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but, de réunir dans une môme action, des éléments aussi disparates? Une longue conversation, où plutôt une discussion fort animée avec Stadion n'a fait que confirmer mes appréhensions. Tous nos amis veulent naturellement la conservation du trône et de la monarchie. Mais chacun des hommes appelés ou se croyant appelés par les circonstances, ou par sa situation, ou par son passé, à émettre un avis sur la route à suivre, a ses idées, pour la plupart des idées fixes, profondément enracinées dans son esprit, tandis que le prince Félix, le chef du futur gou»vemement, n'en a aucune, absolument aucune, et n'a pas même voulu s'en former avant d'entrer en action. La mer est houleuse, les vents déchaînés, le ciel brumeux, le bâtiment qui nous porte, un radeau fait à la hâte après le naufrage, et aucune boussole ! Voilà où nous en sommes.
Mais ces noirs pressentiments s'évanouirent bien vite lorsque, dans l'après-midi, en compagnie des fils du prince de Windischgraetz, d'un ami de jeunesse, le prince Richard Khevenhuller, et de deux comtes Thun, je partis par le premier train militaire, dirigé sur Vienne. Aux stations rapprochées de Prague, de petits détachements viennent grossir le nombre dos voyageurs. Tout est préparé et tout se fait avec
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un ordre merveilleux. L'enthousiasme des troupes et des officiers est indescriptible. Ils vont, disent-ils, venger l'affront fait à l'empereur, venger Latour, châtier les étudiants, délivrer les bons Viennois. Partout le train est salué par le Gott er halte,, l'hymne national; les soldats dansent dans les gares, chantent dans les wagons, font, malgré le bruit de la locomotive, retentir l'air de leurs cris de « Vive l'empereur! » On dirait qu'ils vont à une noce ou plutôt qu'ils en reviennent. Partout les populations fraternisent avec eux. L'insurrection de Prague, si promptement étouffée par Windischgraetz, ne semble avoir laissé aucune ti'ace dans les campagnes.
15, dimanche. — Ce matin à huit heures, notre train, long, lourd et lent, entre enfin dans la gare d'Olmiitz. Les wagons vomissent leur cargaison d'hommes armés ; on retire de quelquesuns d'entre eux les chevaux des lanciers, et Ton descend des trucs les canons et les caissons. Une heure après, la petite ville est transformée en un camp de fVallenstein.
J'apprends avec bonheur que le prince Félix est arrivé. Il a pu sortir du palais-jardin de son frère et traverser, sans être reconnu, la foule des gardes nationaux et des étudiants qui en occu-
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paient les abords. Wessenberg est aussi arrivé. Le prince Ta persuadé de conservi?r sa place de président du conseil, quoiqu'il doive savoir que désormais il n'en sera que le titulaire. En effet, rame du gouvernement en voie de formation est le prince Félix, et quelle àme froide, énergique, indomptable!
L'empereur et l'impératrice occupent la Rcsidencej que l'archevêque a mise à leur disposition. Les chanoines du riche et noble chapitre, suivant cet exemple, logent les autres membres de la famille impériale et leurs suites.
16, lundi. — L'empereur a signé aujourd'hui une lettre autographe nommant le prince de Windischgraetz, qui est promu au grade de maréchal, commandant en chef de toutes les troupes de l'armée impériale, à l'exception de celles placées sous les ordres du maréchal Radetzky. En même temps. Sa Majesté a donné sa signature à un manifeste que j'avais rédigé ce matin sur le bureau et avec la collaboration du prince Félix. Ce document, après avoir flétri en termes sévères l'insurrection du 6 octobre, fait connaître la mission du prince de Windischgraetz, chargé « de pacifier le pays dans le plus bref délai possible », et ajoute que, ce but atteint, « le ministère, de concert avec l'Assemblée
constituante, pourvoira aux moyens d'assurer le respect de la loi sans préjudice pour la liberté ». En d'autres termes, on ne transigera pas avec le Reichstag avant que Tœuvre de la pacification ne soit accomplie. En ceci le prince Félix a maintenu sa pensée. En revanche, il a fait une concession importante à Stadion et à ses amis en ajournant la dissolution de l'Assemblée. Je le regrette infiniment.
Le manifeste, aussitôt imprimé, répandit l'alarme et la consternation parmi les membres d'une députation venue de Prague et certains députés du Reichstag qui ne cessent de hanter les abords de la Résidence, toujours aux aguets des nouvelles et toujours en contact avec Stadion. Craignant que le langage de l'empereur ne blessât la délicatesse des massacreurs du 6 octobre et les sentiments de l'extrême gauche du Reichstag, laissant aussi entrevoir une grande agitation de l'opinion publique, ils portèrent le trouble dans le petit monde officiel d'Olmûtz. Wessenberg menaça de donner sa démission, et le prince Félix, qui croit ne pouvoir se passer de son nom avant que le nouveau ministère soit constitué, accorda quelques légères modifications de rédaction, mais maintint intacts le sens et la portée du manifeste.
Comme c'était à prévoir, et comme il me l'avait
prédit, notre futur premier ministre n'eut pas plus tôt quitté Vienne que le général Auersperg évacua la capitale et réunit ses troupes avec celles du ban de Croatie. Messenhauser*, le commandant en chef des insurgés, établit son quartier général au palais-jardin, et le condottiere polonais Bem' occupa le Belvédère.
