‹ Une année de ma vie, 1848-1849Chapitre 15 sur 36 · En effet il a cessé d'ôtre · texte numérisé non relu

En effet il a cessé d'ôtre

des ouvriers. Le prétexte ou la cause est l'abaissement du prix de la main-d'œuvre des « ouvriers de l'État » ou plutôt des fainéants de l'État. Le gouvernement a la bonne inspiration de faire fermer les portes de la ville et d'alarmer la garde nationale, qui accourt en grand nombre. Grâce à sa bonne attitude et surtout aux coups de plat de sabre de la garde de sûreté, les émeutiers se dispersent et l'ordre est rétabli sans effusion de sang. Si, pour la première fois, le ministère n'a pas cédé devant l'émeute, c'est en grande partie, me dit-on, le mérite de Bach. Ce matin, bonne et longue conversation avec le général Clam, qui part demain pour Milan. Il m'a promis de répéter au maréchal et au prince Félix de Schwarzehberg ce que je lui ai dit de la situation.

22, mardi. — Les désordres se renouvellent dès l'aube du jour. Dans les faubourgs, des ouvriers promènent un mannequin représentant M. Schwarzer, ministre des travaux publics, qui a réduit le salaire des ouvriers pensionnaires de l'État, le pendent et, après lui avoir mis une petite monnaie de cuivre dans la bouche, l'enterrent avec solennité. La garde nationale et la garde do sûreté interviennent. Des combats acharnés s'ensuivent. A la fin, les émeutiers se

sauvent, laissant des morts et des blessés sur le carreau. Les défenseurs de Tordre, aussi, ont subi des pertes comparativement considérables. Comme ces scènes sanglantes se sont passées dans les faubourgs, le flegme de la ville intérieure ne s'en est pas échauffé. On ne prend peur que lorsqu'on se trouve près du danger. A la fin de la j ournée, les salles à manger de la Fille de Franc- Jort étaient remplies de dîneurs élégants, pressés d'aller entendre au Volksgarten les orchestres incomparables des Strauss et des Lanner, pour se rencontrer ensuite une troisième et dernière fois chez Dehne, le glacier à la mode de la place Saint-Michel.

23, mercredi. — La leçon d'hier n'a pas profité aux ouvriers. Ils ont attaqué la garde nationale qui stationnait au bout de la Jàgerzeil, du côté du Prater. Sabrés, cette fois-ci sérieusement, par la garde municipale, ces malheureux, instruments dociles et aveugles de leurs coupables meneurs, eurent encore le dessous. On parle de quinze morts et d'une centaine de blessés. Dans la ville intérieure, des groupes de curieux animaient les rues jusque fort avant dans la nuit. Des agents provocateurs, reconnaissables à leur accent comme étrangers, haranguaient les badauds pour les exciter contre la garde nationale.

28, samedi. — Je rentre avec Imry Szechenyi* d'une charmante excursion à Pinkafeld, le château de la comtesse Fanny Batthyanyi% situé sur territoire hongrois, dans un coin reculé où se tou chent la Basse-Autriche, la Styrie et la Hongrie. Sur tout le chemin que nous avons à parcourir, le pays est ravissant. Qu'y a-t-il de plus beau que la vaiîélé de hautes montagnes, de plaines se perdant dans la brume du lointain, de coteaux boisés et légèrement roussis déjà par l'automne, le tout étincelant au soleil, sous un ciel bleu opaque, par-ci par-là moucheté de petits flocons blancs? Partout des villages et de la culture, témoins du bien-être des populations. DansTair, calme parfait. Pas une feuille qui tremble. De temps à autre, des éclats de voix joyeuses et fraîches, tempérés par la distance, arrivent jusqu'à nous. Ce sont des jeunes filles qui travaillent dans les champs. Nous avons laissé Sebenstein à notre droite et traversé Aspang. Reslr à gravir et à descendre la crête d'une chaîne basse, dernier échelon du mont Wechsel dont le dôme aplati dessine sur le ciel ses imposants et classiques contours. Ce qui manque au paysage,

1 . Le comte Imry Szechenyi, aujourd'hui ambassadeur à Berlin.

