‹ Une année de critiqueChapitre 6 sur 31 · HENRI FRANCK · texte numérisé non relu

HENRI FRANCK

Dans la préface qu'elle a écrite pour le livre posthume d'Henri Franck (i), Mme de Noailles a parlé avec une sympathie merveilleusement lucide, de cette exaltation volontaire qu'apportait devant tous les spectacles du monde notre pauvre ami, si intelligent, si charmant. Lui-même avait essayé d'expliquer en un grand poème la démarche de son esprit. Cette Danse devant l'Arche, qui d'ailleurs n'est pas achevée, offre tous les défauts que l'on pouvait prévoir.

L'adolescent s'enorgueillit de participer à une tradition vénérable :

Je suis fier d'être admis à vos cérémonies O Dieu du peuple élu, ô mon maître, ô mon roi; Je suis heureux que mon enfance soit nourrie Dans votre temple saint, de votre sainte loi.

Mais le temple n'est plus desservi que par des hypocrites, et ceux qui le hantent ne savent pas ce qu'ils y viennent chercher. Le jeune homme, inquiet, s'en ira donc chercher sa vérité. Le beau départ !

Je ne sais plus marcher, je bondis sur les routes. Je suis la flamme agile et l'alerte danseur. Et rien n 'est plus léger ni plus chaud que mon cœur. Je prendrai tout: je suis sans scrupule et sans doute;

(1) La Danse devant l'Arche (Nouvelle Revue Française).

Vous, soleil, allumez îa clarté de mes dents Et mon sang le plus beau dans mes veines heureuses. L'univers est baigné dans une eau merveilleuse; Les buissons du chemin sont des buissons ardents.

Tournoiement de la belle ronde;

Pour faire autour de moi la ronde

Les choses se donnent la main;

Je règne sur tous les chemins,

Tout est à moi et tout me rit.

J 'ai de la joie jjour mes amis,

Pour mes élans de la jeunesse.

Pour ma ferveur de la pensée,

Pour les combats de l'allégresse

Et j'ai des cailloux pour ma fronde.

Je marche sur la route aisée.

Dans la clarté du ciel serein,

Et plein d'adresse et de courage,

Mon esprit est un tambourin

Sous les doigts légers du voyage.

Tout le poème n'a pas cet accent : il en est même loin. Henri Franck était très jeune. Il avait subi des influences, et c'est à de mauvaises influences qu'il dut d'adopter trop souvent un vers dérimé. Sa poésie en prend l'aspect d'une traduction rythmée, et ce défaut formel s'ajoute aux défauts inséparables du genre où il s'essayait. Depuis Baudelaire surtout, nous demandons à la poésie de ne fixer que de fugitives minutes, les moments où par l'intuition nous communions avec la vie, où nous participons au divin. Dès lors, il est périlleux de narrer en vers un

Henri franck

roman, fût-ce le roman d'une âme. Le prosaïsme 'devient inévitable. Dormitat Homerus...

Je n'ai pas dit la conclusion du poème. Rien n'a répondu à l'attente anxieuse du jeune lévite. Tout objet se révéla inégal à sa ferveur : c'est donc cette ferveur elle-même qui est la seule vérité, c'est sa ferveur qui est Dieu.

La vérité, c'est l'enthousiasme sans espoir La ferveur que rien n 'asservit...

Cette sagesse (une sagesse très barbare, sous une apparence raffinée) chez Henri Franck n'était pas seulement verbale. Elle animait tous ses actes et le soutint jusqu'à son dernier jour. On en retrouve les thèmes dans les trop rares études, bien supérieures à ses vers, qu'il publia dans la Phalange ou dans la Nouvelle Revue Française (ses pages sur Barrés sont extraordinaires). Henri Franck, cela n'est pas douteux, eût été l'un de nos meilleurs critiques, par sa profonde culture, sa curiosité universelle, son enthousiasme perspicace. Assurément les tendances de sa pensée me paraissaient fort dangereuses. Nous n'étions presque jamais d'accord. Mais serions-nous dignes de vivre pour la pensée et pour la beauté, si nous ne nous félicitions pas de rencontrer, dans nos débats, des adversaires redoutables, mais nobles, et si nous ne les pleurions pas quand ils disparaissent ?

Emile Faguet

Le bi-centenaire de Jean- Jacques Rousseau échéant cette année, M. Emile Faguet tira de la veine inépuisable qu'il creuse sans trêve ni fatigue, trois ouvrages sur le citoyen de Genève. Deux autres sont annoncés, peut-être même ont-ils paru. En ce cas, je me repentirais doublement d'avoir tardé à parler des Amies de Jean-Jacques Rousseau, et mon affliction ne trouverait de tempérament que dans la pensée de l'impossibilité où seront les personnes les moins indulgente^, de me tenir rigueur, si j'ai mis, à écrire un article, plus de temps qu'il n'en faut à M. Emile Faguet pour composer un livre. L'heureuse fécondité de cet écrivain est, en effet, proverbiale. Chez d'aucuns, le dicton devient même brocart, sans que les motifs de cette ironie me paraissent décisifs. Au cours de ces dernières années, les gens de lettres parurent considérer successivement que leur fonction était de s'enivrer de mauvais alcool, de la fumée des pipes, de propos plus fumeux encore que celles-ci, en des tavernes de la (rive gauche, ou bien de thé et de beauté également refroidis, dans les salons de la

rive droite. Tandis que, victimes de leurs erreurs, ils passaient ainsi les ponts, M. Emile Faguet demeurait dans son poêle, fidèle à une tradition qu'il est permis de ne pas juger absurde, et qui veut que le rôle d'un écrivain soit d'abord d'écrire. Il transmuait méthodiquement en caractères d'imprimerie les idées, les sentiments de son époque, et les mouvements de la vie qui se perpétuait de l'autre côté de ses fenêtres. M. Emile Faguet est bâti pour faire des livres comme certaines femmes sont bâties pour faire des enfants. D'autre part, j'ai l'âme trop encline au respect pour sourire si, comme quelques-uns l'insinuent, il faut voir, dans ce labeur obstiné, « la conséquence d'un vœu ».

