‹ Une année de ma vie, 1848-1849Chapitre 12 sur 36 · Diplomate autrichien · texte numérisé non relu

Diplomate autrichien

jours accompagné de Philémon, j'ai pu prendre de Tair : de cet air de Milan, en cette saison chaud, humide et cependant saturé de poussière. Nous avons suivi les bastions méridionaux, particulièrement appréciés par mon geôlier, et, en revenant, j'ai pu, aux lueurs incertaines du crépuscule, admirer une fois de plus une petite église de religieuses, élégante et gracieuse création de l'école bramantesque.

3, samedi. — Peschiera a été prise par la faim. Lorsque les Piémontais sont entrés, ils ont trouvé que toutes les provisions de bouche et presque tous les chevaux avaient été consommés. Dans lés derniers jours, chaque artilleur avait à servir deux canons. Le vieux général Rath et ses seize cents braves Croates ont fait leur devoir jusqu'au bout. La capitulation est on ne peut plus honorable, mais la perte de cette place forte dérangera les combinaisons du maréchal.

De Vienne les journaux allemands et suisses mandent une nouvelle révolution. Le 26 mai les étudiants et la garde nationale de quelques faubourgs ont élevé des barricades. Le ministère, comme toujours en pareil cas, a fait toutes les concessions qu'on lui demandait : retour immédiat de la cour à Vienne, confirmation par l'em-

pereup des conquêtes' du 15 mai, évacuation par les troupes impériales de Vienne et de toute la Basse- Au triche, suppression des ordres religieux, etc. Pillersdorff a tout accordé. Les étudiants, avec une partie de la garde nationale, ont formé un comité avec pouvoir dictatorial. Les personnes de l'entourage de l'empereur soupçonnées de lui avoir conseillé le départ seront traduites devant un tribunal populaire. Le comte de Hoyos, grand veneur, qui avait accepté le commandement de la légion académique, et le grand chambellan de l'empereur, comte Maurice de Dietrichstein, ont été arrêtés. Voilà donc ce gouvernement ofidle schoolboys and workmeriy comme disaient dernièrement les Tintes^ transformé en comité de Salut public. Le ministre de la guerre comte de Latour, pour ne pas être chassé de son poste et, ainsi, privé des moyens de secourir l'armée de Radetzky, a dû livrer à ce comité douze canons ! Il devient de plus en plus évident que pour rétablir l'ordre dans la capitale il faudra commencer par la prendre de vive force.

En même temps, et comme conséquence logique de ce qui se passe à Vienne, la désagrégation des provinces commence à s'accentuer. Ainsi, à Prague, il s'est formé pour la Bohême un comité, véritable gouvernement provisoire.

avec le gouverneur, comle Léo Thun*, à sa tête. Peut-être cet acte est-il commandé par les circonstances, mais c'est un précédent dangereux. Heureusement, le pouvoir se trouve entre les mains sûres et vigoureuses de Léo Thun, caractère noble et sujet loyal de l'empereur si jamais il en fut. Le comité déclare ne vouloir dépendre dorénavant que directement du souverain, et non du ministère de Vienne, privé de sa liberté d'action. En Galicie la garnison (!) de Léopold proteste contre la conduite de la faction dominante dans la capitale de la monarchie. Entre Vienne et Vérone il n'y a presque plus de communications officielles. Cependant Latour continue, le plus souvent en cachette, à envoyer de petits secours à l'armée d'Italie.

7, mercredi. — Aujourd'hui, pour varier les plaisirs, on proclame l'agonie du maréchal. Du matin au soir la rue dell' Agnello a retenti des cris : Agonia^ Radetzky!

