‹ Une année de ma vie, 1848-1849Chapitre 18 sur 36 · DU 1" AU 5 OCTOBRE · texte numérisé non relu

DU 1" AU 5 OCTOBRE

ministérielles ce fut un coup de foudre. Wcssenberg est dans ses petits souliers; le général Latour, le moins surpris de ses collègues, se plaint d'un manque de procédés; Bach le salue, peut-être, comme le de us ex machina qui le tirera de sa position de plus en plus périlleuse ; Krauss, probablement sans trop savoir pourquoi, sourit de son sourire de béat; les autres, hantés de frayeurs vagues, aperçoivent déjà les mots mystérieux J/a;^^', thécel^ phares^ inscrits sur les murs de leurs palais ministériels. A Schœnbrunn, à en croire des gens qui savent, on respire plus librement. C'est de bon augure. A Milan, Schwarzenberg avait, avec sa main de fer pas toujours gantée de velours, vigoureusement poussé les pourparlers languissants sur les préliminaires de paix. Arrivant ici encore tout préoccupé de la tournure que prendraient les négociations, il a vite compris qu'il s'agissait de bien autre chose. Il voit maintenant, ce qu'il n'a pu distinguer de loin, que l'existence même de la monarchie est mise en question, et que Vienne est devenue un des grands foyers de la révolution européenne. Aussi passons-nous notre temps à examiner la situation.

Que voyons-nous? A Schœnbrunn l'empereur malade, dépossédé de tout pouvoir et, avec la famille impériale, gardé à vue. A moins d'un

prompt secours, c'est une étape sur la voie qui mène au Temple ou à la Conciergerie.

Nous voyons un ministère voulant peut-être mais ne pouvant accepter la lutte avec les partis extrêmes, entravé dans sa marche par des engagements pris, composé d'éléments disparates comme Wcssenberg, vieux libéral de 1789 toujours visant à amadouer l'adversaire et toujours entraîné « de nouvelles concessions; le général de Latour, qui veut sauver la chose publique en agissant sur la périphérie, tandis qu'il la remet au centre entre les mains des barricadeurs ; Bach, libéral de 1830, le seul homme marquant tlu cabinet, combattant déjà la cause qu'il a aidé à faire triompher, mais certainement impuissant A sortir victorieux de cette lutte inégale.

Enfin l'Assemblée, le Reichstag, portant Temprcinte de la révolution de Mai dont elle est soi^ tie, et revêtue, de fait, des pouvoirs souverains |>ar elle usurpés. Cependant, la majorité, de phis en plus effrayée du spectre rouge, éprouve de temps à autre des velléités de résistance. C'est dans un de ces moments rares, toujours suivis de longues défaillances, qu'elle a trouvé le courage de renvoyer la députation hongroise et, en votant le dégrèvement du sol avec indemnités, de reconnaître, sur la proposition de M. Bach, le droit de la couronne de sanctionner les lois.

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Telle est la situation. Maintenant, les moyens d'en sortir. Avant tout, éloigner la cour dos environs de Vienne et la transférer en lieu sûr. Renvoyer, à la première occasion, le ministère, qui n'est qu'une mouche prise dans une toile d'araignée. Enfin, en attendant qu'on puisse la dissoudre, laisser l'Assemblée se débattre dans le cercle vicieux où elle s'est enfermée. L'essentiel, le point capital, c'est que l'empereur, rendu à la liberté, refuse toute nouvelle concession, ce qui ne sera possible qu'à la condition que les relations entre la cour et l'Assemblée soient définitivement rompues.

Voici, en résumé, les conclusions auxquelles nous sommes arrivés. A ce sujet, l'identité de vues entre le prince et moi est parfaite. Mais quand je passe à un autre ordre d'idées, quand je me demande ce qu'il y aura à faire quand la tranquillité matérielle et, avec elle, l'autorité de l'empereur, aujourd'hui complètement effacée, seront rétablies, je trouve mon interlocuteur peu disposé à me suivre sur ce terrain. « Chaque jour, dit-il, a sa peine. — Oui, mais chaque jour a son lendemain, et il ne faut pas qu'il nous prenne au dépourvu. » D'ailleurs, je n'insiste pas, et nous en restons là. Je comprends ces hésitations. L'instruction donnée au jeune Félix dans Ja maison paternelle était celle de tous les

