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Exactement comme les paysans de Lombardie. Voir page

cet avis, car il disparut aussi mystérieusement qu'il était venu.

Le 29, dimanche, un calme absolu régnait dans la ville. Les dispositions pacifiques des habitants éclataient de toutes parts. Terrorisés jusqu'ici par ce monstre de Fenneberg, par les satellites dont il s'entourait, par les prolétaires ivres de sang et de vin, les bons bourgeois avaient dû dissimuler la soif de paix qui les dévorait. Maintenant, voyant le découragement des chefs, ils ne se gênaient plus. Des gardes nationaux, sans être molestés, demandèrent la paix à grands cris. Des cavaliers parcouraient les rues en agitant des drapeaux blancs. On en voyait flotter du haut des tours de quelques édifices et de beaucoup d'églises. Les glacis et les grandes artères des faubourgs regorgeaient de promeneurs endimanchés.

Les hommes, malgré la défense, sous peine de mort, de paraître en public sans armes, avaient laissé chez eux leurs fusils, et, accompagnés de leurs femmes et enfants, visitaient les endroits où les derniers combats avaient eu lieu, et se pressaient surtout auprès des barricades abandonnées ou détruites. Cependant des détachements de la brigade Parrot entraient par la porte de l'octroi de Nussdorf, occupaient le faubourg Rossau et, après avoir entendu la messe,

ramassaient les armes que les habitants s'empressaient de leur remettre. La foule assistait silencieuse, mais évidemment ravie de revoir les casaques blanches. N'était le bruit lointain des coups de feu échangés à Lerchenfeld, on aurait dit que la capitulation était devenue un fait accompli.

Pendant que Vienne semblait se pacifier de plus en plus, la députation nommée dans la nuit sur la recommandation de Messenhauser et renforcée de trois conseillers municipaux avait paru devant le maréchal . Il la reçut courtoisement. « Après avoir occupé hier, disait-il, tous les points que j'avais en vue, j'ai suspendu mes opérations, afin de laisser aux habitants bien pensants de Vienne le temps de réfléchir, de prendre courage et d'empêcher ainsi de plus grands malheurs. Aujourd'hui môme j'attends, par l'entremise du Conseil municipal, la réponse, c'est-à-dire l'acceptation pure et simple des conditions énoncées dans ma proclamation. » Un des députés lui demanda le maintien de la légion académique. « Non! s'écria le prince en lui coupant la parole, non, il faut en finir avec le régime des polissons. » Les députés, en sortant de l'audience, ne pouvaient guère se dissimuler que le seul parti à prendre était de se rendre a discrétion. De son côté, Messenhauser avait fait

afficher une proclamation conçue, comme tout ce qui venait de sa bouche ou de sa plume , en termes prolixes, pompeux, incorrects et de mauvais goût, mais parlant pour la pr^ooière fois le langage de la vérité. Le commandant en chef déclarait impossible la prolongation de la résistance, avouait, en donnant un démenti cynique a tous ses ordres du jour antérieurs, qu'il n'avait jamais espéré remporter la victoire, et finissait par demander aux corps armés leur vote, par un oui ou un non, sur la question de savoir si la lutte devait être continuée. « Quant à moi, disait-il en terminant, je marche avec la majorité ; la majorité est le jugement de Dieu* aussi longtemps qu'elle n'est pas devenue minorité (!!) » Les chefs de corps étaient convoqués pour ({uatre heures ; mais, dans l'intervalle, des bruits vagues de l'apparition des Hongrois, subitement répandus dans Vienne, semblaient donner gain de cause aux adversaires de la soumission, c'està-dire aux gens de sac et de corde, aux prolétaires et surtout aux déserteurs du 6 octobre, qui, sachant le sort qui les attendait s'ils étaient pris, demandaient avec véhémence la continuation de la lutte. Messenhauser, contraint de monter sur la tour de Saint-Étienne où il avait fait installer un observatoire, en redescendit sans avoir aperçu de Hongrois. « Chacun, répondait-ii

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aux questions dont on TassaiHait, est libre de se sauver, s'il le peut. A demain la reddition. »

La réunion des chefs de corps eut lieu à l'heure fixée. Elle fut des plus orageuses. Mais Messenhauser, après avoir parlé avec courage et éloquence, enleva un vote favorable à la capitulation. Une députation chargée d'en informer le prince de Windischgraetz se rendit aussitôt à Hetzendorf, y arriva à dix heures du soir, et convint avec le maréchal que la ville serait occupée le lendemain matin par les troupes impériales.

