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Petit château impérial à peu de distance de Schœnbrunn

un ordre parfait. Sur tous les visages Tinsouciante sérénité du soldat qui marche à Fennemi, la soif du combat, mêlée d'un peu de dépit , du regret d'avoir affaire à des péquins.

Une grande et joyeuse nouvelle nous attend au quartier général. A la suite d'une série de combats, qui ont presque rempli toute la journée d'hier, les insurgés hongrois, après avoir pénétré jusqu'à trois ou quatre lieues de Vienne, ont été battus et refoulés derrière la frontière. Le ban Jellacic est le héros de cette action, dont la portée, dans les circonstances données, est immense.

Je trouve ici une foule de connaissances et quelques amis ; parmi euxAloys Kûbeck', neveu de l'ancien président des finances, attaché à la personne du maréchal et chargé spécialement de s'occuper des membres du corps diplomatique en détresse. Invités par le prince deWindischgraetz à quitter Vienne avant qu'il ouvrît les hostilités, ces messieurs ont choisi Hietzing pour asile, et Hetzendorf est naturellement devenu leur principale ou plutôt unique source d'informations. Il faut savoir ce que c'est que des diplomates

1. Baron Aloys de Kûbeck, né 1819; entre dans la carrière diplomatique 1841 ; président de la Diète de Francfort i859- 1866; ministre à Florence 1866-1872; ambassadeur près de Pie IX 1872; mort 1873.

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affamés et en quête de nouvelles par un temps aussi intéressant que celui qui court. Aussi rendent-ils la vie dure à ce pauvre Kûbeck. J'ai rencontré dans sa chambrette, pendant qu'il me donnait à déjeuner, Bernstorff*, que j'ai revu avec un vif plaisir, Oriola, son secrétaire de légation. Bille Brahe, sans compter les minomm gentium.

Accompagné du prince Félix, précédé et suivi d'une escorte de uhlans et d'un grand nombre d'officiers supérieurs, parmi eux les généraux Nobili, son chef d'état-major, et Mertens, le maréchal se mit en route à onze heures. Je me trouvais à la tête de la colonne avec le baron de Langenau*, aide de camp du commandant en chef, et les colonels Schobeln et Keller. Nous nous dirigeâmes d'abord vers une hauteur appelée la Pileuse de la Croix ^ et de là vers un point culminant, près de la Ferme Roiige^ le Rothe Hof^ à peu de distance de la porte de l'octroi de la Favorite. Vienne se déroule

1. Albert comte de Bernstorff, né 1809, ministre de Prusse à Vienne 1848, àNapIes 1852, à Londres 1857; ministre des Affaires étrangères 1861-1862; ambassadeur à Londres 1862- 1871; mort 1873.

2. Baron Ferdinand de Langenau né 1818; entre dans l'ar* mée très jeune ; la quitte 1850; ministre à Hanovre, Stockholm, la Haye; ambassadeur à Saint-Pétersbourg: se retire du service 1880; mort 1881.

devant nous. Le maréchal, assis sur un pliant, s'aidant souvent de sa longue-vue, a Toeil fixé sur l'infortunée ville, en groie à la fois aux horreurs d'un bombardement et à la terreur exercée, à ces moments suprêmes, par un prolétariat poussé au désespoir. Une profonde et douloureuse émotion se peint sur le visage du prince. Les généraux, Nobili surtout, semblent partager, avec la responsabilité, les préoccupations du commandant en chef. Plus loin, à une distance respectueuse, se tiennent, en partie à cheval, en partie à pied, des groupes d'officiers supérieurs. D'autres ont pris place près d'un feu de bivouac ou de jeunes lieutenants font rôtir des pommes de terre. Toute la gamme d'émotions diverses que produit et comporte la situation : angoisses mentales, sinistres pressentiments, confiance dans le succès, préoccupations, tension de l'esprit, insouciance, gaieté, se reflète, selon la responsabilité de chacun, dans la physionomie des hommes de guerre de tout grade et de toute arme réunis autour de leur grand capitaine. Derrière le groupe, les hennissements stridents des chevaux se mêlent au grondement sourd, et tempéré par la distance, du canon. A quelques pas de nous passe une colonne conduite par le beau et brillant général prince Félix Jablonowski. Il est chargé de péné-

trer par les portes les plus rapprochées du mur d'enceinte et de s'arrêter aux glacis qui entourent la ville intérieure.

