‹ Une année de ma vie, 1848-1849Chapitre 13 sur 36 · ET 29 JUIN · texte numérisé non relu

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d'un membre du comité de Sûreté publique. Il était entendu que nous parlerions italien; cependant, l'homme de police étant bon enfant, nous avons pu nous servir de Tidiome tudesque. Schnitzer me confie qu'il est chargé d'entamer les négociations de paix sur la base de la cession de la Lombardie au roi Charles-Albert. Est-ce possible ? OflTrir la Lombardie à un ennemi épuisé et démoralisé après avoir reconquis le Vénitien ! c'est à ne pas en croire ses oreilles !

28, mercredi. — Pendant toute la journée cherché dans Guicciardini, sans le trouver, l'oubli des déplorables confidences de M. Schnitzer. Notre gouvernement a renvoyé tous les otages. Huit d'entre eux sont arrivés hier. Pourquoi nous retient-on encore ?

29, jeudi. — Avec Philémon, par une chaleur étouffante, excursion en chemin de fer à Monza. Le château, le parc, les jardins, ouvrages de l'archiduc Ferdinand, datent de 1776. C'est beau, noble, grand, enfin époque et reflet de l'impératrice Marie-Thérèse. Mais quelle journée! Le soleil est partout : sur les vertes pelouses, dans les bosquets de lauriers, entre les plantes grasses des plates-bandes qu'il revêt d'un lustre métallique. Un vent embrasé agite les feuilles dente-

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lées des gigantesques platanes, et entre les cimes des arbres, sur Tazur foncé du ciel ressortent les champs de neige et les glaciers du mont Rose. Depuis mon voyage malencontreux de Brescia, au commencement d'avril, c'est la première fois que j'ai pu sortir de la banlieue de Milan, signe certain de ma prochaine mise en liberté.

Le soir est venue Mme de ***. Je ne lavais plus revue depuis les Cinq Journées^ et je lai trouvée bien changée. Les soucis, l'ennui, l'impatience ont imprimé leur cachet sur la physionomie naturellement gaie et insouciante de cette jeune femme.

30, vendredi. — Passé toute la journée en tête-à-téte avec Guicciardini. Le soir, le conseiller Scopoli apporte la nouvelle que les otages seront mis en liberté demain.

1", samedi. — Passé la journée dans la douce illusion d'être relâché le soir. On m'a offert, et j'ai acheté, une belle édition de Guicciardini, inquarto, imprimée en 1776 à Florence, mais donnant pour lieu de l'impression la fausse indication de Fribourg, en Suisse. Guicciardini défendu en Toscane !

2, dimanche. — M. de *** (le mari de la jeune femme de la rue Rastrelli) se présente chez moi pour prendre congé. Il est rayonnant de bonheur. « Sommes-nous libres? lui dis-je. — Pas vous, répond-il, mais moi. » Et il s'en va.

Palmanuova a capitulé. Le vieux conspirateur Zucchi s'est bravement défendu. La reddition de cette forteresse rend disponibles les six mille hommes qui l'avaient bloquée.

3, lundi. — Aussi longtemps que la fin de ma captivité semblait éloignée, je combattais

vaillamment contre l'impatience. Mais maintenant une soif ardente de liberté s'est emparée de moi. Toutes les fois que j'entends la sonnette de Tantichambre, je me flatte de voir entrer le messager porteur de la bonne nouvelle. Hélas ! ce sont autant de déceptions.

Grandes nouvelles de Paris : une insurrection formidable terrassée par le général Çavaignac, lui-même nommé chef du pouvoir exécutif.

De Francfort on mande que le choix du f^olksparlament pour le poste de vicaire de l'empire tombera sur l'archiduc Jean. En attendant, ce prince est arrivé à Vienne pour y exercer les fonctions de régent pendant l'absence de l'empereur. S'il m'était permis de comparer l'Europe à un malade et nous autres spectateurs à des médecins, je constaterais une légère amélioration.

4, mardi. — Je suis mandé au palais Marino, où les puissants du jour réunis me reçoivent pour m'annoncer qu'avec d'autres otages je serai conduit demain sous bonne escorte, en diligence, à Coire. Je proteste contre la diligence et demande ma voiture, de nouveau confisquée depuis mon voyage de Brescia.

Un petit dialogue en pleine séance s'ensuit entre moi et le duc Litta, avec lequel je m'étais lié à Milan, il y a dix ans, lors du couronne-

ment de l'empereur Ferdinand : « Nous ne pouvons, dit-il, te donner une escorte à toi seuK et sans escorte ta vie serait en danger. — Laissemoi le soin de ma vie et fais-moi rendre ma voiture. Je n'ai rien à craindre dans le pays que je dois traverser pour arriver à la frontière suisse, mais je ne te conseillerais pas de t'y risquer tout seul. »

Je savais, de source certaine, que les paysans de ces contrées, décidément favorables à l 'Antriche et fort irrités contre les signori, attendaient avec impatience le retour de nos troupes. Ce n'était donc pas une fanfaronnade. C'était ma flèche du Parthe.

A la fin, pour dégager la responsabilité du comité, on me fit signer un protocole constatant que c'était sur ma demande qu'on me laissait voyager seul et sans escorte. Pour me faire obtenir mon passeport, on me promenait pendant une heure de bureau en bureau. Cela me rappelait la vieille Autriche bureaucratique . Il me semble qu'à Milan elle ait survécu aux Cinq Journées. C'est l'histoire de toutes les bureaucraties. Regardez la France depuis 1789. L'ancienne monarchie croule, la tête du roi et d'innombrables autres têtes tombent, puis les régimes se suivent sans se ressembler : Directoire, Empire, Restauration, Royauté bour-

geoise ; tout cela tombe, mais le chef de division, le chef de bureau, les commis, comme on disait autrefois, mais surtout et avant tout Thuissier, ce fidèle et jaloux gardien des traditions, restent debout. J'y suis, j'y reste. C'est leur devise. Et en effet ils y sont et y resteront éternellement, parce qu'ils seront éternellement indispensables. Ils ne dirigent pas, mais ils empêchent le char de l'État de dévoyer et servent de tampon aux trains conduits par des mécaniciens improvisés. Otez-les, et le rouage administratif s'arrêtera ou bien il y aura des accidents.

