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Il donna sa démission à la suite des événements du 4 mai

2. Comte Théodore Baillet de Latour, feldzeugmeister, né en 1780, élève de l'Académie de Neudstadt près Vienne, lieutenant en 1799; pendant les campagnes de 1814 et 1815, chef d'état-major du corps d'armée commandé par le prince royal de Wurtemberg, lieutenant général 1831, général de Tartil- Icrie 1841, ministre de la Guerre 1848; massacré par la populace dans rhôlel de son ministère le 6 octobre 1848.

3. Le comte Laval de Nugent, né en Irlande en 1777, entre dans l'armée autrichienne 1793, général-major 1809, prend part,

Tennemi, le général Zucchi, commandant des troupes de la république Saint-Marc, s'est enfermé dans Palmanuova. Le général Durando, à la tête de quelques corps francs et des troupes papalines, retenues sur le théâtre de la guerre en dépit des ordres du Saint-Père qui les avait rappelées, a passé le Pô près d'Ostiglia et se dirige sur Trévise, qui est devenu la place d'armes des insurgés vénitiens.

En Tyrol, dans les défilés qui mènent en Italie, des combats ont eu lieu entre les braves montagnards accourus à l'appel de l'archiduc Jean pour défendre leur empereur, et des corps francs conduits par Manara et mon ami Allemandi. Ce dernier avait établi son quartier général à Salô et plus tard à Brescia. Battues dans toutes les rencontres par les francs-tireurs tyroliens et quelques troupes amenées par le général Welden, ces forces irrégulières ont pris la fuite et ont été,

sur Tordre de Tempereur, à la guerre d'Espagne 1812; rentre dans Tarmée autrichienne et fait les campagnes de 1813 et 1814, prend, sur Tordre de Tempereur, la direction deTarmée napolitaine avec le titre de capitaine général 1817 à 1820 ; rentre dans Tarmée autrichienne, organise le 3« corps de Tarmée de Radetzky 1848, fait la campagne de Hongrie et est nommé maréchal 1849. Fait, comme volontaire, la campagne d'Italie de 1859. A la bataille de Solférino on voit cet octogénaire, monté sur un petit poney, se jeter au plus fort du danger. Mort en 1862. C'était un ornement de Tarmée impériale et un des plus aimables vieillards que j'aie rencontrés dans ma vie.

d'après les bulletins ofGciels que donne la Gazette dCAugshourg^ presque complètement détruites. Aujourd'hui dernier jour du mois, aucun insurgé italien ne se trouve plus sur le sol tyrolien.

Somme toute, nous n'avons pas lieu de nous plaindre de la marche des événements en Tyrol et dans le Vénitien. Sur le théâtre principal de la guerre, rien de définitif. Le roi Charles-Albert approchait rapidement du Mincio, le général Wohigemuth, avec de faibles détachements, l'y attendait, afin d'empêcher le passage près de Goïto jusqu'à ce que le maréchal eût gagné Vérone. Ce but atteint, Wohigemuth se retira. Los bulletins piémontais ont fait de cette affaire une victoire brillante remportée sur les Impériaux.

Du 1", lundi, au H Jeudi. — Après avoir bombardé Peschiera sans produire de l'effet, après une démonstration contre Mantoue qui n'a pas donné de résultat, après de fortes reconnaissances, également stériles, poussées sur la rive gauche du Mincio, le roi Charles- Albert semblait vouloir se recueillir dans son quartier général de Somma-Campagna. Ces lenteurs et l'absence de succès n'ont pas laissé de faire naître ici de vives inquiétudes mêlées à une certaine irritation. Dans les cafés, dans les réunions populaires, les amis du Piémont blâmaient les hésitations du roi, les républicains parlaient de trahison. Cédant à cette pression de l'opinion publique, peut-être aussi à ses propres préoccupations, le gouvernement se décida à envoyer au quartier général sarde une députation composée de quelques-uns de ses membres, parmi eux Borromeo, avec mission d'adresser au roi des remontrances au sujet de son inaction. Depuis lors on parle

d'une rencontre qui aurait eu lieu avec des troupes autrichiennes et qui se serait terminée à l'avantage des Piémontais. Mais à part ce bruit, jusqu'aujourd'hui (6 mai), nous sommes sans nouvelles du théâtre de la guerre.

D'après des informations que je crois authentiques, voici l'effectif des forces de l'ennemi * :

L'infanterie de l'armée sarde se monte à soixante mille, avec les réserves à cent mille hommes. La cavalerie compte quatre mille huit cents chevaux. Le roi, obligé d'entrer en campagne avant d'avoir terminé ses préparatifs et concentré ses troupes, n'avait guère à sa disposition, au moment où il passait le Tessin, plus de quarante à quarante-cinq mille hommes. Mais avant la mi-avril le chiffre total était de soixante mille hommes. Son artillerie consiste en cent pièces de canon d'un calibre supérieur au nôtre . En général, l'armée piémontaise est bien armée et bien organisée, mais l'intendance laisse à désirer. Elle est divisée en deux corps d'armée, dont le premier est commandé par le général Bava et le second par le général Sonnaz. Le duc de Savoie est placé à la tête de la division de

1. Je rectifie ces informations à l'aide des données officielles du général de Schoenhals. Voir Souvenirs (Tun vétéran^ cités plus haut.