Il n'est point tout à fait exact, au reste, de dire que M. Emile Faguet ait écrit beaucoup de livres. A y regarder de près, je me demande même s'il en a écrit un seul. C'est lui faire tort involontairement, et exposer ses lecteurs à une déception, que de leur donner pour des livres les ouvrages de M. Emile Faguet, qui n'a jamais fait que des cours. Imaginez toujours, en le lisant, que vous l'écoutez, que vous assistez à une conférence, et certains petits défauts, et diverses petites manies dont vous eussiez pu être choqué, vous paraîtront tout naturels ou même ne vous frapperont plus. Voilà les conditions oii il faut se placer si l'on veut retirer plaisir et profit des ouvrages de

M. Emile Faguet. N'attendez pas de lui cette délectation que procure la vue d'une œuvre bien « finie », le spectacle du merveilleux équilibre de la perfection ; car l'ouvrier ne vous a point convié à un spectacle, mais en quelqiie sorte à une collaboration. Voyez-le qui reprend le marteau, et frappe sur l'enclume, et souffle, et s'époumonne, et sue, et puis pousse un soupir de soulagement: la phrase est terminée. Si vous n'êtes pas resté indifférent à cet effort, si vous y avez participé, vous ressentirez au bout du compte un peu de la satisfaction du devoir accompli, qui éclate chez l'éminent professeur.

Oui, M. Emile Faguet n'a jamais fait que des cours. Il semble qu'au moment où il se met à l'ouvrage, il ait devant lui des notes, et qu'il improvise son discours. Il lui faut donc tout ensemble s'occuper de définir sa pensée à ses propres yeux, et de la rendre claire aux yeux de ceux qui suivent sa leçon. De là tant d'incidentes qui s'entrecroisent et s'enchevêtrent dans son style ; de là tant de mots explétifs, de « et c'est-à-dire » et de « tant est que... » Ce sont les artifices du chanteur qui reprend haleine et ne veut pas que l'on s'en aperçoive. Lorsque M. Jean Jaurès, les bras levés, semble exécuter des tractions sur l'invisible trapèze suspendu au ciel de ses rêves, et qu'il répète deux ou trois fois : « Je vous disais

donc, Messieurs... » — chacun, dans l'assemblée, comprend que c'est tout justement l'instant où. le g-rand orateur socialiste ne se rappelle plus ce qu'il disait. Tous les gens qui parlent ou écrivent d'abondance en sont là.

En outre, la nature même des sujets oi^i M, Emile Faguet applique son esprit commandait dans une certaine mesure son style, avec toutes ses lourdeurs et tous ses embarras que l'écrivain ne cherche guère à éviter. Je crois fermement, en effet, qu'en littérature, toute distinction entre le fond et la forme, entre la pensée et le style, est vaine et même inintelligible. Quand un écrivain a une personnalité, il a aussi un style étroitement déterminé par elle. M. Emile Faguet, par ce qu'il a de meilleur en lui, nous apparaît comme un moraliste, un esprit curieux d'hum^anité et d'humanité délicate, compliquée. Or, il est rare qu'un moraliste écrive en phrases courtes. A chaque pas, dans le labyrinthe qu'il explore, l'analyste aperçoit des galeries qui débouchent sur son chemin, et dont il lui faut noter l'emplacement et la direction pour rapporter une image exacte des lieux parcourus. La carte qu'il tracera ainsi ne comportera que des lignes infiniment ramifiées, semblables à ces figures du système nerveux que l'on voit dans les ouvrar.*s d'anatornie. M. Emile Faguet s'attache à n'omet-

tre aucune de ces ramifications ; c'est pourquoi certains paragraphes de ses livres font songer à ces personnes trop poussées dont on dit qu'elles n'en finissent plus. 11 suffirait souvent à M. Emile Faguet de quelques artifices de ponctuation pour donner un autre air à son style, mais j'estime qu'il a raison de les dédaigner. Moraliste, il a un style de moraliste, et qui peut se réclamer d'une très riche tradition française. Lisez, dans le volume que vient de publier M. Emile Faguet, les lettres qu'il cite des amies de Rousseau ; elles étaient, ces grandes dames, d'excellents psychologues, comme presque toutes les femmes de l'ancien régime, et prodigieusement habiles à démêler les choses du cœur et à en parler ; eh bien ! la plupart écrivent des phrases très longues et très chargées, car il s'agit d'exprimer bien des nuances. Est-ce à dire qu'elles écrivent mal? Pas plus que n'écrivent mal Balzac, ou Stendhal, ou M. Emile Faguet, qui expriment clairement ce qu'ils veulent dire. Tout au plus est-il permis de juger que leur style manque de quelques-unes de ces grâces auxquelles nous avons accoutumé d'attacher peut-être trop de prix. Mais il faut une heureuse rencontre de circonstances pour qu'un moraliste « écrive bien » au sens que nous donnons à ces deux mots; il faut un équilibre très rare entre deux facultés très différentes; il faut que