Le soir, à une heure déjà avancée, après le dernier souper, servi comme d'habitude à la cuisine, je fis mes adieux à Philémon et Baucis. L'excellent vieillard semblait regretter mon départ. Sa digne moitié fondit en larmes ; la petite Giovannina, gagnée par l'émotion de sa maîtresse, sanglotait en me serrant la main, non sans y laisser quelques traces de ses opérations culinaires ; enfin, à travers la cour, sur le fond faiblement éclairé de sa chambrette, apparut la silhouette de la madonna delV Ago. Elle agitait son mouchoir et le portait à son visage. Était-ce pour essuyer une larme, était-ce pour se moucher? Je l'ignore. Moi aussi, je me séparais avec peine des quatre personnes qui avaient

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formé l'ensemble de mes relations sociales pendant ma réclusion.

C'est ainsi que se sont terminées, après avoir duré cent six jours, le mie Prigioni^ riches d'expériences, plus riches d'épreuves, surtout de souffrances morales causées par les malheurs de mon pays bien plus que par les petites privations personnelles que les circonstances m'imposaient et que me faisaient oublier la douceur, la politesse du cœur et, à la fin, je m'en flatte, i'amitié de mes chers geôliers. Tant il est vrai qu'il y a toujours des compensations dans ce bas monde; qu'il n'y a ni joie ni souffrance sans mélange, que l'adversité est faite pour relever les âmes et retremper les caractères, et qu'à la longue l'homme supporte mieux les mauvais jours que les bons.

(Quand il n'y avait pas de visiteurs, Mme Baucis se complaisait quelquefois à me mener dans son salon et à me montrer ses bibelots exposés dans une vitrine. Parmi beaucoup d'horreurs se trouvait une belle majolique portant le millésime 1547. Je lui disais : « De tous vos trésors, c'est ce qu'il y a de plus précieux. C'est un objet de valeur, gardez-le bien. » Après mon retour à Vienne, pendant mon séjour d'Olmûtz, j'ai pu rendre quelques services i\ Philémon. Il fut

réinstallé dans son emploi et eut même un avancement. Ensuite, je perdis de vue cet excellent couple. Dix ans plus tard, à Paris, je reçus par la poste une lettre et un paquet. La lettre était un extrait du testament de cette chère Baucis, et le paquet contenait sa majolique.)

5, mercredi. — De Milan à Campo Dolcino. Trois heures sonnent à l'horloge de San Fedele lorsque, accompagné de mon valet de chambre, je monte dans ma voiture, que le duc Litta a eu la gracieuseté de me faire rendre la veille. Nous sortons de Milan, j'ignore par quelle porte, car il fait nuit close, lorsque j'aperçois sur l'horizon nord-ouest deux points lumineux cramoisis : les coupoles du mont Rose. Quelques instants après, les deux points se transforment en une rivière de rubis : la chaîne des Alpes. Le soleil les inonde déjà de ses teintes magiques, tandis que les ténèbres de la nuit enveloppent encore les plaines de Lombardie. Privilège de grands, diraient les démocrates. Eh bien oui, la nature, aristocrate par excellence, a horreur de l'égalité.

A tous les relais accourent des gens du peuple, parmi eux beaucoup de contadini. Les signori dorment encore. Tant mieux. C'est à leur paresse que je dois de ne voir que des figures souriantes.

Un de ces hommes me dit : « Bon voyage, général, et prompt retour. » A une autre station, un groupe de paysans se forme autour de ma voiture. Un vieillard de vénérable aspect me dit : « Ma quando verra questo benedetto Radetzhy ? Perche tarda tonfo.'^ Quand viendra ce cher Radetzky? Pourquoi tarde-t-il tant? »

A Varenna, sur les bords du lac de Lecco, que, soit dit en passant, n'était Tabsence des palais et villas du lac de Côme, je préférerais à ce dernier, je m'arrête pour déjeuner dans le bel hôtel où, il y a dix ans, avait dîné l'empereur Ferdinand, alors en route pour Milan afin d'être couronné roi! Rien de ravissant comme le petit jardin de l'auberge près du lac, à cette heure d'un bleu nuancé d'azur et d'outremer qu'on chercherait vainement sur la palette de Claude. J'y trouve deux bateliers qui m'engagent dans une conversation politique. L'un d'eux dit: « Notre empereur, qui était si bon, est devenu méchant (propos qu'on entend souvent dans le peuple). — Non, s'écrie l'autre, ce n'est pas lui, c'est Metternicche qui est la cause de nos malheurs. »

Je continue ma route toujours avec la capote de la voiture rabattue. Le soleil, il est vrai, darde sur le voyageur des traits d'or fondu, mais c'est H peine si je m'en aperçois. L'air chaud

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mais vivifiant et déjà alpestre apporte mille parfums. Je le respire avec volupté. Le beau paysage, l'immense voûte du ciel, le mouvement de la voiture attelée de bons chevaux de poste, tous ces contrastes avec mes cent jours de prison, la perspective d'embrasser bientôt les miens, m'inondent le cœur d'une joie ineffable. Ne pensons pas au triste état où je trouverai Vienne. A quoi bon? Jouissons du présent, carpe diem.

A quatre heures de l'après-midi arrivé à Chiavenna, petite ville collée sur un des premiers gradins du Splûgen. Dans un cloître attenant à l'église je trouve un aigle autrichien formé de crânes et d'autres os humains, le seul, je pense, qui ait survécu en Lombardie aux événements des derniers mois. Et me voilà tout à fait dans les hautes montagnes. La route, chef-d'œuvre de l'art de l'ingénieur, les gravit en serpentant le long de précipices au fond desquels des torrents écumants tracent leurs lignes blanches, à côté de cataractes qui éblouissent et étourdissent à la fois, à travers des forêts de châtaigniers dont les têtes touffues veulent bien servir de parasol. Par-ci, par-là, comme suspendus en l'air, une petite église ou quelques chalets, et au-dessus et à côté, devant et derrière moi, les neiges et glaciers du Spliigen. Peu avant le coucher du soleil.

franchi la frontière suisse et arrivé à Campo Dolcino, où je compte passer la nuit.

Après le souper, longue promenade solitaire dans un sentier étroit qui, bordé de vieux châtaigniers, suit les sinuosités d'un immense talus. De tous côtés, des torrents portant au loin les sons mélodieux et cadencés de leurs eaux phosphorescentes, se précipitant, s'éteignant, disparaissant dans les profondeurs de l'abîme. Audessus de moi la voûte étoilée noire et brillante à la fois, spectacle rarement vu au delà des monts. Cela s'explique par le fait que, ici, j'ai quitté le sol, mais non encore le ciel de l'Italie.