2. Gomlesse FranciscaBallhyauyi, née comtesse Szechenyi, veuve du comte Nicolas, seigneur de Pinkafeld.

c'est Teau, Mais ici-bas il n'y a rien de parfait. No trouvant pas de chevaux au dernier relais, nous chargeons les épaules d'un paysan de nos légers bagages et terminons la journée pédestrement. Là-bas, devant nous, apparaît le château, tout embrasé par les derniers rayons du soleil couchant. Encore une demi-heure, et nous voilà reçus sur le perron à bras ouverts par la châtelaine et la nombreuse compagnie réunie sous son toit hospitalier : les parents de mon compagnon de voyage, comte et comtesse Louis Szechenyi, la comtesse Emilie Szechenyi, sœur de la princesse Metternich, avec sa fille Marie, la comtesse Sophie Zichy et quelques autres dieux et déesses de l'Olympe viennois. Sauf les paysans qui refusent de faire leur corvée et de payer la dîme, rien n'est encore changé ici. De révolutions, d'émeutes, de gardes nationales, d'étudiants, pas l'apparence. Dans cette oasis heureuse l'horloge s'est arrêtée avant le 13 mars. Le vieux manoir et tout ce qu'il contient ont je ne sais quoi de patriarcal. La comtesse Fanny, type de la grande dame hongroise, malgré son âge avancé, encore vive, avenante, ayant l'œil sur tout et sur tous, fait marcher la machine sans qu'on en entende les craquements. Marthe et Madeleine à la fois, elle sait vaquer aux affaires d'ici-bas, tout en tenant un œil fixé sur

un meilleur monde. Comme tous les dynastes de Tancien régime, elle s'entoure d'habitués et de vassaux. L'aumônier, le médecin, l'intendant, bien vus pendant les longues soirées de la fin d'automne, et très souvent invités aux repas, occupent les bouts de la table. Les valets de chambre et les laquais, tout en servant, se permettent, quand l'occasion se présente, de placer leur mot sans que personne le trouve mauvais. Ne sont-ils pas de la famille? Cela rappelle un peu les maisons des princes romains. Les parents, par exemple, du prince Borghèse sont clicasa^ les domestiques di famiglia Borghèse. La comtesse Fanny, sans être un bas-bleu, loin de là, a l'esprit tourné aux belles-lettres et adore la musique. C'est une âme poétique. Aussi tous ses nombreux domestiques, ses gens de différents grades, et surtout les femmes de chambra et servantes, dont il y a légion, ont-ils reçu une certaine éducation musicale et savent-ils aussi s'acquitter assez bien de leur tâche dans les représentations théâtrales. Sous ce rapport, nous sommes bien tombés, Imry et moi, car nous avons pu assister à la représentation d'une opérette qui a eu grand succès.

Pendantce séjour, lacomtesse Emilie Szechenyi — à mes yeux, depuis ma jeunesse et aujour-

d'iiiii encore, et par la beauté de sa personne et par celle de son âme, l'idéal de la femme, et, maintenant que quelques fils blancs commencent à faire valoir les tons foncés de sa riche chevelure, l'idéal aussi de la jeune matrone, — la comtesse Emilie, accompagnée de sa fille, m'a mené à Tatzmansdorf, où elle prend les eaux, fort efficaces, à ce qu'on dit. Ce qui laisse à désirer, ce sont les arrangements. Rien de plus primitif. La preuve, c'est que les baigneurs, auxquels on loue des cabanes tout à fait vides, sont obligés d'apporter leur mobilier, literie, batterie de cuisine, enfin tous les paraphernalia du confort et du luxe. Comme il y a ici, en ce moment, quelques magnats et pas mal de gentilshommes avec leurs familles, on voit de beaux équipages, presque tous attelés de quatre chevaux petits mais fringants, menés à grandes guides par des cochers en costume national, avec force laquais, chasseurs, haydouks, portant des livrées exotiques qui rappellent l'Orient. Singulier ^et bizarre contraste avec les pauvres chaumières des paysans dont se compose le village, mais bien plus grand contraste encore avec l'état de la Hongrie, en pleine révolution!