le génie psychologique se double de génie pittoresque, comme chez La Bruyère, ou de génie musical, comme chez Rousseau. Je ne crois pas faire injure à M. Emile Faguet en déclarant que je ne le tiens ni pour un grand peintre, ni pour un grand musicien : il possède d'autres qualités que je tâcherai d'indiquer, après avoir noté toutefois que si l'on peut justifier le style de M. Emile Faguet, à vrai dire on peut convenir aussi que cet écrivain semble parfois s'être plu à en accentuer les bizarreries. D'une habitude, il a fait un tic ; et cela aussi est tout à fait dans les coutumes universitaires : il y a très peu de professeurs qui n'aient leur tic. M. Emile Faguet met quelque coquetterie, je pense, à encombrer des phrases naturellement compliquées. On trouve chez lui un peu de la satisfaction d'un virtuose rompu aux difficultés de la syntaxe, qui jouit de l'inquiétude où sont les lecteurs de lui voir soudain faire une faute, et qui sait bien qu'en fin de compte il retombera sur ses jambes. Pardonnons-lui ce travers innocent, et gardons-nous de ressembler à ces mauvais écoliers qui raillent la manie de leur maître.

Il est une autre manie à laquelle les universitaires, et je parle des plus distingués, échappent rarement. C'est celle qui les pousse à « renouveler les sujets ». Le jour oii un professeur s'avisa de découvrir le ro-

mantisme des classiques, il dut faire envie à beaucoup de ses collègues, car il avait réalisé un modèle du genre. Quand un normalien parviendra à établir, au moyen de citations incontestables, que Montaigne fut le type même de l'esprit religieux, on criera au génie. Je n'assurerai pas que M. Emile Faguet n'ait point cédé quelquefois à ce penchant, à ce désir de fausse originalité, mais ces erreurs étaient chez lui momentanées ; on n'en trouverait pas trace dans les ouvrages où il traite de sujets qui lui sont familiers, comme c'est le cas pour les Amies de Rousseau.

La psychologie de Rousseau semble bien définitivement établie. M. Emile Faguet, qui n'est pas sans tendresse, je suppose, pour le citoyen de Genève, n'a pas cru pour cela devoir déformer l'image que d'autres avant lui ont tracée; il s'est borné à l'enrichir de quelques traits. A propos de Mme d'Houdetot, en particulier, il nous explique, avec la plus grande finesse et la plus grande habileté, les caractères de l'amour selon Jean- Jacques. Ils valent qu'on s'y arrête, quelque connus qu'ils soient. Savoir que le plus grand plaisir dont Rousseau fût susceptible, il l'éprouvait lorsque la femme aimée lui faisait la description des voluptés qu'elle goûtait dans les bras d'un autre, cela est très intéressant et très utile pour rintelligence, par exemple, de la Julie,

M. Emile Faguet ne pense pas que 'les amours de Jean-Jacques et de Mme d'Houtetot aient eu de retentissement dans le roman de la Nouvelle Héloïse, ce que croyait, s'il me souvient bien, M. Jules Lemaître. Si la seconde partie de ce livre, au reste, prouve quelque chose, c'est justement que Rousseau était incapable, physiquement et psychologiquement, d'être amoureux. Il avait simplement le goiit de l'excitation sentimentale, et peut-être sensuelle, en même temps que de grands besoins momentanés d'épanchenient et de tendresse, qui s'accordaient le mieux du monde avec l'égoïsme, mais qui pouvaient faire illusion à des femmes, même perspicaces. M. Emile Faguet nous montre très bien d'aiileurs, pourquoi Rousseau fut aimé de tant de femmes, des aristocrates toujours, et très belles, ou très spirituelles, ou très bonnes, et parfois le tout ensemble. Il prend soin de remarquer cependant que ces amours ne se multiplièrent ainsi qu'après que la célébrité de l'écrivain fut déjà établie, et nous nous demandons si Rousseau, homme obscur, eût rencontré tant de passions sur son chemin. Non, sans doute. Ce n'était donc pas « un amant », et la courtisane vénitienne lui avait donné un bon conseil.

Il me semble que le livre de M. Emile Faguet apporte, chemin faisant, de précieux éclaircissem.ents

sur certaines parties de la vie de Rousseau. (Voyez, par exemple, quelques observations sur le rôle de Mlle Le Vasseur.) M. Emile Faguet connaît bien son homme, et moitié intuition, moitié raisonnement, il arrive souvent à retrouver la logique de ses sentiments ou de ses actes. Je vous le disais. M. Emile Faguet possède toutes les qualités d'un moraliste. Je ne l'aime pas beaucoup quand il parle des poètes, de Baudelaire, par exemple, dont je crains qu'il n'ait pas assez subi l'émotion. Mais c'est sûrement un des hommes les plus intelligents d'aujourd'hui, je veux dire un de ceux qui ont gardé le goût et le sens des choses de l'esprit.

Julie ou la Nouvelle Héloïse

A relire Julie on la Nouvelle Héloïse, l'on soupçonne, il me semble, que le vrai Rousseau était beaucoup moins absurde, moins déséquilibré et moins prompt à verser dans l'erreur ; plus modéré, plus perspicace, plus enclin à de profitables retours sur soi-même, que le personnage qu'il s'est créé, et qu'il a offert en spectacle à ses contemporains ainsi qu'à la postérité. C'est que le dépit, né de la vanité blessée, eut sans doute une grande part dans la formation de ce personnage. Rousseau, pour justifier certaines de ses idées, se vit forcé de les exagérer, et comme sa vie était fort entravée par les convictions qu'il exposait en tous lieux, il se trouva l'esclave de théories extravagantes. S'il en souffrit, du moins ne nous a-t-il pas dit, pas même dans ces Confessions où. il croit tout dire, qu'il distinguait la cause de son mal. C'eût été l'aveu, en effet, d'une grande puérilité dans le caractère. Tous les malades sont un peu des en-

