‹ Une année de critiqueChapitre 28 sur 31 · M. MARCEL BOULENGER I · texte numérisé non relu

M. MARCEL BOULENGER I

le plus souvent d'affreux marchandages; et ce qui l'indigne, ce n'est pas tant l'amoralité de ces opérations que l'hypocrisie dont la bourgeoisie prétend les couvrir. M. Marcel Boulenger est dans le vrai : mieux vaut cent fois ne point mêler les genres, mais, comme c'était la coutume au dix-huitième siècle, traiter à part les affaires de convenances sociales, et les affaires de l'amour. De cet heureux sujet de chronique, M. Marcel Boulenger a tiré un petit roman. Aussi bien, ses personnages ne font jamais qu'illustrer ses idées. Le livre est dédié à M. Abel Hermant, et non sans cause. On y trouve en effet, de fines satires. On y reconnaîtra sans peine certain couturier qui... Mais quelle rage possède donc ces écrivains de railler si cruellement un monde où il ne leur déplaît pas de fréquenter? Alceste, au moins, songe à se faire ermite. Oui, mais nos misanthropes le dépassent en courage. Et dourt;ez-vous que, s'ils consentent à fréquenter les précieux ridicules, ce soit pour nous les décrire avec leurs tares et nous éloigner d'eux? Je vous dis qu'ils ne songent qu'au bien de l'humanité!

M. Marcel Boulenger y songe même fréquemment, mais il le conçoit d'une façon très spéciale. Le jour où les primaires n'auront plus le droit d'écrire, où le mauvais goût sera proscrit (le génie

^OÔ tJNÉ ANNÉE DE CRIÎIQUÉ

aussi, c'est quelquefois un petit corollaire), où toutes les femmes seront jolies et s'habilleront bien, oti tous les jeunes gens seront dandies, sans cesser de demeurer un peu lettrés, je pense que le paradis, tel que l'imagine et le rêve M. Marcel Boulenger, sera réalisé sur la terre. Il est possible que certaines âmes aspirent à un bonheur moins superficiel, mais ces âmes-là n'intéressent guère M. Marcel Boulenger. Il a toute la grâce et toute la légèreté d'un de ces abbés de cour qui ne croyaient pas en Dieu, mais feignaient de croire à l'amour. Son oeuvre ne fait qu'effleurer la vie; jamais elle n'entre en contact direct avec la réalité. On songe â ces danseurs qui déploient une adresse merveilleuse à glisser sur des braises dont ils évitent la brûlure. On éprouve, à suivre leur jeu, une angoisse si forte, qu'on en vient presque à désirer qu'ils n'éludent pas plus longtemps les lois naturelles, qu'ils aient un instant de défaillance; on en vient à espérer un cri -de douleur...

On n'entend jamais de cris, dans les livres de M. Marcel Boulenger. On n'y surprend pas non plus la moindre faute de syntaxe. Et il convient de parler enfin du principal mérite de M. IMarcel Boulenger. Il est, avant tout, un écrivain amoureux de son art, de la forme de la phrase française. On sent qu'il jouit de la propriété de termes, d'un joli tour de

M. MARCEL BOtJLÉNGEft ^Ol

langage, de la variété de la syntaxe. Prenez au hasard une page de lui, vous y ferez des découvertes. Soyez reconnaissant à la coquette : c'est pour vous que fut posée cette mouche. Cent petits détails vous sollicitent et requièrent de vous une seconde d'attention souriante. Je sais bien que, dans la très grande prose, les détails se remarquent moins. Mais sous prétexte de grand art, on était venu à écrire le plus étrange charabia. M. Marcel Boulenger est de ceux qui distinguèrent les premiers la maladie et apportèrent le remède. Encore une fois, nous lui devons, outre de grands plaisirs intellectuels, une gratitude infinie.

Introduction à la vie comme-il-faut ^^^

PERS0NNAÇF5

Une jeune femme.

Un Critique.