17, mardi. — Les convois militaires du prince de Windischgratz, en route pour Vienne, continuent de traverser Olmutz. Lui-même, accablé d'affaires militaires et politiques, est toujours ici. Je passe mes moments libres avec ses fils, et, à dîner, je reprends avec Stadion mes discussions, probablement stériles, mais toujours animées et souvent amusantes. — Cet après-midi, une grande députation de paysans et paysannes hanaques des environs d 'Olmutz, les hommes à cheval, les femmes à pied, portant leur beau
1 . Wenceslas Messenhauser, né 1813 à Prossaitz en Moravie; fils d'un clairon, entre dans l'armée 1823, lieutenant 1840; quitte l'armée mars 1848; commandant en chef de la garde nationale de Vienne 12 octobre 1848 ; exécuté 16 novembre 1848.
2. Joseph Bem, né en Galicie 1795. Pendant la révolution, général de l'armée insurrectionnelle 1831 ; organise la défense de Vienne octobre 1848; s'enfuit de Vienne après la prise de la ville ; commandant de l'armée hongroise en Transylvanie 1849; s'enfuit en Turquie, se fait musulman, est nommé pacha, bat à Âleppo les insurgés arabes 1850; mort 1850«
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costume à manches larges, jupes blanches Im courtes, et aux bas écarlates, le tout relevé par des rubans noir-jaunes, se rendent à la Résidence pour offrir leurs hommages à lempereur. D'autres députations arrivent ou sont annoncées de différentes provinces. Les méfaits du 6 octobre et la fuite de la cour ont partout remué les cœurs et ravivé le sentiment autrichien.
18, mercredi. — Une nouvelle députation du Reischstag, venue pour demander rajournement de l'ouverture des hostilités, n'a pas été reçue. Le langage modeste des délégués, fort différent du ton altier de leurs prédécesseurs, est significatif. On voit que la terreur règne à Vienne, el les députés, malgré leurs protestations, soupirent après les baïonnettes.
19, samedi. — Ce matin, le prince de Windischgraetz, comblé par la cour d'attentions gracieuses et d'honneurs, est parti pour son quartier général devant Vienne. Les troupes qu'il va rassemblées se chiffrent à soixante mille hommes. — Le manifeste, dont la forme mais non l'essence avait été modifiée sur les instances du baron Wessenberg, et, en vérité, sous l'influence croissante que Stadion exerce sur le
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prince Félix, a été signé aujourd'hui. Demain il st»ra publié. Comme le premier manifeste a déjà été distribué, on fait tenir à Tempereur deux langages, l'un à l'adresse des bons Autrichiens, l'immense majorité, assez robustes pour supporter la vérité dite sans ambages, l'autre usant de précautions oratoires et par là approprié à la partie malsaine du public, semblable aux enfants auxquels on dore la pilule. C'est l'édition ad usum Delphini. Ce fait serait assez drôle s'il irétait pas si choquant. Mais, au moins, il sert H dessiner la situation et donnera à réfléchir. Le ministère Wessenberg subsiste toujours. Il a survécu à la tourmente. Seulement il ne se compose que de deux ministres : l'un, à Olmûtz, qui lui donne son nom; l'autre, à Vienne, le baron Krauss, ministre des finances; le ministre de la guerre a été massacré ; Bach s'est si bien caché que, malgré nos recherches, il n'a pas encore pu être trouvé; les autres ont disparu. A côté de ce fragment de ministère, on voit son héritier présomptif, le prince Félix de Schwarzenberg, honoré de la confiance de la cour, des grands chefs de l'armée et, au fait, de tous ceux qui ont quelque chose à perdre, mais tiraillé en sens divers par des conseillers non officiels, qui s'imposent à la faveur des circonstances» paralysé aussi, faute de pouvoirs réguliers, dans
Faction que la cour lui demande ou quil croit lui-même nécesscûre d'exercer, ce qni, dans son opinion, n'est possible qu^à la condition que Wessenberg serve de prête-nom. Or, en ce qui concerne les affaires intérieures, ce ministre a été Thomme des transactions avec les intransigeants et des concessions sans mesure et sans terme. Le prince Félix est i^ cessairement, la force des choses Vj oblige, rhomme du combat. Mais chaque ordre qu'il donne doit être signé par Wessenberg.
Le même contraste se manifeste sur le terrain de la politique étrangère. Wessenberg, en sacrifiant nos provinces d'Italie, espérait sauver le reste de la monarchie. Schwarzenberg en veut l'intégrité. Celui-là a offert la Lombardie à lord Palmerston pour la remettre au roi de Sardaigne; celui-ci a versé son sang pour la reconquérir. Wessenberg, pour construire un empire allemand, avec les meilleures intentions accepterait des combinaisons qui aboutiraient logiquement au démembrement complet de l'Autriche. Schwarzenberg ne ressent pour Toeuvre de Francfort ni confiance ni sympathie. Mais toutes les dépêches à nos ministres à l'éti'anger, rédigées par moi, doivent, avant d'être expédiées, obtenir la signature du ministre titulaire des affaires étrangères. Rien de plus pénible
que d'assister tous les matins, quand pour la forme je lui apporte mes minutes, aux angoisses, aux explosions de désespoir et de colère de cet homme d'État infortuné. Voir défaire ce qu'on a fait ou voulu faire est déjà dur, mais le défaire de sa propre main, voilà qui passe la mesure. Cependant le baron reste à sa place. L'empereur le lui a demandé comme une faveur. Le vieux serviteur obéit, et, faisant preuve d'une abnégation vraiment admirable, il gardera son portefeuille jusqu'à ce qu'on le lui demande. Mais quand ce moment viendra-t-il? — Quand Vienne sera pris, quand on aura trouvé des hommes du bois dont on fait les ministres. — Mais est-ce bien là le vrai motif? La peur de déplaire à une partie du public en se passant de ministres de la couleur des Wessenberg et des Bach, ou le décevant espoir de plaire à tout le monde, le désir de paraître libéral tout en sachant que pendant longtemps un gouvernement autoritaire seul pourra tenir les rênes, ces appréhensions, ces espérances, ces désirs, n'entrent-ils pas pour beaucoup dans la prolongation volontaire,, selon moi fâcheuse et compromettante, de l'état anormal où nous sommes? Cette question, je l'adresse tous les jours à Stadion. Vraiment, il y a de quoi prendre la politique, celle que nous suivons, en ennui et en humeur.