Cependant les brouillards du matin sont tombés. Pas un nuage sur la vaste coupole bleu d'azur, de ce bleu opaque rarement vu dans Touest de l'Europe et assez fréquent chez nous dans cette saison. Mais les sourires du ciel vont mal à une œuvre de destruction, à la guerre civile, à la ruine possible, sinon probable, de l'antique et joyeuse ville des Césars.

Jusqu'à présent, le bombardement se fait mollement. Par-ci par-là, quelques obus lancés dans les faubourgs connus, comme la Wieden, pour leur mauvais esprit. Voilà tout. Pour commander la grande attaque, le maréchal attend que Jablonowski ait gagné les glacis. Vers une heure, quatre membres du comité de la commune, les yeux. bandés, pâles, défaits, l'image du désespoir, arrivent en fiacre. Depuis la rupture traîtresse de la capitulation, ainsi depuis hier, le maréchal ne reçoit plus de députations. Ce fut à son chef d'état-major de le représenter. Nobili, s'approchant à cheval de la voiture des députés, et sans leur permettre de la quitter, leur enjoignit de retourner à Vienne. J'ai assisté à cette scène tragi-comique. Il y avait de quoi rire et pleurer à la fois. Ils étaient venus pour de-

mander au maréchal, au nom de la commune, la faveur de hâter Toccupation de la ville, de plus en plus livrée aux prolétaires. Le général Nobili répondit que ce serait exposer les soldats à des combats de rues toujours meurtriers, tandis que Tartillerie aurait bientôt raison des rebelles, prolétaires et autres. Alors les quatre conseillers, allongeant leurs cous pour mettre leurs quatre têtes à travers les fenêtres des portières, se mirent à parlementer, à prier, à gémir, à demander à la fin, comme une grâce , qui leur fut refusée, d'être retenus ici comme prisonniers ou otages. Pendant ce dialogue, leur cocher, comme tous les cochers de fiacre, un vrai noir-jaune, se tenait les côtes de rire.

Ces infortunés n'eurent pas plus tôt repris le chemin de Vienne, que nous vîmes apparaître un autre parlementaire en la personne d'un bourgeois, opticien de son métier. Lui aussi avait les yeux bandés. Mené devant Nobili, il eut d'abord le verbe haut, parla des droits inaltérables du peuple souverain, débita enfin les phrases réglementaires du catéchisme encyclopédiste. Il était venu pour proposer un arrangement à l'amiable. Il s'agissait, avec l'assentiment du maréchal, de tirer quelques millions de la Banque nationale (grâce aux manigances du baron Krauss jusqu'ici miraculeusement pré-

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servée). Cette somme serait employée à acheter leurs armes aux prolétaires. Nous nous mimes à rire. « Ah! messieurs, disait l'opticien, vous avez beau rire, vous ne savez pas ce que c'est que Vienne.... » Et renonçant au pathos, il se mit à sangloter et à demander, lui aussi, la grâce d'être gardé prisonnier. Il y eut encore d'autres scènes plus ou moins burlesques. Dans toutes les grandes crises de la vie les rires sont si près des larmes! L'explique qui pourra.