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réserve, et le roi exerce lui-même le commandement en chef.

L'armée sarde forme le noyau des forces subsidiaires fournies par les différents États italiens, à savoir: quinze mille Napolitains, parfaitement équipés, conduits par le général Pepe — le roi a eu la précaution de retenir auprès de lui la garde et les régiments suisses ; — dix-sept mille Romains, y compris les quatre mille cinq cents Suisses, ces derniers d'excellents soldats; six à sept mille Toscans et quelques corps francs composés de volontaires livournais et d'étudiants de Pise; quatre mille Modénais et Parmesans; enfin les soi-disant croisés vénitiens et lombai'ds. Le total des forces, régulières et irrégulières, dont Charles-Albert dispose se chiffre à environ cent mille hommes.

L'ensemble des troupes du maréchal Radetzky était, au moment de l'insurrection, de soixantequinze mille hommes. Aujourd'hui il faut en défalquer trente mille hommes, à savoir la brigade envoyée au Tyrol et les pertes causées par la désertion des régiments lombards et par les capitulations de quelques-uns de ses généraux, surpris et cernés par les insurgés. Il ne lui reste donc, même après sa réunion avec le second corps d'armée du général d'Aspre, que quarante mille à quarante-cinq mille hommes, dont quinze

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mille employés à garnir les forteresses. Toutes ces déductions faites, on arrive au chiffre minime de trente à quarante mille hommes disponibles pour les opérations de guerre.

L'insurrection de Milan a été préparée, effectuée, saluée par l'Italie entière. La péninsule en a fait sa cause. C'est sous l'invocation du nouveau principe, essentiellement révolutionnaire : la nationalité prévaut sur les engagements internationaux, que la ligue des princes et des peuples, ou plutôt des peuples et des princes, s'est formée dans le but hautement proclamé de créer, ce qui n'a jamais existé, une Italie indépendante, et une Italie qui farà du se. Avec les mots Patrie^ Italie! on a su électriser les masses non du peuple, mais des classes appelées intelligentes. Mais, même dans ce milieu, on voyait beaucoup de personnes instruites, bien élevées, bien placées dans le monde, aisées, sinon riches, qui, quoiqu'elles ne nous aimassent guère, hésitaient à se séparer d'un gouvernement auquel l'Italie devait les bienfaits d'une longue époque, non interrompue, de prospérité, d'ordre et de paix. Elles hésitaient à se jeter dans le mouvement, à poursuivre l'idéal d'un état de choses

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nouveau, inconnu, înouï, sans précédent dans l'histoire moderne, prôné par des hommes qui n'inspiraient pas de confiance, favorisé par la puissance occulte des sectes qui inspiraient de la terreur. Pour vaincre ces résistances secrètes, les meneurs firent ce qu'ils ont pris Thabitude de faire depuis deux ans : ils ont usé et abusé du nom de Pie IX. Ils le proclamèrent chef de la ligue. Cetartificeproduisitreffet voulu. L'exemple du souverain pontife vainquit les scrupules, les incertitudes, les méfiances des possidenti. Aujourd'hui, que le pape a définitivement et solennellement rompu avec le mouvement national, on cesse de se servir de son nom pour faire des prosélytes ; on n'en a plus besoin . Le mouvement est fait, et il est, aujourd'hui, irrésistible. Cependant il n'est pas né dans les profondeurs du peuple. Je parle ici surtout du peuple lombard, mais je pense qu'il en est de même partout. En Lombardie, le paysan, appelé colon, est resté autrichien. En général, dans ces sphères on ne sait pas ce que c'est que l'Italie. Entendez seulement les gens du commun crier : Patria ! Italia libéra! et vous sentirez qu'ils ne savent pas même le sens des mots qu'ils prononcent. Pour comprendre ce qui se passe ici, il faut avoir présente à l'esprit l'origine de l'insurrection lombarde. Elle est l'œuvre de l'alliance contre

nature du parti aristocratique et des sociétés secrètes. Mais les signori veulent Tannexion du royaume lombardo- vénitien au Piémont, les sectaires veulent la République. Ne pouvant se passer de leur concours, le gouvernement provisoire de Milan, dit maintenant central, au grand déplaisir des autres villes, n'a garde de parler de l'avenir qu'il réserve aux provinces lombardovénitiennes, quand elles seront d^vrées du joug autrichien. Sur cette question délicate il reste dans le vague. Depuis que le nom de Pie IX a disparu de ses drapeaux, il y a inscrit les mots, qui ne disent rien, de : f^ive la Constitution ! Laquelle? S'il y a en Lombardie un élément qui, survivant à toutes les vicissitudes de son histoire, ait encore de la vitalité, c'est l'élément municipal. Or c'est précisément cet élément que les gouvernants du jour font attaquer constanunent dans leurs journaux parce qu'il est hostile à l'annexion, peut-être, aussi, parce que le bourgeois se méfie du scior (signore), à quoi il faut ajouter que le colon le déteste. La situation est donc fort tendue et celle des seigneurs qui siègent au palais Marino devient de plus en plus précaire. Pour échapper à une chute prochaine il leur faut de prompts et décisifs succès de l'armée piémontaise.