(1) A propos du Bi-centenaire de J.-.T. Rousseau.

f ants ; Rousseau était un malade. On se demande parfois si sa misanthropie, sa longue contrainte et sa peur de la société ne seraient pas l'effet d'un engagement imprudent prononcé sous le coup d'une humiliation trop forte? Il me souvient d'un petit garçon qui, tancé devant ses camarades pour je ne sais quelle faute, prit un immense dégoût de leur compagnie et, dans la pièce où on l'avait mis en pénitence, savourant à la fois l'espoir de la vengeance et l'amère volupté d'un complet abandon, s'enfuyait en rêve de la maison paternelle, s'engageait en qualité de mousse, comme un personnage de Mayne-Reid, et défrichait une île déserte, comme le héros de Daniel de Foë... Jean-Jacques, n'est-ce pas un peu l'homme qui aurait réalisé le rêve de ce petit garçon ?

Mais le bon sens ne lui était pas aussi étranger qu'on l'a dit. L'impression que j'ai tirée de la Nouvelle Hcloise, et que je traduisais en commençant, provient de ceci qu'il n'y a guère, dans ce livre, une opinion fausse dont la contraire ne soit exprimée en quelque autre endroit. Si Saint-Preux ïe plus souvent divague, Rousseau a parfois placé sous la plume de la tendre Ju'lie ou de la malicieuse Claire des propos fort raisonnables. En un mot, dans ce roman, Rousseau se contredit; il est encore humain. Dans d'autres livres, il tâchera de rester conséquent à lui-

même, et l'on sait qu'il existe une certaine façon de délirer qui consiste à fourrer la logique oi^i elle n'a que faire.

Que la Nouvelle Hcloïse n'était pas une œuvre destinée, au moins dans le premier instant où elle fut conçue, à illustrer certaines des grandes idées du Genevois, c'est ce que l'on ne saurait plus contester, après les études de M. Jules Lemaître. Saint-Preux, c'est Rousseau, tel qu'il eût voulu paraître; Julie, c'est M""^ d'Houdetot, un peu transformée selon -les souhaits du philosophe. Et la passion du nouvel Abélard et de la nouvelle Héloïse, c'est l'amour que Jean- Jacques rêva toujours, et que jamais il ne put éprouver ni inspirer. Que vaut cette description de la passion par un homme qui ne la connut point ? M. Jules Lemaître la juge froide et ennuyeuse. C'est la tête et non le cœur qui s'y révèle, dit-ii. Froide et ennuyeuse, certes ; mais bien plutôt, il nie semble, par défaut d'art que par défaut de vérité. Et je ne pense pas sur ce point comme M. Jules Lemaître, qui considère les deux premières parties du roman comme les plus fastidieuses. Les grandes lois de la passion y sont notées de façon fort exacte, et souvent avec beaucoup de finesse. Vous trouverez là presque toutes les observations dont presque tous les romanciers, par la suite, ont nourri leurs ouvrages. Mais il est

bien vrai que la forme même du livre détruisait à la fois la vraisemblance et l'émotion. Est-il naturel que deux jeunes gens amoureux s'avisent de consigner dans leurs lettres les axiomes principaux de la psychologie des passions? Est-il naturel qu'une jeune fille de dix-huit ans dispute, d'un air fort averti, sur l'amour du cœur et sur l'amour des sens? Ils peuvent nous dire en détail, ces amants, ce qui se passe exaciement dans leur âme, pas un instant ils ne nous font illusion, pas un instant nous ne sommes touchés : on sent trop bien que c'est Jean-Jacques qui parle. Et il se souciait bien de faire .œuvre artistique ! Une telle préoccupation lui eiît semblé le signe d'un déchéance. Ce vice essentiel, cette impuissance à faire œuvre émouvante, les contemporains ne les sentirent point aussi vivement que nous : c'est qu'il y avait dans les âmes de ce temps-là, il faut en convenir, tant de sécheresse, que la première pluie en fut bien accueillie, et que l'on ne s'inquiéta point si elle apportait une eau pure ou corrompue. De même, on avait si bien perdu l'habitude de parler de la vertu, la vertu avait si bien cessé d'être même un nom, qu'on lui fit fête lorsqu'on la retrouva. On s'en gorgea jusqu'à la naus;ée. On la revêtit de toutes les défroques et on la mit dans tous les emplois. Saint-Preux et Julie avaient donné l'exemple.

Rien de plus comique, en effet, que de rencontrer à chaque page, sous la plume de la jeune fille folle de son corps et du précepteur qui a détourné son élève, l'éloge de cette vertu qu'ils bafouent si délibérément. Sans doute, tous les amants sincères sont enclins à penser que si l'univers les blâme, c'est l'tmivers qui a tort. Mais ils méprisent la conception que les hommes se font de la vertu et ne prétendent point, comme Saint-Preux, la respecter tout en n'en tenant aucun compte. Et il fallait la bonne tête de Jean-Jacques pour imaginer de faire célébrer la chasteté par deux jeunes gens qui ne fréquentent point les bosquets de Vevey dans le seul dessein d'entendre chanter les oiseaux.

Mais ce plaisant illogisme, c'est If trait caractéristique de Rousseau et des neurasthéniques de son espèce. De là une déformation de la conscience, une manière de quiétisme très particulier. On distingue le bien, mais la certitude que l'on a de le distinguer vous excuse plus qu'à demi, à vos propres yeux, de ne le pratiquer point. On fait figure de sot dans le monde, mais on se sait homme d'esprit, et par cette conviction intime, l'on se console de ne le point paraître. Et ainsi de suite: les sophismes de l'amour-propre sont innombrables.