Quel est l'avenir réservé à ce pays enchanteur? Ce qui a été a cessé d'être. Sur ce point le doute n'est guère possible. Notre héroïque armée pourra reconquérir les provinces perdues, revendiquer les droits du monarque, ramener dans leurs Ëtats les princes dépossédés, elle ne pourra guère rétablir d'une manière durable l'ordre de choses public tel qu'il a existé pendant la première moitié du siècle. L'état de l'Europe, profondément modifié, ne le comporterait pas. Alors quel sera le sort de l'Italie?

De tous les peuples désignés sous un seul nom, les Italiens sont la nation la plus mélangée.

Certes le sang romain prédomine au centre de la péninsule, mais l'ensemble de la population n'en est pas moins composé d'éléments gaulois, celtiques, longobards, allemands et, dans le sud, grecs, normands, arabes. Je me demande où est le savant qui ait découvert jusqu'à quel point les maîtres de l'ancienne Rome, le S. P. Q. R. {senatus populusque romanus) et les empereurs aient réussi à romaniser les races pélasgiques si diverses de l'ancienne Italie. N'est-il pas permis de penser que certains traits de caractère, certaines tournures d'esprit, datant des temps des aborigènes et des immigrations subséquentes se soient conservés à l'état latent, et qu'à travers toutes les évolutions postérieures ils reparaissent toujours sur la surface? Cette multiplicité d'origines explique la variété et la vitalité des dialectes. La langue italienne pure ne se parle qu'en Toscane et à Rome. A Naples, en Sicile, en Lombardie, en Piémont, à Gênes, dans la Vénétie, les personnes appartenant aux classes élevées et moyennes savent l'italien, mais ne le pai^ lent jamais entre elles*. Cette différence de races explique aussi l'esprit particulariste propre h l'Italien, c'est-à-dire l'esprit hosile à une fusion

1. On me dit que dans les dernières années, grâce au service militaire universel, la connaissance de la langue italienne commence à pénétrer un peu dans les masses.

complète et favorisant, au contraire, Télément municipal, si florissant et politiquement si puis sant au moyen âge. On cite l'exemple de la France et de l'Espagne unifiées. Mais cette métamorphose, complète dans le premier de ces pays, très superficielle et incomplète en Espagne puisque le Portugal a su préserver son indépendance, s'est effectuée à un temps où ces nations étaient encore comparativement jeunes. Leurs caractères pouvaient encore se modifier. Mais l'Italien, arrivé déjà à la maturité lorsque les autres nations chrétiennes se trouvaient encore à leur début dans les voies de la civilisation, a passé rage des transformations. Ce n'est pas un vieillard, tant s'en faut, mais c'est un homme fait. Je ne puis croire à une Italie unie.

Je ne quitte jamais l'Italie sans éprouver un serrement de cœur. Quel est le charme mystérieux, constant, irrésistible, qui, depuis les jours de Charlemagne, attire l'étranger sur le sol classique de ce pays privilégié? Cela ne peut être seulement le beau ciel, la belle nature, l'abondance des beaux monuments. La péninsule ibérique, la Grèce, d'autres pays réunissent les mêmes avantages. On va admirer leurs trésors, et, la curiosité satisfaite, on les quitte avec regret, mais sans éprouver le besoin de revenir. Qui a vu l'Italie emporte, au contraire, la soif de la revoir.

Pourquoi? Le mot de Ténigme se trouve, il me semble, dans l'universalité et dans la continuité des souvenirs que les évolutions de l'esprit humain y ont semés avec profusion. Ce sont autant de jalons marquant les dernières splendeurs et la décadence de l'antiquité, la naissance et les progrès de la société moderne.

Rome et l'Italie ont été pendant des siècles le grand théâtre du monde^ comme disaient les moralistes des xv* et xv!*" siècles, la scène retentissante où se jouait la grande comédie humaine. Toutes les époques et toutes les nations qui marchaient alternativement à la tête de l'Europe y ont laissé leurs traces. De là la surprise de Vultramontain de se trouver en pays de connaissance, lorsque pour la première fois il descend le versant méridional des Alpes. Il sent alors, peut-être sans pouvoir s'en rendre cl€Ûrement compte, que par la culture de l'esprit que nous lui devons en grande partie l'Italie est la patrie commune de toutes les nations civilisées. Rome et l'Italie reflètent le monde. Voici ce que j'appelle l'universalité des souvenirs. Mais il y a aussi continuité. Pour exprimer ma pensée, je me sers d'une comparaison : Vous vous promenez dans la campagne de Rome. Parmi ses nombreuses ruines, le tombeau de quelque patricien attire votre attention. Ses cendres y reposaient déjà

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avant que l'ère chrétienne eût pointé sur l'horizon. C'était encore l'âge d'or de l'art antique. Sur la corniche magnifique du monument funèbre s'élèvent les masures crénelées construites par les Colonnesi ou les Frangipani ou par quelque autre baron romain. C'est le moyen âge. Et au-dessus d'elles, avec quelques briques et des débris de marbre ciselé, un campagnard a bâti sa cabane. Une voûte de vignes en protège l'entrée ; un figuier, sorti des pierres, lui donne un peu d'ombrage. Voilà vingt siècles qui se partagent la même habitation.

Ah! j'aime l'Italie, et je la quitte à regret, et j'aime aussi l'Italien. Parmi ses nombreuses qualités j'apprécie sa perspicacité et son urbanité. Sa perspicacité : elle me frappe dans le commerce avec les hommes les plus haut placés; je la rencontre aussi dans les couches moyennes et je la retrouve dans les classes populaires. Supposons que vous parliez imparfaitement la langue du pays où vous voyagez. L'Allemand rira de vos fautes; le Français les corrigera; l'Anglais vous regardera d'un air effaré, rougira, ne vous comprendra pas du tout et s'en ira. L'Italien, s'il ne vous comprend pas, vous devinera. Pour rendre sa réponse intelligible, il s'aidera de ses doigts, de ses mains, de ses bras et surtout du jeu de sa physionomie expressive et mobile. Et

il fera tout cela avec empressement et de la manière la plus obligeante. C'est que l'Italien n'est pas seulement perspicace, il possède aussi un autre don, celui de l'urbanité.