29, mardi. — Pendant ma courte absence de Vienne, deux faits significatifs se sont passés ici.

D'abord, le comité de Salut public, cédant devant le souffle réactionnaire qui s'est manifesté, pendant les derniers troubles, dans les rangs de la garde nationale, s'est dissous de sa propre initiative. Mais peut-être ces messieurs reculent-ils seulement pour mieux sauter. L'autre fait est le rejet, au milieu des rires et exclamations ironiques de la gauche, d'une proposition tendant à voter les remercîments du Reichstag à l'armée de Radetzky . — Aujourd'hui le baron de Wessenberg m'a fait appeler pour me dire que je serais nommé chargé d'affaires au Brésil et que je devais me tenir prêt à partir au premier jour. Dans un moment de découragement et de dégoût j'avais dit au baron de Mensshengen*, chef du personnel, que, plutôt que d'être plus longtemps témoin de ce qui se passait ici, j'accepterais n'importe quelle position à l'étranger, fût-ce même à Rio -de -Janeiro. Mensshengen, sans doute dans une intention bienveillante, en a référé au ministre. Maintenant on me prend au mot, soit !

1 . Un des ornemenls de nos chancelleries diplomatiques, mort à Vienne 1890, âgé de quatre-vingt-treize ans.

1", vendredi, au 4, lundi. — Le Reichsrath ayant voté aujourd'hui le dégrèvement du sol, c'est-à-dire l'abolition des corvées et de la dîme, en accordant, grâce à l'initiative de Bach*, des indemnités aux propriétaires fonciers frappés par cette loi, ce ministre saisit cette occasion de revendiquer pour les souverains le droit de sanctionner les lois votées par le Reichstag. Cet acte de courage de la part d'un homme que les partis avancés, malgré leurs soupçons naissants, croyaient encore, bien à tort, être un des leurs, déchaîna contre lui une terrible tempête. On l'accusa de haute trahison parce qu'il avait osé attenter à la souveraineté du parlement. Au milieu du tumulte, Bach a fait bonne contenance.

1. Plus tard, M. Bach, en sa qualité de ministre de Tintérieur, a été appelé à opérer cette grande réforme. Il a rempli cette tâche ardue avec un succès parfait et au grand avantage des deujc parties, des propriétaires fonciers autant que des corvéahles. Même ses adversaires politiques lui rendent cette justice.

Cette leçon salutaire hâtera sa conversion. J'apprends que le prince Félix Schwarzenberg m'a demandé comme collaborateur aux négociations de paix. C'est le premier effet de ma lettre: le second sera, je l'espère et je l'attends avec une impatience croissante, la prochaine arrivée du prince à Vienne. Le prince de Metternicb, établi à Brighton, a eu la gracieuseté de m'offrir l'hospitalité pour le cas où les circonstances m'obligeraient de quitter le service. J'en suis vivement touché, mais je ne pense pas que les choses en arrivent à une pareille extrémité. Le vieux bonhomme appelé Autriche vit encore. N'avons-nous pas nos excellentes armées, Radetzky, Windischgraetz, Jellaéié, et n'auronsnous pas bientôt, je l'espère, Félix Schwarzenberg?

6, mercredi. — Aujourd'hui, au Graben, au Kohlmarkt, dans toutes les grandes artères de la ville, on ne voit que des Polonais et des Hongrois. Les Polonais, tous des Galliciens ou des sujets mixtes, ont soudainement changé d'attitude et de langage. De fougueux patriotes, ce dont je ne leur en veux pas, ils se sont transformés en Kaiser lies purs, ce qui donne à penser. Toutes ces évolutions se font d'après des mots d'ordre partis d'où? Mais, politique à part, ces grands

