‹ Une année de ma vie, 1848-1849Chapitre 11 sur 36 · ET 31 MAI 1848. J · texte numérisé non relu

ET 31 MAI 1848. J

29, lundi. — Une journée tumultueuse. Le matin, les républicains, arrivés en grand nombre devant le palais Marino, demandent à exposer leurs doléances. De leur côté, les signori semblent peu empressés à les recevoir. A la fin, les popolani pénètrent de vive force dans le cabinet de Casati et lui arrachent son écharpe, insigne de sa qualité de chef du gouvernement. Dans l'après-midi, les choses semblaient prendre une tournure tout à fait mauvaise, mais vers le soir une réaction eut lieu. Les gardes nationaux, en uniforme mais sans armes, avec l'archevêque en tête, tous à pied, se rendirent sur la place San Fedele. A leur approche, la populace, intimidée, se retira, et les membres du gouvernement ont pu accompagner l'archevêque lorsqu'il rentra dans son palais. C'est un succès, du moins momentané, des amis des Piémontais, c'est-à-dire de tous les gens sensés qui, avec. raison, dans la supposition, j'espère erronée, de la défaite finale des Autrichiens, n'admettent qu'une solution : celle de l'annexion à la Sardaigne. Cette crise, annoncée depuis plusieurs jours et attendue avec anxiété, s'est passée sans qu'une goutte de sang ait été versée.

31, mercredi. — Le peuple remplit la place San Fedele et les rues qui y mènent. Je n'en vois

rien de ma prison, mais j'entends le bruit confus de pas et de voix humaines. Plus tard, au son du carillon de toutes les églises se joint le grondement du canon de la piazza d'Armi. On célèbre la reddition de Peschiera! Pauvre général Rath, pauvre Radetzky, pauvre armée I A Vienne on a autre chose à faire qu'à s'occuper de vous.

Ce soir, grande illumination. Les gardes nationaux , toujours sans armes, parcourent les rues en chantant des hymnes patriotiques entremêlés de strophes satiriques à l'adresse du maréchal.

C'est ainsi que se termine le mois de mai qui avait commencé sous de si heureux auspices. Si le général Nugent, commandant du troisième corps, qu'il avait, grâce à son talent hors ligne d'organisateur, improvisé en fort peu de temps ^ n'était pas tombé malade; si le général qui lui succédait, au lieu de perdre un temps précieux à soumettre une à une les villes du Vénitien, avait, conformément aux ordres du maréchal, opéré promptement sa jonction avec l'armée de Vérone, Peschiera ne serait pas tombée, et, à l'heure qu'il est, Tarmée sarde serait en pleine retraite sur le Mincio. Mais le sort, c'est-à-dire nos fautes, en ont disposé autrement. Il ne nous reste qu'à incliner la tête, qu'à dire mea culpa^ H redoubler d'efforts et surtout à ne pas désespérer. Per aspera ad astra.

1*', jeudi. — Le pape a écrit à l'empereur et au roi Charles-Albert, offrant sa médiation. Mais, pour qu un prince puisse être médiateur, il faut qu'il soit indépendant et neutre. Hélas! Pie IX n'est ni l'un ni l'autre. Pas indépendant, puisque, en réalité, il est prisonnier dans sa capitale ; pas neutre, ses troupes continuant, malgré lui, à prendre part à la guerre contre l'Autriche •

M. de Philipsberg* est arrivé ici pour négocier directement avec le gouvernement milanais l'échange des otages. Je regrette cette démarche concernant une question, comparativement, secondaire. Je regrette surtout que ce soit notre gouvernement qui en ait pris l'initiative. Elle sera interprétée comme une preuve de faiblesse et augmentera les prétentions du roi lôrs des futures négociations de paix.

Mes promenades de santé sont réduites au plus strict nécessaire. Mais ce soir, comme tou-

Page 1