LE CENTENAIRE DE MAURICE DE GUERIN
lique, se libère peu à peu de préoccupations religieuses trop immédiates. Des journaux acceptent de ses articles; mais un jour il avoue avec bonhomie que sa littérature lui a rapporte en tout vingt-quatre francs. Certains documents retrouvés par M. Abel Le franc nous montrent Guérin amoureux — un amoureux que l'amour de celle qui sera bientôt sa femme console de sa passion pour une femme qui ne fut jamais sa maîtresse; et Barbey, ami de Guérin depuis le collège, donne, dans ses Memoranda, sur la duplicité ingénue du poète, les détails les plus savoureux. Maurice se marie. Il meurt environ un an après, en 1839.
Barbey a fort bien noté que le génie de Guérir, pareil à cet Hermaphrodite qu'il avait pris pour su je* d'un poème, participe de deux natures. Maurice* s'abandonne au rythme de la vie universelle et se mêle si étroitement à elle que, sensible au changement des saisons comme une femme aux variation5 de l'atmosphère, il perd de son activité quand la terre entre dans le deuil, pour renaître à son réveil. Cependant, à la différence de nos muses contemporaines cet abandon ne le contente point; il faut encore qu''' étreigne ce monde, objet de sa ferveur, et c'est
l'ivresse de la possession qui communique à ses phrases un frémissement secret. Puis, connaissant des choses ce qu'en peuvent révéler les sens et le libre jeu des muscles, derrière les sigties visibles il cherche la substance et les principes de tout ; or, au seuil de ces mystères, les dieux jaloux ont roulé une pierre inébranlable. Telle est l'origine de l'inquiétude du poète ; elle dépasse les motifs humains ; elle dépasse le romantisme : l'âme de la Grèce la nourrit.
Ces mouvements d'une sensibilité qui tour à tour se répand à la surface des choses, purs les attire à soi comme pour les absorber, ces grands élancements brisés de l'esprit, et, pour diriger tout cela, ainsi qu'on imagine le dieu de la lumière maîtrisant son attelage effréné, l'empire formidable et doux d'une raison que rien ne trouble : voilà quelques thèmes de cette symphonie sacrée qu'est le poème du Centaure. On citera des œuvres plus longues, et ces quelques feuillets ne sont pas lourds dans la main ; mais je ne reconnais nulle part plus distinctement l'empreinte du génie. Avec le poète, pour qui les grandes forces de la vie, qu'il personnifie d'instinct à la manière des Grecs, ne sont pas de vaines entités, nous nous élançons sur l'étendue d'une terre primitive qu'éclaire un soleil encore jeune, mais déjà témoin du déclin de la race antique des Centaures. Cet hymne panthéiste