Le prince Félix vint m'engager à une promenade solitaire. Nous nous rendîmes à pied à l'octroi de la Favorite. Quel spectacle navrant : les vastes magasins, les usines, toutes les appartenances de la station du chemin de fer de Gloggnitz (du sud), sont transformés en un amas de ruines. La belle Halle seule est restée intacte. La porte de l'octroi et le mur d'enceinte sont occupés par la troupe. Rien de triste comme la longue perspective de la grande rue de la Favorite en partie détruite, jonchée de pierres et de décombres. Partout les traces de combats, d'incendies, de scènes de pillage. Des femmes et des enfants aux yeux éteints, aux joues hâves, vêtus de haillons, s'approchent de nous, regardent le général d'un air stupéfait, contractent leurs lèvres en un rire bête, et semblent jouir du spectacle désolant qu'ils offrent eux et leur

quartier. Ce n'est pas la misère, bien grande assurément, ni l'abrutissement de ces êtres qui me frappent, c'est leur insouciance, le triste privilège de gens qui n'ont rien à espérer et rien à perdre.

Le bombardement général a commencé à trois heures et demie. A cinq heures et demie le feu cesse sur toute la ligne. Une seule batterie continue à lancer des fusées. En même temps, dt^ ra£ales du sud-est d'une violence inexprimable succèdent au calme de la journée. Nous avons hâte de retourner à la Ferme Bouge. De l'étage supérieur on embrasse du regard la ville intérieure, ses glacis et les vastes faubourgs qui l'encadrent. Des languettes lumineuses lèchent le toit d'un grand édifice; puis, soudainement, des flammes s'élancent de tous les côtés, une colonne immense de feu, tortillée par l'ouragan, monte aux nues. Sous ses sinistres reflets la flèche et le haut de la cathédrale de Saint-Étienne apparaissent inondés de teintes roses, écarlates, cramoisies, et au travers de ce rideau embrasé se détache l'aiguille noire de Saint-Michel. Des fusées, se succédant avec rapidité, tracent sur le ciel nocturne des courbes brillantes qui doivent rappeler aux habitants les fameux feux d'artifice de Stuver, si chers aux Viennois. L'incendie de la toiture du magnifique palais, œuvre classique

de Fischer d'Erlach, contenant la bibliothèque impériale, une des plus riches de l'Europe, de l'église et de la tour de Saint- Augustin, répand ses teintes d'un rouge de sang sur de gros paquets de brouillard qui, chassés par la tourmente, s'enfuient vers le centre de la ville. Autour de moi les officiers attribuent ce désastre aux prolétaires, mais je sais par le prince de Windischgraetz lui-même que l'incendie est l'œuvre du feu mal dirigé d'une batterie postée sur le Marché aux Blés. Il en est navré. Plus au sud, dans un quartier autrement intact, une seule maison a pris feu. C'est le palais du comte Kolowrat, collègue et rival du prince de Metternich. Les codiniy verront une juste punition du ciel. Le maréchal me fit pendant quelque temps asseoir à côté de lui. Il avait l'air accablé. Je le comprends. Vienne en danger imminent d'être consumée par les flammes ! Quelle catastrophe ! C'est lui qu'on accusera d'en être l'auteur. Ce matin encore, comparé à Wallenstein dans la belle et bonne époque du grand capitaine, il sera désormais le Tilly du xix* siècle. J'ai vu briller des larmes dans ses yeux, mais pas un symptôme, pas le moindre, d'irrésolution ou de peur.

En retournant à Hetzendorf, nous avons constamment sous les yeux l'infortunée ville

offrant à cette heure le spectacle d'une lugubre magnificence. Le vent, qui avec une violence toujours croissante continue a souffler du sudest, balaye les hauteurs déboisées, que nous traversons avec grande difficulté, s'engou&e dans la plaine, menace de propager Tincendie dans la direction de la ville intérieure et de transformer Vienne, pendant la nuit, en un amas de cendres et de pierres.

