DEUXIÈME PARTIE VIENNE ET OLMUTZ
(Suite)
22, samedi. — Enfin, après une quinzaine de jours fort agréablement passée en Suisse, me voilà revenu. Mais quel changement de décor! Je ne reconnais plus ma bonne vieille ville de Vienne. Et pourtant quatre mois se sont à peine écoulés depuis mon départ pour Milan.
Aujourd'hui l'archiduc Jean, venu de Francfort pour quelques jours, a ouvert le Reichstag. En fait de simplicité démocratique, la cérémonie ne laissait rien à désirer. Les ministres en habit noir précédaient l'archiduc, qui fut salué par quelques vivats ; deux ou trois généraux et des officiers de la garde nationale le suivaient.
23, dimanche. — A la chancellerie d'État (ministère des Affaires étrangères), la préoccu-
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pation se peint sur toutes les physionomies, chacun craint pour sa position. C'est aussi Fimpression que me laisse mon entretien avec le baron Werner.
24, lundi. — Au Reichstag, le ministère est interpellé sur sa politique extérieure. Vu l'absence, qu'on dit calculée, de M. de Wessenberg, ces efforts du parti extrême n'aboutissent pas pour le moment, mais la situation de l'Autriche se reflète dans la physionomie de la salle, dans les discours, les interruptions, l'attitude et jusque dans la toilette des représentants. C'est que nous sommes en pleine révolution. Les rues de la ville aussi vous le disent. On n'y rencontre que des étudiants plus ou moins débraillés, des gardes nationaux embarrassés de leur sabre, des prolétaires et des hétaïres de bas étage. Les bons, les gens qui se respectent, les Schwarzgelbe (noirjaune), les KaiserlicSj qui forment l'immense majorité, renfermés chez eux ou réfugiés dans les environs : à Baden, à Hietzing, à Dœbling, forment des vœux pour l'empereur et tremblent en famille. L'aristocratie, comme toujours dans cette saison morte, réside dans ses châteaux. Ses fils se battent dans l'armée de Radetzky ow affluent à Prague pour servir sous les ordres du prince de Windischgraetz. Beaucoup de jeunes
^ens do la bourgeoisie suivent cet exemple. Do midi à trois heures les restaurants de la ville intérieure, les cabarets des faubourgs, se remplissent, et dans les rues il n'y a plus âme qui vive, si ce n'est les cochers de fiacre, ces aristos des classes populaires. Groupés aux stations de voitures, ils se vengent de leurs loisirs forcés par des lazzi rien moins que flatteurs pour les puissants du jour.
27, jeudi. — De grandes nouvelles nous arrivent d'Italie. Evvum Radetzky! Dans la nuit du 22 au 23, pendant im orage terrible suivi de pluies torrentielles, le noble vieillard — il compte quatre-vingt-deux ans, — reprenant Toffensive, a quitté Vérone. Le 23 au matin, Somma-Campagna, Valeggio et Sona sont pris d'assaut. Rivoli est également occupé. Charles-Albert a perdu sa base d'opérations. L'issue de la campagne ne saurait plus être douteuse.
29, samedi. — Dîné à Baden, chez le comte de Lûtzow\ que les événements ont privé de son ambassade de Rome. Pendant le repas nous
1. Le comte Rodolphe de Lûlzow, né 1780, successivement ministre à Copenhague, Stuttgart, internonce à Constantinople, ministre à Turin; ambassadeur à Rome de 1824 à 1848; mort en 1858.