Cependant, ce même gouvernement n'a pas

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perdu son temps. II a su ourdir une trame, faire aboutir une conjuration, mettre en scène une insurrection, le tout avec une habileté incontestable. Mais maintenant qu'il s'agit de faire la guerre, il se trouve vis-à-vis du néant. Toutes les conditions voulues font défaut : argent, crédit, hommes rompus au métier des armes et ayant les goûts et le naturel guerriers. Les dons en argent arrivent lentement, jusqu'ici à peine deux millions de livres : peu pour un pays aussi riche, rien en comparaison des besoins de la guerre. Un emprunt de vingt-quatre millions émis d'abord sans intérêt, ensuite à 5 pour 100, a dû être abandonné faute de souscripteurs . Les troupes, il fallait les former; les armes, on les attend encore de France et de Suisse. Quant aux francs-tireurs envoyés en Tyrol, peu en sont revenus. C'est sur la demande expresse du roi Charles-Albert, qui en a horreur, que les corps francs ont été dissous. Aujourd'hui, après six semaines de travail, on n'a pu réunir qu'un petit nombre de recrues. Ce fait* est curieux en ce sens qu'il prouve que les nombreux déserteurs des régiments Archiduc-Albert et Haugwitz, des hommes parfaitement exercés et aguerris, sont rentrés dans leurs foyers sans qu'on ait osé les

1. GonGrmé par le gënëral de Schoenhals, Souvenirs (Tun vétéran.

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retenir SOUS les drapeaux. La vraie, la seule force réelle dont cette cause dispose est l'armée du roi Charles-Albert.

Mais Tarme que le gouvernement de Milan sait manier au plus haut degré, c'est celle des démonstrations : processions théâtrales, harangues adressées au peuple du haut des balcons du palais Marino, le soir des illuminations célébrant des victoires imaginaires, des bulletins insinuant la prochaine destruction de l'ennemi, des articles de journaux qui l'annoncent comme accomplie.

Je cite le bulletin, non officiel mais passant pour tel, sur l'affaire insignifiante de Goïto : « L'armée autrichienne a cessé d'être. Quarante mille prisonniers se sont inclinés devant la grande épéc de l'Italie. Radetzky a eu ses deux jambes enlevées et a été traîné attaché à la queue de son cheval aux applaudissements jfrénétiques de l'armée. Tous les drapeaux, tous les canons, tous les bagages de l'ennemi sont tombés entre nos mains. Incalculable le nombre des morts! » Ce bulletin a été répandu, lu et cru dans toute la péninsule, car, dans les pays où la presse a été de tout temps soumise à la censure, le public est disposé à croire tout ce qu'il voit imprimé noir sur blanc. Cependant de semblables moyens de le tromper, employés trop souvent, sollicitent le

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scepticisme et finissent par s'user. L'Italien est trop fin, trop perspicace, trop bon juge et trop soigneux de ses intérêts pour se laisser, à la longue, prendre à de si grossiers pièges.

Nous en sommes là, et grand est Tembarras du gouvernement, qui craint avec raison de voir le pouvoir glisser entre les mains des plébéiens. En attendant, les rues ne se taisent pas. Ce sont toujours de fausses victoires criées et acclamées par des gens en guenilles, payés ad Iioc par mon ami Fava. Les passants n'y font plus attention. Je tâche de faire comme eux; mais j'ai beau me boucher les oreilles, m'enfoncer dans ma lecture, ce tapage infernal qui approche, qui passe sous ma fenêtre, qui s'éloigne et se perd, m'agace les nerfs.

Parfois, quand ces brailleurs s'arrêtent devant la maison, annonçant pour la centième fois « la mort ignominieuse » du maréchal, la porte de ma chambrette s'entr 'ouvre et une tête blanche y apparaît. Oui, c'est Mme Baucis qui, sans entrer, le cou tendu, me regarde de ses yeux parlants. Un beau sourire, un peu compatissant, un peu ironique, erre sur ses lèvres desséchées. « Signor cavalière^ dit-elle, ne vous affligez pas. — M'avez-vous jamais entendu me plaindre? — Non, mais vous souffrez. Ne croyez rien de ce qu'on crie dans la rue. Ce sont des bêtises. »

Et la bonne tête se retire, la porte se referme, et, soulagé et rasséréné, je retourne à ma lecture. Je me compare à un amoureux. Seulement, l'objet de ma flamme est mon pays. Les mêmes inquiétudes, les mêmes rêves, les hauts et les bas, les incertitudes, les désespérances alternent avec la conviction d'un prochain succès.

J'ai dit bien du mal de nos seigneurs et maîtres au palais Marino, raison de plus pour leur rendre aussi justice. S'ils prodiguent quotidiennement le sang autrichien, sur le papier, dans la pratique, ils ne sont pas sanguinaires; ils sont même constamment polis et pleins d'égards pour les otages ou autres sujets de l'empereur retenus ou restés volontairement à Milan.

Ces jours derniers on a eu connaissance d'une proclamation du comte de Hartig datée de Gorice. L'ancien gouverneur de Lombardie, jadis si populaire, dans un langage digne mais paternel, offre l'oubli du passé et la jouissance des libertés, octroyées à Vienne par l'empereur, à ceux qui retourneraient sous l'obéissance de Sa Majesté. On m'assure que ce document, quoique personne n'en ose convenir, a produit un grand efTet sur le public milanais et dans les grandes villes de Lombardie. La Gazette du 22 Mars, comme de raison, déverse sur lui tout son vocajjUlaire d'invectives. Selon moi, des manifesta

tions invitant les insurgés à la soumission en leur assurant le pardon ne peuvent avoir de valeur réelle que dans la perspective du triomphe prochain et final de nos armes. Je pense donc que la mission de M. de Hartig est prématurée.

