NAPOLÉON ET M. LÉON BLOY I
et d'en parler. Le certain, c'est que Napoléon fut bouté sur terre pour servir des desseins supérieurs : Gesta Dei per Francos. « Il naît dans une île, écrit d'une plume inspirée M. Léon Bloy. Il fait constamment la guerre à une île. Quand il tombe pour la première fois, c'est dans une île. Insulaire par naissance, insulaire par émulation, insulaire par inécessité de vivre, insulaire par nécessité de mourir... » Après cela, pour douter que Napoléon fût l'envoyé du Seigneur, il faufdrait ne pas croire à la malédiction du chiffre 13 ; il faudrait être un païen.
Il importe de parler des fautes de Napoléon, qui sont formidables, comme tout ce que faisait ce grand homme. Il s'agit de fautes, vous entendez ; n'allez pas parler de crimes, de la félonie de Bayonne ou de l'assassinat du duc d'Enghien ! Les fautes de ce genre, on n'en ferait des crimes que si leur auteur s'appelait Louis XIV, cet imbécile, ou Louis XVIII, ce sac d'excréments. Les fautes de Napoléon sont d'ordre politique ou militaire. Mais qui ne voit que d'abord elles étaient voulues par le destin, et qu'ensuite, elles étaient causées par les fautes de ses sinistres prédécesseurs? Mais alors... c'est donc que le destin avait déjà voulu ces fautes-ci, qui conditionnaient et préparaient celles-là? Chut!... N'essayez pas de vous introduire dans les desseins de la Providence ! Les voies
de Dieu étant insondables, il convient que soit tout à fait incohérente la pensée de M. Léon Bloy, son prophète. Qu'arriverait-i'l, si l'on voyait clair dans ses idées, si l'on apercevait, à travers l'eau transparente, au lieu du sable aurifère, quelques cailloux?
D'un livre qui s'intitule VAme de Napoléon, on pouvait attendre quelques renseignements inédits sur la psychologie de l'empereur, mais M. Léon Bloy, tout occupé à comprendre les choses du point de vue de l'éternité et à déchiffrer l'invisible, ne s'est pas soucié de ces détails. L'historien qui nous a prouvé l'irréalité de Napoléon, et son identité avec le soleil, s'en était-il avisé ? Pourtant, M. Léon Bloy nous parle quelque part de la tristesse de Napoléon et de sa grande solitude. Ce sont les meilleures pages, trop courtes, de ce livre, dont la pensée est puérile (il s'agit, j'y insiste, d'un livre et non de l'œuvre entière de l'auteur du Désespéré) et le style souvent très beau. Je ne croyais pas possible un td contraste entre la pauvreté de l'idée et la richesse de son vêtement ; mais M. Léon Bloy, qui est prophète, accomplit avec aisance ce miracle. Cela m'incline à reconnaître qu'il est marqué du signe sacré. Le Dieu qui conduisit Homais à Pathmos peut bien, quand il lui plaît, faire de Bouvard un sl^liste, et départir une étincelle de génie à l'humble Pécuchet.
M. Marcel Boulenger
Le Marché aux Fleurs *''
Nous devons avoir à M. Marcel Boulenger une gratitude infinie. Il a fait beaucoup pour nous débarrasser de l'idéologie qui régnait souverainement, vers 1890. Il a enflé ses joues et soufflé très fort, et la brume des fjords a quitté notre ciel. La complicité d'Eole, divinité capricieuse, ne lui fut pas inutile; mais enfin, il a accompli de son mieux la tâche que lui marquait le destin. Il a contribué à propager cette idée salutaire qu'il ne suffit point de porter les cheveux longs pour cesser d'avoir les idées courtes ; si bien qu'aujoud'hui, les jeunes écrivains supposent qu'en portant les cheveux courts, ils auront sûrement
(1) roman, (Pierre Laffite, éditeur).
des idées longues. Autre erreur, mais où les coiffeurs trouvent leur compte. La vérité, comme toujours, doit être au point le plus éloigné des deux extrêmes, et c'est pourquoi l'on peut en toute confiance recommander aux jeunes écrivains la coiffure aux enfants d'Edouard.