recevons la nouvelle de la grande victoire de Gustozza. Les troupes de Charles- Albert, complètement défaites à l'issue d'une bataille qui a duré neuf heures, cherchent à mettre le Mincio entre elles et notre armée. Ce n'est pas une retraite, c'est une fuite. ABaden, ce nid de réactionnaires, ce refuge des codini — je me sers de la phraséologie du Reichstag et de VAula^ — on est dans la jubilation. Là il n'y a pas de raison pour se gêner. Mais il n'en est pas ainsi à Vienne. A en croire des amis qui en arrivent, les victoires de Radetzky y auraient produit des impressions mixtes. Le Reichstag rit et pleure à la fois. Les democs de l'Université et des clubs ne cachent guère leur dépit. Les plus braves parmi les iwirs-j aunes ^ en se rencontrant dans des lieux publics, échangent en silence des poignées d^ main significatives. L'autre jour, au Graben, je rencontrai un vieux chef de bureau, l'incarnation de l'absolutiste pur sang. Il s'était affublé d'un grand ruban tricolore. Je l'ôtai, en riant, de sa boutonnière. Le vieillard faillit tomber en pâmoison. C'était peut-être l'effet de la peur. Mais beaucoup de bureaucrates, également absolutistes et également empressés de se parer d'insignes révolutionnaires, sentant le sol trembler sous leurs pieds, perdent la tête, où se trouve plus de routine que de science et où il y a
absence complète d'expérience politique. Alors l'intérêt personnel et le désir légitime de conserver leur emploi aidant, le doute s'empare d'eux, et ils arborent la rosette tricolore. Us se disent : Peut-être étions-nous dans l'erreur, peut-être la vérité est-elle du côté du mouvement. D'autres encore — et ils semblent former une partie notable et non la moins douée des fonctionnaires publics, — imbus des doctrines appelées en Autriche josép /lis tes j mécontents aussi, avec raison, de l'état de marasme où était tombé le gouvernement déchu, saluent de leurs vœux, mais non sans éprouver un certain malaise, les conquêtes de la révolution de Mars. Les uns et les autres, tous : ceux qui craignent, ceux qui doutent, ceux qui espèrent, n'en connaissent ni l'origine, ni l'essence, ni la portée. Mais le mouvement frappe à leur porte et ils se disposent à la lui ouvrir. Cela ne peut guère nous étonner. C'est une classe respectable, composée de fidèles sujets de l'empereur, de vrais galants hommes, de bons et chaleureux patriotes, comptant parmi eux de hautes capacités. Formés tous d'après le moule fourni par nos universités, ils ont fait leur droit, c'est-à-dire qu'ils ont étudié le droit romain, appris par cœur le code de l'Empire (le Burgerliche Gesetzbuch) et le code criminel, etc. Mais, à très peu d'exceptions près, dépourvus de toute
notion de l'esprit des lois, ne distinguant pas, par conséquent, l'abîme qui sépare la vieille société chrétienne d'avec les doctrines philosophiques des encyclopédistes, d'où le nouveau monde doit sortir, il leur est impossible de se retremper dans la science. Or, s'il est toujours bon de se rendre compte des principes qui vous guident dans l'accomplissement de vos devoirs et que cela soit même utile lorsqu'il s'agît de questions religieuses, quoique l'Église enseigne que la foi est une lumière surnaturelle, à plus forte raison c'est indispensable en matière de politique. Comment résister à la tourmente, aux séductions, aux terreurs de la révolution, quand, au moment critique, on en est à se demander où est le devoir? Pas de science, pas de convictions.
31, lundi. — Je fais la navette entre Vienne et Baden . A Baden se trouvent mes fils ; à Vienne, au couvent des Salésiennes, mes filles. Par le chemin de fer la distance est parcourue en moins d'une heure, mais rien de frappant comme le contraste entre ces deux villes! Ce sont des mondes divers. A Vienne les vainqueurs, à Baden les vaincus. Mais les vainqueurs, du moins les plus avisés d'entre eux, comprennent de plus en plus que chaque nouvelle conquête les rap-
proche de la ruine. A Baden, au contraire, on revient un peu du pessimisme des premiers mois. Les victoires de Radetzky relèvent le moral, et Ton conimence à respirer plus librement. J'avoue que je ne partage ni ces terreurs ni ces espérances. J'aime mieux oublier momentanément, et, puisque je ne puis agir, m'amuser quand Toccasion s'en présente. Vivons au jour le jour!
Baden est fort agréable en ce moment. On y rencontre des hommes distingués par leur esprit et leurs manières, par de beaux noms bien portés, par les positions élevées qu'ils ont occupées dans l'État. Ce qui frappe le plus, mais qui ne m'étonne guère, puisque je pense et sens comme eux, c'est que personne n'approuve ce qui se fait, mais que personne ne désire revenir à l'état de choses passé. On se rencontre le soir au Casino ou chez la comtesse de Lûtzow, toujours belle femme*, toujours séduisante, chantant encore à merveille, un de ces êtres pri-
1. Ignace, baronne de Teulad a (île de Sardaigne), marquise douairière de Saint-Laurent, grande maîtresse de Tarchiduchesse Charlotte (plus tard impératrice du Mexique), morte en 1865. — Sa fille aînée, Mlle Geneviève de Saint-Laurent, a épousé le célèbre patriote mexicain, principal promoteur de la transformation de son pays en monarchie, le noble mais infortuné Gutierrez de Estrada, mort de chagrin après la catastrophe de Queretaro, 1867.