Hier, pendant toute la journée, on a crié : la mort du roi de Naples et de son fils. Pauvre roi , parce qu'il a eu le courage de défendre sa

1. Le comte Léo de Thun Hohenstein né 1811, suit la carrière administrative, gouverneur de Bohême de 1848 à 1849, ministre du Culte et de Tlnslruction publique 1849-1860. Membre de la Chambre des seigneurs 1861. Une des grandes figures de TAutriche contemporaine. Mort 1888.

couronne, il est devenu un monstre sanguinaire. Et dire que tout le monde en est persuadé I C'estràge d'or du mensonge. Un autre exemple : Radetzky a fait à Curtatone et à Castellucchio deux mille prisonniers, parmi eux un colonel, soixante-six officiers, tout un bataillon napolitain, et il a pris onze canons. Néanmoins le bulletin officiel du quartier général de Charles-Albert se borne à dire : « Les troupes (italiennes) ont dû à la fin abandonner leurs positions. )>

8, jeudi. — A de rares exceptions près, nous naissons myopes. Nous ne voyons guère à deux pas ni en avant ni en arrière. Le mot d'ordre du jour nous semble être le dernier mot de l'humanité. Que les jours se succèdent sans se ressembler, que la pluie et le beau temps alternent, que les mots toujours ei jamais devraient être rayés du dictionnaire, que tout change excepté certains principes qui restent éternellement les mêmes, et que, en dehors de ces principes, il n'y a rien de permanent, c'est ce que nous avons de la peine à comprendre. L'histoire du genre humain ne nous dit rien. Elle ne donne aucun enseignement, n'apporte aucune consolation, n'inspire aucune appréhension aux pauvres myopes. Tous nos voeux, efforts, espé-

rances se concentrent dans Theure présente. Nous courons, il est vrai, après le mieux, si souvent l'ennemi du bien, mais nous avons oublié le passé et nous nous occupons peu de l'avenir, nous vivons dans le présent.

Le monde se gouverne avec des mots, souvent sinon toujours creux, qui lui promettent la parfaite félicité. Celui-là est le maître qui a l'esprit d'en trouver un qui réponde aux aspirations momentanées de la multitude, et l'habileté de le prononcer au moment propice. Pendant des siècles, les princes invoquaient la loyauté (qui certes n'est pas un mot creux), et les peuples obéissaient; les dictatures militaires, la gloire, et les peuples couraient aux armes. Aujourd'hui c'est le tour des démagogues. Ils invoquent la liberté, et les peuples s'insurgent. C'est que la multitude obéit toujours : il n'y a que les maîtres qui changent. Aujourd'hui le mot magique qui émeut les masses, pas encore les masses du peuple, mais celles qui constituent le monde soi-disant intelligent, s'appelle nationalité. Allemands, Italiens, Polonais, Magyars, Slaves! Avec cette formule on mettrait l'univers hors de ses gonds. C'est le point d'appui qu'Archimède a vainement cherché. Les meneurs l'ont trouvé. Avec ce mot on a, en peu de jours, renversé l'ancienne société et fait briller aux veux de la

foule des myopes le simulacre fallacieux de la félicité perpétuelle du genre humain.

Mais nous ne sommes pas seulement des myopes, nous sommes aussi des crédules. On écoute et Ton croit le mot du jour, sans même en demander le sens à ceux qui le prononcent. Le son suffit. Nous sommes des croyants. La notion de nationalité prime tous les autres intérêts du présent, fait oublier toutes les traditions du passé, arrête tout court le développement naturel des éléments donnés et épaissit par là le brouillard qui enveloppe Tavenir.

Mais ce mot aussi fera son temps. Le socialisme s'apprête déjà à le remplacer par une formule plus simple. Il n'admet pas de nationalités. Il ne connaît que des individus et il réclame pour eux la jouissance égale des biens de la terre ; peu lui importe la race à laquelle ils appartiennent. Aujourd'hui en Allemagne et en Italie le principe des nationalités s'est emparé des esprits. Le mouvement dans ce sens paraît irrésistible. Mais l'Allemand a trop de bon sens pour ne pas s'arrêter en temps utile. Je ne puis croire que les démagogues deviennent, même passagèrement, les maîtres du Faterland.

