‹ Une année de critiqueChapitre 4 sur 31 · DESTINÉES ROYALES I · texte numérisé non relu

DESTINÉES ROYALES I

sance érigeait entre elle et la foule, elle a subi la contagion du siècle. L'aventure de Dresde est éternelle, mais les explications de la princesse Louise font écho aux tirades des pièces modernes. Qui donc aujourd'hui ose encore unir l'idée de beauté à une conception de l'ordre? Qui donc prend plaisir à imaginer une société où chaque être bornerait son ambition à tenir de son mieux le rôle que lui assigna la nature? Qu'allais-je parler des inconvénients que présente la situation de Mme Toselli? J'avais le tort, sans doute, de généraliser une opinion personnelle. Il est fort possible que le public, friand de ses « Mémoires » qui continuent de paraître, applaudisse à son évasion. Et je ne me flatte guère d'empêcher les gens de se précipiter vers la baraque où l'on montre la princesse déclassée et le mouton à deux têtes.

Il y aura toujours moins de monde, autour du petit autel où les délicats rendent leur culte à la mémoire d'Elisabeth d'Autriche. Elle n'aurait pas écrit de confessions, cette impératrice qui souffrait d'un regard posé sur elle, toujours prompte à élever son éventail, comme une arme défensive, entre « les Barbares » et son âme. Le trésor de sa vie intérieure serait à jamais perdu, si Constantin Christomanos n'en avait pieusement recueilli des parcelles. Nous rouvrirons ce livre, si, par surprise, nous avons par-

couru l'histoire de la vie de la princesse de Saxe. Qui pensera encore à celle-ci, quand le petit scandale soulevé par ses différends conjugaux sera apaisé? Son livre n'offre aucune pâture à ceux qui possèdent le sens de l'admiration, et qui souffrent dans leur orgueil d'hommes, chaque fois qu'un être humain déchoit.

Elisabeth, que Maurice Barrés appelait une « impératrice de la solitude », restera la compagne invisible de tous les désespérés qui ont trouvé dans la sombre beauté du désespoir le dernier lien qui les rattache à la vie; et de ce bréviaire de mélancolie qu'est le petit livre de Constantin Christomanos, nous attendrons toujours, pour répondre aux sollicitations de notre cœur, des accents dont le pessimisme n'exclut pas une secrète douceur.

Une renaissance du Journalisme

II ne faudrait point voir dans ce titre la constatation d'un fait, mais plutôt une question, dont les termes, il est vrai, offrent peut-être une discrète nuance d'espoir. Beaucoup de personnes, en effet, éprouvent quelque réconfort à lire dans le Figaro, chaque lundi, les articles de M. Alfred Capus. On sait que les pièccb de cet auteur comptent parmi les très rares spectacles auxquels un homme, qui n'est pas un dégénéré, et une femme, qui n'est pas une hystérique, peuvent assister aujourd'hui sans grincer des dents. M. Alfred Capus a écrit aussi des romans, et si j'aime 1er romans de M, Alfred Capus au moins autant que ses comédies, je ne crois pas que ce soit seulement par un effet de ma préférence naturelle pour le livre au détriment du théâtre. Voici à présent M. Alfred Capus chroniqueur ; et je me demande s'il ne convient pas de marquer d'un signet blanc, dans les annales du journalisme, la page où M. Alfred Capus donna son premier « Courrier de Paris ».

Non que les chroniqueurs de notre époque me paraissent avoir beaucoup moins de talent que leurs