Il ne faut pas confondre Turbanité avec la politesse. La politesse s'acquiert par 1 éducation et, par conséquent, est plus ou moins le privilège des gens bien élevés. L'urbanité est innée, ou, plutôt, elle est l'héritage d'une longue série de générations bien élevées. Elle est transmise par le sang, a perdu, dans le progrès des siècles, son caractère exclusif et est devenue l'apanage de la nation tout entière. La politesse tend à plaire, l'urbanité évite de déplaire. Elle a horreur de l'idée de blesser la susceptibilité de qui que ce soit, to hurt hisfeelings. L'une des deux qualités que je compare rend les relations entre les hommes faciles, l'autre les rend douces et j'ajouterai sûres, en ce sens qu'on n'a jamais à craindre un mot blessant. J'ai entendu des étrangers, qui trouvaient que parfois les actes ne répondaient pas aux paroles, taxer l'Italien de fausseté. C'est une erreur. Il évite de parler de sujets désagréables, et, quand il ne peut s'en dispenser, il suppose que vous ne preniez pas à la lettre ses paroles et manières coulantes, sorte de formule qui laisse intact le fond de la question dont il s'agit. Envisagez, de n'importe quel côté, Rome

et l'Italie y vous reconnaîtrez en elles le berceau et dans Tltalien le fils aîné de la civilisation.

Gorville-house, comté de Tipperary.

J'ai résumé dans les pages qu'on vient de lire mes réflexions sur l'Italie telles que je les trouve disséminées dans mon journal, écrit il y a quarante-deux ans. Alors la fusion des différentes races qui habitent la péninsule des Apennins en une seule nation homogène et compacte, et la création d'un grand État unitaire embrassant toutes ces populations, me paraissaient une chimère. Les faits m'ont ou semblent m'avoir donné un démenti. Des événements d'une portée hors ligne ont, depuis lors, changé la face de l'Europe. Le système politique inauguré en 1815 a disparu. L'Italie est devenue un État unitaire. Il est vrai, ce n'est pas elle qui a opéré sa transformation. Ses fils ont combattu vaillamment pour cette cause, mais là où ils se trouvaient réduits à leurs propres forces, ils ont constamment succombé. L'Italie unie est sortie des conflits entre la France et l'Autriche, entre l'Autriche et la Prusse, entre la Prusse avec ses alliés alle-

mands et la France. Elle a été faite à Solférino, à Sadowa, a Sedan.

Je n'ai nul besoin d'affirmer que ce n'est pas avec l'intention de heurter les sentiments patriotiques de nos voisins d'au delà des Alpes que je rappelle des souvenirs dont quelques-uns sont si douloureux pour mon propre pays. L'Autriche aussi a eu ses jours de malheur, mais en perdant des batailles elle a perdu ses provinces italiennes et sa position en Allemagne. Les chefs du mouvement italien unitaire, au contraire, malgré les revers de leurs armées, ont, grâce aux victoires d'alliés de circonstance, atteint le grand but de l'unification de leur patrie. Envisagée k ce point de vue, la genèse de Tltalic moderne est sans précédent dans l'histoire.

Pourquoi, cette fois-ci aussi, l'Italie n'a-t-elle pas fait da se? La réponse est facile, vu l'abondance de raisons ethnographiques, politiques, géographiques, qui expliquent ce fait. En Italie, habitée par des races non encore complètement amalgamées — laissant ici de côté le moyen âge avec ses podestats et tyrans souvent étrangers, — dès les premières lueurs des temps modernes les deux plus grandes puissances de l'époque, dont Tune possédait un tiers de la Péninsule, les maisons d'Autriche et de France, se disputaient l'influence suprême. Comment les Italiens au-

raientr-ils pu, par leurs propres moyens, s'émanciper de l'étranger? La situation politique seule aurait suffi pour former un obstacle insurmontable. De plus, les Italiens, quoiqu'ils comptent parmi leurs compatriotes beaucoup de grands capitaines et, entre eux, un des plus grands de tous les âges : Napoleone Buonaparte, ne sont pas ce qu'on appelle une nation militaire. C'est sur d'autres terrains que se sont développés et ont brillé d'un vif éclat les dons que le ciel leur a prodigués. Mais, peut-être, l'absence de l'esprit militaire dans ce peuple, qui n'exclut nullement la bravoure individuelle de chacun, étaitelle une conséquence plutôt qu'une des causes de la prépondérance des influences étrangères qui empêchaient la Péninsule de se constituer en État unitaire indépendant. Quoi qu'il en soit, aujourd'hui le sentiment italien existe et commencerait même, grâce au service militaire universel, à pénétrer dans les masses.

Ce fait m'est confirmé de tous côtés. Tous les partis : royalistes unitaires, amis fidèles des anciennes dynasties demandant le retour des princes et une confédération sous la présidence du pape, républicains de toutes les nuances et tout ce qui est entre les deux, se rencontrent, sous ce rapport, dans un sentiment commun. Tous veulent une Italie indépendante et grande puis-

sance européenne. Sur ce fait mes longs et fréquents séjours à Rome n'ont pu me laisser aucun doute. J*ai été, pour ainsi dire, témoin oculaire des conquêtes de plus en plus rapides que ce sentiment fait dans toutes les couches sociales et même dans les rangs des hommes les plus attachés au Saint-Siège et à leurs princes, nommés par dérision codinij mais parmi lesquels on rencontre des personnes fort éclairées et respectables à tous les points de vue. Eux, aussi, se sentent et veulent être Italiens.

Les États qui formèrent Tltalie telle qu'elle existait jusqu'en 1848, jouissant de la sécurité relative que leur donnaient les traités de Vienne et protégés contre des ennemis intérieurs par l'armée autrichienne de Lombardie, pouvaient se passer d'un grand déploiement de forces militaires et navales. Le Piémont possédait une petite armée modèle. Celle du roi de Naples, magnifique aux revues, a, sauf les bataillons suisses et quelques corps indigènes, laissé le souvenir de tristes défaillances. Plus tard une fraction de cette armée, restée fidèle au jeune roi François I", s'est, sous sa direction et sous les yeux de leur vaillante souveraine, couverte de gloire par l'héroïque défense de Gaète. Les autres Ëtats : celui de l'Église, la Toscane et les Duchés, entretenaient un petit nombre de troupes suffisant pour

le service qu'on leur demandait. La dépense causée par l'entretien de ces forces militaires et des flottes ou escadres sardes et napolitaines ne dépassait pas les moyens dont on disposait. Les populations, notamment celles de laToscane, de l'État Pontifical, où l'on ne connaissait ni impôt ni service militaire, et du royaume de Naples, jouissaient d'une prospérité qui ne laissait que peu ou rien à désirer. En Lombardio, il est vrai, la situation du colon (petit fermier), qui pour cette raison même pouvait compt^u» sur la protection particulière des autorités, était moins favorable. Cependant on peut dire, parlant de l'ensemble de la Péninsule, que le peuple était heureux. En était-il ainsi des classes communément appelées intelligentes? Assurément non. J'ai touché, dans mon Journal, leurs griefs légitimes, ainsi que les avantages qu'en tiraient le parti italien et les sociétés secrètes. Je ne m'appesantirai pas de nouveau sur cette matière.