En Italie il se reproduit ce qui s'y est vu depuis quinze siècles. Si l'Autriche, paralysée au cœur par les événements de Vienne, ne parvient

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pas ppomptement à reconquérir la Lombardie, et que la guerre traîne en longueur, les Italiens, pour chasser le straniero^ en appelleront un autre dans leur pays. En Italie les grands changements ne se sont jamais faits et ne se feront jamais que par Vctranger.

9, vendredi. — Passé toute la matinée en téteà-téte avec Machiavel. Après un early dinner, dans les heures les plus chaudes, Philémon et moi, nous nous mettons bravement en route pour le Canavese. C'est ainsi que s'appelle une petite ferme, une cassina^ de la jeune veuve génoise, l'amie et quelquefois l'hôte de mes geôliers. Sortis par la porta Tosa, nous nous engageons dans une route flanquée de grands arbres et longeant des fossés dont l'eau bourbeuse réfléchit la voûte bleu gris du ciel d'été de Lombardie. Des deux côtés du chemin, des pépinières se déroulent à perte de vue. L'aspect des Alpes aurait apporté quelque variété à la verte et lourde monotonie de ce paysage, vrai type des basses terres de la Haute-Italie, mais au Canavese des rideaux d'arbres les dérobent à la vue. Un silence profond, le silence des fortes chaleurs, plane sur la plaine. C'est l'heure de la sieste. Hommes et animaux reposent. Même les grenouilles des fossés, d'ordinaire si loquaces, sem-

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blent dormir. Les moustiques seuls, leurs piqûres le prouvent, ne trahissent aucune somnolence. L'air, quoique agité, est étouffant, humide, embrasé. Obligés le plus souvent de marcher au soleil, nous traînons péniblement nos pas, mais à la fin nous gagnons le but de ce que Philémon a la naïveté d'appeler une promenade de santé. Dans la cassina, la femme dix /ittabile nous reçoit avec cette désinvolture naturelle jointe a une certaine dignité qui, en Italie, distingue les gens du peuple dans leurs rapports avec des personnes d'un milieu plus élevé que le leur. Pendant que dans une grande halle voûtée, assis sur de vieux fauteuils, nous jouissons d'un peu de fraîcheur, cette bonne femme se tient debout devant nous. Elle est pauvrement vêtue, ses cheveux ébouriffés n'ont pas vu de peigne depuis dimanche, ses pieds nus sont chaussés de vieilles pantoufles; mais sa pose est celle d'une femme du monde qui cause dans un salon, et ses paroles, parfaitement choisies, coulent de source. Elle se plaint des nouveaux impôts, des agitations perpétuelles, de la misère croissante qu'on doit à la nouvelle ère. Peu lui importe, dit-elle, qui est le maître du pays : Tedeschi, Piémontais, Français. C'est le cadet de ses soucis, pour peu que l'on revienne à Tordre et à la tranquillité qui ont régné sous

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l'empereur. Cette villageoise disait ce que le peuple pense et sent: les proclamations des signori disent ce qu'ils veulent qu'il pense et qu'il sente. « Il est rare, dit Machiavel, que les passions particulières ne portent pas dommage au bien-être universel*. »

10, samedi. — Le prince Félix de Schwarzenberg a été blessé à Goïto. Passé toute la journée sous l'impression de cette mauvaise nouvelle.

1 1 , dimanche. — Les ordres sévères du comité de Sûreté publique qui m'interdisaient do quitter mon domicile, sauf de courtes sorties une ou deux fois par semaine, commencent à tomber en désuétude. Aujourd'hui Philémon et Baucis m'ont accompagné, le matin, à l'église et, le soir, dans une promenade à travers des quartiers peu fréquentés et mal parfumés.

Machiavel dit : <( Ceux qui espèrent que les citoyens d'une République (État) pourront toujours être unis se trompent beaucoup. La vérité est qu'il y a des dissensions qui nuisent, et d'autres qui font du bien à l'État. Sont nuisibles celles qui font naître des factions, mais les dissensions qui se maintiennent sans dégénérer eu

1 . « Rare volte accade che le particolari passioni non nuocano aile universali commodilà. >> (Storie Fiorentine, lib. V.)

