‹ Une année de ma vie, 1848-1849Chapitre 9 sur 36 · Le 2 mars · texte numérisé non relu

Le 2 mars

leurs places les deux principaux ministres de son père, le prince de Metternich et le comte de Kolowrat, et comme aide de camp général le comte Glam-Martinitz, homme distingué qu'une mort prématurée devait enlever bientôt à de hautes destinées. En général peu de revirements dans les sphères supérieures et aucun dans les régions inférieures de l'administration. Le mot d'ordre donné était : Ailes hleibt beim altcn. Rien ne sera changé. Et en effet il n'y avait de réellement nouveau que l'absence de l'homme éminent qui, pendant quarante-deux ans, avait régné et gouverné en Autriche. Le « système » aussi fut maintenu.

En ce qui concerne la politique extérieure, l'alliance des puissances du Nordy comme disaient les journaux français et anglais, des puissances conservatrices^ selon l'usage des chancelleries de Vienne, de Berlin, de Saint-Pétersbourg, cette alliance qui devait préserver le monde des maux de la guerre et des révolutions, était maintenue dans toute son étendue. Pour constater ce fait aux yeux de l'Europe, peu de mois après son avènement, Ferdinand r% accompagné de l'impératrice, put recevoir, sur les frontières du nord, mais sur le sol autrichien, avec de nombreux princes régnants de l'Allemagne, ses grands alliés, le vieux roi de Prusse

et le jeune et brillant empereur Nicolas avec son épouse. C'était, dans le langage diplomatique du temps, la réunion de Teplitz\ Toute cette auguste compagnie assistait à l'inauguration d'un monument dédié aux morts de la bataille de Kulm. Personne ne put se méprendre sur Ja signification de cette cérémonie.

Le prince de Mettemich n'avait aucune raison de se plaindre. Sa politique extérieure triomphait. Chaque soir, dans les salons du prince de Clary, il recevait (j'ai vu tout cela de mes yeux et n'exagère point) les ovations de têtes couronnées. En apparence il se trouvait alors au zénith de sa grandeur ; en vérité il n'était plus qu'une ombre luisante ou, comme il disait plusieurs années plus tard dans la plus grande intimité, un paravent magnifique dérobant à la vue la caducité de notre édifice gouvernemental. Il eut cependant encore assez de crédit pour placer dans de hautes situations quelques hommes de valeur; je citerai seulement Kûbeck, chargé du ministère des finances, et le comte de Hartig, nommé ministre d'État. Ce dernier avait été un excellent gouverneur de Lombardie, il se trouvait pewalysé dans sa nouvelle sphère d'action. Les travaux de chemins de fer furent poussés

avec vigueur, et le Lloyd autrichien créait et multipliait nos relations avec le Levant.

Mais il semble que les monarchies ne comportent pas Tabsence d'un monarque, et que le mot de M. Thiers : Le roi règne et ne gouverne pas, ne s*applique qu'à des créations nouvelles qui n'ont pas eu le temps de jeter des racines, et que le premier souffle enlève. Chez nous le trône resta intact, mais comme il était de fait vacant, le sceptre glissa des mains qui le tenaient pour le souverain. Dans les premières années, quoique la force motrice fît défaut, le mouvement continuait, grâce à l'impulsion donnée sous le dernier règne, mais peu à peu les rouages de la machine s'enrouillaient, l'esprit d'entreprise des particuliers, loin de rencontrer l'encouragement des autorités, ne trouvait que des obstacles. Une sorte de marasme semblait s'emparer de la monarchie. C'était une triste époque : la maladie en haut lieu; près du prince, des vieillards dont l'un, il est vrai, plein de vie encore, mais sans influence; l'esprit nouveau, que François P s'était tant évertué à exclure, s'infîltrant jusque dans les hautes régions du pouvoir, celui-ci descendant des grands personnages, qui n'en gardaient que les apparences, aux inférieurs, tombant enfin entre les mains d'une bureaucratie toujours honnête, respectable, maïs privée d'ho-

rizon, de boussole et de prestige et gagnée déjà en partie aux idées qu'elle avait mission de combattre. L'orage grondant au-dessus de nos têtes et rien qui pût orienter et rallier les esprits, ranimer et enflammer les courages. Aucun appel aux mouvements sains des cœurs, aux nobles instincts, aux sentiments élevés de la nation. Rien que silence et immobilité, le repos du cimetière! Gomment alors s'étonner que, lorsque la tourmente se déchaînait, lorsque l'Europe semblait s'eflTondrer, quelques étudiants et ouvriers eussent suffi pour renverser le gouvernement?

Mais la dynastie et la monarchie sont restées debout. C'est tout ce qu'il faut. Ce qui se passe en dehors de ma prison, je l'ignore et j'aime à l'ignorer. Je sais seulement que le prince de Metternich a donné sa démission, qu'il a quitté Vienne, que le grand empire tremble dans ses fondements et qu'il faudra un miracle pour le sauver. Mais ce miracle se fera. Mon grand, mon noble pays ne périra pas. J'en ai la ferme conviction. Dum spiro spero. En attendant je jouis de ma retraite. J'y cherche et j'y trouve sinon l'oubli, du moins la lecture, le rêve, le sommeil.

Grato m'ë il sonne, e pid l'esser di sasso : Mentre che il danno e la vergogna dura»

Non veder, non sentir m'ë gran ventura; Perô non mi deslar : deh! parla basso*.

1 . « Il me plaît de dormir et d'être de marbre. — En ces temps de dégâts et d'outrage — Ne pas voir, ne pas sentir, c'est pour moi un bonheur. — Donc, ne me réveillez point, parlez bas. » (Michel-Ange.)

1*"^ samedi. — Au moment même de la retraite de Tarmée impériale de Milan, le gouvernement provisoire, obsédé par les gémissements et sollicitations des familles de quelques signori lombards arrêtés et emmenés par le maréchal, lui avait envoyé un jeune officier autrichien fait prisonnier pendant les Cinq Journées, dans le but de négocier un échange des otages. Cette tentative n'eut pas de suite. Le maréchal refusa de négocier avec des rebelles et renvoya le parlementaire. Hier M. Fava me fit sonder si j'étais disposé à me charger d'une semblable mission. Comme j'acceptai sans hésiter, il vint me voir, et, me conformant à son désir, j'écrivis quelques lignes au gouvernement provisoire, spécifiant le but et les conditions de mon voyage. Ce matin, defort bonne heure, Fava m'apporta la réponse signée par Casati. Il accepte avec empressement mon offre, et l'on me donnera une escorte jusqu'aux avant-postes au-

trichiens. De mon côté je m'engage, en cas d'insuccès, à revenir à Milan. Peu après, une foule de lettres m'arrivent. Ce sont, pour la plupart, des dames de la société qui m'écrivent. Elles me recommandent dans le langage le plus pathétique un mari, un frère, un fils, un ami tombé entre les mains du maréchal, si populaire naguère, mais devenu maintenant, dans l'imagination enflammée du public milanais, un ogre capable, dans un accès de mauvaise humeur, de boire le sang de ses otages. Tout ce qu'on raconte, crie et chante dans les rues, aflBche et imprime sur des feuilles volantes ou dans les journaux, au sujet des prétendus actes de cruauté de Radetzky, paraît fabuleux, et ce qui est plus extraordinaire encore, c'est que tout le monde y ajoute foi. L'autre soir, un des amis et collègues de Philémon, d'ordinaire doux comme un mouton, se précipite dans la petite pièce où Mme Baucis réunit ses habitués. Revêtu de l'uniforme de garde national, son sabre à la main, l'image de l'indignation et de la peur, il porte la consternation dans cette pénible réunion. Le maréchal, dit-il, vient de commettre un crime inouï. Décidé à faire décimer la population de Crémone, il reçoit le vénérable évêque, qui se jette à ses pieds et implore pour ses ouailles innocentes la clémence du tyran. Pour toute réponse