seigneurs polonais et leurs dames sont polis, aimables et faciles à vivre. Je n'en demande pas davantage à des adversaires. Ce que je ne pardonne pas, c'est d'être adversaire et cuistre. Le hasard m'a favorisé en me faisant rencontrer au Cygne ^ hôtel et restaurant fort à la mode, la princesse de Ligne, née princesse Lubomirska, que j'ai l'honneur de connaître depuis ma jeunesse, avec quelques compatriotes. Le dîner se passa fort bien, et nous étions tous gais comme pinsons. Après le repas, nous avons été à l'Opéra et de là chez le glacier Dehne. Nous y trouvâmes quelques membres de la grande députation hongroise arrivée aujourd'hui de Pesth : Alexandre Erdôdyi, Foray, Louis Batthyanyi*, président du ministère hongrois dont Kossuth est l'esprit dirigeant. Tous les regards se fixèrent sur lui. Il y a du Méphistophélès dans cette figure, il y a aussi de l'aristocrate, et de toute façon on voit que c'est quelqu'un. Pourquoi tous ces Hongrois sontils venus? Je n'ai pu apprendre rien de certain, mais que Kossuth agisse de concert avec les

1. Comte Louis Ballhyanyi, né 1809; entre dans Tarmée très jeune, quitte le service 1821 ; se fait remarquer depuis 1 840 aux Diètes hongroises par la vivacité de son opposition ; président du ministère hongrois du 17 mars au 15 septembre 1848; prend part à l'insurrection; arrêté à Pesth à l'entrée de l'armée de Windischgraetz ; condamné à mort pour haute trahison et exécuté 6 octobre 1849.

« Polonais » et avec les radicaux de Francfort; qu'ils tendent tous, beaucoup d'entre eux sans le savoir, vers le même but qui est le démembrement deTAutriche : Kossuth et ses amis pour créer une grande Hongrie indépendante, d'autres la grande Pologne, les troisièmes l'Empire ou plutôt la République d'Allemagne ; qu'ils suivent à cet effet un plan combiné, et que leurs agents inondent ce pays-ci, surtout Vienne, c'est ce qui se manifeste de plus en plus. J'apprends ce soir que la députation hongroise n'a pas été reçue à Schœnbrunn. Pleins de dépit et un peu intimidés, ces messieurs retourneront demain à Pesth.

7, jeudi. — Comme cela m' arrive souvent, j'ai passé ma matinée au manège de l'empereur, où le Reichstag tient ses séances. On discutait une question de principe : la Vereinharung^ l'accord entre la couronne et le parlement. Au fond c'est la lutte, sourde encore, entre les deux souverainetés, celle, la fausse, que la gauche réclame pour elle, soi-disant pour le peuple, et la vraie, que la couronne, comme de raison, tient à garder. Pour sortir de l'impasse, les ministres, toujours à la recherche du juste milieu qui n'a jamais été trouvé, s'évertuent à découvrir quelque échappatoire, ne fût-ce qu'une petite porte de derrière. Ils ne la découvriront pas. Le problème

est insoluble. On peut limiter l'exercice de la souveraineté, on peut Tusurper en Tôtantàcelui qui en est le dépositaire légitime, on ne peut la partager en deux. L'histoire le prouve. Le bon sens le confirme. II semble qu'en haut de l'échelle il n'y ait de place que pour un seul. Les ministres ont répondu aux interpellations timidement, mais non sans témoigner de leur désir, autant que de leur impuissance, de résister à la pression des partis extrêmes. Ils ont des hauts et des bas, des accès de virilité séparés par de longs intervalles de découragement. Hier ils ont osé renvoyer les Hongrois. Aujourd'hui ils s'en repentent. Les braves de la veille sont redevenus poltrons.