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factions sont utiles à la chose publique ^ » Traduit du florentin du xv* siècle dans notre langage du x\x% cela veut dire : — Dans un État libre il doit y avoir une opposition réglée, mais pas une opposition de factieux, pas de pétitions tumultueuses, pas d'émeutes, pas de charivari. Olle-là est, dans l'État, un élément indispensable de la liberté, celle-ci la détruit. — Avis aux théoriciens, aux faiseurs de pamphlets incendiaires, aux séducteurs d'étudiants !

12, lundi. — Les mouvements du maréchal me pai*aissent d'une extrême témérité, ou bien je ne les comprends pas. Les bulletins italiens sont trop fantaisistes, les nouvelles de la Gazette d'Augsbourgy dans les derniers jours, trop contradictoires, pour pouvoir servir de guide dans ce dédale de mensonges. Mais rien n'ébranlera ma confiance dans le maréchal et sa brave armée.

A Vienne on est constamment sur le qui-vive. Le comité de Sûreté publique, qui semble avoir une peur bleue des ouyriers, ne cesse, dans des

1 . <c Goloro clie sperano che una Repubblica possa esserc unita, assai di questa speranza s'ingannano. Vera cosa è che alcune dÏTisioni nuocono alla Repubblica ed alcune giovano. Quelle nuocono, che sono dalle sette et da' partigiani accompagnate ; quelle giovano, che senza sette e senza partigiani si mantengono. »

adresses doucereuses, de conjurer les frères. au nom de la liberté, de se tenir tranquilles, d'être de good boys.

13, mardi. — Vicence est à nous. Après un bombardement de quinze heures, dirigé personnellement par le maréchal, le Monte Berico a été pris d'assaut et la ville a capitulé. Tous les papalins sous les ordres de Durando et presque toutes les troupes italiennes rassemblées dans le Vénitien ont été faits prisonniers. Leurs chefs ont pris l'engagement de ne plus servir dans cette campagne. Ils seront tous renvoyés dans leurs foyers, au delà du Pô. Evviva Radetzky!

Un manifeste de l'empereur, contresigné par les ministres Wessenberg* et Doblhoff, accorde la convocation d'une assemblée constituante. Peut être n'a-t-on pas pu faire auti^ement, étant donnée la situation de l'empire.

14, mercredi. — Les grands succès de nos

1 . Le baron Jean de Wessenberg né 1773. Sert dans ladminislration ; adjoint au quartier général de Tarchiduc Charlejî on Italie 1797; ministre-résident à Gassel 1805; ministre à Berlin 1800-1810; ministre à Munich 1811-1813; chargé d'une mission extraordinaire à Londres 1814; adjoint au quartier général des alliés et aux membres autrichiens du Congrès de Vienne; ministre à la Haye et deuxième plénipotentiaire aux conférences de Londres; prend sa retraite 1831 ; après les événements de mars 1848, président du Conseil et ministre des Affaires étrangères de mai à novembre 1848; mort 1858.

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armes m'ont fait passer une nuit blanche. C'est que la joie chasse le sommeil. Aujourd'hui, du matin à minuit, lecture des Histoires florentines de Machiavel et d'un vieux roman de Fielding, selon moi, le plus grand nouvelliste du siècle dernier. Dans les époques d'épreuves comme celle que je traverse, à part les consolations d'un ordre plus élevé, rien ne réconforte le moral, n'ennoblit les sentiments, ne fait oublier les grandes misères et supporter les petites avec patience, rien ne nous arme de courage contre les défaillances de l'esprit et du cœur, comme la vie solitaire passée dans le commerce exclusif et non interrompu des auteurs classiques. Je les compare aux astres, qui, inaccessibles à l'action du temps, dédaignant les exigences changeantes de l'inconstance des mortels, poursuivent leur cours lumineux à travers les siècles. Chaque idéfj que nous devons à ces hommes d'élite reste acquise à l'humanité jusqu'à la fin des temps.