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Radetzky tire son épée et la passe a travers le corps de Tinfortuné prélat. Saisis d'épouvante, tons les assistants me lancent des regards courroucés. Ne suis-je pas le compatriote du monstre et peut-être son complice? Et, chose étrange, personne n'exprime le moindre doute au sujet de la parfaite authenticité de cette sotte histoire. Mme Baucis seule dit avec dédain : Siete sciocchi tutti quanti^ « Vous êtes tous des imbéciles. » Je comprends donc les angoisses des familles qui ont fourni les otages, l'emphase des lettres qu'on m'a écrites et le désir du gouvernement provisoire d'en arriver à un échange.

M. Fava m'accompagne chez le comte Casati. Depuis le 20 mars je n'ai pas mis le pied hors de la maison, et les premières bouffées de l'air tiède du printemps, bien qu'imprégnées d'odeurs peu aromatiques, caressent agréablement les joues du prisonnier. Nous suivons la longue rue deir Agnello, encore en partie dépavée et remplie de pierres. Plus de barricades ; mais partout les souvenirs récents des Cinq Journées : des portes enfoncées, l'encadrement des croisées brisé; dans les étages supérieurs, des trous ou des pans de muraille enlevés par les boulets. Devant beaucoup de fenêtres flotte le pavillon tricolore, en signe de fête, mais formant un con-

traste singulier avec les traces de combats récents !

Nous voilà arrivés au siège du gouvernement provisoire. Le palais Marino, construit mais non achevé dans la première moitié du xvi* siècle par un patricien génois et, selon l'usage de la république, en même temps riche banquier, respire la poésie, le goût suprême, le sentiment du beau et du magnifique qui distinguent Tàge d'or de la Renaissance. Plus tard, mais encore du vivant du propriétaire tombé en faillite, le fisc espagnol s'en empara. L'impératrice Mawie-Thérèse le destina à servir de logement aux personnages princiers de passage à Milan. Le comte de Ficquelmont y a été le dernier hôte de l'empereur.

Nous traversons le cortile et montons l'escalier d'honneur, l'un et l'autre remplis de paysans armés et surtout de signori portant le costume fantastique qui m'avait tant frappé lors de ma visite à la casa Taverna. Dans la grande sak (antichambre des domestiques), des bruits étourdissants : éclats de voix sonores dus à une puissance extraordinaire de poumons, bruit sourd des pas perdus, bruit strident de sabres tratnés avec volupté sur les dalles de cette grande pièce et les marches de l'escalier. Malgré tout cet apparat guerrier, la scène manquait de cachet

militaire. Les signori ressemblaient trop à des comparses de la Scala, et les paysans à des brigands, non pas de théâtre, mais à de véritables voleurs de grands chemins. Cependant, à part ces petits détails, l'ensemble de ce spectacle ne manquait pas de grandeur.

On nous fait traverser le salon de Mme de Ficquelmont, transformé en chancellerie, et entrer dans une pièce attenante. J'y trouve la chaise longue de la comtesse, sur laquelle M. Casati me fait asseoir.

Nous tombâmes facilement d'accord. Milan échangera tous ses prisonniers : fonctionnaires, officiers avec leurs épées, soldats non italiens sans leurs armes, contre tous les otages de Radetzky. Brescia sera invité à suivre cet exemple.

On me rend ma voiture, et, accompagné du colonel S*** de la garde nationale, mon valet de chambre sur le siège, je me mets en route à deux heures et demie de l'après-midi. Quel bonheur d'être échappé à ma cellule sombre et froide, d'aspirer à pleins poumons l'air du printemps, d'un printemps arriéré il est vrai — c'est à peine si les arbres verdissent, — mais tiède, agité par la brise de la voiture, parfumé des émanations des premiers boutons éclos sur les haies de la route. Et comme l'œil se repose dans

cette variété de bleus : bleu pâle du ciel , bleu vert de mer à travers le grêle rideau des peupliers lombards, bleu foncé sur les premiers échelons des Alpes dont les contours coafiis s'enfuient sur l'horizon du nord. Peu importe que mon compagnon, un signore assez comme il faut d'apparence, ne cesse de babiller, de critiquer le gouvernement impérial, de vilipender mon cher maréchal, de prédire la fin prochaine de la domination autrichienne en Lombardie. Je dédaigne même de faire semblant de l'écouter, et je lui prête l'oreille seulement lorsqu'on traversant Gorgonzola il m'initie dans les secrets de la fabrication du fromage devenu célèbre sous le nom de stracchino. Cependant ma voiture roule, pas très vite à la vérité, car postillons et chevaux semblent épuisés de fatigue, sur la grande route tracée au cordeau, traversée à cette heure de vols* d'oiseaux, se prolongeant à l'infini devant et derrière nous, semblable à un fil blanc tendu sur un tapis vert. A onze heures du soir nous sommés à Brescia.

La ville offre un spectacle étrange. On a reçu de Sant' Eufemia, il y a quelques heures, la nouvelle que les Autrichiens, tentant un retour offensif, sont arrivés à peu de distance d'ici. Plus tard on sut que c'était une fausse alarme. Eu attendant, l'ordre a été donné d'illuminer les

maisons. Aussi sur tous les balcons, dans toutes les fenêtres on aperçoit des bougies, des flambeaux, des lampions vénitiens. On dirait que Ton est en carnaval. Mais avec l'abondance de lumière dans la partie supérieure de ce tableau nocturne contrastent Tobscurité et le vide qui régnent dans les rues ainsi que les barricades dont elles sont hérissées. A la porte de la ville on nous a arrêtés, et ce n'est qu'à la suite de longs pour- • parlers avec mon compagnon, que Ton nous accorde l'entrée, en ayant soin de nous faire suivre par un peloton d'hommes armés. A michemin mon colonel me quitte pour se rendre à la municipalité. Un des hommes armés en profite pour prendre sa place à côté de moi. Il s'amuse à proférer d'une voix de stentor des injures contre les Tedeschi^ mais se calme lorsqu'il s'aperçoit que je semble ignorer sa présence. Cahotée sur le pavé en partie arraché, arrêtée à chaque instant par des barricades, obligée souvent de les tourner en passant sous les arcades des maisons, ma pauvre voiture, traînée par des chevaux complètement exténués, avance fort lentement et ne pénètre que vers minuit dans la cour de l'Albergo Reale. Des messagers envoyés de la porte de la ville m'avaient précédé. Par eux on a appris l'arrivée imminente d'un prisonnier autrichien de haut rang. L'hôtelier, entouré de