La monotonie de mon existence à peu près claustrale n'est pas dépourvue de charmes. Entre mes quatre murs les jours se suivent et se ressemblent. Le matin, mon valet de chambre fait son apparition, m'apporte mes journaux et les nouvelles qu'il a pu ramasser à la Bella Venezia^ assiste à ma toilette, fait ma chambre et se retire. Suit une journée solitaire que je passe à lire. Un hasard heureux m'a donné accès à une bibliothèque magnifique. Rien que des auteurs classiques : français, allemands, anglais, espagnols, surtout italiens. On m'a donné le catalogue, et l'on m'apporte les livres que j'ai choisis. Quelquefois, pas tous les soirs, quand il fait nuit close, Philémon m'engage à une promenade de santé. J'ai découvert que le plus ou moins de fréquence de ces sorties dépend des nouvelles du théâtre de la guerre. Si elles sont favorables aux Italiens, on est bon princo au palais Marino, et Fava ferme les yeux pour m'étre agréable. Quand elles sont mauvaises, quand dans les cafés on parle espions et traîtres, et que la police redouble de surveillance, Philé-

mon, qui est un brave homme, mais qui n'est pas un brave, sans donner ses raisons regrette poliment de ne pouvoir me faire respirer l'air frais du soir; de manière que c'est toujours avec un sentiment mixte que je sors ou que je reste à la maison.

Un jour ridée m'est venue de quitter la maison sans en demander la permission, qui m'aurait été refusée. Aujourd'hui j'en suis à ma troisième promenade. Je choisis les heures de bureau de Philémon, et c'est Baucis, pour la première fois, j'en suis sûr, épouse infidèle, qui m'ouvre la porte. J'ai l'effronterie de me montrer en plein soleil, le nez au vent. Les passants me regardent d'un air curieux sans rien dire. C'est que le Lombard est naturellement bon enfant. Même à Brescia, dont les habitants n'ont pas cette réputation, le rnob a respecté ma personne, et je suis sorti sain et sauf d'une aventure qui, dans de semblables circonstances, à Vienne, à Berlin, à Paris, à Londres, aurait probablement mal fini.

Je prends mes modestes repas avec Philémon et Baucis; le dîner à quatre heures, le souper familièrement, dans la cuisine. J'aimerais mieux ne pas voir l'atelier d'où, grâce à l'art de Giovannina, sort notre polenta quotidienne. Je me suis même permis de recommander à ce jeune

cordon bleu, et pour sa personne et pour ses ustensiles, un usage extérieur plus fréquent d'eau claire. Cette petite impertinente a fort mal accueilli ma timide suggestion, et, pour m'en punir, se montre moins lessivée que jamais. En revanche, elle devient de plus en plus révolutionnaire et, ayant entendu parler de la souveraineté du peuple, s'appelle elle-même naïvement sovrana del popolo.

Dans la vie que nous menons, l'arrivée d'un hôte est un événement. Baucis m'y a préparé de longue main, et c'est avec impatience que j'ai attendu l'apparition de la signera Giannetta, jeune veuve génoise. La voilà enfin arrivée. C'est le type de la femme bourgeoise italienne : peu lettrée et ne dominant guère de vastes horizons, babillant toujours sans rien dire, mais simple, gaie, aimable, un joli canari chantant, battant des ailes, s'agitant sans cesse dans sa petite cage. Au reste je ne jouis de sa compagnie que pendant les repas. Dans la journée je quitte rarement ma chambrette — dix pieds sur six, comme je l'ai déjà noté — et jamais quand il y a des visites, Philémon désirant faire oublier à ses amis la présence d'un Tedesco dans sa maison, Mais Mme Baucis m'honore quelquefois de ses visites. Cette excellente femme, qui n'a pas encore reconnu le principe des nationa-

lités, quoique Milanaise, est restée bonne Autrichienne. Y a-t-il de mauvaises nouvelles pour les Italiens, vite elle vient doucement frapper à ma porte, l'entr'ouvre et, toute rayonnante, me dit à voix basse ; « Grazia a Dioj siamo stati battiiti. Grâce à Dieu, nous avons été battus. »

12, vendredi. — Plusieurs affaires sont mandées des bords de l'Adige. Le silence des organes officiels du roi Charles-Albert est de mauvais augure pour sa cause. Mais l'attaque sur Pastrengo (30 avril) a réussi. Plus tard (6 mai) des combats acharnés ont eu lieu près de Santa Lucia, au sud-ouest de Vérone. Les bulletins piémontais admettent des pertes considérables. Le quartier général du roi se trouve de nouveau à Somma-Campagna, ainsi au centre du Quadrilatère. A Vérone, on souffre du manque de vivres. Pour la même raison, Peschiera, que le brave général baron Rath défend toujours avec une poignée de Croates, sera probablement forcé de capituler. Les nouvelles du Frioul sont plus favorables. Nugent avance sur la Piave et n'a plus qu'à prendre Primolano pour tendre la main au général Welden qui commande dans le Tyrol méridional.