22, dimanche. — Aujourd'hui doit être publié à Vienne le manifeste impérial du 19, |h^ nonçant Tajournement du Reichstag et la convocation de ce corps désormais constituant, pour le 15 novembre, à Kremsier, petite ville peo éloignée d'Olmûtz. La mission que Fempereur lui assigne est expressément limitée : « De concert avec le ministère, il n'aura qu'à s'occuper de l'élaboration d'une constitution conforme aui intérêts de la monarchie. » C'est le triomphe de^ idées de Stadion et de ses amis du Reichstag. fort bien accueillies à la cour et adoptées malgir mes remontrances, après de longues hésitations, par le prince Félix. Le plan suggéré par Kûbeck, et que ce fonctionnaire a bien voulu me faire connaître lors de ma visite à sa campagne, est définitivement mis de côté. En voici les principales dispositions : l'état de siège proclamé dans toute la monarchie, le Reichstag dissous, le prince de Windischgraetz, sous le titre de dictateur, revêtu de pouvoirs illimités et chai^ de concerter avec un ministère, par lui nommé, les institutions organiques à octroyer à TAutriche. Le prince de Windischgraetz, partant du point de vue, qui est aussi le mien, qu'avant d'avoir rétabli l'ordre matériel dans toutes les }>arties de l'empire, il ne fallait pas songer à octroyer pu faire, n'importe de quelle manière,
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des constitutions quelconques, se déclara cependant prêt à se charger de la tache que le programme Kîibeck lui destinait, mais il déclina, comme insolite en Autriche et dérogatoire à la dignité de l'empereur, lé titre de dictateur. Lorsqu'il fut informé de l'abandon de ce projet, il n'y fit aucune objection, mais demanda et l'on convint qu'il serait tenu au courant des affaires d'État et qu'aucune résolution importante ne serait prise par les ministres sans s'être préalablement assurés de son adhésion. Cette convention, qui est tenue secrète, se justifie peutêtre par les circonstances anormales où se trouve la monarchie. Dieu veuille qu'elle ne devienne pas un germe de mésinteUigence entre les deux beaux-frères! Je tâche de soumettre mon jugement à celui du prince Félix, mais je n'y réussis pas. Je crains qu'il ne se trompe Je route en voulant artificiellement prolonger l'existence d'un corps qui a cessé de vivre. Que le Reichstag actuel siège h Vienne ou ailleurs, peu importe ; il sera partout le même, et l'on n'a pas besoin d'être prophète pour soutenir que ce n'est pas lui qui fera notre Constitution.
24, mardi. — Heu^fugax tempus! Et le jour qui n'a que vingt-quatre heures, dont dix à douze passées à mon cabinet, et pour seule interruption
un mauvais dîner chez Lauer, il est vrai en fort bonne compagnie : St€uiion, Hem^i Clam, depuis quelques jours Télégant et un peu doucereui comte Edouard Woyna , notre ministre àBruxelles, le comte Louis Paar^ et quelques jeunes diplomates. D'autres tables sont occupées par des députés, tous membres de la majorité du Reichstag, et représentant, comme Palacky et Helfert, ce qu'il y a de plus respectable dans cette assemblée. Parfois, vers le soir, favorisé par un temps d'automne idéal, je m'accorde une petite promenade avec mon ami Malaguzzi, gentilhomme modénais, chambellan de l'archiduc Ferdinand d'Esté, a wit^ comme diraient les Anglais, pétri d'esprit et d'humour. Rien que le regarder fait rire. Par les temps qui courent, où l'on est plutôt disposé à pleurer, un homme pareil vaut son pesant d'or.
Vienne, à en croire les nombreux émigrés qui nous arrivent tous les jours, offre une belle analogie avec le régime de la Terreur de 1793. Pour la compléter il ne manque plus que le tribunal révolutionnaire et la guillotine. C'est un progrès à faire. Le Reichstag, quoique abandonné par la plupart des députés de la majorité, siège toujours. La gauche seule domine, mais son
1 . Plus tard ministre à Copenhague et, pendant plusieurs années, ambassadeur près du Saint-Siège.
règne ne dépasse guère renceinto du Manège ei^ hiver où se tiennent les séances. Le pouvoir a passé en d'autres mains. On parle devant des banquettes vides, et Ton est rarement en nombre suffisant pour voter. Parfois les lacunes sont remplies par des amis qui ne sont pas de la Chambre. Par cet expédient peu orthodoxe on tâche de conserver un faux air de légalité. S'il en est ainsi, on fait peut-être bien. Dans les temps anarchiques le désordre masqué vaut toujours mieux que le désordre qui ose se promener tout nu. Quoique transparent, ce déguisement est, pour ainsi dire^ un dernier hommage rendu à la loi.
