ce saint caractère qu'il doit le plus clair de sa réputation, ni cette espèce de renom de prosateur maudit qui le relègue un peu en marge de la littérature contemporaine. M. Léon Bloy devint célèbre à une époque où le public français, complète-
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ment désorienté, faisait bonne mine à ceux qui l'accablaient d'outrages, et, semblable à quelque vieux libertin, recherchait qui le brutalisait. Cette ma'ladie passagère nous valut le théâtre « rosse » et plusieurs autres horreurs. Elle a passé. Mais les titres des ouvrages de M. Léon Bloy subsistent, et donnent à penser que sa plume flétrit les Pharisiens et les vendeurs du Temple plus souvent quelle ne glorifia les Trônes ou les Dominations. Même dans son dernier livre, qui appartient à une autre veine que le Pal, Léon Bloy devant les Cochons^ ou Quatre ans de captivité à Cochons-sur-Marne, M. Léon Bloy n'a pu se défendre de placer, selon le mode prophétique, le verset d'imprécations à côté du chant d'allégresse. Sa fureur ne se répand que sur un petit nombre de pages, mais ce sont ides pages bien remplies.
Henri IV n'était qu'une canaille, et M. Léon Bloy qualifie de providentiel le couteau 'de Ravaillac. Louis XIV apparaît comme l'un des plus médiocres bellâtres qu'on ait jamais vus, et M. Léon Bloy, dans son apostolique douceur, ne saurait lui pardonner « l'expulsion bête de deux ou trois cent mille calvinistes, qu'il eût été facile et si rafraîchissant de massacrer. » Que dire du bourbeux Louis XV, dont M. Léon Bloy parle aussi intelligemment qu'un bigot parle de Voltaire? Louis XVI faisait « un excellent objet pour
la guillotine », et Louis XVIII est comparable à « un sac d'excréments ». Telle est l'histoire de France, reconstituée par M. Léon Bloy. Mais quelque chose manquait à son œuvre : au faîte de ce monument de stupidité, il accroche un étendard, et cet étendard porte l'effigie de Louis XVII. Lequel? Et s'agit-il du faux-monnayeur aMemand? Pour les ennemis de l'ancien régime, qui seraient tentés d'approuver le jeu de massacre auquel se livre M. Léon Bloy, j'allonge la citation. « On ne finirait pas, — dit M. Léon Bloy, après avoir copieusement injurié les révolutionnaires — de prostituer l'imagination s'il fallait parler de Louis-Philippe, du capitulard de Sedan, de notre salope de République », etc..
Pourquoi ce flot d'anathèmes épargne-t-il Napoléon I" ? Il est difficile de le deviner. On voit bien que M. Léon Bloy a lu, très jeune, une histoire de Na/poléon, qui l'émervei'lla pour toujours. Mais on découvre bientôt une autre cause à l'admiration de M. Léon Bloy pour l'empereur. M. Léon Bloy reconnaît distinctement en Napoléon I*"" un messager de la Providence, un missionnaire du Destin. Est-ce l'Antéchrist? Est-ce une préparatoire incarnation de l'Esprit-Saint? On l'ignore. Un peu de mystère est nécessaire à la vraie beauté, et je vous ai dit en commençant qu'il est malaisé de comprendre les prophètes,