Mais qu'est-ce qui se passe à Vienne ? Notre

antique et vénérable monarchie serait-elle réellement frappée à mort? Je ne veux, je ne puis le croire. Avec quelle impatience j'attends tous les malins la Gazette universelle d'Augshourg^ ma principale source d'informations, puisqu'on retient mes lettres ; avec quelle avidité je la dévore, avec quelle tristesse je la jette de côté! Dans ce grand empire, tout, présent et avenir, est mis en question. Le divorce avec le passé semble accompli. Personne, je pense, ne regrette le régime des derniers treize ans, qui a, en partie, semé les germes des maux dont nous souffrons. Mais les hommes nouveaux — nouveaux en matière de politique — que les événements ont portés au pouvoir n'inspirent aucune confiance. D'ailleurs ce ne sont pas eux, ce sont les étudiants qui gouvernent. L'Autriche, comme tout le continent, sauf la Russie, est devenue un chaos. Dans ce sombre tableau il n'y a qu'un point lumineux : Radetzky et son armée.

Je relis avec plaisir, avec bonheur, avec volupté, les Vingt-quatre livres d'histoire de Johannes Mîiller. Ce grand écrivain dit quelque part (je cite de mémoire) : « Ceux-là seuls accomplissent de grandes choses qui osent s'attaquer à l'impossible. Eh bien, je suivrai ce conseil : en attendant que je puisse agir^'^je croirai à ce qui aujourd'hui semble impossible : au salut, à la

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renaissance, à une nouvelle grandeur de mon pays.

13, samedi. — Je continue mes longues promenades, et c'est toujours la complaisante Baucis qui m'aide à faire niche à son mari. Quel dommage que Milan ne soit pas Rome ou Florence ou même quelque petite ville de la Lombardie, de la Toscane, de TOmbrie, où les chefsd'œuvre de l'art s'imposent à l'œil à chaque pas qu'on fait ! Ici la monotonie du palais moderne prévaut sur les précieux monuments des temps passés. Cependant ceux-ci ne font pas complètement défaut.

Tous ces jours derniers la chaleur était excessive ; aujourd'hui des orages ont nettoyé le ciel et un peu rafraîchi l'air. C'est bien l'Italie, quoique, en vérité, à Milan on n'oublie jamais qu'on se trouve seulement sur le seuil de la péninsule : Gallia Cisalpina.

Politiquement parlant, la journée était moins belle. Le peuple s'est porté en masse sur la place San Fedele, devant le palais du gouvernement. Les rues avoisinantes en étaient bondées. Les républicains et les constitutionnels, autrement dit les amis du Piémont, se trouvèrent en présence. C'était un combat homérique. On échangeait des invectives, on ne se portait pas de

coups. De trois heures de l'après-midi jusqu'à onze heures de la nuit on pouvait admirer la puissance des poumons et la sonorité des gosiers de ce peuple. Chacun semble être né pour l'Opéra. On prétend que les ténors deviennent rares. Erreur, Vimpresnrio de la Scala en aurait trouvé dans cette foule. Quant aux bassestailles, elles abondent. Le bruit était étourdissant, mais du moins il n'y avait pas de cacophonie. Seulement, le fait que de pareilles scènes puissent se produire sous les yeux des gouvernants et se prolonger pendant huit heures, sans qu'on ose y mettre fin, prouve combien l'état de choses actuel est précaire.

Vers le soir, promenade avec Philémon. Je dirige nos pas vers San Celso, un chef-d'œuvre de la première renaissance, datant, si je ne mo trompe, du milieu du xv' siècle. La façade, grâce à des bas-reliefs de Fontana exécutés cent ans plus tard, a perdu son caractère bramantesque. Ce qui peint le goût et l'esprit de la seconde moitié du xvi* siècle, ce sont deux superbes statues placées aux deux côtés du grand portail : Adam et Eve, mais, en vérité. Hercule et Vénus. Une pomme et deux feuilles de vigne forment le pont fragile jeté sur l'abîme qui sépare l'Olympe du Vieux Testament.

14, dimanche. — On me dit que de vives inquiétudes régnent au palais Marino. On est sans nouvelles du quartier général du roi, et les pertes subies par les Piémontais dans les combats de Santa Lucia ont été très considérables. Les nouvelles du Vénitien sont également mauvaises pour la cause italienne. Nugentapassé la Piave, mis en déroute les papalins sous les ordres de Ferrari, et empêché la jonction de ce général avec Durando. La feuille officielle, la Gazette du 22 Mars, annonce que le Vénitien est perdu. Cet aveu, exploité par les chefs républicains, a allumé les colères du peuple, qui voit partout des traîtres et des espions. Le gouvernement doit, du moins en apparence, compter avec ces dispositions. Tous les éléments d'un régime de terreur se rencontrent ici, sauf un seul : la population n'est pas sanguinaire.