fils de famille de Tépoque. On ne s*appliquait pas à en faire des savants, tant s'en faut. C'est plus tard seulement, longtemps après avoir passé l'âge de l'écolier, qu'il s'aperçut du vide que son éducation avait laissé dans son esprit. 11 eut hâte de le remplir, et c'estavec un succès remarquable qu'il s'est adonné à la lecture des auteurs classiques latins, à l'étude de la médecine, surtout de l'anatomie, pour laquelle il se sentait une grande prédilection. Mais, comme cela arrive presque toujours aux autodidactes, il y a des lacunes dans son savoir. Il ne s'est jamais sérieusement occupé de droit public. Mais, quoiqu'il ne sache pas distinguer les différentes croyances politiques qui se partagent le monde, quoiqu'il ne connaisse de la révolution que la superficie qu'elle présente à l'œil et les effets qu'elle produit, et non les sources où elle a pris son origine ni son essence antisociale et anti chrétienne, il comprend que toute transaction avec elle doit être exclue. D'un autre côté, quoique homme d'autorité mais nullement absolutiste, il sent, par instinct, et grâce aussi à une perspicacité rare, qu'on ne peut revenir au passé, qu'on doit éviter la réaction, et surtout avoir garde de ne pas verser dans le régime du sabre. Sur ce point il voit parfaitement clair; mais au delà son regard, si pénétrant d'ordinaire, mais inexpéri-

mente en pareille matière, commence à se troubler, et, en général prudent, il compte attendre que le brouillard se lève pour fixer son plan d'opérations sur un terrain qui, aujourd'hui, lui est encore inconnu.

6, vendredi. — Journée néfaste qui marquera dans les annales de TAutriche! Me trouvant de très bonne heure au Dianabad, je fus informé d'un combat avec des insurgés au Prater et au Tabor. Un général aurait été tué et la troupe obligée de se replier. Je me jetai dans un fiacre et me fis conduire aussi vite que possible au palais Schwarzenberg. Le prince Félix ne savait encore rien, mais quitta aussitôt sa tasse de café, sa chibouque et sa robe de chambre, endossa son uniforme, serra la main de sa sœur qui pâlissait sans rien dire, et nous partîmes ensemble, lui pour se mettre à la disposition du général Auersperg, commandant de la garnison, moi pour voir ce qui se passait. Les rues ont un aspect sinistre. Depuis le matin on entend battre le tambour. On sait que les troupes sont sorties de leurs casernes, mais on ne sait pas autre chose. La ville est prise de panique. On ne voit que des figures pâles, des gens qui s'enfuient sans trop savoir pourquoi, d'autres qui en demandent la raison sans obtenir de réponse, des fem-

mes effarées courant en tous sens, des boutiquiers pressés de fermer leurs magasins. Pourquoi toutes ces frayeurs? Les paisibles Viennois ne sont-ils pas familiarisés avec Témeute? Ils en ont tant vu dans les derniers huit mois! Mais, se dit-on, c'est plus qu'une émeute, c'est une révolution, peut-être une rébellion militaire, de toute façon quelque chose de nouveau, de grave, de terrible.... Hier a été publié un manifeste de l'empereur nommant le ban Jellacic au poste de gouverneur général de Hongrie. Il parait que les meneurs de la révolution socialiste européenne, nulle part plus actifs qu'en Autriche, ont pris prétexte de cette mesure pour tenter un grand effort, préparé d'ailleurs de longue main et alimenté avec de l'argent hongrois.

Le magnifique bataillon des grenadiers Hrabowsky, composé d'hommes superbes, taille haute, épaules carrées, tenue martiale, tous enfants de la Haute-Autriche, hélas! hélas! a passé à l'ennemi. On a commencé par offrir aux soldats des libations, et lorsque, à moitié gris, ils s'ébranlèrent pour marcher, on les a retenus, complètement enivrés, corrompus enfin. Exemple dangereux, spectacle navranti J'ai vu en Lombardie fraterniser nos régiments italiens avec les insurgés, mais là l'identité de race, l'entraînement général, la terreur exercée sur eux

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pouvaient être invoqués comme autant* de circonstances atténuantes ; ici le cas est plus grave.

La situation empirait d'heure en heure. Dans i 'après-midi, sur différents points de la ville intérieure on se battait avec acharnement. Les fusillades se confondaient avec le grondement du canon. A la place Saint-Étienne, au centre de Vienne, des gardes nationaux noir-jaunes tiraient sur leurs camarades des faubourgs et en subissaient le feu.