UNE JEUNE FEMME

On m'a dit que M. Marcel Boulenger était notre arbitre des élégances; je viens d'acheter son petit livre: Intraduction à la vie comme-il-faut. Je pense y trouver des conseils précieux, dont profiteront mes fils, quand ils auront vingt ans. Me trompé-je ?

UN CRITIQUE

Je peux vous répondre depuis un instant. J'ai eu longtemps entre les mains le livre de M. Marcel Boulenger, mais quand la certitude du plaisir que j'y

(1) Ollendprff, éditeur,

prendrais me poussait à le 'lire, j'étais retenu par le souci d'avoir à en parler. Enfin, je viens de le terminer.

LA JEUNE FEMME

Eh ! quoi, était-il donc si pénible de confesser tout uniment votre bonne impression? Et faut-il croire ces jaloux qui se répandent en propos amers, touchant le caractère des critiques?

LE CRITIQUE

Il est toujours profitable de croire les hommes, quand ils 'disent du mal de leurs semblables ; cependant, rien n'expliquerait la (malveillance des critiques à l'endroit de M. Marcel Boulenger. Il est de notre compagnie. Nous critiquons les livres ; il critique les mœurs. Aussi nul ne songe-t-il à malmener cet écrivain charmant et se borne-t-on à le craindre. Timeo hominem unius lihri, chère madame ; permettez-moi de ne pas traduire puisque, comme tout le monde, vous avez lu Cornélie on le latin sans pleurs. Cette forte parole semble n'avoir été prononcée que pour fournir une devise aux critiques, je parle de ceux qui accomplissent scrupuleusement leur tâche, car, pour les autres, rien n'est si précieux que l'homme d'un seul livre. Vous saisissez tout de suite pourquoi.

INTRODUCTION A LA VIE COMME-IL-FAUT 20'y LA JEUNE FEMME

Sans doute. A l'écrivain d'un seul livre correspond le critique d'un même article toujours répété.

LE CRITIQUE

Or, j'ai déjà écrit plusieurs articles sur M. Marcel Boulenger. J'ai noté l'heureuse influence de son €sprit sur les jeunes gens qui s'en imprègnent. M. Marcel Boulenger est un moraliste, mais à l'encontre de ses émules, — et Dieu sait s'ils sont nombreux ! — il ne commence point l'exposé de son système par un résumé de tous les systèmes qui l'ont précédé. Ignorance ou dédain, je n'en saurais décider, mais peutêtre un peu de l'un, un peu de l'autre. Cela est excellent. M. Marcel Boulenger ne démontre pas, il montre: il montre un exemple aimable d'honnête homme à la française, et cette méthode d'éducation paraît bien la meilleure.

LA JEUNE FEMME

Tout ce que vous dites là me le rend fort sympathique. Si vous voulez mon humble avis de femme, je vous avouerai qu'il se fait, à mon sens, un très grand abus de doctrines et de systèmes. Je me suis laissé dire que certains professeurs se mêlent d'expliquer aux enfants, avec syllogismes à l'appui, com-

ment le patriotisme, par exemple, est fondé en raison, et pourquoi il vaut mieux être homme de bien que fripon. J'en tremble, car qui peut, en ces matières, démontrer le pour, n'est pas éloigné d'admettre qu'on lui puisse démontrer le contre, et les discussions de ce genre offrent pour moi quelque chose d'inhumain et même de diabolique.

LE CRITIQUE

Vous leur faites bien de l'honneur, mais je vous donne cent fois raison, et M. Marcel Boulenger vous applaudirait, d'abord parce que vous êtes femme, et aussi parce qu'il juge exactement comme vous. Au reste, il juge toujours un peu comme font les femmes, dont toute la science n'est qu'un appel incessant à l'instinct. Mais il s'agit ici d'un instinct longuement poli, celui qui nous indique une incontestable hiérarchie des êtres, des idées et des choses, et grâce auquel nous préférons un délicat à un rustre, un Français à un Allemand, et Marcel Boulenger à M. Ferdinand Brunot, réformateur de l'orthographe.

LA JEUNE FEMME

Pour mes fils, dont je veux faire de bons petits français, je ne choisirai pas d'autre maître que M. Marcel Boulenger,

Page 1