Parfois, pas souvent et alors seulement pour des moments, dans le silence de la nuit, en interrompant ma lecture, je me sens comme transporté dans d'autres régions. Les murs étroits do ma cellule sont tombés, le plafond bas a disparu. J'erre dans des salles de marbre ruisselant d'or et de pierres précieuses, ou bien, du sommet des Alpes, je domine du regard des horizons

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sans limites. Ces visions, que j'attribue au contact continu et familier avec les hautes intelligences qui veulent bien me tenir compagnie dans ma prison, s'évanouissent comme des vues dissolvantes ou la Jata Morgana du désert Arabique. Je retombe dans la réalité, mais consolé, encouragé et décidé plus que jamais à tenir tête à la tempête.

La Gazette officielle de Vienne publie un rapport remarquable du comte François de Stadion \ gouverneur de Galicie, sur la situation de ce royaume. On dit qu'il est appelé à Innsbruck pour prendre la direction des affaires, mais je doute que son temps soit venu.

17, samedi. — Ma supposition s'est réalisée. Franz Stadion, arrivé à Innsbruck, a décliné d'entrer au ministère. Il a trop d'esprit pour ne pas comprendre que nous sommes encore en pleine révolution, et trop de modestie pour se croire de taille à la dompter. C'est au temps et à^des hommes formés à l'école amère de l'expé-

l. Né 1806, entre dans la carrière administrative 1827; conseiller aulique 1834; gouverneur du Littorale (Triesle) 1841- 1847 ; gouverneur de Galicie 1847-1848; membre de TAssemblée constituante de juin à octobre 1848; entre dans le minisère du prince Félix de Schwarzenberg du 22 novembre 1848 comme ministre de llntérieur; tombe malade avril 1849: meurt aligné 1853.

rience de remplir cette tâche. Notre maladie oflFre trois symptômes : elle est chronique, dangereuse et incurable par les remèdes dont nous disposons. Elle poursuivra donc son cours et déterminera la mort du malade, à moins que celui-ci, comme je Tespère, ne soit assez robuste pour user la maladie avant d'être usé par elle. Mais, quoi qu^l arrive, je doute qu'il soit réservé à la génération actuelle d'être témoin de la crise finale.

L'empereur retournera à Vienne pour assister H l'ouverture de la Constituante! c'est mettre la tête dans la gueule du lion. Le ministère Pillersdorff a accordé le suffrage universel on quelque chose de semblable.

Padoue aussi a capitulé sans coup férir. TouU» la terre ferme de Venise a été reconquise en quelques jours. Ici, au palais Marino, à en croire les confidences de Philémon, la consternation serait au comble. Dans la matinée les facteurs criaient : « Bulletin officiel. Soixante- dix mille Français arrivent pour secourir l'Italie. » Cette nouvelle ayant produit une impression défavorable dans le public, le gouvernement central s'est empressé de la démentir. L'impopularité d'une intervention française s'explique, je l'ai dit, par les souvenirs, encore vivants, des grandes guerres entre la France et rAutrichc

dont la Haute-Italie a été le théâtre à la fin du siècle dernier.

Charles-Albert se tient toujours dans ses retranchements entre Mantoue et le lac de Garde.

De Berlin la Gazette d'Aagshourg mande que mon ami Arnim*, ministre des Affaires étrangères, et un député impopulaire, le prédicateur Sydow, ont été roués de coups de bâton en sortant de l'assemblée législative. Arnim s'était permis de dire aux rowdies qui faisaient du tapage devant la maison des États : « Rentrez chez vous! Leute^ geht nach Haiiseî » C'est à cause de ce manque de respect qu'il a été battu. Ce précédent ne sera pas perdu pour la populace viennoise.