Du 8, vendredi, au 10, dimanche. — Je reviens d'une visite à Apaty (Hongrie), chez les Paul Szechenyi. A mon retour, le comte m'accompagne jusqu'à Oedenbourg. Chemin faisant, nous rencontrons le comte Alexandre Erdôdyi, qui donne à mon compagnon une triste nouvelle. Son frère Etienne Szechenyi, l'illustre patriote hongrois, depuis quelque temps déjà en proie à une profonde mélancohe, ayant été subitement atteint de folie, a dû être transporté de Pesth à Vienne pour être placé dans une maison de santé. Pendant le voyage, trompant la surveillance de

ses gardiens, il s'est jeté dans le Danube, mais on est parvenu à le sauver. Sa maladie, dit-on, est le résultat des remords qui le tourmentaient, se croyant, indirectement, l'auteur des maux qui fondent aujourd'hui sur la Hongrie.

Désireux d'arracher son pays à l'état de stagnation et de torpeur où il lui semblait être tombé, et de l'élever au niveau des États les plus civilisés, il a, depuis des années, voué à ce noble but toutes les facultés de son âme, toutes les ressources de son esprit clairvoyant et sagace dans certaines limites, mais parfois troublé par la passion et pas toujours juste. Avant les événements de Mars, où il n'y avait chez nous presque pas de publicité, Etienne Szechenyi était l'homme le plus en évidence de la Hongrie. A côté de lui les autres politiciens magyars, en exceptant les comtes Aurèle et Emile Dessewffyi, semblaient des pygmées ou se confondaient avec la multitude. Ce qu'il voulait, c'était le progrès politique et matériel et, en général, toutes sortes de progrès. Cette transformation devait s'accomplir au pas accéléré, il est vrai, mais dans les voies régulières, sans secousse et sans emploi de moyens violents ou illégaux. A ce sujet, le doute n'est pas possible. Cependant son attitude, sa parole, son action, faites pour enflammer les imaginations et remuer la fibre patriotique,

furent interprétées comme une protestation vivante et continue contre l'état de choses établi. Comment s'étonner qu'il devînt le phare, l'étoile du matin de toutes les aspirations patriotiques vraies ou feintes, de toutes les ambitions légitimes ou malsaines, des convoitises les plus extravagantes, des appétits les moins avouables? Contenus sous le vieux régime et, pour cela même, de plus en plus avides et impatients d'être satisfaits, les bons et les mauvais instincts du pays, se rencontrant dans une espérance qui ne pouvait être qu'une illusion, voyaient dans le comte Etienne l'homme destiné à faire triompher leurs idées. Une situation pareille, enviée par les sots, n'est pas tenable. Aussi le prince de Metternich lui a-t-il dit un jour : « Vous faites fausse route ». Hélas! le vieux chancelier ne s'était pas trompé. La route du noble patriote, où l'a-t-elle mené? Dans une maison de santé. Etienne Szechenyi, réformateur et non révolutionnaire, a, sans le vouloir, préludé h des bouleversements incalculables, confirmant ainsi, comme tant d'autres l'ont fait avant lui, un mot de Machiavel que je cite de mémoire : « Ceux qui font des « nouveautés », rîovïtàj dans l'État, né savent jamais ce qui s'ensuivra et vivent rarement assez pour en voir la fin. »

308 UNE ANNÉE DE MA Vlfc'.

H, lundi. — Ici, comme à Francfort, cela ne fait plus de doute, on se prépare à une nouvelle levée de boucliers. Ce soir, des attroupements se sont formés devant le ministère de Tlntérieur. Une spéculation frauduleuse d'un boursicotier, à laquelle le gouvernement était complètement étranger, servait de prétexte. Pendant toute la soirée j'ai flâné avec Rechberg sur les lieux des désordres. La foule, composée d'ouvriers, d'étudiants et d'un grand nombre d'inconnus, dont la plupart étaient évidemment des étrangers, remplissait la petite place devant l'hôtel du ministère et obstruait les rues qui y mènent. C'étaient des hurlements, des charivaris, des gros mots lancés à l'adresse du baron Doblhoff, ministre de l'Intérieur. Mais, faute de défenseurs de l'ordre, on n'en vint pas aux mains.