Cependant, le général Auersperg, commandant de la garnison, avait, suivant les ordres du ministre de la guerre lui-même, divisé ses forces en trois colonnes, dont Tune commandée par le prince Félix de Schwarzenberg. Elles devaient, par un mouvement concentrique, pénétrer des glacis dans la ville intérieure par trois portes différentes et faire leur jonction à la place du Hof, où se trouve le ministère de la guerre. Le signal étant donné, les trois colonnes s'ébranlèrent. Le prince Félix venait de pénétrer dans la ville par la porte Caroline, lorsqu'il reçut, du ministre de la guerre, l'ordre de se replier et de regagner les glacis. Des instructions pareilles furent expédiées aux chefs des deux autres colonnes. La mort dans l'àme, mais nullement surpris, car dans toutes les émeutes précédentes, après une passagère velléité de résistfi^nce, le

comte de Latour avait toujours rappelé la troupe et abandonné le terrain aux anarchistes, les généraux durent obéir. En même temps, soit saisis d'un accès de panique, soit gagnés à l'émeute ou obéissant à des ordres, les détachements retenus au Hof pour la défense de rhôtel du ministère de la guerre, où les ministres se trouvaient réunis en permanence, quittèrent leur poste en abandonnant les canons braqués devant le palais. Dès lors la ville intérieure était livrée aux insurgés. La populace se rua sur les canons, pénétra dans l'édifice, se répandit dans les appartements. A peine les ministres eurentils le temps de s'enfuir. Bach, l'un des plus menacés, se déguisa en femme; mais, averti que ses moustaches le trahiraient, il endossa la livrée d'un domestique et put sans être reconnu gagner la chancellerie d'État (ministère des affaires étrangères). Le baron de Wessenberg, comptant sur le fait que le public ne le connaissait pas de vue, s'y rendit tranquillement à pied sans être molesté. Le général de Latour, quoique faible politique, brave et noble cœur, ne voulut pas déserter le poste du danger. Il resta seul dans la salle que ses collègues venaient de quitter. Quelques instants après, la porte s'ouvrit avec fracas; un étudiant suivi de quelques sans-culottes y pénétra et saisit le général par le collet , mais fut

aussitôt repoussé par un aide de camp accouru au secours de son chef. Celui-ci, ainsi dégagé, descendit par un escalier dérobé et se cacha dans un petit réduit du rez-de-chaussée. Il est probable qu'en s'y tenant tranquille il n'eût pas été découvert par la foule de fous furieux qui, à cette heure, remplissaient le palais et dont plusieurs stationnaient devant le cabinet où il se trouvait; mais, espérant peut-être les calmer, il eut la malheureuse inspiration de quitter son asile et de se présenter aux massacreurs. Un ouvrier lui porta aussitôt le premier coup avec un assommoir. Quelques instants après, le comte ne fut plus qu'un corps mutilé, haché, déchiré, presque mis en lambeaux. Fidèles aux grandes traditions de la Terreur de 1792 et 1793, on le suspendit à une des lanternes plantées devant le ministère. Des hommes et des femmes, même des enfants, tous ivres de vin et de sang, hurlant, gesticulant, chansonnant le mort, exécutèrent une sarabande infernale autour du poteau.

J'avais passé quelques heures à parcourir la ville intérieure, constatant de mes propres yeux les progrès rapides de l'insurrection, lorsque je me vis obligé de battre en retraite. Mon menton complètement rasé et le chapeau haut de forme, deux signes caractéristiques du rétrograde, me désignaient à l'attention peu bienveillante de la

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populace. Dès midi elle remplissait la ville intérieure, et, sauf les militaires et les gardes nationaux, on ne voyait plus de gens décemment mis. Le veston en loques avait remplacé Thabit bourgeois. Après avoir passé le reste de la matinée chez un ami, je me hasardai de nouveau dans les rues, et, profitant du crépuscule, je pus sans difficulté gagner la Ballplatz et être admis à la chancellerie d'État.

Le rez-de-chaussée, où se trouvent les bureaux, était complètement désert. Cependantj 'y rencontrai, errant comme des âmes en peine, le vénérable sous-secrétaire d'État baron de Lebzeltern, que le devoir retenait à son poste, et un vieux chef de bureau, M. Kaesar, décidé à mourir, s'il le fallait, sur ses paperasses. Montant au premier, je n'y trouve personne, mais j'entends des voix. Je pénètre dans la pièce d'où elles partent. C'est une salle à angle obtus, avec une porte qui donne sur une passerelle menant au jardinet du bastion, la même pièce où pendant trois générations Kaunitz, Thugut, Metternich ont reçu à diner leurs intimes quand on était en petit comité. Il parait que le baron de Wessenberg reste dans la tradition, car je le trouve attablé avec Bach, et mangeant apparemment avec grand appétit. Ils me racontèrent leur fuite et semblaient fort inquiets au sujet du général de Latour, dont nous