Les vrais maîtres de la situation sont les différents comités : le comité du Reichstag, fort indépendant du corps qu'il représente, le comité des Étudiants, et plusieurs autres, mais, avant tout, le comité central des Démocrates. Ce dernier, composé en grande partie d'émissaires étrangers, suisses, polonais, prussiens, français, entretient l'agitation, organise l'insurrection, pourvoit aux moyens de résistance, impose ses volontés à la population autant qu'aux autres clubs, surveille, enfin, les chefs des forces armées enrôlées au service de la révolte. Le conseil municipal, dépouillé et de l'importance qu'on lui attribuait et de la popularité dont il
jouissait avant le 6 octobre, ne compte plus parmi les éléments actifs du mouvement. Les rouges : les Fûster, les Violand ot consorts tiennent le haut du pavé.
Au milieu de ce tourbillon révolutionnain\ les ministères, excepté celui des finances, abandonnés par les chefs, marchent tant bien quo mal. Les fonctionnaires, qu'on peut voir en grand nombre dans les villages des environs, surtout à Baden, ont pris la fuite, mais les subalternes sont restés, et, quoique le maréchal soit aux portes de Vienne, prêt à étouffer Tinsurrection dans une étreinte de fer et de feu, quoique la rage révolutionnaire croisse en raison du danger, ces modestes mais fidèles et courageux serviteurs de l'État, assis à leurs bureaux, continuent sans qu'on les dérange à expédier les affaires courantes. Ce fait extraordinaire est du H l'exemple héroïque donné par le ministre des finances.
Le baron Krauss n'a pas voulu quitter le palais monumental de la Himmelpfort-Gasse, bâti et habité jadis par le prince Eugène, et, depuis de longues années, devenu le ministère des finances. Sa présence est un vrai bienfait du ciel. Mais les moyens qu'il emploie pour se rendre utile me paraissent des plus étranges. D'abord, il se vante d'être frère et camarade des
étudiants. Il en est réellement épris, et il paraît qu'ils raffolent de lui. « Ce sont, m'a-t-il dit lors d'une de ses fréquentes visites à Olmiitz, des enfants, un peu égarés, il est vrai, mais foncièrement bons. » S'apprêtent-ils à monter quelque mauvais coup, il les harangue, les cajole, les supplie, rarement en vain, de ne pas être si méchants, d être good boys. Ont-ils besoin d'un peu d'argent pour leurs armements — il leur en faut, puisque le maréchal, campé à une lieue de Vienne, ne tardera pas à frapper à sa porte, — il leur accorde, sur les fonds de TÉtat, de petites avances (!!), et tout va pour le mieux.
Il a plus de peine à s'entendre avec les membres du comité démocratique, plus ou moins de vrais bandits ; mais, s'il ne vit pas avec eux sur un pied d'intimité, il parvient, moyennant finances, à les amadouer. C'est ainsi que jusqu'ici il lui a été possible d'empêcher le pillage de la Banque nationale, des établissements et édifices publics et des dépôts, très considérables, des Douanes. Quand il est ici, il nous raconte avec une naïveté charmante toutes ces petites transactions avec l'ennemi. Le maréchal Windischgraetz dispose des ressources de l'État pour bombarder la capitale : le ministre de Sa Majesté fournit aux rebelles les moyens de la défendre.
« Mais c'est de la haute trahison ! m'écriai-je. — Mais non, mais non, dit-il avec son sourire béat, ils ne sont pas exigeants, ces pauvres gens, ils se contentent de doses homéopathiques. D'ailleurs, l'argent que je leur donne passe aux cantinières bien plus qu'aux armuriers. » Excepté dans la péninsule ibérique, je ne pense pas qu'on ait jamais rien vu de semblable. Et même là on dirait son casas de Espana. Le baron Krauss est un petit homme d'une cinquantaine d'années, un peu gros, à la figure pâle, aux joues flasques, avec des yeux doux, les yeux d'un saint qu'il est, chose assez rare dans la bureaucratie. Il a de l'esprit, du savoir, surtout du savoirfaire — il le prouve bien — et du courage ; mais son courage est plutôt passif. Il est de ces braves qui ne montent pas sur la brèche, mais qui y restent quand ils y sont. On ne se fait pas fauU% toutes les fois qu'il vient ici, de le conjurer de rester, de ne pas retourner dans ce brasier. On lui rappelle le sort de son collègue Latour. Mais rien ne l'arrête. Seul, comme il est venu, sans secrétaire, sans domestique, son gros portt^ feuille sous le bras, il reprend la route de Vienne. Ce Daniel moderne se complaît dans sa fosse aux lions.