12, mardi. — Les troubles se renouvellent dans le courant de la matinée. Comme hier, l'hôtel du ministère de l'Intérieur est l'objectif des manifestants. Pendant la nuit déjà le baron Doblhoff avait eu la précaution de le faire occuper par des gardes nationaux sur lesquels il pouvait compter. Mais sur la place, d'autres fractions de la garde nationale, venues des faubourgs où l'esprit est mauvais, se mêlaient à la foule, fraternisaient avec les assiégeants ou du moins ne

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cachaient pas leurs sympathies pour eux. Enfin, le signal de l'attaque fut donné. Les gardes fau* bouriens et le mob^ conduits par des émissaires aux figures patibulaires, reconnaissables comme étrangers à leur accent, se ruèrent sur la porte cochère du palais, l'enfoncèrent à coups de hache, pénétrèrent dans l'intérieur, en chassèrent les noirs-jaunes^ et, se répandant dans les appartements somptueux du ministre, brisèrent les meubles et firent aussi beaucoup de dégâts dans les bureaux.

Heureusement pour DoblhofF, l'hôtel a une porte qui donne sur une petite rue, et c'est par cette voie qu'au moment critique il a pu se sauver. On raconte que, voulant mettre de l'espace entre lui et ses agresseurs, il ne s'est, dans sa fuite précipitée, arrêté qu'à Baden, nid, asile et forteresse de ses adversaires politiques, mais de ces adversaires inoffensifs qui ne touchent pas à un cheveu du prochain. J'ai passé avec Rechberg toute la journée sur le champ de bataille, et nous avons pu jouir, pas toujours à notre aise, il est vrai, depuis le premier jusqu'au dernier acte de ce dégoûtant et grotesque spectacle. Cependant je dois dire à l'honneur des combattants qu'ils se ménageaient mutuellement. Ils se battaient à coups de poing, tout au plus de crosse, mais, autant que je

sache, ne faisaient pas usage des armes h feu. En résumé, pas de sang versé, mais beaucoup de contusions. Toutefois il y a un fait qui m'a douloureusement frappé. Le voici. Le général de Latour, ministre de la Guerre, auquel, au milieu de la bagarre, Doblhoff avait demandé du secours militaire, s'est empressé d'envoyer des troupes. A leur approche, avant même qu'on les vît, mais seulement au bruit du tambour, les émeutiers, saisis de panique, se sauvèrent dans toutes les directions. Rechberg et moi, soudainement enveloppés par la foule qui fuyait, nous nous vîmes, pendant quelque temps, obligés de courir avec elle. C'était, pensionsnous, la fin de l'échauffourée. A l'étonnement universel, les troupes, au lieu d'occuper le palais, la place déjà volontairement évacuée et les rues adjacentes qui ne l'étaient pas encore, à peine arrivées sur les lieux, firent volte-face et rentrèrent dans leurs casernes. En agissant ainsi, elles obéissaient à un ordre arraché au général de Latour par quelques députés de la gauche. Quelle coupable faiblesse! Mais non, c'est du calcul. Plaise à Dieu qu'il ne porte pas à faux! Latour se dit : Pour sauver l'empereur et l'empire, il faut renforcer nos arniées; pour les renforcer^ il faut que je reste au ministère de la Guerre, et pour y rester, il faut que je laisse faire

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aux meneurs de la populace. Triste et périlleuse ïiécessité qui, si elle n'a pas d'autres inconyénients, et elle en a beaucoup et de plus graves encore, habitue la garnison de Vienne à assister l'arme au bras à des scènes de désordre et à être quotidiennement témoin impassible de l'impunité des perturbateurs et des défaillances du gouvernement.

13, mercredi. — De nouveaux tumultes jettent l'effroi dans la population. On voit peu de monde dans les rues : des figures pâles ou des gens qui contiennent à peine leur indignation, Le Reichstag se déclare on permanence. Les étudiants lui adressent une pétition demandant la réinstallation du comité de Salut public. La Chambre refuse de l'accepter. Les désordres prenant d'heure en heure de plus grandes proportions, le gouvernement se décide à avoir recours à la troupe. Trois bataillons d'infanterie avec six canons se dirigent sur l'Aula (l'Université). Mais à peine arrivés, sur la demande du Reichstag, ils sont rappelés. Vers onze heures, ainsi une heure plus tard que d'habitude, Vienne se couche, et le silence de la nuit succède aux agitations de la journée.