Le 30 octobre, pendant que la ville se préparait à remplir les conditions du prince, qu'elle avait acceptées, des désordres graves eurent lieu dans les capitales voisines de la Styrie et de la Moravie, et le même jour vit une rencontre de vingt-cinq mille insurgés hongrois, commandés par le général-major Moga, en présence et sous la surveillance de Kossuth, membre et inspirateur du ministère révolutionnaire de Pesth, avec le corps d'armée du ban de Croatie.

Oui, vingt-cinq mille Hongrois, dont quinze mille de troupes régulières, avaient passé la Leitha le 28 et se trouvaient le 30 près de Schwechat, à trois ou quatre lieues, c'est-à-dire aux portes de Vienne. Le cas était prévu par le prince de Windischgraetz. Il se trouvait dans

le dilemme de lever le siège et de se retirer soit en Moravie, soit dans la Haute-Autriche, ou bien, placé entre deux ennemis, si, ce qui était possible, les Viennois rompaient la capitulation, courir les chances d'une double bataille.

Dès la pointe du jour il se rendit au Lagerberg. De cette hauteur il pouvait, après que le brouillard se fut dissipé, dominer du regard et la ville et le champ de bataille choisi par les Hongrois. Le ban Jellacic commandait le corps d'armée opposé à ces derniers. Après des combats partiels sans résultat, après des intervalles où l'artillerie seule tenait la parole, Taction se termina, à la suite d'une attaque générale des Impériaux, par la défaite des Hongrois. Complètement débandés, les débris des forces du général Moga cherchèrent le salut dans la fuite et gagnèrent, à grand'peine, en essuyant des pertes considérables, la frontière de Hongrie. Le lendemain, 31 octobre, le ban put constater et mander à son commandant en chef qu'aucun insurgé hongrois ne se trouvait plus sur le sol autrichien. Kossuth, qui avait contraint le général Moga à envahir la Basse-Autriche, a été le premier à s'enfuir du champ de bataille.

Le même jour (30 octobre) de grand matin, le Conseil municipal, de concert avec Messenhauser, désirant hâter l'exécution de la

capitulation 9 prit les dispositions nécessaires pour faciliter aux troupes impériales Toccupation des faubourgs et de la ville intérieure. Comme il restait encore quelques détails à régler, le Conseil municipal envoya une nouvelle députation au maréchal. Partout il n'y avait que des satisfaits. Impatient de voir arriver les sauveurs, on se disait d'abord à l'oreille et ensuite tout haut : « Où sont-ils donc? Qu'ils se dépêchent! » On en é(ait là lorsque, vers dix lieures, on entendit le cri « Les Hongrois arrivent ! » mille fois répété par les prolétaires, les mobiles, surtout par les déserteurs de notre armée. Dès ce moment, l'aspect de la ville fut changé. Les irréconciliables prirent une fois de plus le dessus. Messenhauser avait déjà fait démonter son observatoire placé au sommet de la flèche de Saint-Êtienne. Maintenant, à son corps défendant, suivi de quelques membres du Reichstag et de quelques étudiants, il y monta de nouveau. Le brouillard empêchait de voir, mais le bruit et les éclairs du canon parlaient assez distinctement. Cependant Messenhauser, pour plusieurs raisons, dont celle de la conservation de sa vie n'était probablement pas la moindre, éprouvait une extrême répugnance à violer la capitulation. A la fin, à onze heures, poussé par les personnes qui étaient venues le rejoindre, il

annonça, par les voies habituelles assez primitives, moyennant un billet renfermé dans une boîte qu'on descendait à l'aide d'une corde, « qu'un combat avait lieu près de Kaiser-Ebersdorf, mais qu'on ne pouvait distinguer ni les troupes ni la tournure que prenait l'affaire ». Ce message, arrivé dans l'habitation du sacristain, fut lu à la foule et envoyé à l'Imprimerie d'État. Un peu avant une heure, un autre billet du commandant en chef disait : « La bataille semble se diriger du côté d'Ober-Laa et Inzersdorf (ainsi se rapprocher de Vienne). Le brouillard empêche de voir clairement. Jusqu'à présent les Hongrois semblent victorieux. Dans le cas qu'une armée battue approchât de l'enceinte de l'octroi, tous les corps armés, sans attendre des ordres, seront tenus à prendre les armes. » C'était prononcer la rupture de la capitulation. Une émotion indescriptible s'empara des habitants. Le tambour fut battu, on courut aux armes et l'on se mit à reconstruire les barricades déjà en partie démolies. A deux heures, un nouveau bulletin, rédigé dans un allemand lamentable, descend de la tour de Saint-Ètienne. Il annonce que « la bataille s'approche évidemment de Vienne ». Pauvre Messenhauser! il a mal vu. Ce fut précisément à cette heure que la victoire, jusqu'ici incertaine,

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commençait à se prononcer en faveur de Jellacic.