18, samedi. — Trévise s'est rendue sans coup férir. Mais à Innsbruck l'interruption des communications avec Vérone semble avoir produit

1. Pas à confondre avec le comte Harry Amim, devenu célèbre par ses démêlés avec le prince de Bismarck. Le baron dArnim dont il s*agil ici a été ministre de Prusse à Vienne dans les dernières années avant 1848 et passait alors pour fort avancé. Afin de le distinguer d'un autre Arnim, très conservateur et également diplomate, on appelait, dans la société d(^ Vienne et de Berlin, le premier : Arnim le Mécbant, et l'autre : Arnim le Bon, der schlimme und der gute Amim. Le schlimme Arnim, comme on voit, malgré ses prédilections démocratiques, n'a pas été à la hauteur voulue pour plaire au mob berlinois.

une panique. La Gazette universelle cTAugsbourg continue à parler de notre armée d'Italie en termes peu rassiu'ants.

Ludovic Sforza, craignant que son alliance avec Venise et le Pape ne le garantit pas suffisamment contre les attaques des Ragonesi (Aragonais) de Naples et des Florentins, appela les Français à son secours. A ce sujet Guicciardini * dit : « Ludovico Sforza s'appliquait plus à détruire radicalement le mal qu'il avait sous les yeux, qu'à songer aux effets éventuels des remèdes (par lui employés), oubliant combien il est dangereux de se servir de médicaments plus puissants que ne le comportent la nature de la maladie et la constitution du malade. » Mais il parait écrit dans les étoiles que les enseignements d4» l'histoire seront toujours perdus pour les Ëpigones ou qu'ils ne seront appréciés que lorsqu'il sera trop tard pour en profiter.

19, lundi. — A Innsbruck, l'empereur ne cesse d'adresser des manifestes à ses « fidèles Viennois » . Il ne reste plus qu'à leur demander

1 . « Ludovico Sforza applicd i pensieri suoi più a medicare dalle radici il primo maie, che innanzi agli occhi gli si presentava, che a quelli che dipoi ne potessero risultare ; non SI ricordando quanto sia pernicioso Tusare medicina più polente che non comporta la natura delF infermilà e la complessione dell' infermo. » (Guicciardini, Istorie, lib. 1.)

il« UNE ANNÉE DE MA VIE.

pardon. C'est que le prince malade est entre les mains de ses ministres et que les ministres sont entre les mains des démagogues. Les journaux suisses, sans donner de détails, parlent d'une insurrection sanglante qui aurait éclaté le i 2 à Prague. De Paris on mande des tumultes, et à Francfort, comme dans plusieurs autres grandes villes, on s'attend à des levées de boucliers. La Pentecôte a été évidemment choisie par les meneurs des sectes pour tenter un coup décisif.

21, mercredi. — On dit que la prison cellulaire produit la folie. C'est possible, mais je no m'en crois pas encore atteint. Au contraire, je trouve des charmes à la vie solitaire. J'ai divis<^ ma journée en plusieurs parties, et je me conforme religieusement à mon progranmie. D'abord le temps voulu pour écrire mon journal. Ensuite un certain nombre d'heures destinées à la lecture sérieuse : Machiavel, Guicciardini, Botta, Johannes MûUer, etc.; et une ou deux heures î\ la lecture légère: Cervantes, Fielding, Smollot. Après le souper une partie de patience. Je n'en sais qu'une seule, mais elle me suffit, et tous les soirs je me livre avec un plaisir toujours nouveau a ce jeu innocent, qui jadis m'a paru d'un ennui mortel. Ensuite retour à mes livres.

Je me suis tellement fait à la monotonie de cette existence, que la perspective de la voir se prolonger indéfiniment a cessé de m'effrayer. La vie ordinaire des mortels, qui ne se trouvent pas sous les verrous, est, à mes yeux, devenue un mythe. Sans doute, il y a des moments de tristesse, mais jamais d'impatience ou d'ennui. Je comprends maintenant la sérénité et la tranquillité des Camaldules.