Au reste, ce travers n'échappe pas à Julie. Au milieu de ses premiers transports, elle s'écriait: « D'autres sont plus vertueuses que moi; aimentelles mieux la vertu? » Plus tard, elle reconnaît le danger de faire de ce mot-ià un usage immodéré: (( Nous avons toujours senti qu'il n'y avait pas de félicité sans la vertu ; mais prenez garde que ce mot de vertu trop abstrait n'ait plus d'éclat que de solidité, et ne soit un nom de parade qui sert plus à éblouir les autres qu'à nous contenter nous-mêmes. Je frémis quand je songe que des gens qui portaient l'adultère au fond de leur cœur osaient parler de vertu. Savez-vous bien ce que signifiait pour nous un terme si respectable et si profané, tandis que nous étions engagés dans un commerce criminel? C'était cet amour forcené dont nous étions embrasés l'un et l'autre qui déguisait ses transports sous ce saint enthousiasme. » De même, Julie démolit le sophisme orgueilleux que l'on trouve en tant d'endroits de ce livre et sous tant de formes, et qui consiste à ne reconnaître d'autre guide de vie morale que la conscience individuelle, la conscience de l'homme naturellement bon :

Un heureux instinct nie porte au bien: une violente passion s'élève; elle a sa racine dans le même instinct; que ferai-je pour la détruire? De la considération dç l'ordre je

tire la beauté de la vertu, et sa bonté de l 'utilité commune. Mais que fait tout cela contre mon intérêt particulier? Et lequel au fond m'importe le plus, de mon bonheur aux dépens du reste des hommes, ou du bonheur des autres au dépens du mien? Si la crainte de la honte ou du châtiment m'empêche de mal faire pour mon profit, je n'ai qu'à mal faire en secret, la vertu n'a plus rien à me dire... Enfin, que le caractère et l 'amour du beau soient empreints par la nature au fond de mon âme, j 'aurai ma règle aussi longtemps qu'ils ne seront point défigurés. Mais comment m 'assurer de conserver toujours dans sa pureté cette effigie intérieure qui n'a point, parmi les êtres sensibles, de modèle auquel on puisse la comparer? Ne sait-on pas que les affections désordonnées corrompent le jugement ainsi que la volonté, et que la conscience s'altère et se modifie insensiblement dans chaque siècle, dans chaque peuple, dans chaque individu, selon l'inconstance et la variété des préjugés?

Conclusion: il faut avoir recours, pour le gouvernement de la vie, à un principe plus stable que notre humeur momentanée. Conclusion que les héros du roman ne se priveront pas d'oublier bien des fois encore, pour proclamer les droits imprescriptibles de la conscience, qu'ils confondent avec leur sensibilité.

Ah! la sensibilité, ce qu'ils en jouent! Voulez-vous avoir une idée des effusions auxquelles donne lieu le retour d'une amie dans la maison de M™" de Wolmar (car Julie a obéi à son père et a épousé un barbon).

Ecoutez :

En ouvrant la porte de la chambre, je vis Julie assise vers la fenêtre et tenant sur ses genoux la petite Henriette, connne elle faisait souvent. Claire avait médité un beau discours à sa manière, mêlé de sentiment et de gaîté; mais, eu mettant le pied sur le seuil de la porte, le discours, la gaîté, tout fut oublié; elle vole à son omie en s 'écriant avec un emportement impossible à peindre: cousine, toujours, pour toujours, jusqu'à la mort!

Que cela est discret!

... Henriette, apercevant sa mère, saute et court audevant d'elle, en criant aussi, Maman f maman.' de toute sa force, et la rencontre si rudement que la pauvre petite tomba du coup.

S'agit-il d'une personne humaine, ou d'un petit chien écervelé qui se jette dans les jambes de ses maîtres ?

... Cette subite apparition, cette chute, la joie, le trouble, saisirent Julie à tel point, que, s 'étant levée en étendant les bras avec un cri très aigu, elle se laissa retomber et se trouva mal. Claire, voulant relever sa fille, voit pâlir son amie: elle hésite, ele ne sait à laquelle courir. Enfin, me voyant relever Henriette, elle s'élance pour secourir Julie défaillante, et elle tombe sur elle dans le même état.

Oh ! les jolis chromos auxquels de telles descriptions peuvent servir de prétexte! Mais ce n'est pas tout :

...Henriette, les apercevant toutes deux san? rnoi^vement, so mit à pleurer et pjusser des cris qui firent accourir la

Fanchon: l'une court à sa mèro, l'autre à sa maîtresse. Pour moi, saisi, transporté, hors de sens, j 'errais à grand pas par la chambre sans savoir ce que je faisais, avec des exclamations interrompues, et dans un mouvement eonvulsif dont je n'étais pas le maître.

Je le vois d'ici.

...Wolmar lui-même, le froid Wolmar se sentit ému. O sentiment ! sentinieni ! douce vie de l'âme! quel est le cœur de fer que tu n'as jamais touché? Quel est l'infortune mortel à qui tu n'arraches jamais de larmes?