Une tristesse mortelle s'est abattue sur le quartier général, si gai, si animé, si entrain ce matin. Témoin le silence des nombreux convives assis autour de la table du maréchal. On dit que Paris est la France. Vienne n'est pas TAutriche, mais elle en est le cœur, et, cette nuit, ce cœur cessera de battre. Cette jeunesse dorée d'aides de camp, là-bas aux bouts de la table, ces brillants hussards et uhlans, se rappellent la joyeuse vie qu'ils ont naguère menée dans cette ville enchanteresse que déjà ^Eneas Sylvius, alors nonce du pape et plus tard pape lui-même sous le nom de Pie II, appelait, il y a quatre cents ans, la capitale de la bonhomie et du plaisir. Le découragement visible des chefs touche probablement à de plus hautes considérations. Le maréchal seul, cachant ses émotions, se montre tel qu'il paraît toujours en public : grave, digne, impassible. — Après, le

funèbre festin avec Kiibeck à Hietzing chez M. et Mme de Bernstorff; nous y rencontrons Koenneritz, ministre de Saxe. Ce diplomate style Louis XV, d'ordinaire si vif, si pétillant d'esprit, recherché et évité pour ses mots mordants, est devenu distrait, absorbé, taciturne, ennuyeux. Ce n'est pas lui, c'est son ombre qui hante les salons diplomatiques. Comme tant d'autres, l'ouragan de Mars l'a brisé.

Cette journée si riche d'émotions et de fatigues devait, avant de se terminer, me fournir l'occasion de faire une connaissance intéressante. Revenu à Hetzendorf, je traversais la cour lorsqu'un cavalier portant l'uniforme de général, suivi de quelques serezans\ approcha au galop par la grande avenue qui mène au château, sauta légèrement à terre et demanda a parler au maréchal. C'était le ban Jellacic, le vainqueur d'hier, le héros de la bataille de Schwechat qui revenait du théâtre de l'action. Son bulletin l'avait précédé. Il disait simplement : « Plus de Hongrois sur le territoire autrichien ».

1. Des cavaliers croates communëment appelés u manteaux rouges i>.

1*^', mercredi. — A mon réveil j'apprends de bonnes nouvelles : Vienne prise mais pas brûlée. Une ou deux heures après le coucher du soleil, le vent, furieux encore sur les hauteurs de Hetzendorf, cédant le pas à une pluie forte, est tombé subitement dans la plaine. Favorisés par les éléments, les gardes nationaux ont pu empêcher la propagation de l'incendie et sauver la bibliothèque impériale. Dans la nuit, le général Czorich a fait enfoncer à coups de canon une des cinq portes du Burgthor. Ses troupes, pouvant de cette façon pénétrer dans la ville intérieure, ont pris d'assaut une à une les grandes barricades élevées dans les rues avoisinantes. Après une vive fusillade qui n'a duré que sept minutes, les grenadiers se sont rendus maîtres de la place Saint-Ètienne, au centre de la ville. En même temps le général Ramberg approchait par la rue du Rothethurm, Dès lors toute résistance a cessé. Le silence qui régnait dans la ville fit

comprendre qu'elle était à nous. Les étudiant avaient juré leurs grands dieux qu'ils mourraient sur les ruines de T Université. Mais on n'y trouva que leurs chapeaux calabrais, des armes et d'immenses tas d'ordures. Les jeunes gens, rasés à la hâte et déguisés de leur mieux, avaient pris la fuite. C'est ainsi que s'est terminé, dans la nuit du 31 octobre au 1"^ novembre, après une durée de sept mois et demi, le règne fantastique et, dans les derniers temps, sanglant des étudiants. L'histoire ne connaît rien de semblable.

Le quai'tier général est de fort bonne humeur. A l'heure du premier déjeuner sa cantine fourmille d'officiers. Tout le monde est d'une gaieté folle. Mais, hélas! il y a aussi des gens qui pleurent et qui tremblent. Un « auditeur militaire » me mène dans une partie reculée du parc où je vois un petit nombre de jeunes gens, les bras liés au dos, attendant leur jugement. Arrêtés les armes à la main, ils sont passibles de la peine capitale ; à moins d'un acte de grâce du maréchal, ils mourront. A en juger par leur mine, ils ne se font aucune illusion sur le sort qui les attend. Les plus compromis parmi eux sont quelques élèves d'un institut impérial et leur professeur, un abbé italien, arrêtés au Kahlenberg pai* des soldats qu'ils sont accusés d'avoir voulu dé-