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devanciers. Je sais bien que c'est là une opinion très répandue, et que les anciens du « boulevard » la propagent à l'envi ; mais ils sont orfèvres. Leur affirmation, qui a pris force de dogme, ne traduit qu'un préjugé. M. Alfred Capus me le disait l'autre jour. Au reste, pour s'en convaincre, il n'est que de feuilleter les vieilles collections de Figaro. On s'attend à découvrir des trésors, et l'on reste étonné devant une prose vide presque toujours, et souvent parfaitement niaise. Quoi ! ce public parisien de 1860 ou de 1880, dont on regrette si fort la désagrégation, c'est à cela qu'il se plut? Mais s'il y a différence, elle est toute à l'honneur de notre temps, et si les lecteurs d'aujourd'hui sont trop nombreux pour constituer un public dont on puisse essayer de préciser les caractères et de définir les aspirations, du moins s'intéressent-ils à un plus grand nombre de sujets que les lecteurs de 1860, et souffrent-ils qu'on leur tienne un langage moins délibérément frivole. Non, les chroniqueurs de 1860 n'avaient pas plus d'esprit que les nôtres. Non, le public d'alors n'était pas plus intelligent que le nôtre : il avait même moins -de bonne volonté. Mais ce qui manque aujourd'hui c'est, pour que cette bonne volonté-là ne s'égare point, une direction.

Voilà toute la question. Ce sont les institutions qui corrompent les hommes ; ce sont les conditions

UNE RENAISSANCE DU JOURNALISME Ij

acuelles de la presse qui corrompent les journalistes. En écrivant : renaissance du journalisme, je ne songeais pas à insinuer qu'une pléiade de publicistes admirables venait tout soudain d'apparaître, mais qu'une forme de journalisme considérée comme désuète allait peut-être rentrer en faveur : la chronique proprement dite, celle que l'on nomme « parisienne » et que j'appellerai simplement, si vous le voulez bien, française. Elle n'existait plus; les journaux n'en voulaient plus, les auteurs n'en écrivaient plus. Chacun tenait pour assuré que ce genre littéraire ne pouvait plus vivre dans l'air contemporain. Les directeurs, qui parlent du public à peu près comme la Pythie eût parlé d'Apollon delphique, montaient sur le trépied, et proclamaient, avec de grands éclats, que ce mystérieux public demandait autre chose : des entrailles de taureau, ou des portraits d'assassins. Et le public, docile aux décisions de ses maîtres comme Poil de Carotte aux injonctions de M°* Lepic quand celle-ci décrétait qu'il n'avait point envie d'aller à la chasse, le bon public finissait par croire qu'en effet il avait besoin d'autre chose. Cela aussi, dans le monde du journalisme, passait pour un dogme.

On me dira que chaque jour, en tête de chaque numéro de chaque journal, il y a une chronique. Non pas. Je vois bien cent cinquante ou deux cents lignes

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suivies d'une signature, mais l'extrême diversité des sujets traités, la multiplicité des auteurs et la contrariété de leurs opinions, tout cela s'oppose à l'idée d'unité et de suite qu'implique ce mot : la chronique. Exception faite pour un très petit nombre de journaux de doctrine, la presse, aujourd'hui, s'efforce de ressembler à un kaléidoscope. Les plus grandes feuilles d'information se réclament d'une absolue indépendance (sauf pour les questions où se mêlent des intérêts financiers, bien entendu). Le sujet intéressant traité par un spécialiste : tel apparaît l'idéal ; et cela semblerait, en effet, l'idéal, si l'on n'apercevait le résultat que produit, sur le système nerveux du lecteur, ce défilé incessant et trépidant d'images cinématographiques, si l'on oubliait que ce pauvre lecteur n'a ni le temps, ni la force d'examiner, de contrôler, de faire un choix, et qu'il absorbe tout, au hasard. Deux savants, deux sociologues, exposent successivement sous ses yeux deux théories radicalement opposées ; pensez-vous que cela le gêne ? Nullement. Afin de ne point offenser un dieu inconnu — car le citoyen d'une démocratie égalitaire est essentiellement respectueux, de même que le libre penseur est essentiellement dévot (la « foi laïque », dit le sinistre Buisson) — il adopte l'un après l'autre les deux systèmes contradictoires. Ainsi se forme ce chef-d'œuvre d'incohérence qu'est une cervelle mo-