Ignorions encore l'assassinat. Nous ne tardâmes pas à l'apprendre. Le courrier de cabinet Leyden, pâle, effaré, avec des larmes plein les yeux, portant son uniforme de garde national tout déchiré, à grand'peine échappé lui-même à la mort, car c'est un noir-jaune, nous donna les détails atroces de la fin du ministre de la guerre. Il n'eut pas plus tôt achevé son récit que des bruits confus se firent entendre. Je me précipitai à la fenêtre et je vis une bande de massacreurs traverser en courant la Ballplatz et s'approcher rapidement du palais. Il n'y avait pas une minute à perdre. Je me plais à constater que, dans ce moment critique où leurs vies, du moins celle (le M. Bach, tenaient à un fil, les deux ministres ont fait bonne contenance, le baron de Wessenberg conservant l'attitude impassible de l'homme d'État de la vieille école siégeant à quelque congrès, et son jeune collègue, quoique plus agité, ne trahissant aucune peur. Le premier, guidé par M. de Lebzeltem, sortit par une porte de derrière. Bach s'éloigna par la passerelle qui mène au bastion, d'où il pouvait facilement gagner les glacis. Cependant, les émeutiers frappèrent à la grande porte, que le concierge^ en criant qu'il n'y avait personne, se garda d'ouvrir. A la fin, de guerre lasse, ils déguerpirent, et je pus me retirer en toute sûreté. Me dirigeant

vers le Hof , théâh'e du forfait, je fus arrêté pw une foule compacte de gens de sac et de corde qui obstruait le Heidenschuss, là où il débouche sur la place, et remplissait Tair de ses vociférations. Je n'avais aucune envie de m'engager plus loin. Malgré ce vacarme, le son de voix rauques, des rires, des chansons, frappèrent mon oreille. C'étaient les mégères qui dansaient toujours autour du cadavre. Je revins donc sur mes pas. En traversant la petite ruelle de Strauchgassel, je rencontrai une bande de coupegorge vivement poursuivis par un petit détachement de troupes, auquel probablement l'ordre de retraite n'était pas parvenu. Tout en courant, ils firent feu sur les fuyards. Pour laisser passer les uns et les autres je n'eus que juste le temps de me blottir dans le chambranle d'une porte cochère fermée. Cette scène me rappela le dernier acte des Huguenots. Enfin, avant dix heures, je rentrai chez moi, brisé de fatigue et d'émotions et m'abandonnant aux plus noirs pressentiments. Dans cette journée de funeste mémoire, rien, pas même l'horrible crime du ministère de la guerre, ne m'a plus douloureusement impressionné que la défection d'une partie des troupes. C'est de mauvais augure.

Cependant, toutes les forces placées sous le commandement du comte Auersperg s'étaient

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concentrées sur les glacis. C'est là, après avoir longtemps erré à Taventure, que le ministre de la justice fut arrêté par un officier et conduit auprès du général commandant la colonne. C'était le prince Félix de Schwarzenberg. Il n'avait jamais vu Bach, le reçut à merveille, lui fit donner un cheval, un manteau et un képi militaires et l'engagea à le suivre au jardin Schwarzenberg^ situé dans le faubourg et donnant sur un des glacis. C'est un point stratégique, facile à transformer en position assez forte pour repousser des attaques de bandes d'insurgés et d'une grande utilité dans le cas où Ton se trouverait en mesure de prendre TofFensive.

Qu'est devenu Bach? Nul ne le sait. A peine arrivé avec la troupe au palais-jardin, il disparut dans les ténèbres.

7, samedi. — Ce matin, la populace a pris de vive force et pillé l'arsenal de la municipalité au Hof. La physionomie toute particulière de la ville peint sa situation du moment. Les vainqueurs, pâles, fatigués, les yeux battus, la tête inclinée, sales comme des ivrognes au lendemain d'une orgie, effrayés de leur succès, semblent craindre un retour offensif des troupes campées au jardin Schwarzenberg. Je m'y rends de bonne

heure. La première personne que je rencontre, entourée de généraux et d'officiers supérieui^, est le prince Félix. Il est déjà devenu rame ih la résistance et le véritable chef de cette petite ti*oupe. Le commandant comte Aiiersperg, brave militaire, mais faible, irrésolu et accablé sous le poids de la responsabilité, ne semble guère à la hauteur de sa tâche. Quand il passe devant des groupes d'officiers, des colères mal contenues par la discipline se lisent sur leurs visages. En dehors des grenadiers de Hrabowsky, les DeutschmcLster aussi se sont mal conduits hier. Il y a eu dans cet antique et glorieux régiment, un des plus célèbres dans nos annales militaires, beaucoup de défaillances et quelques désertions. Aujourd'hui dégrisés, tout honteux, et montrant un repentir sincère, ils sont rentrés tous au bercail. On fait bien de fermer les yeux sur leur conduite de la veille.