SCS garçons et d'une foule de badauds, me reçoit d'un air sévère pour ne pas dire insolent, et me mène, sans proférer une parole, dans la meilleure chambre de la maison, me disant, dès que nous fûmes seuls, avec une profonde révérence, que le vice-roi et son auguste épouse se rendant à Vérone avaient passé la nuit dans cette salle. Notre tête-à-téte fut interrompu par des hommes armés jusqu'aux dents, et l'hôtelier changea aussitôt de ton et de tenue à mon égard. Il tâcha cependant de me débarrasser de leur compagnie, mais ne put empêcher que deux de ces personnages grotesques, dont l'un était l'individu qui m'avait accompagné dans ma voiture, stationnassent devant la porte de ma chambre, que je dus laisser grande ouverte. Une foule de curieux leur tenaient compagnie. Je me promenais dans ma chambre, croquant des pastilles de chocolat, car j'avais horriblement faim, lorsque l'homme à la voix de stentor fit mine, mais fut empêché par son compagnon, de se précipiter sur moi. Il s'était imaginé que je voulais prendre du poison! Enfin apparut le colonel S***. Mon arrivée, me dit-il, est connue de toute la ville. Dans les cafés on ne parle que de moi. Je suis le comte O'Donell, O'Donell en fuite, cherchant à gagner le quartier général autrichien, mais heureusement reconnu et arrêté à Brescia, grâce à la

vigilance de la garde nationale. Vainement a-t-il essayé de les désabuser, vainement, pour donner du poids à ses paroles, s'est-il décoré de sa grande écharpe tricolore ; ils n'en croient rien ; je suis et je reste O'DonelL

2, dimanche, — Brescia offre un tout autre aspect que Milan. On voit que c'était une ville de la terre ferme vénitienne. Quant à la capitale de la Lombardie, c'est la France, non la France des Valois, ni des Médicis, ni celle du Roi-Soleil et de ses successeurs, mais la France de l'Empire qui lui a imprimé son cachet indélébile. L'architecture des édifices et même la sculpture le constatent. Peu de monuments, datant du moyen âge, et ceux qui subsistent, sauf le Dôme, qui est une œuvre hybride, ne s'imposent guère à la vue.

Brescia, au contraire, reflète dans sa physionomie deux époques de son histoire : l'élément municipal du temps de sa grandeur parmi les villes libres lombardes, et les influences vénitiennes depuis qu'elle devint vassale de la Sérénissime République de Saint-Marc. D'un côté, les nombreuses habitations des familles patriciennes, dont les hauts portails ornés d'armoiries, appartenant à des temps plus récents, perpétuent les traditions de l'âge d'or des villes

lombardes ; de l'autre côté, les clochers et les arcades, les campaniles et les procuratie importés de Venise. Nous avons, M. S*** et moi, entendu la messe au Dôme (style jésuitique), regardé les nombreuses fontaines, la plupart fort jolies, et admiré les vieux portails. Sur la place du Dôme, des troupes piémontaises conunandées par le général Bez attendaient l'ordre de se mettre en marche contre l'ennemi. Les officiers, peut-être un peu trop dandylike^ avaient bon air; mais le soldat me semblait faible, amaigri, énervé. J'ai beaucoup joui de cette promenade ; je ne savais pas que nous étions suivis et surveillés, non par des sbires du gouvernement, mais par des détectives populaires. Je ne devais pas tarder d'apprendre que le peuple aussi a sa police secrète.

Après la promenade nous nous rendîmes dans la salle du governo pro\f\>isorio de Brescia. Ses membres étaient réunis en séance, et au premier coup d'œil je reconnus que j'étais en présence de véritables notabilités, de gens qui, par leur naissance, leur fortune ou par d'autres qualités généralement reconnues, étaient en réalité les premiers, les/?rocer^j, de leur ville. De tous ces hommes, pas un ne nous est resté attaché, pas un n'a été retenu ou gagné par notre gouvernement dans le cours des derniers dix ans. Avec

le comte de Hartig le bon génie de rAutriche s'était retiré de l'Italie. L'entretien que j'eus avec le président, comte Lechi, en présence de tous les membres du gouvernement provisoire, fut court et satisfaisant. A la place de M. S***, qui. attendra ici mon retour, un capitaine de la garde civique et un gendarme m'escorteront aux avant-postes piémontais. De là à ceux de notre armée j'aurai à voler de mes propres ailes.

Ceci convenu, et mon escorte, le capitaine et le gendarme, ayant fait son apparition, je rentrai dans mon hôtel, montai dans ma voiture et donnai le signal du départ. Mais je n'eus pas plus tôt franchi le seuil de la porte, que je m'aperçus de Tabsence de mon nouveau capitaine. Il s'était éclipsé, et je me vis obligé d'attendre son retour, assis dans ma calèche, devant l'hôtel, en pleine rue, entouré de curieux qui n'étaient pas bienveillants et dont le nombre augmentait à chaque instant. Enfin, après un long quart d'heure, le capitaine pointe sur l'horizon, et je me mets en mouvement pour la seconde fois. Après quelques minutes ma voiture est de nouveau arrêtée, cette fois-ci par un officier d'ordonnance du soi-disant général AUemandi, qui désire faire ma connaissance. Cependant la foule a grossi autour de moi. L'élément bourgeois y prédomine, et des cris

ira UNE ANNÉE DE HA VIE.

isolés de Mort au Tedesco! qui partent de la foule, n'y trouvent pas d'écho.

Cet Allemandi, à ce qu'on me dit, natif du canton du Tessin, a servi l'année dernière, sous les ordres du général Dufour, dans la guerre du Sonderbund. Nommé commandant des colonnes mobiles de la future armée lombarde, il est, il y a quelques heures seulement, arrivé à Brescia, et c'est à son débotté qu'il me fait arrêtera Ce condottiere me reçut d'un air grave, avait le verbe haut, parla d'allées et venues suspectes, et finit par m'interdire positivement le voyage au quartier général du maréchal Radetzky. Je le pris sur le même ton, lui fis observer qu'en français, la langue dont il se servait, allées et siennes se disaient de personnes qui faisaient la navette entre deux endroits, tandis que pour la raison qu'il savait, je venais la première fois de Milan et que je ne lui demandais que de me laisser aller sans me faire perdre un temps précieux. Comme il maintenait mon arrestation, après l'avoir rendu responsable de sa conduite vis-à-vis des gouvernements de Milan et de Brescia, je me retirai pour regagner mon hôtel, lentement et

1. Les corps francs coufiés à sa direction furent détruits par nos troupes en Tyrol, et lui-même, accusé probablement à tort de trahison, chercha le salut dans la fuite. On me dit qu'il a fini obscurément et dans la misère.

péniblement, à cause des barricades et de la foule qui, devenue décidément hostile, fit mine, à plusieurs reprises, d'arrêter ma voiture. Plus tard je fus de nouveau mandé chez le condottiere. Cette fois- ci, il me reçut avec une politesse exquise et me déclara que rien ne s'opposait à mon voyage.