J'ai quitté mon logement après dîner avec le pressentiment que mes jours de liberté comparative étaient comptés. Selon mon habitude, je me dirigeais vers la piazza cTArmi^ transformée en effet en une sorte de place d'armes. La garde nationale, les réserves, infanterie, artillerie, cavalerie, s'exerçaient devant une double rangée de beaux équipages, attelés de beaux chevaux, et occupés par de belles dames, noblesse et mezza ceto ; car, à Milan, on réduit le

menu du dîner plutôt que de ne pas tenir voiture. L'ensemble de ce spectacle m'a paru plus théâtral que belliqueux. Ces jeunes soldats me font V effet d'amateurs qui n'aiment pas le rôle qu'on leur fait jouer. Ceci soit dit sans mettre en doute leur virilité. Mais, parlant ici des masses et non des classes supérieures, je soutiens que le service militaire, tel que l'armée moderne l'exige, est antipathique à l'Italien.

En rentrant à la tombée de la nuit, Baucis m'ouvrit la porte. Elle était agitée et me dit à l'oreille qu'un officier de paix, comte Melzi, m'attendait pour me conduire au comité de la Sûreté publique.

M. Fava, le président de la police, me reçut poliment, mais me dit que des dénonciations me désignaient comme un personnage dangereux. J'étais accusé de correspondre avec l'étranger, d'entretenir ici des rapports avec des personnes suspectes, enfin d'avoir tenu des propos qui donnaient à penser. Ces accusations manquaient tellement de vraisemblance que je répondis par un sourire, sans prononcer un mot. M. Fava eut le bon esprit et le bon goût de s'en contenter. Néanmoins il m'annonça que je serais, en sortant de son cabinet, mené directement au Palais Royal, qui sert de prison aux principaux otages. Je n'avais, comme de raison, rien à y objecter

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et, par prudence, je m'abstins même d'exprimer le regret de quitter mon cher vieux couple de la contrada delV Agnello. Heureusement, dans le cours de la conversation, il fut question de mon voyage à Brescia et de mon retour volontaire à Milan, alors qu'il m'eût été si facile de gagner le quartier général du maréchal et que j'eusse pu me considérer comme dégagé de ma promesse de revenir ici, à la suite du traitement indigne qu'on m'avait fait subir dans cette ville. Ce souvenir détermina mon interlocuteur à me laisser le choix, qui ne pouvait être douteux, entre le Palais Roval et ma demeure actuelle, à la condition, toutefois, de ne quitter la maison que très rarement, la nuit seulement et toujours en compagnie de Philémon.

Ce M. Fava est un homme sympathique. Sa physionomie ouverte et intelligente annonce de l'esprit et du caractère. Il est né à Padoue. Ancien précepteur, plus tard médecin et pendant quelque temps professeur suppléant à l'université de sa ville natale, italianissime — cela va de soi quand on se trouve dans ces conditions. — au reste bon enfant, facile à vivre et naturellement aimable, le chef actuel de la police a toujours boudé le gouvernement autrichien, n'a jamais brigué d'emploi, n'a pas prêté serment ni, comme tant d'autres, cherché les fa-

veurs du gouvernement sauf à le trahir à l'heure propice. Il passe, en Lombardie, pour un poète hors ligne. A ce sujet, je suspends mon jugement. Au moment de me retirer, il me pria de nouveau et avec instance, dans mon intérêt et dans le sien, de ne plus me montrer dans les rues.

15, lundi. — Me voilà de nouveau prisonnier dans le vrai sens du mot. N'importe. Les grandes oscillations du temps où nous vivons font oublier ce que la vie particulière de chacun peut avoir de vide et de monotone. Même les dangers, encore à peine perceptibles quoique réels, que les otages pourront courir dans certaines éventualités, donnent un charme à notre situation, le charme qu'éprouvent le chasseur à courre en franchissant un obstacle, l'explorateur en pénétrant dans des régions inconnues.

Ici la situation s'aggrave. Les grands progrès de nos armes dans le Vénitien, complètement soumis aujourd'hui, à l'exception de la ville de Venise, portent la division, le désarroi, la défection dans le parti dominant. On parle déjà d'une conspiration en faveur des Tedeschi. A part le mot conspiration, la chose est certaine. Les conjurés sont les clairvoyants, les gens sensés, et leur nombre augmente visiblement. Ils comprennent l'impossibilité de faire triompher la

cause italienne, à moins d'un cataclysme total à Vienne et de Tentrée en scène d'une puissance étrangère de premier ordre, prête à se charger de la besogne italienne. Ils ne se trompent guère sur ce que toute celte entreprise, toute cette mise en scène, cet enthousiasme qui ne bat plus que d'une aile, ont de faux, de théâtral, de factice. Placés entre les horreurs de l'anarchie et l'intervention française, qu'ils redoutent, parce qu'elle pourrait, de nouveau, transformer la Lombardie en un théâtre de la guerre entre l'Autriche et la France, les possidentij ceux qui possèdent, préfèrent le retour sous le sceptre de la maison de Habsbourg, dont la branche allemande a toujours su garantir l'ordre et la sécurité, deux bienfaits fort appréciés par l'Italien.