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deme ; ainsi voyons-nous le public des répétitions générales se pâmer, à deux saisons ou deux jours d'intervalle selon les cas, aussi bien devant le Lys, de je ne sais plus qui, et devant la Flambée, ouvrages dont l'un vante le caprice anarchique, tandis que l'autre prétend célébrer le devoir, et qui n'ont de commun entre eux que la platitude. Je parlais tantôt de Poil de Carotte: connaissez-vous un autre livre de Jules Renard, VEcornifleur? L'écornifleur n'a pas plus d'existence personnelle que l'écho; il répète indifféremment toutes les voix, lorsqu'elles ont assez de force pour venir jusqu'à lui. Un grand journal peut avoir environ un million de lecteurs : là-dessus, soyons certains qu'il y a neuf cent quatre-vingt-dixneuf mille écornifleurs. Tel est le bénéfice du journalisme éclectique, qui est tout à fait, il convient de le remarquer, en accord avec les autres institutions révolutionnaires. Qui donc, en effet, prétendrait mettre des œillères au citoyen libre, et l'empêcher de décider de tout par ses propres lumières ?

C'est dans les articles de M. Alfred Capus, et presque uniquement là, que l'on peut trouver la véritable chronique du temps présent. En leur conservant toujours le même titre: « Courrier de Paris », M. Alfred Capus a rompu avec un des plus pernicieux

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usages du journalisme contemporain, cette sotte manie du titre qui tire l'œil, et du « chapeau », comme on dit dans le langage des salles de rédaction, établi de telle sorte qu'après l'avoir vu on peut sans dommage se dispenser de lire le reste. En outre, M. Alfred Capus n'est point astreint à parler d'un seul sujet en un nombre de lignes fixé d'avance, conditions que l'on considère comme essentielles à la vraie chronique, et qui en sont la négation même. A l'occasion d'un événement quelconque, M. Alfred Capus écrit les réflexions qui lui viennent, et qui, selon les lois de l'association des idées, en suscitent d'autres ; à chacun de ces événements il accorde l'importance qu'il mérite; il en fixe le caractère au moyen d'une anecdote plaisante, ou bien au contraire il s'élève à des considérations plus générales en faisant rentrer le fait qui lui servit de thème initial dans le groupe de faits auquel celui-là se rattachait naturellement. Une telle formule de journalisme vaut ce que vaut celui qui la met en œuvre : l'écrivain retrouve la dignité que l'on ne reconnaissait plus qu'au sujet.

Dès son premier article (i), M. Alfred Capus donna aux honnêtes gens confiance et satisfaction.

(1) Figaro du 2 octobre 1911. Les Courriers de Paris d'Alfred 'Capus, viennent d'être réunis en volume (Bernard Grasset, 1912).

Ce fut à l'occasion de la catastrophe du cuirassé Liberté. Il dit combien les larmes de M. De'lcassé, comme jadis les doléances de M. Thomson, nous paraissaient choquantes, et il montra à quel point ce sentimentalisme théâtral, que partout on éta'Le à présent, est éloigné de la vraie sensibilité, de la vraie pitié. En même temps, il signalait clairement un grand mouvement d'opinion dont les parlementaires ne soupçonnent pas l'importance, ce qui est fort heureux, puisque cela permet d'espérer qu'ils se trouveront un jour noyés sans avoir vu approcher la tempête. Etre réactionnaire, disait M. Alfred Capus, ce n'est pas seuilement « une affaire de politique, mais de conduite, d'idées et de goût ».

Etre réactionnaire, c'est ne pas considérer le suffrage universel comme l'origine de tout droit et de toute justice; c'est se méfier des gens qui réclament avec insistance une morale nouvelle et à qui l'ancienne ne suffit plus, car nous apprendrons jieut-être bientôt que la Joconde a été volée au nom d'une idée morale supérieure. Etre réactionnaire, c'est se refuser à accepter le féminisme intégral et c'est aussi tenir compte des antiques différences que la nature, dans son amour de la diversité, a établies entre les deux sexes. En art et en littérature, être réactionnaire, c'est mépriser tout ce qui est criard...

... Il y a par conséquent à notre époque, ne nous le dissimulons pH/S, énormément de réactionnaires, et d'après les meilleures observations, il y en aura davantage encore dans

la génération qui nous suit. Les causeries entre jeunes gens dans un couloir de théâtre ou au cabaret du village, les entretiens surpris dans la rue, la conversation des dîners, témoignent de cet état d'esprit. C'est là, dans ces rencontres familières, que l'opinion de demain, celle qui sera unanime et impérieuse, s'essaye et prend sa source.