...Et c'est tout le temps ainsi. Et Ton sent que pour Rousseau de telles scènes offrent l'image parfaite du bonheur. Et l'on devine que la faculté (maladive) qu'il a de s'attendrir ainsi à tout propos et de verser des larmes de joie lui donne un orgueil immense, et que toutes ses mauvaises actions deviennent vite insignifiantes, pour un homme qui possède un cœur si sensible. Ne nous y trompons point: nous sommes sur le chemin de l'animalité. Ces êtres qui semblent toujours soumis à des émotions trop fortes et prêts à éclater en sanglots, comme une marmite pleine d'eau qui, oubliée sur le feu, soulève son couvercle, ces « machines à pleurer », annoncent de loin des <( machines a vibrer » que sont, que veulent être et se vantent d'être la plupart de nos contemporains. Et nous voilà loin des usages traditionnels de la famille

française, empreints de tendresse profonde et de dignité. Le moyen de fortifier les émotions, c'est de les contenir; la sentimentalité, c'est la sensibilité des pauvres.

Julie d'Etange, renonçant à Saint-Preux, est donc devenue M""^ de Wolmar. Sa nouvelle condition, en lui imposant des devoirs, lui inspire de sages réflexions. Voici les meilleuires pages du livre. Julie y paraît assez naturelle dans l'exercice de son rôle de maîtresse de maison. Mais tout cela ne va pas sans quelques retours attendris sur le passé, et puis, une question trouble Julie : doit-elle avouer à son mari qu'elle fut la maîtresse de Saint- Preux? Eh! oui! parbleu ; car Rousseau ne supporte pas l'idée du mensonge {vitam impendere vcro). Comme la princesse de Clèves, Julie se confesse à son mari. Mais il y a entre les deux situations tme différence immense dont Rousseau ne fait pas état, parce que, s'il imaginait assez bien, au début, la marche des passions, il est l'homme du monde le plus incapable d'entrer dans les sentiments d'un jaloux. Aussi ne se doute-t-il pas un instant que toute la seconde moitié de son roman ne se tient pas et qu'elle n'échappe à l'abjection que par le ridicule. Comment s'indigner, en effet, de ce Wolmar, qui, après l'aveu de sa femme, s'empresse d'inviter l'amant à passer quelque temps chez lui?

Aux yeux de Rousseau, c'est à ce moment-là que Wolmar devient sublime. Quant à Saint-Preux le spectacle de l'heureux ménage que forment son rival et son ancienne maîtresse agit sur son âme à la façon d'une image édifiante ; et c'est tout juste si l'on trouve une fois une réflexion comme celle-ci .

Le soir, en me retirant, je passai devant la chambre des maîtres de la maison; je les y vis entrer ensemble: je gagnai tristement la mienne, et ce moment ne fut pas pour moi le plus agréable de la journée.

N'est-ce pas suave? Et si c'est là tout ce qu'inspire la situation à un amant passionné, ne peut-on douter de la sincérité de ses effusions de tantôt? Mais non. Seulement, tout le physique de l'amour est complètement étranger à l'ancien ami de M"* de Warens, au rival de Claude Anet. Et cela lui permet de plier cette passion au gré de son imagination. Ainsi s'explique encore la faible qualité esthétique de son roman : le motif de l'art, c'est l'humanité telle qu'elle est, l'humanité irréductible aux fantaisies d'un rêveur.

Comme il a attendri et amélioré Saint-Preux, le spectacle des vertus domestiques du ménage de Wolmar purifie tout à trois lieues à la ronde: enfants, domestiques, voisins. L'âme idyllique de Rousseau s.

5 s Une ANNEE DE CRITIQUE

donne carrière, et il n'y aurait rien à redire à ce tableau de mœurs patriarcales, s'il .ne tombait dans la fadeur. Il y a une grande part d'illusion dans la croyance à la vertu de la vertu, et, pour ajouter un air de vérité à son ouvrage, Rousseau aurait pu nous montrer l'un des domestiques de Clarens devenant fripon rien que par dégoût de tant de gens vertueux... Mais ces contradictions sont dans la nature humaine, et Jean- Jacques a voulu créer des sur, hommes, comme ce Wolmar dont l'esprit de charité est, en effet, surhumain.

A présent, pourquoi ce Wolmar, qui présente l'image de toutes les perfections, a-t-il voulu 'épouser malgré elle Julie, tout en n'ignorant rien de ses amours (car il les connaissait avant l'aveu qu'elle lui en fait) ? Est-ce donc joli, ce vieux qui abuse de l'amitié d'un père pour contraindre une femme? Ici éclate la différence profonde d'un classique comme ]\Iolière à un romantique comme Rousseau : tous deux prêchent le respect de la nature, mais quelles conceptions diverses ils en ont ! Pour Molière, suivre la nature consiste à marier les jeunes gens. Pour Rousseau, la nature est satisfaite quand des gens que tout porte à se déchirer le visage vivent ensemble dans la plus étroite intimité, s'abîment en des embras-

sernents sans fin et remercient le ciel de leur avoir donné une âme si docile aux enseignements de la philosophie.

Durant cinq ou six cents pages, mari, maîtresse, amant, amie, tout ce monde-là demeure sous le même toit, n'ayant d'autres distractions que des attendrissements toujours renouvelés. Si, ils en ont une autre ; c'est de se dire : « Ah ! quels hommes extraordinaires nous sommes ; voilà bien le triomphe de 'la vertu par le retour à la nature ! Comme nous illustrons bien les théories du grand Jean-Jacques ! »

Et la fausseté de cette situation où l'auteur se complaît nous oblige à reconnaître un livre malfaisant dans la Nouvelle Héloïse où, par ailleurs, on trouve de bonnes choses, des observations justes, un goût sincère de la campagne, de la vie simple et honnête.

Mais les observations justes, il s'est trouvé que, développées en d'autres livres de Rousseau, elles se sont transformées en doctrines fausses. Mais le goût de la vie rustique a fini d'avoir son effet favorable. Et le principe moral contenu dans le livre continue, au contraire, d'entretenir parmi nous le désordre des sentiments et des mœurs.