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baiicher. Pris ainsi en flagrant délit, ils seront placés immédiatement devant le tambour^ jugés, condamnés, fusillés. L'auditeur m'invita à assister au procès sommaire d'une cour martiale. Je dois faire ici un aveu dont j'ai honte : l'aspect de ces malheureux jeunes gens me laissait froid. J'ai pour excuse les accès de colère que pendant sept mois m'a donnés le règne aussi calamiteux que grotesque des étudiants. « L'heure du châtiment est venue, me dis-je, eh bien, ils n'auront que ce qu'ils méritent! » Mais ici il arriva, comme cela est si souvent le cas, que le hasard ou la Providence se mit de la partie. Un mot de l'auditeur, dit au hasard ot sans aucune arrière-pensée, me fit entrer dans un autre ordre d'idées. « Voilà, me dit-il en désignant un des prisonniers, un proche parent de M. de ***. » Ce dernier est un haut fonctionnaire du département des affaires étrangères, généralement aimé et vénéré, qui m'a toujours témoigné de la bonté. Dès lors je résolus de tâcher de sauver le jeune homme. L'auditeur ne pouvant guère ajourner la réunion de la cour martiale, et le maréchal devant quitter Hetzendorf pour inspecter les troupes, il n'y avait pas un instant à perdre. Je me mis donc à courir de toute la vitesse de mes jambes, et j'arrivai au château, tout essoufDé, au moment

même où le prince de Windischgraetz montai en voiture. Grâce au nom du fonctionnaire, dont il connaissait le mérite, il envoya un aide de camp sur les lieux avec Tordre de surseoir au jugement de mon protégé. Par une conséquence logique, cet acte de grâce fut étendu à ses camarades. Mais le soir, et c'est le piquant de laventure, j'appris que Thomme de loi s'était trompé. Quoiqu'ils portent le même nom, il n'y a aucune relation de famille entre le délinquant et le parent de M. de ***. C'est à cette méprise que ces gamins et leur abbé doivent d'avoir échappé à une mort ignominieuse. Si j'avais alors connu l'erreur de l'auditeur, je n'aurais pu motiver mon intervention, et ma demande en grâce aurait été certainement refusée.

Vers midi le prince de Schwarzenberg se rend à Vienne avec le comte Mouki Waldstein et moi. D'abord, grande difficulté de passer à travers les barricades. Des troupes partout. La ville intérieure hermétiquement fermée. Dans les faubourgs toute circulation interdite aux gens en habit bourgeois. L'uniforme de général porté par le prince Félix nous sert de talisman. Dans la longue artère de Mariahilf les barricades se succèdent en nombre prodigieux. Sur les glacis, sauf quelques soldats groupés autour de feux de bivouac, pas âme qui vive. Le Bourgthor cri-

blé de balles. Des cinq portes dont il se com-^ pose, une seule, ouverte par le canon, est pra* ti cable.

Nous mettons pied à terre à la place Joseph. Une scène burlesque se passe entre le prince et le portier du Manège d'hiver^ local qui a servi aux séances du Parlement. Devant la porte ouverte à deux battants stationnent en grande tenue le portier et deux huissiers. Des gardes nationaux montent la garde. Le prince au portier : « Qu'est-ce que vous faites ici ? — Altesse, j'attends messieurs les députés. — Quels députés? — Altesse, ceux du Reichstag. — Reichstag? Il n'y en a pas! — Comment! Altesse, il n'y en a pas? Voilà les députés qui arrivent. » En effet, plusieurs membres du Parlement, reconnaissables à la médaille qu'ils portent à la boutonnière, s'approchent en petits groupes. Mais ils n'ont pas plus tôt aperçu un général qu'ils se retirent et, se tenant à une distance respectueuse, assistent au dialogue entre le prince et le portier. Le premier, en fixant les députés : « Il paraît que ces Messieurs ont oublié que depuis le 22 octobre le Reichstag est ajourné, et qu'ils ne se sont pas aperçus de la prise de Vienne par l'armée de l'empereur. » Puis au portier : « Fermez la porte ; que la garde se retire ! » DettOj fatto. Par un surcroît de précau-

lions, il y fait afficher la proclamation d'Olmutz annonçant la prorogation. Puis, se tournant vers les députés, il dit très poliment : « Ces Messieurs, dont les immunités parlementaires ont cessé avec la clôture de la Chambre, auront présente à l'esprit la loi martiale qui est ou sera proclamée à Vienne. » Les députés s'inclinent profondément et se retirent en silence*.