Dans la vie claustrale le moindre incident prend les proportions d'un événement. Le retour do la jeune veuve génoise en est un. Cette aimable signera, arrivée ce matin, a apporté un magnifique homard, autre événement, et ce monstre marin nous sera servi ce soir. Ce sera le comble. L'ordinaire de tous les jours d(^ Mme Baucis — le pot-au-feu, le bouilli, la pollenta — fatigue un peu le palais et l'estomac, et je jouis d'avance du bon repas qui nous attend. Les maîtres de la maison étant sortis avec leur hôte, selon mon habitude, je profite de leur absence pour me promener dans le salon, vaste pièce en comparaison de ma cellule, lorsque des cris perçants frappent mes oreilles. Ils partent de la cuisine. Je m'y précipite. Ciel! que vois-je? Devant le foyer, par terre, en proie à d'horribles convulsions, l'infortuné homard ; dans le coin le plus reculé de son laboratoire, pâle, défaite, les

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yeux écarquillés, les cheveux plus ébouriflfes quo jamais, la souveraine du peuple. Cette enfant, tout affolée, s'imagine que le monstre marin va se venger sur elle des traitements indignes qu'elle lui a infligés. La vérité est que, trouvant le bain trop chaud, par un efiFort suprême la pauvre bête est parvenue à secouer le couvercle du chaudron oii elle était renfermée et à se laisser choir sur le carreau. Dans cette chute elle a, hélas! endommagé sa belle enveloppe d'écaillé. Que dira la signora Giannetta, quand elle s'en apercevra? J'ai eu la cruauté de replacer la victime dans l'eau bouillante. En y pensant j'ai horreur de moi-même. Le petit cordon bleu, n'ayant plus peur du homard, mais bien autrement de Mme Baucis et de la veuve génoise, mo conjura de garder le silence sur sa mésaventure. Je le lui promis solennellement. Désormais il y aura entre nous deux le secret d'un crime.

22, jeudi. — Assisté avec Philémon à la procession de la Fête-Dieu. Ensuite, après avoir traversé la place de Saint-Gothard, petite promenade hors de la ville. Des deux côtés de la route et à perte de vue, des prairies encadrées d'arbres magnifiques. C'est un paysage vert, rien que vert, mais d'un vert d'émeraude. J'ai rarement vu une végétation d'une exubérance pareille.

Mais le moyen d'en jouir sous un ciel de ploml) chauffé à blanc, avec une température à l'avenant !

La Gazette du Danube^ qui paraît à Vienne, a eu le courage de publier une ode de Grillparzer adressée au maréchal Radetzky. Notre grand poète lui souhaite bonne chance en disant : <c L'Autriche est dans ton camp, nous autres n'en sommes que les débris. » Hélas, ce n'est que trop vrai.

24, samedi. — Dernières nouvelles authentiques de Prague. Après un bombardement, calculé de manière à faire aussi peu de mal que possible à la ville, et après des combats de rue qui ont duré du 12 au 17, le prince de Windischgraetz est parvenu à terrasser l'insurrection. Un grand nombre de bourgeois allemands se sont joints aux troupes impériales. Les gardes nationaux se sont déclarés neutres, c'est-à-dire sont restés chez eux. Pendant ces combats, la princesse de

1. Le prince Alfred de Windischgraetz né 1787. Entre dans l'armée 1804, colonel 1813, général-major 1826, lieutenant général 1833; commandant en chef en Bohême, il rétablit Tautorité de la loi à Prague à la suite de combats sanglants, juin 1848; nommé maréchal et commandant des armées impériales, sauf celle dltalie, octobre 1848, il met fin à Tinsurreclion de Vienne, et mène son armée victorieuse contre les rebelles hongrois, novembre 1848. Rentre dans la vie privée, avril 1849; mort 1862.

!2!2^i UNE ANNÉE DE MA VIE.