Je partis immédiatement. Mes deux compagnons, le capitaine et le gendai*me, sautent en selle et nous voilà, enfin, en route. Le capitaine, dont l'étrange accoutrement me rappelait Max, dans le Freischûtz donné sur une scène de province, était un jeune homme pâlot et émacié, à la chevelure et à la barbe en pointe rousses. Une énorme écharpe tricolore et de nombreux rubans de même couleur recouvraient sa poitrine enfoncée ; une petite giberne de cuir jaune ballottait sur son ventre creux ; une plume d'autruche couronnait son chapeau haut et conique. Quant à ses pauvres petites jambes maigrichonnes, elles disparaissaient dans des bottes molles aux bords retroussés, également de cuir jaune. Ce guerrier semblait médiocrement flatté de la mission qu'on lui confiait de me conduire aux avant-postes. Je l'invitai à prendre place à côté de moi, mais il déclina résolument l'offre. Comme j'insistais, un des badauds qui entouraient ma voiture me dit sérieusement

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et sans la moindre ironie : Va a cavallo per poter fuggire nel caso de bisogno^ « II va à cheval pour pouvoir s'enfuir le cas échéant ». Nous nous étions à peine mis en mouvement que, arrivés à la grande place, toute remplie de gens du peuple, mêlés de beaucoup de paysans venus des environs à cause du dimanche, la livrée impériale que portait mon postillon donna lieu à une émeute. Ce malheureux l'avait endossé pour ne pas déplaire aux soldats autrichiens, car il devait me conduire au quartier général du maréchal Radetzky, tandis que mon escorte de Brescia s'arrêterait aux avant-postes piémontais. Maintenant, aux cris : « Es-tu Italien ou un cochon allemand? » des gens du peuple l'arrachaient de cheval, et, s'en prenant à sa pauvre tunique à nos couleurs, l'auraient sérieusement maltraité sans l'intervention de plusieurs signori. On mit plus d'un quart d'heure, qui me parut bien long, à arranger tant bien que mal sa jaquette mise en loques et à panser une légère blessure que ses agresseurs lui avaient faite au bras en coupant avec leurs couteaux les boutons aux armes d'Autriche. Ce fut en pleurant qu'il se remit en selle, et nous voilà à notre troisième faux départ. Je cherche du regard mon escorte, et j'aperçois le capitaine qui, pâle comme la mort, pousse le postillon à marcher vite.

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Près de la porte de Torre Lunga , sur la place et sur les murs de la ville, il y a foule : des popolani armés, des troupes piémontaises et beaucoup de curieux, évidemment attirés par Tespoir d'assister à quelque incident dont je serais le héros et la victime.

Je reconnus certaines figures patibulaires qui, hier soir et ce matin, dans la cour et devant la porte de l'Albergo Reale, avaient attiré mon attention. Ici je ne suis plus O'Donell, je suis un colonel aide de camp du maréchal. Vainement mon capitaine produit-il Tordre du gouvernement provisoire : ses remontrances, ses prières, ses larmes, et il en verse d'abondantes, né produisent aucun eflfet. D'une seule voix, sonore et cadencée, comme un chœur d'opéra, le peuple crie : « Les otages ne voyagent pas. C'est un Allemand, un traître; qu'on le ramène au gouvernement. » Ce bruit étourdissant, fait pour agacer les nerfs, agit aussi sur ceux de mon capitaine. Il tourna bride vers l'intérieur de la ville, pic[ua des deux et disparut, yw^g^i.^ Reste le gendarme, ma dernière ressource. Je le cherche des yeux. Hélas, lui aussi a pris la clef des champs. Me voilà donc livré à la populace. Elle se jette sur l'infortuné cocher, le désarçonne une seconde fois, l'oblige ù marcher à pied et à mener ses chevaux à la main. Al governo! al

goçerno f cvie-t-on de toute part. Des troupes piémontaises massées en grand nombre, à quelques pas de distance, laissaient faire la populace. Un jeune officier avait l'air peiné et embarrassé. C'était évidemment un gentleman, mais il ne fit rien pour me protéger. Cependant des gens du peuple armés entourent ma voiture. Deux d'entre eux prennent place sur le siège à côté de Robin ; quatre autres se tiennent debout sur les marchepieds des deux portières ; un faux signore flanqué de deux hommes en haillons monte sur celui de derrière, mais personne ne s'avise d'entrer dans la voiture. Un des hommes sur le siège, armé d'un fusil et d'un grand poignard, se plaisait de temps à autre à saisir mon valet de chambre par le collet en repétant sans cesse : «Voilà les deux cochons allemands ». A quoi mon pauvre Robin, rouge comme une écrevisse, répondait par des inclinations de la tête, par des gestes aimables, des sourires gracieux, démentis, il est vrai, par ses yeux écarquillés, en poussant de sa voix stridente le cri de « Français, Français! »

Les trois hommes sur le marchepied de derrière se rendaient particulièrement désagréables. Le monsieur portait un justaucorps espagnol des plus râpés et tenait à la main une longue rapière. De temps à autre, il l'agitait en l'air,

rabaissait et, au milieu d'une recrudescence d'applaudissements y par un mouvement gracieux de la main, l'enfonçait dans ma cravate, ayant soin, il faut lui rendre cette justice, de ne pas toucher ma peau. Rien de bon, de doux comme la physionomie de cet individu, rien de moins sanguinaire. A plusieurs reprises, avant d'exécuter ce simulacre d'attentat, il me disait à l'oreille, toujours en souriant : Non abbia paura^ è una dimostrazione^ « Ne craignez rien , c'est une démonstration ». On n'est pas plus aimable. Ses deux compagnons, incommodes surtout par une forte odeur d'ail et d'autres* ingrédients qu'exhalaient leurs guenilles, se contentaient d'agiter leurs baïonnettes. Les gens du peuple, tous armés, entourant et suivant ma voiture, se livraient au même genre de pantomime guerrière. Les hurlements, les imprécations, les cris de morte devenaient de plus en plus étourdissants. L'aspect de plusieurs centaines de fusils chargés, de baïonnettes, de piques, haches, fourches dirigées contre moi, tout l'ensemble de cette sarabande infernale agissait sur le peuple comme le drap rouge sur le taureau. Les hommes se démenaient en vrais possédés. Les femmes étaient devenues des furies. Il était clair qu'un fusil déchargé par hasard pouvait devenir le signal d'un massacre. Je me disais que les

Italiens ne sont pas sanguinaires, et, par moments, ce qui se passait autour de moi me paraissait une représentation théâtrale plutôt que la réalité. Mais cette illusion passait vite, et je ne pouvais me tromper sur la gravité de ma situation. Je me trouvais au pouvoir de gens ivres à force de crier, de gesticuler, d'agiter leurs armes, comme les derviches dansants se grisent en tournant sur eux-mêmes. Ce n'étaient plus des hommes, c'étaient des bêtes féroces. Comment tenter de leur faire comprendre raison, de leur expliquer leur erreur, de leur dire que mon vf)yage avait pour but d'obtenir la libération de leurs compatriotes ? Il ne me resta donc qu'à me résigner, à paraître impassible, à ne trahir aucune émotion et à remettre le tout entre les mains de la Providence. Deux fois dans ma vie je me suis trouvé ou ai cru me trouver en danger de mort imminent. Dans ces deux occasions il m'a semblé éprouver une surexcitation de mes facultés physiques et morales. Cette fois-ci je subis la même sensation. Je vis devant moi une page, si je ne me trompe, des Girondins de Lamartine, où il est dit que celles des victimes de Septembre qui, se ti^ouvant en présence des massacreurs, par un mouvement naturel, croisaient les bras sur la poitrine, moururent lentement dans des douleurs

atroces y tandis que ceux qui les ouvraient expirèrent immédiatement et sans souffrir. Dès lors je joignis les mains derrière le dos et je persévérai dans cette pose jusqu'à la fin de la promenade.