Au Kohlmarkt, au Graben, dans la Herrengasse, se rencontrent des gens bien mis. Ce sont des « bien-pensants », les noirs-jaunes, lestrembleurs de la veille, les satisfaits du jour, ceux qui se sont enfermés dans leurs maisons pour ne pas attirer sur eux les regards des prolétaires, des mobiles, des amazones, ces femmes horribles qui, armées et enrégimentées, ont infesté les rues dans les derniers jours de la terreur. Mais, Dieu merci, tout ceci, tout ce cauchemar est chose passée. Les voilà sauvés. Aussi ne voit-on que des accolades, des poignées de main, des larmes de joie. La différence du sexe est momentanément suspendue. Hommes et femmes, même des inconnus, s'embrassent avec effusion. Entouré de cette foule joyeuse et reconnaissante au sabre qui l'a délivrée, le prince

1 . Quelques députés ont néanmoins trouvé moyen de pénétrer par des portes de derriore dans la salle des séances et d\ rédiger une protesta lion.

Félix, habillé en général, se soustrait avec peine ti leurs ovations. Nous nous rendons à la chancellerie d'État, naguère la résidence officielle du prince de Metternich. Sur les deux façades on voit de nombreuses traces du feu d'artillerie dirigé hier sur ce palais. A l'intérieur, dans la salle des Pas-Perdus, devenue historique par le Congrès de Vienne qui y a siégé, et dans les salons attenants, il n'y a presque pas de glaces ou de meubles épargnés par les éclats de bombe qui jonchent le parquet. Mais aucune pièce n'a plus souffert que le cabinet de travail du prince chancelier. On dirait que les batteries des Impériaux, afin de rétablir l'ordre, se sont acharnées sur la demeure de celui qui a su le préserver pendant près de quarante ans.

Le soir grand banquet à Hetzendorf. Quel contraste avec le triste festin d'hier! Une gaieté contenue, je dirais presque solennelle, se lit sur toutes les physionomies. Le maréchal, rayonnant et moins réservé que d'habitude, ne cache pas sa satisfaction. Assis à ses côtés, le prince Félix, tout absorbé dans ses réflexions, échange parfois, d'un air distrait, quelques mots ou quelques sourires avec son beau-frère. C'est que l'un regarde l'œuvre faite et il la trouve bonne; l'autre, l'œuvre qui reste à faire, et il la trouve immense. Après le repas, le maréchal, salué

d'acclamations enthousiastes, se montra, du balcoHi aux troupes massées dans la cour et dans la longue avenue d'arbres séculaires plantés par Marie-Thérèse. Cette ovation partait du cœur. Le soldat sent, nous savons, que le prince de Windischgraetz a sauvé la monarchie.

Le soir, le prince Félix et moi, nous primes, pour retourner à Floridsdorf , le même chemin par lequel nous étions venus. De là un train spécial nous ramena pendant la nuit à Olmûtz.

Les événements importants qui s'étaient accomplis sous nos yeux, les questions palpitantes d'intérêt et d'actualité qui s'y rattachent, les émotions si diverses éprouvées pendant ces deux derniers jours, chassaient le sommeil, et le prince, si taciturne à dîner, se sentait maintenant en verve et examinait, avec la lucidité et la précision de parole qui le distinguent, la situa tion nouvelle créée par les succès du maréchal. Nous en passions et repassions toutes les chances sans pouvoir arriver à des appréciations sûres, ni entrevoir la route à suivre. Le grand problème de la reconquête de la Hongrie se dresse devant nous comme un sphinx. Gomment pressentir l'issue des futures batailles? Comment prévoir les caprices du hasard, les sourires ou les disgrâces de la fortune? Les calculs politiques s'arrêtent devant la guerre. Le prince

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rendait justice à la manière « admirable » dont son beau-frère avait préparé, dirigé et mené à bonne fin les opérations devant Vienne. Pas l'ombre de jalousie. C'est un grand cœur qui ne connaît ni peur, ni envie, ni intérêt personnel.