Windischgraetz , fille du prince Charles de Schwarzenberg, généralissime des armées coalisées durant les grandes guerres d'indépendance, femme d'un grand mérite, fut traîtreusement tuée, entre deux de ses sœurs, près de la fenêtre de son salon, par un coup de feu tiré de Tautre côté de la rue. Chose étrange! sa mère aussi est morte de mort violente. ElU* périt à Paris, en 1810, avec tant d'autres victimes, au bal tristement célèbre offert par son mari, alors ambassadeur extraordinaire, dans son hôtel de la rue du Mont-Blanc, à l'empereur Napoléon. Quoique plongé dans la douleur et fort inquiet au sujet de son fils aîné grièvement blessé, le prince de Windischgraetz n'a pas faibli un instant. Sa conduite a été sublime.

L'IUyrie aussi est en feu. Le général Hrabowsky a rétabli Tordre après avoir pris à Tassaut Carlo witz, la place forte des rebelles. L'Autriche, sauf le camp de Radetzky et le Tyrol est le chaos. On pourrait dire que toute TEurope, à l'exception de l'Angleterre et de la Russie, se trouve dans le même cas. Mais c'est une pauvre consolation.

J'ai lu avec délices les discours, sur la constitution à donner à la République de Florence, après l'expulsion des Médicis, prêtés par Guicciardini à Soderini et Vespucci : chaque pai'ole

s*applique aux assemblées constituantes de nos jours. On parle de progrès politiques, mais nous avons du chemin à faire avant d'arriver au point où se trouvaient les Florentins à la fin du XV* siècle. Nous voyons siéger un Congrès national constituant à Francfort, un autre à Berlin, et un troisième va se réunir à Vienne. Messieurs les faiseurs de constitutions, lisez Guicciardini, écoutez Machiavel . Lorsque la seigneurie de Florence cherchait à mettre fin aux menées des partis, elle désigna cinquante-six citoyens chargés de faire de nouvelles institutions. A ce sujet, Machiavel dit : « La plupart des hommes savent mieux conserver un état de choses satisfaisant que, par leurs propres lumières, en trouver un autre (également bon). Nos citoyens songeaient plus à éteindre les factions existantes qu'à supprimer les causes de divisions futures, en sorte qu'ils manquèrent les deux buts, attendu qu'ils ne firent pas disparaître les causes de nouvelles divisions et que, en ce qui concernait les anciens partis, ils rendirent l'un plus fort que l'autre, au grand péril de la chose publique \ » Et aux meneurs il dit : « Que per-

1 . « Egli è verissimo che gli assai uomini sono più atti a conservare un ordine buono, che a saperlo per loro medesimi trovare. Questi cittadini pensavano più a spegnere le presenti sette che a lôrre via le cagfoni délie future; tantocché ne Tuna cosa no Taltra conseguirono ; perché le cagioni

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sonne (de vous), après avoir altéré l'état de choses établi dans une communauté, ne s'imagine pouvoir arrêter le mouvement a sa volonU» ou le régler à sa manière'. »

26, lundi. — La gazette officielle confirme la rentrée de la terre ferme du Vénitien sous la domination autrichienne; la ville de Venise, bloquée par les nôtres du côté des lagunes, c'est-à-dire imparfaitement, continue de résister.

Je considère l'échange des otages comme imminent, puisque Philémon ose me proposer d'aller prendre des glaces au Corso. Il y avait foule devant le café. Un petit garçon déclamait une ode à l'empereur Barberousse et à la bataille de Legnano, suivie de vers célébrant la déconfiture de Radetzky. Mais personne n'y faisait attention. C'est du vieux jeu.

27, mardi. — Ce matin, ascension du Dôme on compagnie de Philémon. Les Alpes étaient voilées. M. Schnitzer, ancien secrétaire de légation à Florence, est venu me voir accompagné

délie nuove non levarono e di quelle che vecchiavano una più polenle che l'altra, con maggior perïcolo délia Repubblica, fecero. »

1. « Non sia alcuno che muovaun' altei*azione in una cilla per credere poi o fermarla a sua posta, o regolarla a suo modo. « {Slor, Fior., lib. III.)

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