26, jeudi. — Vienne est devenu l'objectif
principal des attaques de la révolution européenne. On dirait que tous ses efforts s'y concentrent. Ses meneurs, grâce à cette perspicacité, à ce don d'intuition presque surnaturelle qui les distinguent, ont compris que Tan tique monarchie de Habsbourg est un des derniers et, certes, le plus fort, puisque le moins miné, des boulevards de l'ancienne société. Us croient leur heure venue et se préparent à porter des coups formidables à la puissance dont la destruction doit assurer le triomphe de leur cause. Malheureusement pour eux, ils ne sont pas prêts, ni militairement ni politiquement. Surpris par les événements, autant de succès à leur point de vue, mais trop précipités pour qu'ils eussent pu les suivre, ils se voient placés dans le terrible dilemme que voici : ou retirer, ce qui n'est guère plus praticable, du théâtre de la guerre, qui est Vienne, les forces insuffisantes qu'ils ont pu y réunir, ou accepter le combat avec l'armée dans les conditions les plus défavorables. Pourtant une chance leur reste : ce serait une diversion opérée par les Hongrois massés sur la rive droite de la Leitha. Leur chef est le général impérial Moga, Hongrois de naissance, un des nombreux officiers qui ont quitté les rangs de l'armée pour se mettre au service de la cause nationale. Comme
Kossuth se trouve auprès de lui, on lui suppose, probablement avec raison, Fintention de franchir la frontière. Mais pour tendre la main aux insurgés de Vienne, les troupes magyares doivent culbuter le corps d'armée de Jellacic et forcer les lignes, devant et autour de Vienne, de l'armée de Bohême, amenée par le prince de Windischgraetz. A en croire les renseignements qui nous arrivent de bonne source, ni Messenhauser, commandant en chef de la garde nationale et, de fait, de Tarmée insurrectionnelle, ni le partisan polonais Bem, son second, ne se font illusion sur leur situation^ évidemment, désespérée.
Les forces de résistance dont l'insurrection dispose sont d'abord et principalement la bourgeoisie armée : la garde nationale, dont les officiers étaient, dans les premiers temps, choisis parmi les boutiquiers et industriels les plus considérables et les plus aisés de leur quartier. Aujourd'hui ces notables ont pour la plupart trouvé moyen de s'esquiver, et le conseil municipal s'est vu forcé de les remplacer par des bourgeois d'une catégorie inférieure et, en grande partie, par des gens gênés sinon ruinés. Pour les tenir sous les armes il accorde à tout garde national une solde journalière d'un franc. Jusqu'à présent le service
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s'était fait gratuitement. En général, l'enthousiasme s'est refroidi. On est loin déjà de l'aurore de la liberté de Mars et des ferveurs progressistes de Mai. Dans la légion académique aussi on rencontre des tièdes, surtout parmi les étudiants de droit. Dégrisés depuis longtemps, désillusionnés de plus en plus, effrayés aujourd'hui de l'issue probable de l'aventure , beaucoup d'entre eux ont réussi à se soustraire à la vigilance de leurs camarades et à trouver un asile dans' les villages noirs-jaunes des environs. En dehors de la garde nationale, il y a la garde mobile, composée d'ouvriers, de domestiques sans place, et d'un ramassis de gens sans aveu, plus dangereux aux Viennois qu'à l'armée impériale.
On avait espéré que des hommes et du matériel de guerre afflueraient des provinces, et l'on avait compté sur une intervention péremptoire du Pouvoir central allemand et du Reichstag de Francfort : double illusion suivie bientôt d'une double et amère déception. Gratz envoya une petite bande d'étudiants; la commune de Brûnn, quatre cents gardes nationaux avec la promesse, qu'elle n'a pu tenir, de les relever toutes les semaines; quelques autres villes, des individus isolés. Mais, saisis de dégoût et de peur, comme tous les provinciaux, sauf les
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rouges, dont le nombre est minime, ces champions volontaires ou plutôt involontaires de la liberté, à peine arrivés, ne songent qu'à retourner chez eux.
Je dis que l'insurrection n'est pas prête militairement et qu'elle ne l'est pas davantage au point de vue politique. Quoi qu'on puisse, avec raison, dire des fautes, surtout des fautes d'omission, de l'ancien régime, il a incontestablement le mérite d'avoir préservé les masses de la propagation du poison socialiste et révolutionnaire. Certes dans les classes élevées et éclairées, comme aussi dans l'armée, à peu d'exceptions près, personne ne veut le retour à l'ancien système ; mais on ne veut ni de la révolution ni de la guerre civile. A part quelques coteries avancées à Gratz, à Prague, à Brûnn, à part quelques contingents de cette couleur dans les autres chefs-lieux de province, les populations des petites villes, des bourgs et des campagnes sont restées étrangères au mouvement et peu disposées à y prendre part. Cela explique le mauvais accueil qu'elles ont fait aux émissaires des comités de Vienne, chargés de recruter des combattants. Mais à Vienne même, parmi les insurgés les plus actifs appartenant aux classes populaires — je ne parle pas ici des étrangers, pour la plupart, des gens sans aveu, — les
passions révolutionnaires n'ont pu éteindre le sentiment dynastique si profondément enraciné dans les cœurs autrichiens. On a entendu dire à un homme du peuple qui travaillait à la grande barricade de l'Étoile du Prater : « Comment est-il possible que l'empereur permette à Windischgraetz et aux Croates de nous faire du mal? Cela lui ressemble si peu! » Je pourrais multiplier des citations semblables.