Si tant d'écrivains se détournent de l'étude exacte du cœur humain pour ne s'intéresser qu'aux cas exceptionnels ; s'ils échouent à décrire les sentimerits

les plus généraux, qui sont toujours la matière de l'art le plus noble; s'ils se complaisent dans l'équivoque, c'est à la seconde moitié de la Nouvelle Héloise que nous le devons.

Si nos pièces de théâtre et nos romans sont pleins de thèses ou de discussions souvent étrangères au sujet, — c'est à l'imitation de la Nouvelle Héloise, dont on pourrait supprimer les trois quarts sans nuire au développement du récit.

Si des fous et des imbéciles ont pu comparer la Vierge folle à un tragédie classique et en faire honneur à Racine au lieu d'en faire honte à Rousseau ; si l'on a pu acclamer dans un théâtre français, chez le seul peuple qui possède le sens du ridicule, une femme qui monte la garde à la porte de la chambre où son mari est enfermé avec sa rivale, c'est parce qu'il a existé un ménage Wolmar-Julie-Saint-Preux.

Que si nous considérons la Nouvelle Héloise en elle-même, et sans nous soucier de son influence, il faut reconnaître que c'est un livre bien inégal, comme le génie même de Rousseau, comme son art aussi. Brillant et redoutable dans la controverse intellectuelle, il est déclamatoire et emphatique quand il exprime des sentiments. Il nous apporte des lumières nouvelles sur l'âme humaine et, en même temps, manifeste une ignorance complète des vérités psycho-

JULIE OU LA NOUVELLE HÉLOISE 6l

logiques les plus élémentaires. On a dit que Rousseau avait inventé le sentiment et la passion: quelle naïveté !Tout au plus a-t-il pu faire naître quelques passions fausses... L'amour n'obéit pas aux écrivains; ils n'ont d'action que sur l'expression de l'amour ; et il est vrai qu'exprimer des sentiments excessifs conduit souvent à croire qu'on les éprouve : on ne les éprouve pas pour cela.

Oui, tout ce que Rousseau a inventé, c'est un jargon passionné. Lisez les lettres d'amour qu'échangeaient les révolutionnaires : ah ! que de passions dévorantes ! Et ouvrez les recueils de leurs discours : ah! que de beaux sentiments, que de sensibilité! Mais les discours avaient pour conclusion les massacres de Septembre et les amours finissaient... comme la plupart des amours humaines.

Et puis, Rousseau eiît-il réinventé les sentiments, que son ouvrage fiît demeuré incomplet. Restait à découvrir à nouveau la pudeur sentimentale.

Monsieur Bois

N'avez-vous pas remarqué qu'il existe peu de « penseurs » professionnels, parmi les écrivains contemporains? Les uns sont poètes, d'autres romanciers, d'autres critjques; quelques-uns enfin travaillent pour le théâtre. Monsieur Bois a publié des livres de vers et de prore, et même il émet des jugements sur ses contemporains. Néanmoins, vous viendrait-il à l'esprit d'employer le mot de poète, ou celui de romancier, ou encore celui de critique, pour qualifier Monsieur Bois? Non pas. Monsieur Bois exerce d'abord l'état de penseur. Il a eu cette, audace heureuse, et dont il le faut féliciter, car, depuis qu'il y a des hommes, et qui pensent, les idées commencent à devenir rares, et le métier de penseur serait métier de dupe si beaucoup de lecteurs n'avaient besoin, plutôt que de pensée, de pansage.

Malgré tout, les avantages du métier de penseur ne balancent pas ses inconvénients. Monsieur Bois

le sait, et de là vient son mérite. Combien de tentations n'a-t-il pas dii refouler, avant de nous livrer ainsi le fruit de sa méditation ! Il l'avoue lui-même : « Sa documentation, ses théories servirent à des écrivains de l'un ou de l'autre sexe, qui en ont tiré dans le livre ou au théâtre un parti plus fructueux... » On se souvient, en effet, de l'affaire du Vaisseau des caresses. Monsieur Bois n'eut pas de peine à convaincre les lettrés, aussi bien que les juges, de l'imposture de son rival. Sans doute, des jaloux murmurèrent, et ces murmures parfois se traduisirent en épigrammes :

Mon verre n'est pas grand, dit monsieur Jules Bois, C 'est pourquoi dans celui de mon voisin je bois.

Mais peut-on empêcher les jaloux de murmurer? Pas plus qu'interdire aux écrivains d'un sexe, ou de l'autre, d'utiliser les découvertes d'un penseur. Il n'existe pas même de loi pour l'interdire aux écrivains du troisième sexe. Et vogue la galère! La galère des caresses n'a pas épuisé sa vogue.

Ainsi, sourd à la voix des tentations intérieures, comme Ulysse au chant des sirènes, Monsieur Bois continue de penser. Il pense avant d'écrire, il pense en écrivant, il pense même en corrigeant ses épreuves: « Rêveur, j'ai levé les yeux au-dessus des

MONSIEUR BOIS

caractères d'imprimerie, qui m'obsédaient. J'ai espéré, là-bas, là-haut, une réponse calmante. Mais non. Mes préoccupations se sont reflétées dans les plaines du firmament. » Ainsi, quand Monsieur Bois est inquiet, c'est l'Eternel qui se gratte la tête. Ne vous étonnez point s'il reste quelque chose de divin dans l'œuvre de Monsieur Bois : il reste les pellicules.