Voici encore des lignes qui prouvent une perspicacité dont je m'enchante; et quelle simplicité, quelle netteté dans l'expression :

Ce qui est bien de l'heure présente, ce n'est pas de tuer, de voler ou de trahir, c'est de le faire au nom d'un principe, que ce soit le droit à la vie, le droit au bonheur ou le besoin impérieux d'agrandir sa personnalité. Etre dévalisé, passe encore, mais l'être au nom des droits sacrés de l'individu, c'est un raffinement auquel nous aurons de la peine à nous habituer. Voilà l'apport dans nos mœurs de la philosophie et de la littérature étrangères et surtout des interprétations que nous en avons faites. Paris et la province commencent à être encombrés de surhommes et de nietzschéennes qui n'ont pas la sensation d'avoir vécu leur vie' sans deux ou trois scandales, quelques escroqueries et un certain nombre de violences. Il n'y a rien de moins français que ce type récent...

Mais la suite découvre mieux encore les vices de notre époque. M. Alfred Capus répondant à M. de Porto-Riche, qui voyait une immoralité dans le fait de mettre des fripons à la scène, expliquait que rien,

au contraire, n'était plus conforme à la saine tradition française ; et il ajoutait :

Il en est de même pour ce que M. de Porto-Riche nomme « les désordres de l'amour ». Le spectacle n'en est pas plus immoral en soi que celui des désordres de la probité. Qui songe à parler de l'immoralité de Phèdre, ou à se préoccuper de la moralité de Néron? C'est que Eacine ne donne pas avec ostentation Phèdre comme modèle aux femmes de quarante ans ni Néron comme exemple aux souverains. Il nous décrit seulement leurs passions fatales et leurs erreurs. Ce qui est immoral, ce n'est donc pas de montrer la révolte, c'est de l'appeler la Beauté; ce n'est pas de montrer l'adultère, c'est de l'appeler un Droit; ce n'est pas de montrer le désordre, c'est de l'appeler la Règle. En somme, l'immoralité, l'hypocrisie et la corruption en littérature consistent peut-être simplement à ne pas appeler les choses par leur nom. Et voilà pourquoi nos classiques, si francs et si clairs, sont d'admirables éducateurs. (1)

« L'immoralité consiste à ne pas appeler les choses par leur nom » : n'est-ce pas un rare plaisir de trouver ainsi, exprimé si tranquillement, ce que nous pensions tous? Ne pas appeler les choses par leur nom, tel est en effet le grand mal contemporain : comment faire comprendre cela aux gens qui parlent, si vainement, de la « crise du français », et qui ne veulent point avouer qu'elle n'est que le s}'mptôme d'une

(1) Figaro du 23 octobre.

crise de la France? Combien de remarques fines ou profondes ne devons-nous point encore à M, Alfred Capus ? Il sait bien que si la notion de l'honneur — national, militaire, professionnel — subit aujourd'hui de si rudes assauts cela vient de ce que les hommes d'aujourd'hui ont oubHé tant de vieux principes et entrent dans la vie comme des joueurs dans un tripot. Considérez cette psychologie du joueur :

Il y a une seconde où tous les joueurs, malgré les différences de sexe, d'âge, de condition sociale, éprouvent exactement la même émotion: c'est le moment où la volonté ne peut plus rien sur la destinée d 'une partie, d 'un coup, d 'une phase du jeu, et où le résultat ne dépend plus que de cette force sans mesure que nous appelons le hasard et que — étrange anomalie — nous ne connaissons que par ses mystères.

Et quand arrive l'instant soudain où un de ces mystères se célèbre, qu'il s'agisse d'une carte qu'on retourne ou d'une "bille qui s'arrête, le joueur se sent enveloppé d'une atmosphère spéciale, atmosphère de fièvre et d'apparitions. Sa perception des choses extérieures devient différente, sa conscience se déforme; ce n'est plus un homme normal, c 'est un sujet dominé par un magnétiseur.