Le commerce, quoique entravé par des lignes douanières séparant les divers États, était comparativement florissant. La disparition de ces barrières artificielles, conséquence de la création d'un État unitaire, lui a naturellement donné un certain élan. Milan et Turin semblent être les villes qui y ont le plus gagné. Naples, Gênes, Livourne ont, de tout temps, été de grands

centres de navigation. L'Italien naît voyageur. Marco Polo, sous plus d'un rapport le plus illustre des explorateurs, n'a probablement pas été le premier et certainement pias le dernier de son espèce. Moitié par nécessité, moitié par goût, les Italiens se rendaient en grand nombre dans les pays étrangers, surtout dans le Levant. Aujourd'hui on les rencontre dans presque toutes les parties du monde. Hélas! c'est l'appauvrissement graduel de la Péninsule qui les oblige H émigrer. Dans les pampas de la République Argentine, ils sont en train, par leur union avec des Indiennes, de créer une nouvelle race, probablement destinée à remplacer les Gauchos, dont les pères étaient les descendants des conquistadores espagnols.

En ce qui concerne l'industrie, les soieries de Milan formaient le principal article d'exportation. Les produits du sol, l'huile et surtout les vins, qui semblent supporter mal le transport, se consommaient en grande partie dans le pays. Quant au charbon, plus précieux qu'or et diamants, la nature, si prodigue de ses dons envers ces régions privilégiées, l'a refusé à l'Italie.

En résumé, la situation matérielle était bonne, et — ce qui n'est possible que lorsque les gouvernements ne demandent pas aux contribuables plus qu'ils ne peuvent donner — partout, et no-

tamment dans le royaume des Deux-Siciles, les finances publiques se trouvaient en excellente condition. On n'en peut pas dire autant de l'état moral. L'ordre, il est vrai, fut rarement troublé, et, quand il l'était, aussitôt rétabli. Mais ce calme, plus apparent que réel, ne pouvait tromper personne. Le mécontentement qu'on rencontrait dans les sphères supérieures et moyennes gagnait du terrain, et tout le monde, gouvernants et gouvernés, se persuadait de plus en plus que l'état de choses existant ne pouvait guère se maintenir. Telle était l'Italie des dernières années avant 1848.

Maintenant tout est changé. Le besoin d'une vaste administration vu l'étendue du territoire, d^une formidable armée à cause du voisinage do deux des plus grandes puissances militaires, d'une flotte de premier ordre pour la défense do ses côtes, d'immenses travaux publics indispensables ou jugés tels, en un mot toutes ces exigences si multiples, si compliquées et si dispendieuses de l'État moderne, imposent au nouveau royaume-uni des devoirs et des charges inconnus sous les anciens gouvernements. Trouver les moyens de faire face à tous ces besoins sans faire tarir les sources vitales de la prospérité nationale est un des grands problèmes qu'il s'agit de résoudre. Et les difficultés de cette

tâche, déjà si ardue dans des circonstances ordinaires, s'aggravent singulièrement en présence de Tctat anormal où se trouve notre continent. Sous l'ancien régime, le respect des traités de 1815 lui a valu, pendant la durée d'une génération, les bienfaits d'une paix non interrompue. Dans l'ère moderne du plus fort, l'Europe, pour vivre en paix, doit vivre sur le pied de guerre. L'exception est devenue la règle. Certes cette situation est contre nature et ne pourra, par conséquent, se prolonger indéfiniment, mais qui vivra assez pour en voir la fin et qu'est-ce qui survivra à la crise? En temps d'épidémie, les constitutions robustes usent la maladie et reviennent à la santé; les natures affaiblies et les nouveau-nés sont les plus menacés d'être usés par le mal et de périr.

Le royaume d'Italie a-t-il l'étoffe dont se forment les grandes puissances, les États qui font da se'i L'avenir seul pourra répondre à cette question. Je ne tâcherai pas d'en pénétrer les secrets. Je me bornerai à exprimer ici une supposition plutôt qu'une opinion arrêtée. Le nouveau royaume doit son origine à sa diplomatie bien plus qu'à son armée. Ne sera-t-il pas toujours un État diplomatique plutôt qu'un État militaire, offrant, sous ce rapport, dans de plus grandes proportions, une certaine analogie avec

la république de Saint-Marc, qui, grâce à la direction de sa politique étrangère, a su, dans le temps de sa grandeur, conserver intacte son indépendance au milieu des rivalités et conflits entre les maisons d'Autriche et de France? Et, déjà aujourd'hui, ne doit-il pas à sa diplomatie, plus qu'à son armée et à sa flotte, quelque respectables qu'elles soient, l'importance que le monde lui attribue depuis qu'il s'est allié avec l'Allemagne et l'Autriche, unies pour la défense de la paix européenne? Je me demande encore si les conseillers du roi d'Italie n'ont pas espéré, avec raison, trouver dans l'alliance avec les deux grandes monarchies un élément de force vis-à-vis des républicains italiens?

Les interventions successives de l'Autriche en Italie (1815-1819, 1821), et l'occupation temporaire du royaume des Deux-Siciles, d'une portion de l'État Pontifical et du Piémont à l'occasion de la restauration du roi de Sardaigne par nos armes (1821), ont eu lieu avec le consentement et le concours moral des puissances européennes réunies aux congrès de Vienne, Troppau et Laybach, sur la demande des princes italiens dépossédés ou menacés par la révolution. Au congrès de Vérone (1823), la France a été autorisée, pour un cas donné, à remplir une tâche analogue en Espagne. La

cour de Vienne a jusqu'en 1848 et 1849 fidèlement rempli la mission que les puissances lui avaient confiée, à savoir la mission de pourvoir au maintien de l'état de choses politique en Italie, établi ou sanctionne par les traités de 1815. La restauration de Pie IX en 1850 a été l'œuvre commune de TAutriche. de la France, de l'Espagne et de Naples, ou, pour me servir du langage diplomatique de l'époque, des puissances catholiques. Elle n'a rien de commun avec les dispositions des congrès européens que je viens de citer.