Non apaisé par ce sacrifice sublime qui le fait renoncer souvent aux succès faciles du théâtre — rappelez-vous la Furie, qui fit fureur — €t consacrer toute son activité à sa tâche de penseur. Monsieur Bois limite ses espoirs. Il ne veut que les suffrages des jeunes filles et des vieilles demoiselles devenues féministes, n'ayant jamais pu être tout à fait femmes. Monsieur Bois se soucie d'une meilleure organisation du ménage. Son dernier livre, le Couple futur, (i) traduit ces nobles préoccupations. Pécuchet et Joseph Prudhomme y prononcent des sentences alternées, et la morale, une morale fondée sur l'observation, l'histoire et une forte conception de la destinée humaine, gagne beaucoup à ces controverses. Les lectrices de Monsieur Bois s'arrêteront longuement à certains chapitres. L'un d'eux.

(1) Librairie des Annales.

pris au hasard, traite de « la chasteté, initiatrice de l'amour », de « la science qui travaille pour la chasteté », de « la courtisane, péril physique », de « la réconciliation de la volupté et de la vertu », etc. Quel délice, pour de vieilles demoiselles, que de pouvoir étudier ces matières, avec l'assurance qu'aucune pudeur ne sera froissée, et la conscience de participer à l'amélioration de la société ! Ah ! la conclusion pieuse des romans où la duchesse s'est dévêtue ! Ah ! les ouvrages techniques, les livres de gynécologie, plaisir des adolescents !

Mais je n'ai point signalé encore le principal mérite de Monseur Bois, penseur. Il convient de le louer avant tout de ne se point attacher à paraître original. Encore un coup, il n'est qu'un serviteur du bien, et toute vanité lui demeure étrangère. Ainsi, tout le long de son livre, il ne craint point de répéter les pires banalités. De même, n'écrivant point pour une élite, mais bien pour les foules, il maîtrise son génie naturel et, par un admirable désintéressement, se condamne à revêtir ses pensées du style le plus terne. Il eût pu, grâce à quelque vernis, leur donner les reflets de l'-ébène ou de l'acajou, mais il a préféré le Bois tout nu, le bois blanc. Il a le courage de se ranger parmi ces hommes qui, par on ne sait quel maléfice, ramènent à la médio-

MONSIEUR BOIS 67

crité tout ce qu'ils touchent. Présentée par leur main, la petite statuette dont la vue nous avait fait éprouver l'aiguillon exquis de la beauté, perd tout son charme. A ce spectacle, une vague désespérance envahit l'artiste; il ne reconnaît plus qu'une besogne dans la tâche qu'il accomplissait avec amour; il voit peu à peu redevenir matière la glaise où déjà il distinguait l'image future d'un dieu ; il se prend à douter s'il est des idées justes, et qui valent d'être revêtues de grâces verbales. Vraiment, oui, c'est le courage de Monsieur Bois que j'admire plus encore que son génie.

Sa carrière aussi, cependant, est digne d'admiration. Monsieur Bois a acquis une importante situation dans les lettres. Cela suffirait à lui assurer la bienveillance de ses confrères, vieux ou jeunes, si son œuvre ne suscitait déjà leur enthousiasme. Critiquer Monsieur Bois, dont je viens très maladroitement d'énumérer les mérites, serait imprudent autant: qu'injuste; et je sais bien que si quelqu'un s'y essaye, ce ne sera pas moi.

Le Centenaire

de Maurice de Guérin

On va célébrer jeudi, bien modestement, le centenaire de Maurice et Eugénie de Gruérin. Non pas le centenaire de leur naissance, mais celui de la publication de leurs œuvres. La cérémonie comportera simplement la pose d'un médaillon sur leur tombe, dans le petit village où ils passèrent leur enfance. C'est peu, quand on songe à la pompe déployée en l'honneur d'un autre amant de la nature, Jean- Jacques Rousseau. Miais cela suffi't.

Le 5 août 1910, jour anniversaire de la naissance de Maurice, dans l'arrière-magasin de la librairie Champion, qui venait d'éditer le précieux ouvrage de M. Abel Lefranc, (i) nous étions trois ou quatre à parler de ce jeune homme qui, à travers le dixneuvième siècle romantique et parnassien, apporta la meilleure pierre au monument de l'humanisme

(1) Maurice de Guérin d'après des documents Inédits (H. Champion, éditeur).

éternel. Cette librairie est un endroit où les amoureux des lettres se plaisent. Ils y trouvent une compagnie de choix, du calme, ime lumière atténuée qui s'assombrit vers les murs tapissés de livres; et le voisinage de tant de chefs-d'œuvre qui dorment là dans leurs belles reliures, incline l'esprit aux plus délicates méditations. Des historiens et des philologues viennent s'accouder à ia grande table où s'entassent des volumes. Des académiciens passent par là, les jours qu'ils vont consacrer un peu de leur éternité à l'éternelle genèse du Dictionnaire. M. Anatole France, que l'escalier de l'Institut ne connaît plus, s'arrête volontiers dans cette cité des livres où il peut évoquer la maison paternelle, et où des parfums de sa jeunesse flottent parmi les monuments des vieux «âges .M. Remy de Gourmont l'y rencontre quelquefois. L'unique fenêtre du lieu donne sur une cour plantée d'arbres ; et, par cet après-midi d'été, le murmure des branches toufïues faisait un doux accompagnement aux paroles. C'est la vue de ces arbres sans doute, qui fit dire à l'un de nous que le meilleur moyen de commémorer le nom de ]!\Iaurice de Guérin serait de fixer une plaque de marbre, une sjmple plaque sur un arbre, dans Paris. Toutefois, pourquoi livrer à l'arbre seul le soin de perpétuer son sotivenir, quand la dévotion du poète

Page 1