Passé la journée, comme toujours, à lire, à rêver, à fumer. Dans l'encadrement d'une fenêtre, de l'autre côté d'une petite cour entourée de hautes murailles, apparaît ma belle voisine, dont je n'ai pas encore fait mention dans ces pages : une tête de Vierge assise sur le buste d'une canéphore. Est-ce une vision, est-ce de la réalité, un tableau vivant ou une fresque pâlie de l'école de Luini? Cette madone manie son aiguille assidûment, fredonnant parfois, d'une voix suave et mélodieuse, quelque vieille ariette

démodée, ou lance furtivement un regard curieux sur le barbare captif. De temps à autre surgit dans la pénombre de Tarrière-fond un bel homme, frère ou amoureux, qui le sait? à la barbe noire en pointe, le front ombragé d'un chapeau calabrais, et le calabrais d'un immense panache. La figure martiale du jeune guerrier est à l'avenant ; il tâche de se donner une expression de férocité \faccia terribile. Mais ses airs de matamore sont démentis par la douceur d'un regard qui ne dit absolument rien. C'est probablement un des nombreux héros de carrefours qui traînent leur sabre sur le pavé et laissent aux soldats piémontais le soin de combattre pour la patrie. Heureusement, les apparitions du prode sont rares et courtes. Mais j'aime à contempler le front haut et pur de la jeune fille, ses yeux de gazelle, sa physionomie grave, voilée de mélancolie, parfois éclairée d'un sourire fin sur ses lévites classiques. Pour la distinguer des vierges de Raphaël : madonna délia Sedia, madonna del Pesce, madonna di Foligno, d'après l'instrument qu'elle manie constamment, je l'appelle madonna deW y^go, la vierge de Taiguille. Quand, encadrée dans sa fenêtre, son regard cherche le vague ou le petit bout de ciel au-dessus de la cour, si étroite, si étroite et si profonde qu'elle ressemble à un

puits, alors Tillusion est complète. Ce n'est pas un être vivant, c'est un chef-d'œuvre de Leonardo. Plusieurs fois dans la journée, elle balaye sa petite chambre. C'est déjà moins intéressant, et quand le matin je la vois, encore en toilette de nuit, secouer ses jupes par la fenêtre, la vision céleste s'évapore, et je retombe dans la prose bourgeoise de la rue de l'Agneau.

Ce soir, la madonnam'a paru particulièrement attrayante. Elle levait les yeux vers le ciel nocturne où les étoiles jetaient un vif éclat. C'était une nuit d'été vraiment italienne. Je me trouvais dans la cuisine, qui me sert d'observatoire, le seul endroit d'où je puisse voir ma voisine. Elle m'envoya à demi-voix xmefelice notte. Le moment était plein de poésie. Mais il n'y a rien de parfait ici-bas : les exhalaisons nauséabondes du cortllej réceptacle de toutes siortes de choses peu appétissantes, m'obligeaient à faire une brusque retraite. Madonna se sera demandé pourquoi. Elle ne le devinera jamais : son nez au profil grec est habitué à ces parfums.

17, mercredi. — Lutté avec des accès de tristesse. Le sort de mes braves compatriotes, qui dorment aujourd'hui du sommeil du juste sur les bords de TAdige, n'est-il pas préférable k la vie que je mène? Mais ces défaillances passent vite.

Aujourd'hui la Gazette du 22 Mars^ la feuille officielle du gouvernement, en reproduisant un article du National^ annonce, indirectement, l'intervention française pour le cas « où les armes impériales rendraient à l'Autriche la prépondérance en Italie » . Voilà donc la dernière ressource des signori. Ils reconnaissent Tincontestable supériorité de notre armée, et ils s'apprêtent à appeler les Français. C'est l'ancienne histoire. Cela s'est vu, cela se voit, cela se verra.

18, jeudi. — Trévise ne s'est pas encore rendue à Nugent. La nouvelle que toute la terre ferme du Vénitien serait entre nos mains était donc prématurée. Cependant la flotte sardo-napolitaine, cinq vapeurs, deux frégates et quatre bricks, croise devant Malamocco. Qu'est-ce qu'on fait à Vienne? Veut-on, oui ou non, continuer la guerre?

Ici tout semble sens dessus dessous. L'annonce semi-officielle de l'alliance française n'a pas calmé les esprits. A en juger par l'aspect des rues, que d'ailleurs je ne connais plus que par ouï-dire, l'ensemble des nouvelles du théâtre de la guerre doit être mauvais pour les Italiens. De petits garçons criant sans cesse : Bonnes nouvelles! dÀ^inhxxQui aux passants des buUe-

tins auxquels on n'ajoute plus foi. D'autres de ces petits êtres, formés en bandes, chantent de leur voix rauque et stridente une mélodie piémontaise. A ce charivari se joint, le soir et fort avant dans la nuit, le bruit des terribles orgues de Barbarie, ce fléau des habitants de Milan. Pauvres orgues, elles en sont encore à l'hymne de Pie IX! Hélas! c'est le dernier hommage rendu aujourd'hui en Italie au Saint-Père. Depuis ses belles et courageuses allocutions du 27 avril et du 1"* mai, il a perdu tout crédit. Plus dCEvviva Pio Nono! plus de bannières ornées de son effigie, plus de harangues en son honneur ! On le traite comme jadis, à Anagni, les envoyés de France ont traité Boniface VIII. Il est prisonnier, les cardinaux sont prisonniers, le gouvernement a passé à Mamiani, le pouvoir à Giceruacchio, et les bons Romains gardent les portes de la Ville Éternelle pour empêcher leur souverain de s'enfuir.