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vilégiés qui savent désarmer le temps et se soustraire aux mauvais tours qu'il joue au commun des mortels. Sa fille aînée, Mlle Geneviève de Saint-Laurent, est devenue une jeune personne hors ligne. Aujourd'hui c'est la Saint- Ignace, et nous avons célébré la fête de la comtesse. Nous étions d'une gaieté folle, de cette gaieté qui est naturelle et possible seulement entre deux angoisses. Les temps paisibles ne la comportent pas. Le château et le beau parc, surtout les aimables propriétaires de Schœnau*, sont aussi d'une grande ressource pour les émigrés de Baden. En attendant, chaque courrier du théâtre de la guerre nous apprend de nouveaux succès.
1. Le baron Denis Eskeles, chef d'une des qualre grandes maisons de banque viennoises de cette époque, à savoir S. M. Rothschild , qui seule existe encore, Sina, Eskeles et Geymùller. Dans le salon de Mme Eskeles (à Vienne) se renconti-aienU avant 1848, quelques membres de Taristocratie avec les sommités de la haute finance et du monde littéraire. Le célèbre poète baron de Zedlitz comptait parmi les habitués.
1*^', mardi. — A Hirtenberg, chez la princesse Henriette Odescalchi*, le prototype de Tultraconservatismc. Elle me demande de lui faire un discours pour la bénédiction du drapeau qu'elle a donné à la garde nationale de son village ! Je lui en ai fait un qui ne sera pas du goût des meneurs de ces braves paysans, s'ils savent lire entre les lignes. Mais ils ne savent pas. C'est de la haute tragi-comédie.
2, mercredi. — Longue conversation avec Kuranda. Comme libéral et, grâce a l'ineptie de la police de Sedlnitzky, un peu comme martyr de la veille, le rédacteur de VOst-Deutsche Post est devenu un personnage. 11 ne l'ignore pas. C'est certainement un homme de talent, mais il est de ceux qui ne voient que ce qu'ils veulent voir, et ils ne veulent voir que ce qui cadre avec
1. Née comtesse Zichy-Ferraris, sœur de la princesse Mélauie de Mellernich, femme du chancelier d'Êlal.
leurs théories. Or ces théories ne cadrent pas avec la vieille Autriche, donc il faut transformer TAutriche, il faut effacer ses différentes races et en faire un grand État unitaire allemand. Il n'en démord pas. Au reste c'est un bon patriote autrichien.
3, jeudi. — Passé la matinée à flâner dans les rues. On a beau vouloir fermer les yeux pour ne pas voir, oublier aussitôt ce qu'on a vu malgré soi, on n'y réussit guère. Hœret atra cura. Le fait est que, sauf le sol foulé par l'armée de Radetzky, sauf la Bohême où Windischgraetz a rétabli l'ordre, sauf le Tyrol où l'ordre n'a jamais été troublé, la révolution est la maîtresse partout. Le Tyrol est donc une oasis, une île enchanteresse, un refuge sûr pour la famille impériale. Seulement on ne l'y laissera pas. La chambre ybrc^er^ sic auf, lui enjoint de revenir à Vienne. C'est que le comité de Sûreté publique concentre ici dans ses mains le pouvoir suprême. Il ne veut pas qu'un autre pouvoir, encore appelé souverain, existe loin de Vienne, et à peu de distance de l'armée du vieux maréchal. Donc, il faut que l'empereur revienne, et il reviendra. Et ces bons Viennois, ces loyaux sujets de Sa Majesté, mais qui ont laissé si bien faire aux tapageurs que la cour, dégoûtée ou
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effrayée, est partie à leur grand regret, ces bons bourgeois de Vienne, enchantés du prochain retour de Tempereur, sont assez naïfs pour croire qu'il leur rapportera dans ses fourgons le crédit à peu près détruit, la prospérité de la capitale qui a disparu, et les pièces blanches, les Zwanzigs^ devenus un mythe depuis les glorieuses journées de Mars et de Mai.
