HENRI FRANCK 3 I
le même intérêt dramatique que nos auteurs reco:inaissent seulement aux conflits sentimentaux, et, selon l'exemple de Nietzche, faire à toute heure de l'exercice de l'intelligence, une passion, — tel fut le; secret d'Henri Franck, et l'essentiel de son évangile. Des dieux obscurs en conçurent-ils de la jalousie? Pour que ce secret ne fijt pas plus longtemps révélé, ils l'ont écrasé sous la pierre d'un tombeau.
Je me rappelle la première soirée où je rencontrai Henri Franck, qui vient de mourir, à peine âgé de vingt-cinq ans. Nous quittâmes ensemble nos hôtes, et notre sympathie s'établit comme s'établissent d'ordinaire toutes les amitiés entre jeunes gens, par une conversation oiî nous parlâmes de nos admirations communes. Henri Franck était, si je me souviens bien, quelque peu parent de M. Bergson. Nous échangeâmes des réflexions sur ce philosophe. Franck avait aussi subi l'influence d'un autre maître, Rauh, qui m'était insupportable ; mais en littérature, presque tous nos goûts nous rapprochaient. Il adorait Barrés, sur qui il devait écrire, quelques mois plus tard, quelques pages de la plus cuisante ironie — l'ironie que l'on n'emploie qu'envers ceux que l'on aime,
comme fit Barrés envers Renan. Et je n'ai pas oublié le son de sa voix quand , le long de la grille du Parc Monceau, il me récitait les admirables vers de la comtesse de Noailles :
J'écris pour que le jour où je ne serai plus On sache comme l'air et le plaisir m'ont plu Et que mon livre porte à lu foule future Comme j'aimais la vie et l'heureuse nature;
Et qu'un jeune homme alors, lisant ce que j'écris, Sentant par moi son cœur ému, troublé, surpris, Ayant tout oublié des compagnes réelles. M'accueille dans son âme et me préfère à elles.
En 1909, M. Jean Roy ère, qui dirigeait la Phalange, me demanda si je connaissais un jeune écrivain capable de rendre compte du mouvement philosophique aux lecteurs de cette revue. Je lui désignai Henri Franck et dans quelques numéros, celui-ci publia des notes extrêmement fines sur les sujets de psychologie ou de méthodologie les plus propres à intéresser de jeunes esprits curieux et un peu inquiets.
L'inquiétude, il me souvient que, dès ses premiers mots, Henri F"ranck m'en avait parlé comme du signe infaillible de la noblesse spirituelle. C'est pour l'inquiétude qui tremble tout le long de l'œuvre d'André Gide, et pour la passion un peu maladive de la vie, qu'elle exprime, que Franck aimait tant cet écrivain.