J'entends dire autour de moi que l'esprit <Je la troupe est bon. Cependant le prince Félix en doute. Selon lui, « l'exemple des grenadiers peut devenir contagieux. Le commandement es( entre les mains d'un homme inepte. Enfin, nous sommes, numériquement, trop faibles pour tenir tête à une attaque des insurgés, si on leur laisse le temps de se recruter, ou que l'armée hongroise, qui avance, leur tonde la main. La situa-

tion est donc critique. » Voilà ce qu'il m'a dit à l'oreille. Mais en public il n'a garde de trahir ses préoccupations et ne quitte pas ses soldats. Quant aux officiers, ils brûlent d'impatience de venger l'affront d'hier. Esprit, tenue, langage ne laissent rien à désirer.

Ce matin à sept heures et demie, l'empereur avec la famille impériale, escorté de cinq mille hommes, a quitté le château de Schœnbrunn.

Le palais-jardin^ dit aussi jardin-Schwarzenberg, est un des nombreux palais, grands et [)etits, qu'on voit à Vienne, construits en style Jjaroque par des architectes romains sous le règne de Léopold I" et de Charles VI, à la fin du xvH* et au commencement du xvni^ siècle. C'est à eux que la Kaiscrstadt^ la ville des Césars, doit sa physionomie aristocratique et ce souffle de l'art italien et spécialement romain qui la distingue des autres capitales de TEurope. Derrière cette belle et noble construction, un jardin, digne de l'immortel Le Nôtre s'il l'a dessiné, remonte en pente douce le sommet d'un coteau couronné par le jardin et, sur sa partie culminante, par le magnifique palais du Belvédère. Des fenêtres et de la terrasse de l'ancienne résidence d'été du prince Eugène de Savoie, on découvre tout Vienne. De cette habitation vraiment royale quelques pas vous mènent

à la porte du mur d'octroi et de là à la gare du Midi. Cette proximité et le vaste horizon que le palais domine lui donnent, en ce moment, une grande importance. Aussi, sur la proposition du prince Félix, s'est-on empressé de pratiquer une porte dans le mur qui sépare les deux jardins, et d'occuper aussi fortement que possible le palais du Belvédère et la gare du chemin de fer, qui doit nous assurer la communication avec le ban Jellacic.

Où est-il? On l'ignore, mais il ne peut pas être loin. Espérons-le, car s'il ne vient pas à temps pour empêcher la force rebelle hongroise, qui avance, de tendre la main aux insurgés de Vienne, qui s'organisent, cette poignée de gens qui constituent la garnison de la capitale, ou plutôt de deux palais et de deux jardins, sera obligée d'évacuer ses positions, et Vienne sera à reconqiférir.

J'ai passé toute la journée au Jardin, causant avec les officiers et ayant plusieurs entretiens avec le prince Félix. Sa sérénité et son calme, rien qu'à le voir, rassurent les soldats. L'aménité, très grande quand il le veut, de sa conversation distrait et amuse les officiers. Sa tenue, militaire et aristocratique à la fois, pistil et impose aux uns et aux autres. Mais en téteà-téte je le trouve préoccupé et plutôt sombre.

<Vest donc avec des sentiments mixtes que j'ai pris le dernier train de Baden.

8, dimanche. — Revenu ce matin, j'ai pu constater une amélioration notable dans le moral de la garnison. Impossible d'en dire autant du commandant. Il a complètement perdu la tête. Voulant faire un exemple, qui, loin de répondre à son intention, a produit un effet déplorable, il a fait fusiller un pauvre diable, déjà âgé, un de ces crétins comme on en voit beaucoup dans les montagnes de la Haute-Autriche. Les étudiants, toujours aux aguets au milieu de la populace qui stationne jour et nuit aux abords du Jardin, s'en étaient servis pour distribuer aux soldats des imprimés séditieux. Le fait seul que cet infortuné eût accepté cette mission périlleuse aurait dû le mettre à l'abri de la peine capitale.