On comprend que des êtres humains soumis à ce régime perdent vite toute saciabilité profonde, toute notion du vrai et du faux, du bien et du mal. Ainsi le joueur-type, celui qui ne cherche pas dans le jeu une simple distraction, mais un contact spécial de ses nerfs avec le hasard, celuilà est un individu hors cadre, qui s'est fait lui-même sa

règle et sa morale et qui se tient quitte envers la société dès qu'il les observe. Lui permettre d'appliquer les lois générales d'un pays et de faire respecter les contrats usuels semble le comble de l'aberration. (1)

Avec non moins de finesse et de verve, de mesure et de saine philosophie, M. Alfred Capus, dans les autres « courriers de Paris » qu'il a écrits durant les quatre derniers mois, nous parle du snobisme et de l'esbroufe, à propos de M. Raoul Gunsbourg; de la comé<:lie politique qui se joue à la Chambre, et du dégoût que tout homme normal égaré là en éprouve; de la condition de l'homme de lettres, et de la belle duperie que constitue la liberté de tout dire, dans un état où il n'y a plus un «tyran » mais deux mille tyranneaux dont la susceptibilité croît en raison inverse de leur force; du danger des prix littéraires; de la nécessité de la critique ; de la grève des danseuses ; des droits politiques pour la femme, etc. Citons encore quelques lignes, pour que l'on sache bien que, si M. Alfred Capus s'occupe souvent de questions assez graves, il le fait toujours avec bonne humeur, avec esprit, et que ses articles n'ont rien de morose :

Il s'est introduit, en ces dernières années, de telles façons dans la politique étrangère, que je me demande si les femmea n'y seraient pas aptes merveilleusement. Qui, mieux

(1) Figaro du 16 octobre.

qu'elles, causerait de choses et d'autres pendant de longs mois, sans rien dire d'essentiel? Qui discuterait mieux de la vie et de la mort de plusieurs centaines de milliers d'hommes avec la sérénité indispensable à notre époque! Et nous aurions peut-être encore cet aA^antage que les traités qu'elles feraient entre elles ne resteraient pas longtemps secrets. (1)

Et ce portrait de la République :

. Elle a ^ien changé, la République! Elle est devenue moins séduisante, moins alerte. Elle a perdu la grâce de l'adolescence; son allure s'est alourdie. Et puis, elle s'est tellement transformée, elle a pris successivement tant de costumes divers qu'on ne la reconnaît plus. Elle a d'abord été habillée en guerrière et tout le monde l'admirait pour sa belle tenue sous les armes; puis elle a mis des vêtements bourgeois qui ne lui allaient pas trop mal; puis elle a revêtu la robe populaire, et elle s'est montrée à la foule. Aujourd'hui, son vêtement est fait de pièces et de morceaux; il n'est plus ni populaire, ni bourgeois, ni guerrier. Il est hétéroclit et disparate, et elle le porte avec une gêne visible. Elle a un peu l'air d'une femme dépeignée qui court les rues en titubant. (2)

Le ton, on le voit, est toujours assez modéré. Je sais des gens qui font reproche à M. Alfred Capus de cette modération. Ils veulent que l'on porte une

(1) Figaro du 15 janvier 1912.

{2) Figaro du 30 octobre 1911.

flamme plus vive sous les murs de la citadelle pourrie, afin de la détruire plus vite. Peut-être ont-ils tort.

Si les divagations éloquentes de Rousseau trouvèrent du crédit et obtinrent un succès si rapide, c'est que la littérature du xviii® siècle péchait souvent par excès de sécheresse. Le cœur n'y trouvait pas de quoi se satisfaire : après cette longue disette, on accepta pêle-mêle tous les aliments. Nous assistons sans doute à un retour analogue, quoique dirigé dans un sens opposé. Nous sommes las des déclamations. On a pris l'habitude de parler si fort, que toutes les invectives paraissent inofïensives. On a fait des mots un usage si déréglé que leur force s'est perdue et leur relief émoussé. Une critique adroite, une satire cruelle au fond, mais enveloppée dans un sourire, auront peut-être plus d'effet que le pamphlet le plus violent. On a tout dit, à peu près, contre la laideur et la mal f aisance du régime; néanmoins, la vessie gonflée garde sa rondeur, et par son élasticité résiste à tous les chocs. Qu'importe, après tout, si chacun n'emploie pas contre elle les mêmes armes : coups de trique ou piqûres d'épingle, l'essentiel, n'est-ce pas? c'est qu'elle crève.