Si les secours en hommes et en argent attendus de l'Allemagne font défaut, les adresses approuvant l'insurrection arrivent avec profusion. Dans l'Assemblée nationale de Francfort, un député de la gauche avait demandé une manifestation de sympathie pour la ville de Vienne. Cette proposition fut rejetée, mais, se conformant au désir du conseil municipal viennois qui invoquait son « influence tutélaire », l'archiduc Jean, chef du pouvoir central, quoiqu'il dût être persuadé de l'insuccès de sa démarche, envoya à Olmûtz une députation, composée de Welker et d'un autre membre de la majorité, avec mission de combiner avec le gouvernement impérial les moyens de mettre fin à la guerre civile. C'était connaître fort peu le prince Félix de Schwarzenberg que d'attendre son adhésion à l'ingérence d'un gouvernement étranger dans les affaires intérieures de la monarchie. Pour comble
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de maladresse, les deux députés s'étaientfaitprécéder de deux proclamations « à la ville de Vienne » et « au peuple autrichien ». Reçus froidement et éconduits poliment à Olmûtz, d'où ils comptaient se rendre à Vienne, il ne leur restait qu'à retourner là d'où ils étaient venus. Mais pour les insurgés de la capitale, assez ignorants et assez aveuglés sur la situation pour croire que l'Allemagne leur enverrait des soldats, tandis qu'elle ne les régalait que de proclamations, celte intervention avortée du Reichsverweser fut un coup de foudre.
De son côté, la gauche du Reichstag allemand ne se tint pas pour battue. Les deux fractions dont elle se compose nommèrent une députation chargée de complimenter la ville de Vienne, d'en exalter le courage et de l'inviter à persévérer dans une lutte qui touchait de si près aux futures destinées de la grande patrie allemande. T^s deux individus porteurs de cette adresse étaient Robert Blum et un littérateur de troisième ordre, nommé Frœbel. La présence de ces agitateurs à Vienne, où ils se trouvent depuis le 17, agit comme un brandon jeté dans une poudrière. Sous leur influence l'élément anarchiste gagne visiblement du terrain. Bluin surtout, habillé en étudiant viennois, se complaît à traîner son sabre sur les pavés des rues,
assiste aux conciliabules des révolutionnaires de la pire espèce, harangue le peuple sur les places publiques, distribue des pamphlets incendiaires, tache, enfin, de s'emparer de la direction de la résistance. Pour le commandant en chef Messenhauser, disposé, comme nous le savons de science certaine, à éviter l'effusion du sang, par conséquent à prévenir l'attaque des Impériaux, soit par un prompt accommodement, soit, si cela n'est pas possible, par la reddition de la place, désireux surtout de sauver, en retour de ses complaisances, sa vie sinon sa liberté, — pour Messenhauser les menées de ce grand et puissant chef révolutionnaire constituent un embarras et un danger. Aussi n'a-t-il pas hésité à insinuer aux deux délégués qu'ils feraient bien départir. Ce conseil était un ordre. Très disposés d'abord à s'y conformer, puis retenus par des considérations diverses, tantôt près d'écouter les conseils de la prudence, tantôt confiants dans leurs prétendues immunités parlementaires, mais toujours irrésolus sur le parti à prendre, Blum et Frœbel ont perdu un temps pour eux précieux et se trouvent, aujourd'hui que l'investissement de Vienne est complet, pris dans leurs propres filets.
Le 20, par une proclamation datée de Lundenbourg, le prince de Windischgraetz a fait
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connaître, avec une netteté qui ne laisse rien à désirer, le but de sa tache. Il vient, dit-il, pour mettre un terme à Tétat d'anarchie où se trouve la capitale. Vienne, les faubourgs et la banlieue sont déclarés en état de siège, les autorités, civiles et autres, placées sous les ordres de l'autorité suprême militaire. La loi martiale est promulguée. En terminant, il fait appel au bon sens et aux sentiments du devoir des bienpensants, qu'il saura bientôt délivrer de la terreur exercée par une poignée de criminels. — C'était clair. Tout le monde comprend que la crise approche. Cependant, le Reichstag ou plutôt la fraction des députés de la gauche qui, depuis la proclamation de l'empereur du 19, continuent seuls à siéger, a, le 23, déclaré illégales les mesures annoncées par le maréchal et protesté contre le transfert de la Chambre à Kremsier.
Par ces résolutions, l'Assemblée, si elle mérite encore ce nom, a pris ouvertement fait et cause pour l'insurrection. Aussi le maréchal a-t-il déclaré qu'il ne connaissait qu'un corps constitué à Vienne : la municipalité.
En même temps Messenhauser a été obligé, cette fois-ci malgré lui sans doute, à parler dans un ordre du jour le langage héroïque et pompeux dans lequel il se complaît. 11 promet monts et
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merveilles, quoiqu'il doive savoir qu'il n'est qu'un amateur et que personne ne sache mieux que lui que la force qu'il commande se compose de bandes indisciplinées. Cependant, enflammées par des tribuns démagogiques, les masses semblent décidées à relever le gant que le a suppôt sanglant des tyrans » leur a jeté. C'est toujours Robert Blum qui, parmi les orateurs de carrefour, marque en première ligne. Le 23, pendant que les troupes impériales commençaient à cerner la ville, cet agitateur, comme toujours armé de son grand sabre, le chapeau calabrais orné d'une plume colossale sur la tête, se présenta à l'Université et tint un discours des plus incendiaires. « Les députés de Francfort sont venus, gisait-il, pour vaincre ou mourir côte à côte avec les braves Viennois. Les fanatiques du repos veulent la loi du canon, Tordre assis sur les baïonnettes, la tranquillité du cimetière. Vivre en esclave n'est pas vivre. Il faut faire une guerre d'extermination aux partisans de l'ancien régime. Si Vienne succombe, l'esprit du talion, battant de ses ailes qui crieront vengeance {sic)j fera tomber dans le néant les souverains de l'Allemagne. » Ici quelques coups de canon tirés des bords du Danube dispersèrent la réunion. Mais Blum continue ses diatribes aussi avec sa plume trempée
dans le fiel. Il n'y a pas d'injures qu'il ne déverse sur le commandant en chef de l'armée, qu'il défie de faire pendre ceux qu'il ne tient pas en son pouvoir.