Pendant cette longue époque, le gouvernement autrichien a rempli les devoirs de son mandat avec justice, prudence, modération, souvent avec abnégation et toujours, quoi qu'on ait dit de contraire, avec un entier désintéressement. Il a, au prix de grands sacrifices, maintenu debout les trônes parfois chancelants des papes et des autres princes italiens, et il n'a jamais brigué, dans aucune de ces cours» en raison de ses services, une influence plus grande que celle que les circonstances lui assuraient naturellement. C'était là le mérite de l'empereur François et du prince de Metternich. Les archives d'État italiennes doivent contenir et les nôtres contiennent, certainement, des preuves abondantes de ce que j'avance. Le

prince de Bismarck s'est appelé, dans un de ses discours parlementaires, l'homme le mieux haï. On pourrait dire du prince de Metternich qu'il a été Thomme le mieux calomnié.

La tâche assignée parles congrès, dans un intérêt européen, à la cour de Vienne, lui a valu les haines des sectes italiennes dont elle déjouait les trames, l'hostilité du parti libéral de tous les pays qui voyait en elle le principal obstacle à la réalisation de ses idées et, parfois, un refroidissement de ses relations avec la France et la Grande-Bretagne, l'opinion publique en Angleterre supportant mal l'appui donné à des gouvernements absolus, et les Chambres françaises, gardiennes en ceci de vieilles traditions, voyant d'un œil jaloux l'influence de l'ancien rival sur les affaires d'Italie. Et même près des cours qui lui avaient de si grandes obligations, elle devait compter avec les inimitiés sourdes mais actives, parfois dangereuses, toujours incommodes, du ^Hv\h français ^ alors en Italie le synonyme de libéral et de national. Ces adversaires, l'Autriche les rencontrait partout : dans l'entourage des princes, dans les chancelleries des gouvernements, dans les salons de la noblesse et jusqu'au sein du Sacré - Collège et dans l'antichambre du Pape. Certes , dans toutes ces sphères elle avait aussi de nombreux et dévoués

amis, mais il n'en est pas moins vrai, et cela n'étonnera personne, qu'elle ne pouvait pas toujours compter sur la reconnaissance de ceux qu'elle protégeait. C'était une tâche ingrate et pénible. Les gouvernements réduits par une dure nécessité à soutenir une cause, fût-elle la meilleure, à l'aide de baïonnettes et de détectives, ne sont jamais populaires. Le monde ne comprenait pas ou ne voulait pas comprendre que, sans l'emploi de ces moyens, les trônes italiens, minés par les sociétés secrètes et les libéraux, attaqués par la presse étrangère, affaiblis par l'attitude, sinon par l'action, de la diplomatie de lord Palmerston, se seraient écroulés longtemps avant les événements qui, au milieu du siècle et dans les années suivantes, ont si profondément modifié l'état social et politique de l'Europe. L'Autriche, je suis fier de le constater, a rempli les devoirs de son mandat jusqu'au bout. Elle a donné, comme toujours, l'exemple de la fidélité à la foi jurée en défendant, tant qu'elle a pu, les princes confiés à sa garde. Ce n'est qu'après Sadowa que, subissant elle-même les conditions du vaincu, elle a reconnu le royaume d'Italie, comprenant alors toutes les parties de la Péninsule sauf Rome et ce qui restait de l'État Pontifical.

En me reportant en pensée à Milan, dans ma

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petite cellule de la rue dell' Agnello, en. rafraîchissant mes souvenirs d'une époque déjà si éloignée, le jeune prisonnier, contemplé à travers l'espace de tant d'années, m'apparait comme un individu autre que moi. Je le juge avec impartialité. Ses angoisses, ses désespérances, ses révoltes impuissantes contre les malheurs qui fondaient sur son pays, tous les hauts et bas d'une âme en détresse, provoquent ma curiosité et, parfois, xm léger sourire. Le patriotisme, ce feu sacré, privilège des cœurs droits, éclaire, réchauffe, exalte. Il dirige nos pas dans les ténèbres, ranime les courages, empêche les défaillances et, quand tout semble perdu, alimente et soutient la foi dans un meilleur avenir. Qu'est-il, sinon l'amour passionné de la patrie? Mais comme, hélas ! dans ce bas monde, on n'aime jamais impunément, le patriotisme nous prépare, alternativement, des jouissances ineffables et de poignantes douleurs. Encore aujourd'hui, en me rappelant les transes que m'avaient causées la retraite de Milan du maréchal Radetzky et, plus tard, les néfastes années de 1859 et 1866, je suis tenté de m'apitoyer sur moi-même. Le temps a fermé ces blessures, les cicatrices restent.

Quel est le sort réservé à la nouvelle Italie? Le royaume-uni, en mettant fin au Culiurkampf^

en se débarrassant du levain révolutioiuiaire qu'il couve encore dans ses flancs et dont il s'est servi pour se constituer, se consolidera-t-il? La république, dont les adhérents ont pris, vis-à-vis de la nouvelle royauté, le rôle des libéraux de Tancienne Italie, aura-t-elle son jour de triomphe suivi de la restauration des princes? Qui le sait? Je ne fais pas de politique conjecturale ; je ne tâcherai pas de déchirer les voiles. Mais, quel que soit l'avenir de la Péninsule : consolidation du royaume-uni, établissement d'une ou de plusieurs républiques, restauration des princes, j'aime à espérer que la monarchie des Habsbourg, s'abstenant dorénavant de toute ingérence dans les aflFaires intérieures de son voisin du sud et entretenant avec lui les meilleures relations, ne se laissera plus amener par les événements à faire ressusciter un système qui a fait son temps et auquel il ne serait ni désirable ni possible de revenir.

L'Autriche, il est vrai, a cessé d'être une puissance italienne, mais elle est restée ce qu'elle était auparavant, une des grandes puissances de l'Europe, et, tant qu'elle existera, elle remplira sa mission : celle de servir d'intermédiaire entre des races d'origine, de langues, de culture diverses, et de répandre parmi elles et même au delà de ses frontières de Test, à leur

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graad avantage et sans péril pour leurs individualités, les bienfaits de la civilisation allemande. Il n'y a pas de gouvernement plus difficile k diriger, aucun qui demande au souverain et à ses conseillers, secondés par le patriotisme éclairé et toujours bien représenté dans nos corps parlementaires, autant de sagesse, de patience, de tact et de fermeté. Mais ce qui cause nos embarras et notre faiblesse apparente fait en même temps notre force réelle quoique souvent latente. C'est pour cela qu'on nous connaît peu et, par conséquent, parfois on nous juge mal. Depuis la fin de la domination presque universelle de Cbarles-Quint, les prophètes politiques qui prédisaient et prédisent la fin prochaine de l'Autriche n'ont pas fait défaut. Heureusement, ce ne sont pas les. prophètes qui règlent les destinées des empires. La politique que l'Autriche est obligée de suivre à l'intérieur inspire aussi la direction de ses relations avec l'étranger. Sa constitution ethnographique ne lui permet pas de viser à des conquêtes. Elle est, elle a été, elle sera toujours, parce que des intérêts vitaux et permanents l'exigent, une puissance essentiellement pacifique. Aussi, dans les temps où sa voix est écoutée dans les conseils des cabinets, notre continent jouit d'un sentiment de sécurité inconnu quand l'Autriche est en souffrance, ce

qui a fait dire un jour à M. Drouyn de Lhuys, en causant, en ma présence, avec Tempereur Napoléon III — propos remarquable dans la bouche d'un ministre des affaires étrangères de France — : « Si l'Autriche n'existait pas, il faudrait l'inventer » .