M. Marcel Boulenger apparaît comme une des figures les plus aimables de ia littérature contemporaine. Je parle de l'homme aussi bien que de l'auteur, et je ne distingue point l'un de l'autre, car le départ est impossible. Imaginez-vous ce causeur charmant, ce parangon d'élégance et de politesse, écrivant des articles incendiaires, ou brossant de larges fresques romanesques, toutes frémissantes de vie? Pas plus que je ne m'attends, quand je considère, sur ma table, ce vase dont des foudres forment la décoration Louis XVI, à ce qu'en sorte soudain le tonnerre de Dieu.
■Ce que nous aimons dans les chroniques de M. Marcel Boulenger, c'est lui-même. C'est luimême encore que nous aimons dans ses romans. Et lui-même a voulu être et est en réalité le type de l'homme de société. Il ne se plaît qu'aux plaisirs de société. Ses articles sont des causeries alertement menées. Je vous ai déjà dit qu'il est un causeur charmant, et c'est tout juste si on peut lui
M. MARCEL BOÙLENGEH 197
reprocher de causer trop souvent du charme de la causerie. Elégant cavalier, il ne néglige pas de nous vanter à tout propos les mérites de l'élégance et l'utilité 'de la cavalerie. C'est tenter l'esprit de contradiction. Ne cédons pas à la tentation. M. Marcel Boulenger a bien raison de penser que l'apparence des choses n'est point négligeable, ni méprisable tout le gracieux accessoire de la vie. A présent, si à force de s'occuper de l'accessoire, il a fini par ne plus voir l'essentiel, il faut convenir que l'écueil était inévitable. Sans retomber dans l'afïreux jargon de garçon boucher qui fut de mode au temps du naturalisme, sans parler de « tranches de vie », on peut comparer l'écrivain à un opérateur. Mais M. Marcel Boulenger est un opérateur délicat. Avant de toucher . à ses instruments, il met ses gants. Les ayant mis, il les trouve très jolis. Et il lui arrive quelquefois d'oublier qu'il y a un être vivant devant lui, sur la table chirurgicale...
N'allez pas cependant faire à M. Marcel Boulenger l'injure de croire qu'il s'occupe uniquement de. colifichets. Je sais plusieurs chroniques de lui qui, en même temps que fort jolies, — elles le sont toutes — me semblent merveilleusement justes. M. Marcel Boulenger se mêle souvent d'affaires sérieuses, d'apparences d'affaires sérieuses : par exemple, il a écrit
sur l'orthographe, cette apparence du style. Mais ces affaires sérieuses, il les traite d'une façon qui lui est particulière, et que je vais essayer d'indiquer. Il y a certaines manières de voir, de sentir, de vivre, que M. Marcel Boulenger juge bonnes et belles. Il y a un certain air de crânerie, un certain ton de chevalerie qui lui plaisent par dessus tout. Et dans quelque ordre d'idées qu'il entre, il amène avec lui ses préjugés, — ne donnons à ce mot nul sens péjoratif. C'est ainsi qu'il évalue les mérites d'un politicien, comme il ferait s'il s'agissait d'un sous-lieutenant de hussards. On avait pu croire jusqu'ici que M. Marcel Boulenger ne nourrissait pas beaucoup de tendresse à l'égard des socialistes. Eh bien, dans son dernier livre, le Marché aux Fleurs, le personnage sympathique est un socialiste, un partageux. Pourquoi ? Parce que ce socialiste est rasé de près, s'habille bien, ne cause pas mal, et monte à cheval le mieux du monde. M. Marcel Boulenger ne se dit pas : tiens, ce monsieur, quoique socialiste, n'est pas trop insupportable. Il s'écrie : Ah ! quel homme charmant ! Faisons-nous tous socialistes ! Et il est piquant d'entendre ce hardi homme de lettres, ce duelliste redoutable, raisonner exactement comme une femme.
Dans ce Marché aux Fleurs, M. Marcel Boulenger part en guerre contre les mariages de raison, qui sont