7, lundi, au 10, jeudi. — Le maréchal Radetzky est entré à Milan le 6. La population Ta reçu comme un libérateur. La municipalité avait conclu un armistice avec le commandant des troupes piémontaises, en vertu duquel ces dernières devaient évacuer Milan. Le roi Charles- Albert, ne s'y trouvant plus en sûreté, s'était enfui. Bassi, le podestat, afin d'éviter des pillages, avait conjuré le maréchal de hâter son entrée. Partout les paysans sont excellents. Le rapport très laconique de Radetzky rappelle les bulletins de Wellington. C'est le langage des vrais héros : modeste, simple, grand. Le général Clam- Gallas, arrivé ce matin, nous a apporté toutes ces bonnes nouvelles. J'en suis comme enivré, mais les membres du comité de Salut public et leurs adhérents paraissent consternés. Quels patriotes!
12, samedi. — Aujourd'hui la cour est revenue du Tyrol. La garde nationale faisait haie depuis le débarcadère des bateaux à vapeur à Nussdorf jusqu'à Vienne et Schœnbrunn, J'ai assisté, au Graben, à ce spectacle lamentable. L'empereur, l'impératrice, l'archiduc François- Charles et l'archiduchesse Sophie occupaient une voiture découverte. L'empereur était pâle et, tenant les yeux fixés sur ses genoux, saluait d'un air absent. L'impératrice, toujours sainte et aujourd'hui martyre, laissait voir dans ses yeux dos traces de larmes. L'archiduchesse Sophie cachait mal les siennes derrière son lorgnon, et son époux, l'archiduc François-Charles, donnait un libre cours à son émotion. Les bons Viennois, croyant que c'étaient des larmes de joie qu'on versait dans le carrosse impérial, en firent autant, agitèrent leurs chapeaux et leurs mouchoirs et crièrent à tue-tete : « Vive l'empereur ! » Los fils de l'archiduc François -Charles, les archiducs François-Joseph, Ferdinand-Max et Charles-Louis ', assis tous les trois au fond d'une calèche, furent aussi salués par des acclamations bruyantes. Comme l'empereur, l'archrduc François-Joseph portait l'uniforme. Son maintien
1 . François-Joseph, aujourd'hui empereur ; Ferdinand-Maximilien, plus tard empereur du Mexique ; Charles-Louis, aujourd'hui héritier présomptif du trône.
froid, Texpression sévère de son regard, trahissaient les sentiments qui l'agitaient. C'était de la tristesse, mais non du découragement, je dirai presque de l'indignation difficilement contenue. Pour moi une révélation et une espérance. Dans une autre voiture arrivaient les ministres Krauss*, Bach% Schwarzer, Hornbostel, Doblhoff. Ce dernier, assis entre deux collègues, fumait son cigare. C'est de cette façon que la famille impériale d'Autriche s'est constituée prisonnière du comité de Salut public.
14, lundi. — Un armistice de six semaines a été conclu avec la Sardaigne. Le roi retire ses troupes de Plaisance et de tous les points du royaume Lombardo-Vénitien où il y en a encore, ainsi que sa flotte de nos parages. Le prince Félix Schwarzenberg, aujourd'hui gouverneur de Milan, sera notre plénipotentiaire aux négociations de paix. Tout ceci est parfait, mais cela ne suffit pas. Non hasta.
1. Baron Philippe de Krauss, né 1792; employé dans le département des finances; ministre des finances d'avril 1848- 1851 ; membre et vice-président de la Chambre des Seigneurs 1861, mort 1861.
2, Alexandre Bach, né 1813; ministre de la justice dans le ministère Wessenberg juillet-octobre 1848; ministre de la justice dans le ministère Schwarzenberg 22 novembre 1848- 1849; ministre de Tintérieur de 1849 à 1859; ambassadeur près du Saint-Siège 1859-1865; vit. dans la retraite.
Depuis mon retour, le nom du prince me hante jour et nuit, Radetzky, Windischgraetz, Jellacic sont les épées de l'Autriche. Mais qui est au gouvernail? Un ministère hallotté par la houle révolutionnaire : le vieux baron de Wessenberg, diplomate de métier, libéral de l'ancienne école, rompu aux affaires, homme d'esprit, mais faible de caractère et physiquement cassé. J'y vois, en outre, des hommes nouveaux et, à l'exception de Bach, de Latour et de Krauss, inconnus dans le monde politique. Bach a marqué en première ligne dans les journées de Mars. Depuis lors il a beaucoup appris, et je me trompe fort, ou il est bien près de prendre le chemin de Damas.
Le général de Latour, ministre de la guerre, galant homme si jamais il en fut, brave militaire, loyal sujet de l'empereur, et précisément pour cela craint, détesté et attaqué par les partis extrêmes, reste à sa place, pour faciliter à nos armées les moyens de remplir leur tâche.