Il me reste à dire quelques mots sur une question de la plus haute portée, écartée aujourd'hui, pour des raisons qui sautent aux yeux, de l'ordre du jour diplomatique, mais n'en continuant pas moins de couver sous les cendres : j'entends parler de la chute du pouvoir temporel de la papauté.

Après les désastres de la France en 1870, le gouvernement italien prit une résolution d'une extrême gravité. Par une convention signée à Paris le 15 septembre 1864 il s'était engagé visa-vis du gouvernement de Napoléon III à ne pas attaquer le territoire « actuel » du Saint-Père et H empocher, même par la force, toute attaque venant de l'extérieur contre ce territoire (on s'attendait a une entreprise de Garibaldi). — La France retirera ses troupes graduellement et à mesure que l'armée du Saint-Père sera organisée. L'évacuation devra au moins être accomplie en deux ans. — Le gouvernement italien s'interdit toute réclamation contre l'organisation d'une armée papale, composée même de volontaires

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catholiques étrangers, pourvu que cette force ne puisse dégénérer en un moyen d'attaque contre le gouvernement italien.

Les troupes françaises quittèrent Rome en 4867. Immédiatement après, Garibaldi avec ses bandes, rassemblées en grande partie en Toscane sans que le gouvernement de Florence y eût mis obstacle, parut sous les murs de Rome, C'était un siège en règle. Le pape réclama le secours de l'empereur Napoléon, et des troupes françaises envoyées à la hâte de Marseille et de Toulon entrèrent peu de jours après dans la Ville Éternelle. Mais en 1870, pendant la guerre franco-allemande, elles furent définitivement retirées. Le gouvernement italien profita de leur départ pour faire franchir par ses troupes les frontières du patrimoine de saint Pierre. A en croire le langage confidentiel de quelques-uns de ses agents diplomatiques, il s'agissait de porter secours au Saint-Père, dont on représentait les jours comme menacés par les Garibaldiens réunis en grand nombre dans sa capitale. Le 20 septembre, le corps expéditionnaire italien arriva devant la porte Pie, qu'il trouva fermée. Après qu'une brèche eut été ouverte, et que, par ordre du Saint-Père, toute résistance eut cessé, les Italiens pénétrèrent, désormais sans coup férir, dans la Ville Éternelle. Ce jour-là, le

pouvoir temporel du pape a cessé d'exister, tout comme il avait disparu, — on croyait alors à jamais, témoin les correspondances du temps, — lors de la captivité de Pie VI et de l'absence forcée de Pie VIL Voilà donc un souverain, reconnu par l'Europe, attaqué de vive force et dépossédé de ce qui lui était resté de ses États, en pleine paix (entre le Vatican et la cour de Florence), sans déclaration de guerre et sans provocation aucune de sa part. Cet acte — qui oserait le nier? — constitue une violation manifeste du droit des gens.

Sous le régime des traités de 1815, qui plaçait h» code des relations internationales sous la tutelle des grandes puissances, une agression pareille aurait été impossible et n'aurait pas été tentée. Dans l'état de perturbation oii l'Europe se trouvait pendant la guerre franco-allemande, le coup a pu être hasardé, et il a réussi.

Pour justifier la spoliation du pape on a allégué le soi-disant principe des nationalités, en d'autres termes le droit de toute nation de se constituer en État indépendant. Ce droit, selon la nouvelle doctrine, prime tous les autres titres, tout ce que des traités ont arrêté, tous les droits acquis, tout ce que la possession et lo temps ont consacré dans le cours des siècles. Que l'homogénéité du sang soit un lien puissant

et, de toutes façons, le plus durable entre les individus qui composent une nation, c'est ce que personne ne contestera. Mais en faire la règle suprême serait mettre en question les circonscriptions territoriales existantes, provoquer la guerre de tous contre tous, replonger l'Europe dans la barbarie. Aussi aucune des grandes puissances n'a-t-elle donné son adhésion explicite à ce nouveau code. Comment le pourraient-elles sans admettre en principe l'éventualité de leur propre démembrement? La Russie ne possèdet-elle pas les provinces allemandes de la Baltique et la plus grande partie de la Pologne, sans parler de tant d'autres pays habités par des peuples ou peuplades d'origine diverse? la Prusse, le duché de Posen et, dans ses provinces du nord-est, de grands districts occupés par des populations polonaises? l'Angleterre, l'Irlande, Malte, etc.? la France, Nice et la Corse avec des habitants de sang italien et appartenant, géographiquement, à l'Italie? enfin l'Autriche qui, en adoptant la théorie des nationalités, prononcerait elle-même son arrêt de mort.

J'ai relevé l'importance du sentiment national, si fertile en actes et sacrifices héroïques et si digne de sympathie. Mais la terre qui nous a vu naître a aussi des titres à nos affections, et cette terre peut être habitée par des peuples de

races diverses. Dans ce cas, Tamour de la nationalité à laquelle nous appartenons ne doit pas exclure l'amour de la patrie, quand même nous la partagerions avec des compatriotes d'une origine différente de la nôtre. Cela s'applique à l'Autriche. Jamais les conflits entre ses différentes nations ou fragments de nations n'ont été, je ne dirai pas plus acharnés, mais, grâce a la publicité de nos jours et aux débats de nos parlements et diètes, plus visibles que par le temps qui court. Aussi y a-t-il des amis qui nous plaignent et des antagonistes qui sourient. Les uns et les autres inclinent à penser que ce vieux grand corps touche H sa dissolution. Mais s'ils voulaient se donner la peine de consulter les annales de la dynastie de Habsbourg et des pays par elle régis, ils trouveraient que ces luttes si animées et qui, lorsque les partis extrêmes tenaient le haut du pavé, ont plus d'une fois dégénéré en guerre civile, ces négociations des parties contendantes entre elles et avec la couronne, entamées, rompues, reprises et abandonnées de nouveau, se terminent toujours par une entente entre elles et avec le souverain ; ils trouveraient aussi que ces conflits naissent presque toujours avec les grandes perturbations de l'Europe et s'apaisent avec elles.