On a des nouvelles, les premières de Jellacic. Il avance sur Vienne. Qu'il se dépêche!

J'ai visité mes filles au couvent des Salésiennes qui touche au Belvédère. Grâce au courage, à la fermeté et au calme doux et persuasif de la sœur Louise-Xavier de Pilât, le moral des pauvres religieuses se maintient, et les élèves, pendant que je me trouvais au parloir, jouaient dans le jardin avec la gaieté

et rinsouciance des enfants. Le soir, retour à Baden.

9, jeudi. — Ce matin, à mon arrivée au quartier général, le prince me donna une nouvelle, longtemps attendue, qui me fit tressaillir de joie. Il est appelé à la cour, et doit la rejoindre a Olmûtz. Je l'accompagnerai dans ce voyage. Mon fidèle Robin, rompu déjà aux aventures de son maître, m'apporte, de sa propre initiative, une petite malle contenant les effets les plus indispensables. En sa qualité de Français, et grâce à un ruban tricolore dans sa boulonnitTe, il a pu traverser les lignes des insurgés et Ja foule rassemblée devant le Jardin. Dans l'aprèsmidi, le prince me mène dans sa chambre pour me dire qu'il ajourne son voyage, persuadé qu'il est qu'après son départ le général d'Auersperg s'empressera d'évacuer la seule position occupée encore, dans Vienne, par des troupes impériales. Il m'enverra à sa place, chargé de le représenter auprès de l'empereur. Dès que les circonstances le permettront, il me suivra.

Je résume ses instructions ainsi qu'il suit: empêcher que des députations du Reichstag ne soient reçues par la cour. A cet effet, exposer à l'impératrice, à l'archiduc François-Charles, à l'archiduchesse Sophie, à l'archiduc François-

Joseph et au comte de Grûnne, pour lequel il me donne une lettre me désignant comme Thomme de sa confiance, les motifs de la conduite qu'il recommande. Ils tombent sous le sens. La majorité du Reichstng n'existe plus. Ses membres les plus compromis par leur dévouement à la dynastie, à l'Autriche et à la cause de l'ordre ont, à peu d'exceptions près, pris la fuite. Ceux qui n'ont pas imité cet exemple sont des otages plutôt que des législateurs. Les pouvoirs du parlement ont virtuellement passé entre les mains des chefs de l'insurrection. Traiter avec les députés d'une assemblée placée dans ces conditions serait traiter avec l'anarchie, se laisser arracher de nouvelles concessions et, au lieu de sauver la situation, la perdre, peut-être, irrévocablement. Il faut d'abord combattre et vaincre l'insurrection. Ce but atteint, le moment sera venu de réfléchir à ce qu'il y aura à faire par rapport à l'Assemblée législative.

Au moment de me retirer, le prince a ajouté quelques considérations qui m'ont vivement impressionné. « L'existence de la monarchie, a-t-il dit, tient à un fil. Si Jellacic ne vient pas à temps pour refouler les bandes hongroises avant qu'elles aient opéré leur jonction avec les insurgés de Vienne; si Windischgraetz se sent impuissant à hâter sa marche sur la capitale; si.

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à la suite d'une prompte conclusion de la paix avec la Sardaigne, qui n'est guère probable, une grande partie de Tarméc de Radctzky ne devient pas disponible, je ne vois pas trop où trouver les ressources nécessaires pour abattre la révolution. L'exemple contagieux de défections dans l'armée, en Lombardie, en Hongrie, à Vienne, ce triste et honteux exemple me préoccupe et m'inquiète. Cependant, il ne faut pas nous décourager. Nous sommes dans la situation d'un homme qui joue son va-tout sachant qu'il est en déveine. Nous le jouerons tout de même et à la garde de Dieu! Quant à nous deux, nous travaillerons ensemble tant que durera la crise. Je serai le ténor de Lucrèce Borgia^ et vous le page. Seulement vous n'aurez pas de romance à chanter. » Ce furent là nos adieux.

A cinq heures du soir, après avoir caché dans ma chaussure ma lettre de créance au comte de Grûnne et passé une blouse par-dessus mes habits, coiffé d'un chapeau mou, qui avait eu du service, offert par un domestique de la maison, je fis ma sortie à travers les deux jardins et par la porte de l'octroi. De là le plus sûr me semblait de suivre les lignes^ l'enceinte de l'octroi. C'était la partie la plus scabreuse de ma

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