Cependant la fureur populaire s'accentuait de plus en plus. Je ne voyais dans cette multitude que des figures blêmes, la sueur perlant sur leur front, l'écume sortant de leur bouche. Après la retraite de nos troupes de Milan, le général Charles de Schwarzenberg, pour opérer sa jonction avec le maréchal, avait évacué Brescia en laissant dans la forteresse quelques faibles détachements sous le commandement du généra) de Nugent*. Ce général s'amusait à lancer de temps à autre un boulet inoffensif dans la ville. A chaque détonation, un mouvement convulsif secouait la foule ; les fusils, les lances, les fourches s'agitaient dans ma direction, des cris de rage se faisaient entendre, et le monsieur derrière moi redoublait de zèle en plongeant sa rapière dans mon veston. Ah! cher Nugent, si votre canon doit tuer quelqu'un, ce sera moi.

Quoique comptant toujours sur la douceur du caractère de l'Italien, qu'un long séjour à

1. Ne pas le confondre avec le maréchal de Nugent, son oncle. Il fut, Tannée suivante, mortellement blessé à la prise de Brescia.

Rome n'avait fait connaître, je commençais à craindre que cette procession hideuse, fantastique, horrible, si elle se prolongeait, ne finît par me démoraliser. En effet, il me faudrait la plume de Victor Hugo pour décrire cette danse macabre. Involontairement je détourne les yeux. Je les lève au ciel, mais ils s'arrêtent à michemin aux balcons et fenêtres bondés de femmes ot de jeunes filles. Il y en a de jolies et de laides, la plupart ne sont ni Tun ni l'autre, mais toutes me jettent des regards haineux en m 'exprimant par des gestes — l'Italien est né pantomime — le souverain dégoût que l'aspect du Tedesco leur inspire. Quelques-unes me font voir des assiettes vides et sales pour indiquer que c'est ce qui est désormais réservé aux Autrichiens en Italie.

A chaque instant, ma voiture est arrêtée aux passages étroits laissés entre les barricades et les maisons, et ce sont toujours des moments critiques. Arrivé au pied d'un mur de jardin percé d'une fenêtre à balcon, j'y aperçois un groupe de dames évidemment appartenant à la haute société. Un court colloque s'engage entre elles et moi. Nous nous servons du langage des yeux, qui disent vrai seulement quand ils parlent spontanément. « Voyez, leur dis-je, comment on traite chez vous un homme conune il faut. —

Nous le voyons et nous en sommes enchantées », répondent leurs yeux. Et leurs jolies propriétaires sourient et gazouillent en me regardant d'un air de dédain. Cette musique sans paroles restera gravée dans ma mémoire, comme aussi les traits d'une jeune femme de la compagnie, une de celles — et Ton en rencontre dans le grand monde italien — dont la physionomie, la taille, la pose concentrent en une seule note toute la gamme des passions, dont les yeux puissants semblent également prêts à vous ouvrir les portes du paradis ou à vous précipiter aux enfers. Le teint d'un buste de marbre sous un voile de gaze noir. Aux deux coins d'une bouche sensuelle mais fine, un léger duvet. Cette femme me toisait avec une expression de haine qui aurait été flatteuse pour moi, si ma personne et non ma race en eût été l'objet. Qui sait haïr ainsi doit aussi savoir aimer. Seulement cette ardeur méridionale, quoique attrayante et curieuse à étudier, a son côté déplaisant : chez ces femmes, la haine et l'amour, qui s'excluent à leurs' origines, se rencontrent et se confondent dans leurs derniers effets.

Parmi les gens qui s'acharnaient le plus sur moi, se distinguait un homme moins sale et moins déguenillé que la canaille au milieu de laquelle il agitait son sabre nu. Criant d'une

voix rauque et stridente qui n'était pas celle d'Un enfant du pays et avec un accent qui me semblait français, il répétait sans cesse : Morte ^ morte ^ ma non per la ma no dcl popolo y sarehbe troppo onoréj rlei^c morîré per là mano del manigoldo^ non adesso^ domani, (c Qu'il meure, mais pas par la main du peuple, ce serait trop d'honneur; qu'il meure par là main du bourreau, pas maintenant, mais demain. » Rien de sanguinaire, de rebutant »comme la figure de cet homme. Il lutta avec la foule et finit par la percer. En accostant ma voiture il me fit signe de baisser la tête et mo dit H l'oreille en français : « Je tâcherai de vous sauver » . Et de nouveau : Morte ^ ma non popolo y manigoldoy non adessô^domanV.

Peu après, plusieurs signori, appartenant tous aux meilleures familles de la ville, se frayèrent passage à travers la foule pour arriver près de moi. Ils avaient l'air consterné. Quelquesuns me dirent tout haut leur sentiment, en ajoii-

1 . J'ai appris plus lard que c'était un gentilhomme savoyard. J«^ ne lai revu qu'une seule fois, plusieurs années après. ta Paris, aux Champs-Elysées. Un embarras de voilures a) ani arrêté ma calèche, un monsieur dont je reconnus aussitôt la physionomie m'approcha en me disant : « Monsieur lanibaf^' feadour, vous n'avez pas oublié Brescia. Vous avez fait bonne contenance, mais vous étiez pâle. — Pardi, on le serait à moins. — C'est vrai. » Et il s'esquiva sans me laisser k Icmpii de le remercier ni de demander son adresse.

tant qu'ils étaient honteux de voir traiter ainsi leur hôte qui avait eu la générosité d'entreprendre un voyage non exempt de dangers pour obtenir la mise en liberté de leurs compatriotes, amis et parents. Ce qu'ils ne me dirent pas, mais ce qui se lisait sur leurs visages, c'était la mortification de voir un étranger, un Tedeseo, témoin de cette scène de désordre toute faite pour constater l'impuissance du gouvernement aristocratique et la prépondérance évidente des anarchistes. Ils parvinrent à rassembler une trentaine de déserteurs du régiment Archiduc-Albert, composé de Lombards. Ceuxci formèrent une double haie, en sorte que, sauf Téventualité d'un coup de fusil tiré de loin, ma voiture pouvait désormais avancer sans danger. A l'approche des soldats, mes amis particuliers, sur le siège et les marchepieds de ma calèche, s'esquivèrent aussi vite qu'ils purent. Mon monsieur à la rapière fut le prenier à se sauver. L'effet que l'uniforme blanc, quoique agrémenté d'un ruban tricolore, produisit sur la foule semblait magique. En quelques minutes les rues se vidèrent. On n'y voyait plus que moi avec mon valet de chambre, le malheureux postillon, vêtu de loques tachetées de sang, et les déserteurs et signorî qui me faisaient escorte.