Après avoir déclare illégale la publication de Lundenbourg, le soi-disant Reichstag, par une autre résolution^ protesta, comme il a été dit, contre le transfert de la Chambre à Kremsier. Une députation composée de l'ancien ministre président Pillersdorff, du comte Adam Potocki, de Prato et Fischoff fut envoyée à Olmûtz avec la mission de remettre au gouvernement la protestation du Reichstag. Arrivés ici hier soir, ils furent introduits auprès de l'empereur par le baron de Wessenberg. Le souverain refusa d'accepter le papier dont ils étaient porteurs et les congédia après une audience de quelques minutes.
Le peu d'heures qu'on leur a permis de passer ici, ils les employèrent à intimider ce pauvre vieillard de Wessenberg. Je l'ai trouvé, après leur départ, dans un état de prostration complète. Il est décidé, mais bien décidé cette fois-ci, m'a-t-il dit, à donner sa démission. II ne la donnera pas. Quand finira-t-on cette triste comédie? Quant à PillersdorfiF, descendu assez bas pour s'identifier avec les insurgés, sa conduite est inqualifiable.
26 OCTOBRE i848. 385
Avant-hier le maréchal a donné aux Viennois quarante-huit heures pour réfléchir. Ce terme expire aujourd'hui. La journée d'hier, sauf quelques escarmouches sans conséquence provoquées par les insurgés, s'est passée tranquillement.
Le ministre des finances, quoique sa situation devienne de plus en plus fausse et dangereuse, est toujours à Vienne. Mandé avant-hier par le prince de Windischgraetz à son quartier général, il s'y rendit accompagné d'un membre du comité du Reichstag. Le maréchal le reçut fort mal. « Savez-vous, monsieur le baron, lui dit-il, que je devrais vous garder ici prisonnier? » Le ministre lui répondit avec son sourire de frère convers : « Vous ne pourriez, prince, me rendre un plus grand service. Croyez-vous que cela m'amuse, de me laisser bombarder par vous à Vienne? — Et celui-là (montrant du doigt son compagnon) est probablement venu pour vous surveiller? » Trop consciencieux pour nier un fait vrai, Krauss l'admit par son silence, et, suivi de son surveillant, qui probablement, pour sa part, aurait aussi préféré être retenu prisonnier à Helzendorf, le digne martyr d'une vraie ou fausse appréciation du devoir retourna dans ce pandémonium de Vienne avec la même impassibilité dont il avait fait preuve en subis-
sant les menaces peu sérieuses, les colères factices et la mauvaise humeur très réelle du maréchal.
Tristes nouvelles de Milan. Dans une lettre particulière apportée ici par le comte Ingelheim, le maréchal Radetzky ouvre son cœur au prince Félix. Son armée, écrit-il, se compose, presque à parties égales, de troupes allemandes, hongroises et croates. Les Allemands ne donnent lieu à aucune inquiétude, mais les Hongrois commencent à subir l'influence de la propagande magyare. Chaque jour on trouve dans leurs sabretaches des proclamations de Kossuth, et lui, le maréchal, craint que bientôt il ne lui soit impossible d'empêcher des désertions en masse. Le départ des Hongrois déterminera celui des Croates. Rien ne les arrêtera. Ils auront hâte d'aller secourir leurs frères sur les champs de bataille de Hongrie. Il ne lui restera donc que les Allemands : le tiers de l'armée de Lombardie. Dans ces conditions, le roi de Sardaigne rompra l'armistice pour se jeter sur ces forces réduites. Vu la grande supériorité numérique des Piémontais, l'issue du conflit ne saurait être douteuse. Pour conjurer ce danger, il demande que l'empereur, en tenant aux soldats le langage d'un père, s'adresse, directement et personnellement, à son armée d'Italie. Une
proclamation ainsi conçue, « ce dernier expédient », comme il dit, produira peut-être de l'effet et permettra d'ajourner sinon d'empêcher une débandade. — Était-ce l'état de mes nerfs, qui commencent à céder sous le poids d'un travail excessif, était-ce l'effet des émotions que chaque jour nous apporte, ou le découragement que je lisais dans les nobles traits du prince Félix, cette âme si fortement trempée, qui me bouleversaient? Je l'ignore; mais cette lettre, dont il me donna lecture, sonnait à mes oreilles comme le glas funèbre de l'Autriche. Quoique soufb*ant d'une forte migraine, je me mis à l'œuvre, et, vers minuit, la proclamation était rédigée et approuvée par le prince. C'est lui qui ajouta les meilleurs passages, car il sait mieux que moi comment on doit parler aux soldats.
28, samedi. — A la Cour la proclamation est un succès. Elle a fait verser des larmes à l'impératrice, aux archiduchesses et à leurs dames. Plaise au ciel qu'elle produise le même effet sur les hussards de Radetzky!