Pourquoi? Parce que les défenseurs, si ardents

qu'ils soient, de leur nationalité, n'en sont pas moins de bons patriotes autrichiens. La raison ou rinstinct leur fait comprendre ou sentir que cette vaste monarchie offre a chacun des peuples qui la composent des garanties sérieuses de prospérité et de durée. Arrivés au moment suprême de la rupture, ils reculent devant les combinaisons incertaines que le hasard et des événements incalculables pourraient amener en les englobant dans une ruine commune si TAutriche venait à disparaître de la carte d'Europe. Cette horreur du démembrement de la grande patrie constitue le patriotisme autrichien. Souvent imperceptible, il éclate au grand jour quand on s'y attend le moins. C'est pendant plus de quatre siècles l'histoire de presque toutes les transactions de nos États provinciaux sur des différends de nationalité. Quand tout le monde désespère d'arriver à un accommodement, l'entente se fait. L'attachement si profond, si chaleureux et tant admiré à l'étranger, des peuples de la monarchie à la dynastie et à leurs empereurs et, grâce à ses rares vertus, à aucun plus qu'à l'empereur François-Joseph, considéré comme leur chef de famille, prend son origine dans le patriotisme autrichien, tel que je le définis, et donne un démenti éclatant et solennel à la fausse et révolutionnaire doctrine des nationalités.

Jusqu'ici y en touchant la question de Rome, je n'ai parlé que du souverain temporel, du prince italien, dépouillé, sous l'invocation des droits de la nationalité italienne, de sa capitale et de ses États, Mais ce prince est aussi et avant tout le chef spirituel de l'Église catholique et s'intitule le vicaire de Jésus-Christ sur terre .N Jamais, depuis la Réforme, l'importance de son magistère n'a été mieux appréciée, même dans la partie du monde chrétien séparée de Rome, que sous le grand pape qui occupe aujourd'hui le siège de saint Pierre. C'est qu'à l'école de l'expérience et au flambeau de la grande publicité de nos jours, on comprend mieux que par le passé l'influence du chef de l'Église romaine sur des millions de consciences. (

« Comment, m'a dit un jour M. Thiers, alors président de la République, lutter avec Rome? Ce serait plus que de la témérité. C'est moi, vieux voltairien, qui vous le dis. Qu'avons-nous, nous autres chefs de gouvernement, à offrir au pays? Des réductions d'impôts, des épargnes sur le budget, la protection de l'industrie, du commerce, de l'agriculture (pourvu que ses représentants nous laissent le temps de tenir parole), en résumé des bienfaits précaires, incertains et, quand même ils seraient réalisés, se terminant pour.chaque individu avec la limite naturelle de

son existence. Et quels sont nos moyens d'agir sur nos administrés? Nous avons le préfet et les sous-préfets de chaque département, et nous avons nos journaux inspirés, bien moins lus que ceux de l'opposition. Voyons maintenant ce que fait et peut le pape. Il offre des consolations aux croyants qui souffrent, il leur ouvre des horizons de béatitudes qui ne finiront jamais ; il tire des lettres de change sur l'éternité . Et quant à ses organes, il en a un dans chaque village si petit qu'il soit ; et ces agents, les philosophes officiels de la localité, soit du haut de la chaire, soit dans le secret du confessionnal, disent aux fidèles absolument la même chose. Quelle formidable puisscmce! »

l Eh bien, cette grande communauté professant la même foi et nourrissant les mêmes espérances, agglomérée ou disséminée sur toutes les parties du globe, augmente de nombre et par conséquent d'importance dans des proportions inouïes*; je

1 . L'accroissement de rélément catholique dans toutes les colonies anglaises et aux États-Unis se doit en très grande partie à l'immigration irlandaise. A Ghristchurch (Nouvelle- Zélande), pour citer un exemple, le curé catholique médisait qu'à son arrivée, en 1865, sa paroisse se composait de seize individus. En 1883 le nombre des catholiques dépassait le chiffre de 5 000. Celui des habitants de cette ville était en 1883 de 15 200. Je fis mes compliments au curé d'avoir converti tant de monde. Il se mit à rire, en me disant que c'étaient presque tous des immigrants irlandais et leurs enfants. Gha-

m'en rapporte, à ce sujet, au témoignage impartial de ceux qui ont visité les deux hémisphères.

Je ne compte pas traiter ici à fond la question du pouvoir temporel du pape, encore moins recommander d'en précipiter la solution. Je sais que les choses ne se font qu'à leur heure et que l'impatience est une mauvaise conseillère, et je sais aussi que, dans un temps où l'opinion publique exerce une si grande influence sur les gouvernements, le jour viendra où l'opinion catholique aussi se fera écouter. \

En Italie, pays essentiellement et exclusivement catholique, il y a, sans parler ici des dissidents, des noirs j qui obéissent au mot d'ordre du Vatican, de fervents patriotes, de chaleureux partisans du nouvel état de choses, des hommes loyalement et profondément attachés à la maison de Savoie, qui déplorent la spoliation du pape, accomplie sous la pression des partis extrêmes, contrairement à l'avis de plus d'un homme haut

que couple en a, règle générale, dix à douze, tandis que le nombre des enfants anglais, qui sont pour la plupart proies^ tanls, est calculé à cinq ou six. D'où il suit qu'au point de vue de la propaganda fide^ Tlrlandais et sa femme sont les meilleurs missionnaires de la chrétienté. — Aux États-Unis, le nombre des catholiques était, au commencement du siècle, de 40 000; aujourd'hui il a atteint le chiffre prodigieux de 10 millions. (Journal des Débais du 8 février 1891.)

placé dans la confiance de la couronne. Ils soutiennent que cet acte inquiète les consciences et répand, dans des sphères de plus en plus étendues, le doute au sujet de la consolidation et de la durée du jeune État. Ils sont aussi persuadés que le maintien du pouvoir temporel, déjà si réduit à la suite d'événements antérieurs, eût été parfaitement compatible avec l'unification de l'Italie, alors déjà faite et reconnue par l'Europe.

En résumé, des millions de catholiques, l'immense majorité des membres de cette Église, se rencontrent dans la condamnation du fait accompli le 20 septembre. Ils partagent la conviction que pour remplir librement sa mission spirituelle, le chef de l'Église a besoin d'indépendance, qu'il n'en saurait trouver des garanties solides que dans l'exercice de son pouvoir temporel, et que sa place est à Rome.

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