Juste une heure et demie après mon départ de rhôtel, nous arrivâmes au palais du gouvernement. Le conseil, déjà prévenu de ce qui s'était passé, s'y trouvait réuni. On m'entoura avec empressement, on me fit des excuses, me prodigua enfin, en paroles, toutes les satisfactions possibles. Je me sentais en verve d'éloquence comme on l'est ordinairement quand on dispose d'un argumentuni ad hojninem. « Vous avez, leur dis-je, déchaîné le peuple contre le gouvernement de l'empereur, vous l'avez armé, et vous êtes maintenant tombés en son pouvoir. Vous n'avez fait que changer de maître. Je vous souhaite de gagner au change. »

Un de ces messieurs me prit de côté. C'était une de ces figures qui commandent le respect et attirent les sympathies : de nobles traits embellis par l'expression d'une grande douceur, la physionomie fine, spirituelle et animée d'un regard vif et presque trop perçant pour ne pas former contraste avec l'aimable sourire de ce charmant vieillard. Avec cela langage, tenue, toilette du parfait gentilhomme. C'était le célèbre Mompiani, présentement ministre des Affaires étrangères de Brescia! En cette qualité, il s'empara de moi. N'étais-je pas ici en mission diplomatique? Évidemment moi et mon voyage nous étions de son ressort. C'est lui aussi qui

avait négocié et conclu la capitulation avec le prince Charles de Schwarzenberg.

Mompiani appartient, à ce qu'on me dit, à une des premières familles de Brescia, Martyr de la cause italienne — il a passé sept ans dans les prisons du Spielberg, — grand seigneur, esprit fin et cultivé, il était tout indiqué pour figurer au premier rang dans le nouvel ordre de choses organisé par le parti aristocratique de la ville* Mais si les signori siègent encore au palais du gouvernement, le pouvoir — mon aventure le prouve — échappe déjà à leurs mains pour passer aux démocrates*.

Mompiani m'accompagna à pied à l'Albergo Reale, ma voiture suivant avec le pauvre Robin sur le siège, flanqué de nouveau de deux ou trois gaillards, tandis que d'autres se tenaient accrochés aux marchepieds des portières, mais, chose curieuse, aucun n'avait osé prendre place dans la voiture quoiqu'elle fût vide. Tant il est vrai que le peuple, si sensible aux conseils des agitateurs, ne se départit pas soudainement, dans la pratique, des traditions et formes de respect à l'égard des classes supérieures.

Un fort détachement de troupes, tous des

1. Peu de jours après, aux élections des représentants de Brescia dans le « gouvernement central de Milan ». Mompiani fut battu par Tavocat Dossi, candidat du peuple.

déserteurs du régiment Albert-Infanterie, portant leurs uniformes blancs et, pour marquer leur défection, un ruban tricolore autour du shako, stationnait devant l'hôtel. Les soldats laissèrent entrer, avec la voiture, les gens qui s'y cramponnaient, mais repoussèrent heureusement la longue queue des drôles qui la suivaient. Ces déserteurs me firent de la peine. Ils montaient la garde avec l'air calme et insouciant du soldat autrichien; mais il me semblait lire sur leurs figures une expression de tristesse et de repentir. Salués et fêtés avec enthousiasme dans les premiers jours, ils sont. maintenant négligés et oubliés, insuffisamment nourris et irrégulièrement payés.

Abstration faite de toutes sortes de théories ou de principes, l'aspect d'un pays insurgé et livré à la révolution est horrible. Qu'un peuple se soulève pour secouer une tyrannie devenue insupportable, pour revendiquer des droits sacrés méconnus par les pouvoirs constitués, cela se conçoit et s'est souvent vu. Mais qu'une minorité qui est elle-même la dupe des meneurs anarchiques, pour faire triompher une idée qu'elle caresse et dont les classes inférieures n'ont aucune notion, fasse appel à leurs mauvaises passions et proclame les doctrines les plus subversives, sauf à s'en débarrasser si elle

le peut, ce qui est fort problématique, après s'en être servi; que cette minorité leurre le peuple d'espérances qu'elle sait être irréalisables ; qu'elle le prive du seul capital moral que le peuple possède : la patience et la résignation du chrétien, c'est là vraiment un des plus grands crimes qu'on puisse commettre.

Quelques heures passées à Brescia ont dévoilé devant moi ce spectacle. J'ai vu réuni en conseil les hommes qui, après avoir déchaîné le démos, cherchent maintenant vainement la formule apte à le conjurer, et j'ai vu de près le peuple dans sa fureur. Je n'ai pas caché mes impressions à M. Mompiani, qui est homme à me comprendre. Il s'était attendu à des plaintes, u des reproches, à un récit des injures qu'on m'avait fait endurer, des dangers que j'avais courus. Rien de tout cela. Mais une peinture exacte, faite avec l'entrain de quelqu'un qui appuie les assertions par des faits, de l'état d'impuissance où se trouvaient réduits les nobles conspirateurs de cette ville. C'était ma revanche. Notre conversation se prolongea et mon interlocuteur sut m'amener sur un terrain où les avantages de la position se trouvaient de son côté. Il me parla de l'administration autrichienne en Italie, surtout durant les derniers dix ans. Il la critiqua, non en déversant sur elle les accu-

sations mensongères et calomnieuses qu'on lit dans les proclamations du gouvernement révolutionnaire de Milan, mais dans le langage élevé et châtié de l'homme du monde et de l'homme d'État. Ci avete fatti cadaveri^ me disait-il; « Vous avez fait de nous des cadavres. » Qu'aurais-je pu répondre? Je me tus.

Il ne devait pas me quitter sans recevoir, en ma présence, une leçon humiliante. Je l'avais accompagné jusqu'à l'antichambre, lorsque notre attention fut attirée par un tumulte dans la cour. J'y voyais ma voiture, dont on avait dételé et emmené les chevaux, entourée d'une dizaine d'hommes déguenillés, le reste de mon escorte populaire, que les soldats avaient laissés pénétrer dans l'hôtel avec ma voiture. Trois d'entre eux tenaient mon valet de chambre au collet. Plus rouge que jamais, les larmes aux yeux, un sourire forcé sur les lèvres, le pauvre garçon avait recours aux mêmes procédés : des salutations respectueuses, des mots aimables, et le cri constamment répété de Français, Français. S'il avait àSXfrancese^ il aurait été compris, et ce mot magique aurait probablement mis fin à ses tribulations. Les autres jetèrent les coussins de ma calèche sur le pavé, brisèrent le coffre du siège, saisirent les effets, habits et linge qu'il contenait, et les jetèrent sur le pavé. Je priai

fort poliment M, le ministre des Affaires étrangères de contempler cette scène populaire. Il fallait bien qu'il intervint. Ouvrant la fenêtre, il leur cria : « Qui vous a chargés de visiter cette voiture? » Silence profond. « Encore une fois, qui vous a donné cet ordre? » Un des hommes quitta le groupe de ses compagnons. Je reconnus de suite cette figure patibulaire. C'était un de ceux qui à la Torre Lunga avaient le plus fait pour exciter le peuple. Maintenant ce fut encore lui qui prit la parole :

« E il voto del popolo! s'écria-t-il. C'est le vote du peuple I — Ma voi non siete il popolo. Vous n'êtes pas le peuple. — E voi non siete il governo. Vous n'êtes pas le gouvernement. Non siete del governo che fin tanto cite noi vi ci la scia mo. Vous n'en êtes qu'autant que nous le permettons. » Le colloque terminé, on s'acharna de plus belle sur mes effets. M. Mompiani, le rouge au front, cachant son dépit sous un sourire forcé, me dit : « Ce bon peuple est un peu vif, un peu enivré de nos succès, il ne faut pas troubler sa gaieté », et sur cela, avec mille protestations de dévouement et, selon l'usage du pays, avec mille offres de toute sorte de services, il se retira. Mais la canaille ne suivit cet exemple qu'après avoir, sous prétexte de chercher des correspondances suspectes, vidé et

rempli mon coffre à plusieurs réprises. Ce ne fut qu'à la nuit close que les garçons de Thôtel, intimidés eux-mêmes, permirent à Robin de faire transporter mes effets dans ma chambre.