Du 2, jeudi, au 13, lundi. — Je résume les événements qui se sont passés dans Vienne lors des derniers jours du siège et de la prise de la ville.

Le 23 octobre, dès son arrivée à Hetzendorf, le maréchal avait sommé la ville de se rendre à discrétion. Elle devait, dans l'espace de trois fois vingt-quatre heures, déclarer sa soumission, faire transporter les armes à son quartier général et lui livrer les chefs de la légion académique et douze étudiants. Les étrangers devaient être expulsés, et tous les journaux, sauf la gazette officielle de Vienne, cesser de paraître.

Ces demandes, quoique justifiées par la situation, étaient dures parce qu'on exigeait du condamné de s'exécuter lui-même. En attendant, cette ville infortunée descendait rapidement le plan incliné qui mène à la terreur. Le maréchal l'avait déclarée en état de siège;

1. Ne m'étant pas trouvé sur les lieux, je fais, dans le récit qu'on va lire, de nombreux emprunts à l'ouvrage du baron Helfert, cité plus haut.

tlO UNE ANNÉE DE MA VIE.

Messenhauser y promulgua, le 25, la loi martiale, en motivant cette mesure sur la proclamation du « Brennus insolent, ennemi du genre humain » . Une proclamation du malfamé Fenneberg, chargé d'organiser ]& police militaire, punissait de mort quiconque tarderait à prendre les armes au premier signal, qui ne combattrait pas à outrance les ennemis du genre humain, qui gaspillerait les munitions en tirant sans nécessité ! Tous ces coupables devaient être jugés sommairement et exécutés immédiatement. On peut s'imaginer les angoisses des Viennois et les vœux qu'ils faisaient pour la prompte arrivée des troupes impériales. Aussi y avait-il entre la ville et le quartier général un va-etvient continuel de députés de la municipalité, le seul corps avec lequel le maréchal condescendait à traiter. L'ancien ministre président et membre du Reichstag. M. de Pillersdorff, qui était venu à Hetzendorf pour parler au prince de Windischgraetz, « non comme député du Parlement, mais comme messager de la paix », fut rudement éconduit.

Le 26 au matin, le terme fixé par le maréchal étant expiré, il ouvrit aussitôt les hostilités. Les progrès que firent les soldats sous les yeux des habitants et l'aspect des blessés qu'on transportait aux hôpitaux, parmi eux beaucoup

de gardes nationaux horriblement mutilés par le feu d'artillerie des Impériaux, répandaient la consternation non seulement dans la population, mais aussi et surtout parmi les chefs de Tinsurrection. Les femmes du peuple se plaignaient de Fempereur. Elles ne l'auraient pas cru capable d'être si méchant*. Les gardes nationaux, après s'être bravement battus sur les barricades, en revenaient démoralisés et ne songeaient plus qu'à une prompte soumission. Messenhauser lui-même avait dit à Fenneberg : w II faut bien nous battre encore un peu pour l'honneur! »

L'attaque générale du 28, commencée avant midi et terminée à huit heures du soir, avait eu pour résultat l'occupation par les Impériaux des grands faubourgs Landstrasse, Rennweg et Leopoldstadt, et du glacis jusqu'au pied des bastions de la ville intérieure. Après avoir, dans la nuit, réuni à la Stallburg tous les chefs et commandants des différents corps d'armée, Messenhauser leur déclara que la résistance ne pouvait être prolongée et qu'il ne restait qu'à demander au maréchal des conditions « tant soit peu humaines ». Bem semble avoir partagé

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