19, vendredi. — La gazette officielle contient aujourd'hui un article digne d'être conservé à la postérité. « La défense de Trévise par trois mille hommes restés en cette ville a été héroïque et prodigieuse. Lorsque, vers le soir, Tennemi commençait à jeter des bombes et des grenades, une illumination générale et un grand bal eurent

î20 ET 23 MAI 1848. 195

lieu au milieu des chants et des applaudissements de cette valeureuse population. Toutes les dames assistaient à la fête, qui a duré plusieurs heures. Plus tard on écrivit au général Nugent que, la fête étant terminée, il devait aussi faire cesser son feu d'artifice, d'autant plus que sa fille, tenue en otage en cette ville, avait, elle aussi, besoin de repos. »

20, samedi. — Tous ces jours-ci, détenu dans ma chambrette. Philémon n'osait pas, même la nuit, se promener avec moi. Ce soir, sur les instances de Baucis, il a pris son courage à deux mains et nous sommes sortis pour chercher un peu d'air frais sur les bords du Naviglio.

Pas de nouvelles de Vienne. Rien, absolument rien de mes enfants depuis le 16 mars. C'est dur. Mais les longues traversées ne nous imposent-elles pas de semblables privations ?

23, mardi. — Reçu tout un paquet de journaux arriérés. Le 4 mai, Ficquelmont, à la suite d'un charivari des étudiants, a donné sa démission. Les 14, 15, 16, de graves désordres dans les rues. Des étudiants, beaucoup de gardes nationaux et des ouvriers, en partie armés, présentent une pétition demandant l'abolition de la constitution octroyée du mois d'avril et une

assemblée constituante. Le ministre Pillersdorff accorde tout et obtient aussi la signature de l'empereur. Mais, le 17 au soir, Sa Majesté avec toute la famille impériale, sans en prévenir les ministres, quitte Schœnbrunn se rendant à Innsbruck. De là grande consternation à Vienne. Le comité politique de la garde nationale se dissout de son propre mouvement. Des députations se mettent en route pour solliciter le retour de l'empereur.

24, mercredi. — Dieu merci, après un voyage de quarante-huit heures, la cour est arrivée saine et sauve à Innsbruck. Son départ de Vienne était une fuite, son arrivée dans la capitale du Tyrol une entrée triomphale.

Du théâtre de la guerre rien de nouveau. Il est clair que, numériquement, nous sommes trop faibles. Ce triste ministère sacrifie aux exigences de ses maîtres la plus belle et la plus brave armée de l'Europe.

25, jeudi. — A Vienne, grande irritation de la bourgeoisie contre les étudiants. Si la cour comprend ses intérêts, elle maintiendra la constitution octroyée le 23 avril, annulera les concessions qui lui ont été violemment extorquées le 15 mai, s'entourera à Innsbruck d'un ministère

digne de sa confiance et fera sentir aux gouvernants de Vienne leur impuissance en dehors de la capitale. Mais pas de réaction et, surtout, pas de contre-révolution»

Le gros du troisième corps (Nugent) est entré à Vérone. Les papalins, sous les ordres de Durando, Ferrari et Antonini, ont été presque détruits près de Vicence. On mande de Bologne que le roi de Naples, le 14 mai, grâce à ses Suisses, après des combats acharnés, est redevenu maître chez lui; qu'il a aussitôt rappelé ses troupes commandées par Pepe, mais que ce général, désobéissant aux ordres de son souverain, compte avec elles passer le Pô et opérer sur les derrières de l'armée autrichienne.

L'escadre sardo-napolitaine menace Trieste d'un bombardement. Nos bâtiments de guerre, ceux qui ne se sont pas laissé saisir à Venise par les insurgés, se cachent derrière les récifs de la Dalmatie. Cette grande Autriche est devenue bien petite. Quelques vaisseaux italiens font trembler les habitants du premier port de mer de la monarchie 1 Aussi, grande est la joie de nos ennemis, qui proclament déjà la fin de l'Autriche : finis Austriœ. Ils se trompent, je le sais bien; mais pour le moment c'est à se couvrir la face. Je ne désespère pas, mais je meurs de honte.

A Francfort, le nouveau Parlement s'est réuni.

En l'ouvrant, le président Henri de Gagern a fait sa profession de foi, qui se résume dans le mot de souveraineté du peuple. Les princes allemands n'ont que le choix entre la république démocratique et unitaire ou, s'ils veulent défendre leurs droits, la guerre civile. Heureusement, les choses sont rarement aussi mauvaises qu'elles ont l'air d'être,

28, dimanche. — A Innsbruck, l'empereur a fait publier un excellent manifeste. Il y dit que la légion académique et quelques bourgeois de Vienne l'ont momentanément privé de la liberté d'agir; que quelques malpensants ont cherché à se rendre maîtres de la capitale et des provinces; qu'il aurait pu faire appel aux troupes, mais que, pour éviter l'effusion du sang, il a préféré se rendre au milieu de ses loyaux sujets du Tyrol et se rapprocher en même temps de la brave armée qui combat en ce moment pour sauver la patrie. Le manifeste maintient les concessions faites dans les journées de mars et offre pardon et oubli à ceux qui reviendront de leurs erreurs.

Où est l'Autriche? Je ne la vois plus qu'à Innsbruck et à Vérone.

Ici, ce soir, à San Fedele, bénédiction de drapeaux par l'archevêque, et, demain, grande démonstration républicaine.

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