Peu après se présenta devant moi le brave capitaine de la garde civique aux bottés molles, au chapeau pointu, qui avait si bravement fait son devoir à la porte Torre Lunga. Il avait Tair plus martial que jamais, me salua militairement et me dit qu'il était venu pour me rendre compte de sa conduite. Il s'était éloigné, comme c'était son devoir, pour faire son rapport au général AUemandi et demander des renforts. Je le mis à la porte par un seul geste. La mort sans phrase.

Cette journée si émouvante se termina par un bon diner, servi en personne et avec les formes les plus respectueuses par le maître d'hôtel et ses garçons. Évidemment je suis monté en grade*.

Du 3, lundi, au 5, mercredi. — On me retient encore ici, dans mon hôtel, avec prière de ne pas le quitter. Mompiani me dit que cette

1. Si les massacres du général de Lamberg sur le ponl de Pest, et du général de Latour au Ministère de la guerre à Vienne avaient précédé celte aventure, elle se serait, peut-être, terminée autrement. Exenipla trahunL

mesure a été prise dans l'intérêt de ma sécurité ; mais je pense que c'est plutôt pour complaire au peuple, de plus en plus méfiant à l'égard des signori. Des gens armés du parti populaire, parmi eux mon ami de porta Torre Lunga, rôdent jour et nuit autour de l'hôtel.

Le but de mon voyage est manqué. Le général Bez, commandant l'aile gauche de l'armée piémon taise, se montre contraire à l'échange des prisonniers, ou du moins ne veut pas qu'il se fasse autrement que par l'intermédiaire des autorités militaires du roi. De leur côté, les gouvernants de Brescia, intimidés déjà par l'émeute de porta TorreLunga, engagent le gouvernement milanais à ajourner l'échange des otages. On a appelé les Piémontais. Us sont venus; mais en venant ils sont devenus les maîtres du pays. Sous des prétextes futiles, avec des paroles doucereuses et des manières de la plus exquise politesse, Mompiani, en attendant la réponse de Gasati, retarde mon départ. J'avais déclaré être toujours prêt à me rendre au quartier général du maréchal, et le ministre, pendant qu'il négociait avec Milan mon retour dans cette ville, semblait accepter cette offre avec plaisir. A la fin, il me prévint du résultat de ces pourparlers, qui était l'ajournement de la négociation avec le maréchal.

Pendant ma courte captivité dans TAlbergo Reale, j'ai reçu la visite du comte Alessandro Martinengo. Ce gentilhomme, chargé de la surveillance des prisonniers, m'amena le major Koch, du régiment Archiduc Albert. Nous étions tenus à parler italien. Le major m'assura que les prisonniers étaient bien traités. L'aspect d'un officier impérial désarmé, entre les mains d'insurgés italiens, me fit une pénible impression.

J'ai passé mon temps à relire les Fies de Plutarque dans une vieille traduction italienne. C'était une belle édition du cinquecento que mon compagnon de voyage était parvenu à me procurer. Ce qui se passe sous mes yeux me parait une parodie de l'histoire d'Athènes.

Du 6, jeudi, au 30, dimanche. — Mon départ s'est effectué au moyen d'une petite ruse de guerre. Une affiche du gouvernement l'avait annoncé pour aujourd'hui (6), à dix heures du matin. Mais avant l'aube du jour le comte Balucanti, un ancien camarade du collège Klinkowstrœm à Vienne, est venu me chercher, et, accompagné de lui et de S***, j'ai pu, sans être molesté par le roi Mob^ faire ma sortie de la ville.

En traversant Cassano, un maréchal ferrant, reconnaissant l'origine viennoise de ma voiture.

poussa des cris d'alarme. Aussitôt un rassemblement se forma autour de moi, et le postillon fut obligé de nous conduire à la municipalité. Je me préparais à une répétition des scènes de Brescia, mais S*** sut faire valoir son autorité, et l'on nous laissa continuer notre chemin.

Arrivés à Milan dans l'après-midi, nous trouvâmes la ville dans la jubilation. On célébrait, non, comme je le craignais, quelque victoire remportée sur le maréchal, mais l'entrée solennelle de la princesse Belgioioso à la tête de cent quatre-vingts jeunes Napolitains. Les voitures furent arrêtées à leur passage, et j'ai pu contempler à mon aise l'héroïne du jour, que j'avais jadis souvent rencontrée dans les salons de Paris. Ces dix années n'avaient pu passer sur elle sans laisser de traces, mais elle était toujours belle femme. Suivie de ses giovinotti napolitaniy elle portait déployé un grand drapeau aux couleurs italiennes. Dans les fenêtres ol sur les balcons s'agitaient d'innombrables mouchoirs, et l'air retentissait des vivats du public. Arrivée à la place San Fedele, devant le palais Marino, elle fut reçue par le comte Casati, qui prononça un discours des plus éloquents. Quelques jours après, ces jeunes héros en herbe, après avoir été fêtés aux frais de la ville, furent embarqués à la gare de la Porta Tosa et

expédiés sur le théâtre de la guerre. Trois semaines plus tard (au moment où j'écris ces lignes) on voyait une vingtaine de gens en guenilles demander T aumône dans les rues de Milan. C'était le reste des prodi napolitains. Ils n'ont jamais vu l'ennemi, mais ont commis dans les campagnes toutes sortes de déprédations. A la fin les paysans, exaspérés, les ont plus ou moins exterminés. C'est ainsi qu'a fini cette grande démonstration essentiellement républicaine. Le gouvernement siégeant au palais Marino, qui n'est pas républicain, en rit sous cape; la princesse, je pense, en fera aisément son deuil et trouvera quelque autre manière de charmer ses loisirs; les Milanais ont eu trois ou quatre jours de spectacle et de tapage patriotique gratis. Tout le monde a donc lieu d'être content, sauf les pauvres giovinotti napolitains.

Un ami en Suisse a pris pour moi un abonnement à la Gazette universelle d'Augsbourg^ que je reçois régulièrement voie de Coire. C'est par cette route, la seule ouverte entre Milan et la Suisse, qu'il m'est possible d'écrire à Vienne. La bonne Baucis, qui m'a pris en amitié, se risque à mettre mes lettres à la poste. J'ai soin de les adresser à une maison de commerce à Coire, d'où elles sont dirigées à leur adresse. Mon aimable geôlier Philénion me raconte ce

qu'il apprend dans son bureau. Mais ma source principale d'informations est la Gazette (V Augs^ bourg.