14, jeudi. — Ce matin, calme plat. La ma-

jorité du Rcichstag, honteuse de sa conduite, profite d'une conversation sur les incidents de la veille pour dire quelques phrases aimables à l'adresse de Latour et de Bach.

17, dimanche. — Un club appelé monarchique et constitutionnel, à peine formé, compte déjà vingt-deux mille membres. Ce sera le centre des hommes d'ordre et c'est certainement un bon symptôme. J'ai fait aujourd'hui la connaissance de M. Bach. Ce ministre a, dans les derniers temps, déployé du courage et de l'énergie. On savait déjà qu'il a du talent. Aussi devient-il de plus en plus la bête noire des meneurs révolutionnaires et de beaucoup de ses confrères du mois de mars. Son air de jeunesse et un certain sourire stéréotypé lui ont valu le nom de Justizhnabe^ adolescent de la justice. Au reste, les manières et la toilette d'un gentleman.

Le théâtre de la Porte de Carinthie a donné ce soir un nouvel opéra, composition médiocre chantée à l'avenant. Grand Dieu ! comment peuton, par le temps qui court, composer, donner et entendre des opéras? Les Muses s'en trouveraient mieux si l'on fermait leur temple. Aussi la salle est-elle vide. Au premier rang de l'orchestre j'aperçois Strohlendorf, l'homme le plus

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répandu dans les coteries de la haute finance et Ton peut ajouter le plus banal, mais passant pour cela même pour un original. Dans le grand public, c'est peut-être, personne ne sait pourquoi, un des êtres les plus connus et les plus populaires. A quelque distance de lui se prélasse le banquier Wilhelm Henikstein. Avec infiniment plus d'esprit, il suit les traces et prendra un jour la place du vieux Strohlendorf. Et c'est tout. Par-ci par-là, des étudiants, portant leurs « couleurs » en écharpe et ceints de leurs sabres, se balancent en affectant des poses de matamore, sur les bras de fauteuils dont le siège relevé est fermé à clef, preuve évidente que les ouvreuses ont eu la force d'âme de ne pas leur livrer gratis les places des abonnés. Dans les loges, absolument personne. Les acteurs lancent aux rares habitués présents des regards d'intelligence pleins de mépris pour les intrus et jouent aussi mal qu'il soit possible sans se faire siffler. C'est leur vengeance. Accablé, comme eux, de dégoût et de tristesse, je me sauve après le premier acte.

18, lundi. — M. Bach, que je rencontre à diner, m'expose avec une grande lucidité la crise qu'il croit imminente. Voilà du moins un homme qui a le courage de regarder en face et

d'eKaminer avec sang-froid les dangers qui le menacent. Un de ses collègues croît les conjurer en parlant à la Chambre des chuchotements du nouvel esprit du monde, das Flîistern des neuen ff^èltgeistes ^ et la salle d'éclater en applaudissements ! J'étais témoin de cette scène bouffonne qui donne la mesure de Féducation politique sous l'ancien régime.

19, mardi. — Assisté, heureusement en compagnie de la charmante princesse Tony Khevenhuller*, à une interminable séance. A plusieurs reprises, des exclamations d'impatience échappées malgré elle à mon aimable comipagnC; douée d'une voix des plus sonores, attirèrent sur elle les regards courroucés des pères conscrits, aussitôt désarmés, cependant, par la beauté et les sourires gracieux de la jeune coupable. Dans cette séance, remarquable par sa longueur, elle a duré de dix heures du matin à huit heures du soir, et plus encore par l'importance du vote de la majorité, la Chambre avait à décider si elle recevrait, oui ou non, une nouvelle et nombreuse députation de la diète de Pesth, envoyée, « non au roi, non au ministère, mais au peuple libre et à ses représentants ». Sur la

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