Ces jours derniers, j'ai préparé des instructions pour nos représentants à Paris, Berlin et aux cours secondaires de l'Allemagne. Depuis les événements de mars, l'étranger s'est habitué
5âd UNE ANNÉE DE MA VIE.
à nous considérer comme un malade condamné par les médecins. Et en effet le langage des dépêches de M. de Wessenberg ressemblait parfois au râle d'un mourant , et ses actes diplomatiques à des dispositions testamentaires. Il s'agit maintenant de faire comprendre à l'Europe que le vieux bonhomme vit encore, qu'il entend vivre, qu'il vivra, et que, par conséquent, le temps n'est pas venu de s'en partager la succession. Il y a à peine quinze jours que le prince Félix, sous un préte-nbm, tient le gouvernail, et déjà un revirement notable se produit à notre égard dans les cours étrangères. On baisse de ton au fur et à mesure que nous haussons le nôtre. Nous sommes polis à Paris, généreux à Gaëtc, hautains, pour ne pas dire insolents, à Londres. Personne, excepté le prince Félix, ne sait, quand il le veut, être poli ou impertinent comme lord Palmerston. Quant aux affaires d'Allemagne, comme nous ne croyons pas à la vitalité du fantôme de Francfort, et comme nos relations avec Berlin ne se sont pas clairement dessinées, il me semble que ce qu'il y aurait de mieux à faire serait de se mettre en panne en attendant que les brouillards se dissipent. Reste à savoir si le prince de Schwarzenberg entrera dans cet ordre d'idées. L'entente cordiale avec la Russie forme le pivot de la politique de notre
futur premier ministre ; mais il a aussi l'œil fixé sur Paris.
Le prince deWindischgraetz télégraphie aujourd'hui à onze heures : « Attaque générale ». Seconde dépêche arrivée le soir : « Après des combats acharnés, prise de la Leopoldstadt jusqu'à la jonction de la rue Tabor avec celle de TAugarten, et de la Jaegerzeil jusqu'au Karltheater.»
29, dimanche. — Une dépêche du maréchal datée de la Leopoldstadt, neuf heures, annonce la suspension spontanée et tacite des hostilités.
30, lundi. — Dépêche du prince de Windischgraetz : « La ville s'est rendue à discrétion. Aujourd'hui mes troupes l'occuperont. » — Grande jubilation à Olmûtz. Nous communiquons cette bonne nouvelle aux légations de Tempereur à l'étranger. Vers le soir, une autre dépêche arrive. Elle contient seulement ces mots : « Les Hongrois près de Schwechat », ainsi H deux ou trois lieues de Vienne ! A dix heures du soir, je pars avec le prince Félix, par train spécial, pour Floridsdorf (sur la rive gauche du Danube en face de Vienne). De là nous chercherons à gagner le quartier général.
31, mardi. — Arrivée a Florisdorf à quatre
heures du matin, un fiacre nous mène à travers les auen au pont que le génie vient de jeter sur le Danube non loin et en amont de Nussdorf. Il fait encore nuit close, mais nous devinons la proximité de la grande nappe d'eau roulante par le chant monotone et pourtant mélodieux de sa musique, un peu aussi par les clartés cramoisies des feux de bivouac échelonnés sur les deux rives. Maintenant le jour commence à poindre et le crépuscule à inonder de ses lueurs fauves et blafardes le fleuve et les collines dont il baigne le pied, si chères aux Viennois. Un léger voile de brouillard blanc semble prématurément envelopper d'un linceul l'insurrection encore agonisante. Nous traversons successivement tous ces villages et bourgades, fiers de leurs jolies villas et jardins, où les habitants aisés de la capitale retrouvent en été la fraîcheur et Tair pur de la campagne : Heiligenstadt, Dœbling, Weinhaus, Hernals, Ottakring, Penzing, Hietzing. Partout calme parfait. Cependant, à Neu-Lerchenfeld nous nous trouvons soudainement au milieu d'une vive fusillade. S'abritant, autant que possible, derrière des arbres, les Impériaux ripostent au feu bien nourri des insurgés cachés dans des maisons et faisant de temps a autre des sorties par la porte de l'octroi. Malgré les remontrances
piteuses du cocher de fiacre, le prince fit arrêter et héla le commandant du détachement; c'était un colonel, qui nous dit que cet échange de coups de fusil avait duré toute la nuit sans in-r terruption. Pendant cet entretien, qui me semblait se prolonger au delà du nécessaire, les balles sifflaient autour de la voiture, et le pauvre cocher ne cessait de se lamenter, de réciter des patenôtres, d'invoquer les saints, d'en appeler à la miséricorde du prince et de recevoir toujours la même réponse : « Tais-toi, Hall' s Maul ». Enfin nous reprîmes notre voyage, dépassant et rencontrant constamment de longues. colonnes d'infanterie, de cavalerie, d'artillerie. Je croyais assister à une de nos grandes manœuvres habituelles d'automne. Le spectacle était le même. Seulement les fusils et les canons n'étaient pas chargés à poudre, mais à balles et à boulets, ce qui fait une fière différence.
A huit heures du matin, arrivés à Hetzendorf ^ L'étendard noir-jaune flotte au haut du château. Dans la cour, une foule de soldats, de cavaliers, de domestiques portant la livrée du princemaréchal. Des officiers, des aides de camp, des ordonnances se suivent sans interruption. Mais malgré ce brouhaha, ce va-et-vient continuel,