Les motifs qui ont décidé le maréchal Radetzky à abandonner Milan aux insurgés et à se retirer dans le Quadrilatère tombent sous le sens. Milan ne peut être défendu contre un ennemi supérieur. Le maréchal savait que sous peu de jours il se trouverait, avec des forces insuffisantes et composées en partie de troupes italiennes, sur lesquelles il ne pouvait plus compter, en présence de l'armée piémontaise, tandis que des troupes régulières et irrégulières, venant de toutes les parties de la péninsule, ne tarderaient pas à le menacer sur ses flancs et sur ses derrières. Il lui fallait donc se rapprocher de sa base d'opérations, qui est le Quadrilatère, et des provinces vénitiennes, par lesquelles il pourra communiquer avec le centre de la monarchie. C'est de là que lui arriveront les renforts en hommes et matériel de guerre. Mais, hélas, pendant sa marche sur Vérone il apprit la perte de Venise, en vertu d'une capitulation conclue, le 23 mars, par le commandant militaire comte Ferdinand Zichy avec les chefs des insurgés. Ce sera donc la nouvelle république de Saint-Marc qui jouira des ressources énormes qu'offrait cette ville. Restaient les quatre forteresses Vérone,

i6i JJNE ANNÉE DE MA VIE.

Mantoue, Peschiera et Legnago qui forment le Quadrilatère. Il continua donc sa marche sur Vérone.

Humainement parlant, la situation des Auti'ichiens en Italie est désespérée : Le Tessin franchi par le roi de Sardaigne à la tête d'une armée numériquement supérieure. A Milan, un gouvernement provisoire tâchant de réunir en un corps compact les différentes villes insurgées de laLombardie. A Florence, Rome, Naples, les armoiries de l'empereur arrachées des palais de ses représentants et eux-mêmes obligés d'abandonner leurs postes. De toutes les parties de la péninsule, des troupes et des corps francs dirigés vers le Pô pour se réunir à l'armée piémontaise et aux insurgés lombardo-vénitiens. Le nom de Pie IX inscrit sur les bannières des croisés modernes, quoique ce pape, après avoir dans les commencements semblé favoriser les aspirations italiennes, eût condamné solennellement, dans une allocution récente, la guerre contre l'Autriche. Et pour comble de malheur, à Vienne, à la suite des journées de Mars, un gouvernement faible, irrésolu, vivant au jour le jour et s'inclinant devant la volonté des éléments plus ou moins révolutionnaires qui s'y sont emparés du pouvoir. Menacé de tous les côtés ; voyant ses troupes se réduire journello-

DU 6 AU r>0 AVRIL 1848. 163

ment par la désertion des soldats italiens qui avaient formé un tiers de son armée ; privé des ressources que Venise devait lui offrir et de ses communications avec Vienne soit par le Frioul, insurgé depuis les événements de Venise, soit par les défilés du Tyrol où des bandes d'Allemandi et de Manara avaient paru pour tendre la main au parti italien du Trentin ; ne pouvant guère s'attendre à être vigoureusement soutenu par le ministère constitutionnel de Vienne, tout autre général n'aurait songé qu'à abandonner le théâtre de la guerre où la défaite semblait inévitable et à sauver les restes de son armée en se frayant un passage à travers l'ennemi. Mais ce vieillard plus qu'octogénaire ne perdit pas un instant ni son calme, ni sa sérénité, ni sa confiance dans les forces qui lui restaient.

Il marcha donc sur Vérone, où de sa personne il se trouve depuis le 2 de ce mois. Les plus graves préoccupations l'y attendaient. Mantoue semblait devoir lui échapper. La garnison, très faible, se composait en grande partie de troupes indigènes. Dans l'intérieur de la \'ille, des barricades avaient été érigées et occupées par une garde nationale improvisée. Mais les chefs des insurgés, intimidés grâce à l'intelligence, la vigilance et la bravoure person-

noUe du général GorzkowskiS commandant de la place, n'osaient pas se porter à des acU^s hostiles. La défection des soldats lombards fut empêchée et l'émeute contenue jusqu'à ce que l'arrivée de renforts considérables, amenés par le général Wohlgemuth, eût assuré au maréchal la possession de cette forteresse de premier ordre.

Mais à Vérone même, avec une garnison fort réduite et l'insurrection grondant sourdement au sein de la population, la situation de Radetzky était des plus précaires. Les différentes fractions de son armée, dispersées dans les délégations (départements) lombardes, ici arrêtées dans leur marche par des inondations artificielles, là obligées à se frayer passage l'arme à la main à travers des gardes nationales et corps francs formés à la hâte, ne purent arriver qu'avec de grands retards. Le général d'Aspre, commandant du â"" corps d'armée, avait son quartier général à Padoue. Quoique ses communications avec Vérone fussent interrompues, il devina

1 . Le chevalier de Gorzkowski, né en 1 778, entre dansTarmée 1792, colonel 1812, général-major 1820, lieutenant général 1831 , général de la cavalerie et commandant de la forteresse de Mantoue 1846 ;gouverneur civil et militaire de Bologne, mai 1849, et de Venise, octobre 1849 ; commandant de la forteresse d*01mùlz 1849. Gouverneur militaire de Venise, de 1850 jusqu'à sa mort, en 1858.

les embarras du commandant en chef, et eut l'heureuse inspiration, digne de sa perspicacité proverbiale, de rassembler ses troupes, ce qu'il ne put faire sans abandonner temporairement à l'insurrection Padoue, Vicence, Trévise, enfin toute la terre ferme de Venise. Ce fut à ce prix qu'il put opérer sa jonction avec le maréchal dans et devant Vérone, Dès lors cette forteresse devint le pivot des futures opérations.

Au point de vue de l'armement, de l'esprit de discipline, l'armée du maréchal ne laissait rien à désirer. Mais il fallait la nourrir. Or les coffres du commandant en chef étaient vides et les communications, d'un côté avec le Tyrol, de l'autre avec la Carniole et le littoral à travers le Frioul, momentanément interrompues. Il fallait aussi l'habiller, car les uniformes neufs, déposés dans divers magasins, étaient tombés entre les mains des insurgés. Mais les routes qui mènent à Vienne seraient-elles libres, quel secours pourrait-on attendre de la part d'un gouvernement central placé sous la férule des étudiants, menés eux-mêmes par les chefs de la révolution européenne, — de jeunes gens qui rêvent un grand État, empire ou république démocratique, gouverné par le parlement de Francfort, et ne demandent pas mieux que de lui céder nos provinces allemandes, c'est-à-dire de faire dispa-

raitre la monarchie autrichienne de la carte de TEurope? Dans le ministère au pouvoir depuis les journées de Mars^ il n'y a que deux hommes qui inspirent de la confiance : le comte de Fiequelmont, ministre des Affaires étrangères, qui, complètement dépaysé dans le cabinet, à coup sûr n'y restera pas longtemps^, et le ministi'e de la Guerre, comte de Latour*, galant homme dans la meilleure acception du mot, bon Autrichien, sujet loyal de Tempereur et excellent administrateur. C'est à lui qu'on doit la formation d'un troisième corps d'armée, placé sous le commandement du général de l'artillerie Nugent * et destiné à renforcer le maréchal Radetzky. Le 19 de ce mois le général a franchi l'Isonzo. Udine a capitulé le 22. Toute la province a suivi l'exemple de son chef-lieu. Aujourd'hui (30), après avoir passé le Taglieimento, le commandant du 3* corps d'armée occupe SacileetConegliano. Du côté de

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