A la même heure, les membres du Conseil municipal envoyés le matin à Hetzendorf, après une courte négociation avec le général Cordon, que le maréchal venait de nommer commandant de la ville, purent signer avec lui une convention fixant définitivement les détails de la reddition. A leur retour, ils eurent les plus grandes difficultés à pénétrer dans la ville. Les « bienpensants » , les pacifiques, avaient cédé le terrain aux pires éléments du parti de la résistance à outrance.

La nombreuse compagnie qui avait suivi Messenhauser dans les régions aériennes de son observatoire, voyant que les Hongrois, au lieu d'approcher, s'éloignaient de Vienne, ne tarda pas a se dissoudre. Abandonnant le commandant à ses méditations, elle avait hâte de descendre.

Cependant, le comité des étudiants s'était réuni à l'Université. Robert Blum s'y rendit, harangua les jeunes gens, fit appel à leurs passions révolutionnaires, les conjura de reprendre les armes. Quant au commandant de la garde nationale, Messenhauser, il le déclara traître et demanda sa destitution, qui fut prononcée séance tenante. Pour mettre la summa rerum entre les mains des anarchistes, Fenneberg fut nommé

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commandant des forces insurrectionnelles. Le nouveau chef s'empressa d'entourer la cathédrale de mobiles afin d'empêcher la fuite de son prédécesseur; mais ce dernier réussit h s'échapper et à gagner la Stallburg, où il signa sa démission. Il se rendit ensuite au comité de permanence du Reichstag et fit l'aveu d'avoir, malgré lui, violé la capitulation. Le Conseil municipal, où il se présenta également, lui fit le meilleur accueil, le réinstalla dans ses fonctions de commandant de la garde nationale et le chargea de maintenir l'ordre matériel jusqu'à l'entrée des troupes impériales. Un placard rédigé en ce sens au nom de la commune porta à la connaissance du public la retraite des Hongrois et le rendit attentif aux .conséquences funestes d'une reprise des hostilités.

De son côté, le prince de Windischgraetz avait fait préparer un bulletin pour faire connaître la défaite des Hongrois, rassurer les « bien-pensants » et donner un avertissement aux « malpensants » (ces deux termes figurent souvent dans les publications officielles), « lesquels, se berçant d'espérances illusoires, ont traîtreusement rompu la capitulation ». Ce bulletin ne put être affiché que le lendemain matin, 31 octobre.

La nuit du 30 au 31 ne s'efi'acera guère de la mémoire des Viennois. La ville était livrée à

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l'anarchie. Pour calmer ragitation, Fennebcrg s'amusa à faire lancer des fusées du haut de là tour deSaint-Êlienne. VAula^ TUniversité, était redevenue le centre du mouvement. Les bons éléments de la jeunesse « académique » ayant disparu depuis longtemps, ceux qui restaient appartenaient tous, plus ou moins, aux partis extrêmes. Pendant que, dans cette terrible nuit, cette triste nochcj ils se livraient dans la grande salle à des discussions aussi stériles que tapageuses, souvent interrompues par des libations, des gardes mobiles, des ouvriers armés, des gens de la lie du peuple, mêlés à cette horde affreuse appelée les amazones, remplissaient la petite place devant VAula et les rues adjacentes. Des orateurs de carrefours engageaient cette foule grotesque et hideuse à incendier la Burg impériale, à piller la Banque nationale, à exterminer les noirs-jaunes. Robert Blum, comme toujours en pareille occasion, se faisait remarquer par ses gestes d'enragé, par ses vociférations, par la véhémence de ses discours incendiaires. Ce fut alors qu'on l'entendit crier de sa voix de stentor : « Il vous faut encore latouriser deux mille personnes, »

Le 31 au matin la populace était maîtresse de la ville intérieure. Le comité permanent de la commune faisait ce qu'il pouvait pour rétablir

un peu d'ordre et empêcher les pillages et les massacres. A VAula on avait proposé de faire sonner le tocsin. Le comité des étudiants s'y opposa. Ces jeunes gens, hébétés et encore sous l'influence de l'orgie de la nuit, mais assez éveillés cependant pour se rendre compte des conséquences que la rupture de la capitulation pourrait entraîner pour eux, ne songeaient plus qu'à se sauver.