Enfin, le baron Krauss, appelé le Krauss des finances, le Finanz-Krauss, pour le distinguer de son frère, le Justiz-Krauss, qui occupe une position élevée dans l'ordre judiciaire. Le ministre des finances, bureaucrate de haut bord, généralement aimé, s'occupe beaucoup de son département et ne fait pas de politique. Ce cabinet, si bariolé par son origine comme par sa composi-
tîon et ses desseins, s'il en a, ne possède aucune homogénéité, n'offre aucune garantie, n'inspire de la confiance ni en haut ni en bas, ni aux conservateurs, ni aux progressistes, ni à ceux qui se trouvent entre les deux.
L'entourage des membres de la famille impériale se compose de personnages des plus respectables, dévoués et sûrs, mais, comme cela doit être, étrangers à la politique et, par conséquent, si on leur demandait des conseils, incapables d'en donner. Parmi eux l'homme le plus marquant par son esprit est le comte de Grûnne * , attaché à la personne du jeune archiduc François- Joseph. Ce qu'il nous faut, ce dont nous manquons à l'heure qu'il est, c'est un homme en mesure de se charger de la direction des affaires. Cet honmie ne peut être que Félix Schwarzenberg.
C'est sous l'empire de cet ordre d'idées que je me suis rendu dernièrement chez le ministre de la Guerre. Nous avons causé à cœur ouvert, et le général abondait dans mon sens. Le voyant si bien disposé, je l'ai conjuré d'engager le prince Félix à venir ici. Mais sur ce point, tout en
1. Le comte Charles de Grûnne, ne 1808; entre dansTarmée 1828; grand maître de Tarchiduc François-Joseph août 1848; premier aide de camp de Tempereur 1850-1859; grand écuyer 1859: mort 1884.
abondant dans mon sens, il a refusé net. « Ce serait, m'a-t-il dit, manquer de loyauté envers mes collègues ; mais si vous voulez écrire à Milan, je mettrai un courrier militaire à votre disposition. » J'ai, comme de raison, accepté avec empressement. Mieux aurait valu sans doute que le ministre eût écrit au prince ; mais je comprends et respecte ses scrupules. J'ai donc, en rentrant, rédigé ma lettre au prince Félix, et je la fais partir ce soir par un courrier du comte de Latour. C'est un exposé fidèle et animé de la situation. Je ne dis pas vencz\ mais c'est tout comme. Je termine en motivant ma démarche, par les mots suivants : « Je n'ai jamais eu le bonheur de servir sous vos ordres et j'ai rarement, et pendant des instants seulement, eu l'honneur de m'entretenir avec vous. Mais même alors, l'échange de nos idées se rapportait déjà à des éventualités qui, depuis, se sont réahsées, et à des dangers qui nous menacent aujourd'hui de tous côtés. Veuillez considérer ces lignes comme une continuation de ces causeries.... » En terminant, je lui parle de l'extrême péril de la situation et de là confiance que lui et le vieux maréchal inspirent à tous ceux qui sont au courant des affaires.
20, dimanche. — A la revue d'hier Tempe-
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reur, chaleureusement acclamé par la garde nationale, rencontra, de la part de la légion académique, un accueil glacial. Pas un vive r empereur /ne partait des rangs des étudiants, dont la musique jouait la chanson satirique: ff^as mac/it der lederne Herr Papa? Les gardes nationaux, qui deviennent de plus en plus conservateurs, en étaient outrés. Mais les choses en restèrent là. Pendant que cette scène ignoble se passait sur les glacis, un soi-disant prêtre catliolique-allemand^ le vicaire apostat de la paroisse d'Erberg, prononça un sermon dans la salle de rodéon. L'auditoire étant composé d'éléments divers, les uns applaudissaient, les autres sifflaient. A la fin ils en vinrent aux coups et se mirent mutuellement à la porte. L'immense majorité de la bourgeoisie et les classes populaires tiennent à la foi de leurs pères. Ce matin on voyait dans les rues des rassemblements devant <les affiches protestant contre les innovations religieuses. Ce Deutsch-Catholicisme^ inventé il y a quatre ou cinq ans dans l'Allemagne du Nord, n'est qu'un levier politique. La religion n'a rien à y voir. Il pourra causer du scandale, mais je doute qu'il ait de l'avenir*.
21, lundi. — Encore du tapage. C'est le tour