Le succès qu'obtiennent les chroniques de M. Alfred Capus montre bien que le public n'est pas tout

entier aussi bête et aussi corrompu que la lecture ide grands quotidiens le pourrait laisser croire. Du moins sommes-nous assurés maintenant qu'un bon nombre de Français, que tout conspire par ailleurs à désorienter, se plaisent à écouter chaque semaine les propos d'un auteur avec qui ils se sentent en communion d'idées et de sentiments. Cette chronique qui revient régulièrement, c'est une mise au point méthodique de tout le spectacle contemporain. Seule conception raisonnable du journalisme. Au lieu d'augmenter l'inquiétude des esprits, elle crée de l'ordre et de la paix. Je feuilletais récemment quelques numéros du Journal des Déhais parus vers 1855, et que je me trouve posséder parce qu'à cette époque un de mes parents y collaborait. Il rédigeait et signait le « courrier de Paris » alternativement avec Prévost-Paradol, quinze jours l'un, quinze jours l'autre. C'était là, il me semble, le type parfait du journal. Les lecteurs connaissaient les idées des deux écrivains ; on pouvait en chaque occasion faire le départ des opinions personnelles de l'auteur, et voir clair dans les faits auxquels il s'attachait. Si l'exemple de la chronique de M. Alfred Capus portait ses fruits, nous reviendrions peutêtre à cette vieille formule du journalisme. Cette chronique elle-même représente déjà tm pas dans cette voie. Il n'était pas inutile de le signaler.

Henri Franck

L'adolescence est le temps de nos plus nobles ardeurs spirituelles. Choc pathétique entre une neuve intelligence et les antiqiies doctrines qui furent, à travers les siècles, l'aliment du cerveau des hommes ! Il nous semble que le monde manquera pour nous de saveur, tant que de certains problèmes nous n'aurons pas trouvé la solution. Une invisible main nous retient et nous empêche de nous mêler au choeur universel. Quoi! Prétendriez-vous que je vive avant de connaître la loi et le but de la vie ? C'est un tel appétit de certitude qui pousse les enfants intelligents à chercher dans les livres des notions que l'expérience ne leur a pas fournis, car les expériences, ils ne veulent les entreprendre que dans les conditions les plus favorables. La plupart d'entre eux n'ont pas encore baisé la joue de leur cousine que déjà ils ont formé pour leur usage une conception de l'amour, selon Stendhal.

Contre l'opinion courante, c'est l'homme qui est frivole, c'est l'enfant qui est grave. A quinze ans,

presque tous les collégiens, les brutes à part, tiennent pour irnportantes, pour vitales, les spéculations philosophiques. On dirait que nous risquons tout notre avenir sur une carte, sur le dernier argument d'un partisan du libre arbitre ou d'un déterministe, et il s'en faut de peu que nous ne prenions position dans la querelle des universaux. Le jour o\x je franchis pour la première fois le seuil de la classe de philosophie, j'éprouvai quelque étonnement à considérer le maître. Il ne portait ni les draperies antiques, ni le chapeau de l'astrologue, ni même la robe d'un lettré chinois. C'était ce petit homme propret et un peu ridicule qui m'allait introduire à la métaphysique! A son gré, dans ma conscience, j'allais porter un dieu vivant ou mort; et, détenant une telle puissance, il n'en paraissait pas accablé ; il allait et venait comme quiconque; il se promenait le dimanche avec son épouse; il lisait un journal progressiste!

Les collégiens, devenus hommes, oublient ces étonnements de leur enfance, et leurs angoisses métaphysiques, car il en va de la vie intellectuelle comme de la vie sentimentale, c'est l'oubli qui nous tire des impasses. Chez quelques êtres pourtant la flamme ne s'est pas éteinte. Ils refusent de se bander les yeux. Ils ne veulent pas étouffer l'appel pressant de leur conscience. Conserver en soi ce feu de la jeunesse, accorder aux conflits qui se déroulent dans l'esprit

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