Mais telles n'étaient pas les dispositions des prolétaires. Aux termes des arrangements convenus entre le Conseil municipal et le maréchal, à midi précis, le grand étendard noir-jaune devait être hissé sur la tour de Saint-Ètienne. La foule s'y opposa et déchira le drapeau de même couleur d'un détachement de la garde nationale qui traversait la place. De nouvelles bandes armées, amenant deux canons, arrivèrent devant la cathédrale. Le malfamé Bêcher, une moche allumée à la main, se plaça entre les deux pièces, menaçant de tuer ceux qui oseraient hisser le drapeau noir-jaune. Blum fit amende honorable aux habitants de Vienne : « Il est midi, disait-il, et pas de drapeau impérial sur la tour. Je retire le blâme que j'ai déversé sur vous. » En même temps le célèbre grand bourdon de la cathédrale se mit à s'ébranler, et à sa musique solennelle et mélodieuse vint se joindre le bruit

du tocsin sonné à beaucoup de clochers. Du point central du parvis de Saint-Ëtienne le mouvement en faveur de la défense à outrance rayonnait vers la circonférence de la ville intérieure. On avait encore laissé quelques pièces d'artillerie sur les bastions. Des mobiles, les dirigeant contre les troupes, tirèrent quelques coups sans que celles-ci daignassent y répondre. Les faubourgs restaient tranquilles. Toutes les portes du mur d'octroi, excepté celle de Lerchenfeld, se trouvaient entre les mains des Impériaux.

A dix heures les diverses colonnes impériales destinées à occuper la ville se mirent en mouvement et, traversant les faubourgs, occupèrent les glacis sans coup férir. A trois heures et demie les batteries du bastion de la Burg et de la porte de Carinthie ouvrirent le feu contre les troupes massées sur divers points des glacis. Mais à la même heure commença le bombardement général (avec Teffet qui a été décrit plus haut). A cinq heures et demie le feu cessa sur toute la ligne. La capitale de l'Autriche, menacée d'être dévorée par les flammes, et presque miraculeusement sauvée dans la nuit suivante par suite de la tombée subite et inattendue de l'ouragan et en partie grâce aux efforts de la garde nationale, la capitale de l'Autriche était à nous.

Le lendemain, 1** novembre, elle fut (comme il a été dit) occupée par les troupes.

Après Gratz, après Brûnn, Lemberg aussi a eu sa rébellion, ses étudiants, ses prolétaires et, à rinstar de Vienne, son bombardement et sa capitulation. Cette échauffourée, dont le général Hammerstein a eu raison dans l'espace de deux jours (les 1'*^ et 2 novembre), les désordres en Styrie et en Moravie aussitôt réprimés, la guerre civile qui couvre de sang et de ruines la Hongrie, la Transylvanie et la Croatie, les péripéties du siège de Vienne, tout cet ensemble d'événements provoqués et dirigés par des mains invisibles, mais agissant d'après un plan préconçu, donne une idée de la gravité de la situation et de la grandeur de la tâche que, sous le règne d'un souverain malade, un concours de circonstances peut-être sans précédents dans l'histoire impose au prince Félix de Schwarzenbcrg. Ajoutons que cet homme d'État est dépourvu de tout caractère officiel, puisque le ministère, dont il est déjà l'âme, la tête et le cœur, n'est pas encore définitivement constitué.

Et l'état de l'Europe ! A part la Russie qui a arrêté la révolution sur ses frontières, à part l'Angleterre qui l'a écrasée en un jour, on ne voit que des États bouleversés ou près de l'être : la République française, née d'une révolution,

mal consolidée et luttant encore avec l'anarchie ; les États d'Allemagne en train de se refondre soit en un empire unitaire, soit en une république plus ou moins rouge ; la Prusse royale se débattant, dans sa capitale même, avec les démocrates ; ritalie livrée à des convulsions. Ajoutons que le chef de l'Église est prisonnier dans sa capitale, et que notre guerre avec la Sardaigne, interrompue par une trêve, se rallumera probablement aux premiers revers que subiraient nos armées en Hongrie.

Les nouvelles de Vienne sont relativement bonnes. Il parait constaté qu'à part quelques actes de cruauté commis des deux côtés pendant les combats, la répression s'est faite d'une manière peu sanglante. La discipline la plus sévère est maintenue, et les troupes sont reçues par les bourgeois comme des sauveurs. Le maréchal, dont le quartier général a été transféré à Schoenbrunn, a fait promulguer la loi martiale et établi une Commission centrale, présidée par le général Cordon, commandant de la ville et chargé des affaires relatives à l'état de siège. C'est un esprit sage et un caractère doux mais ferme. Le prince, me dit-on, n'aurait pu faire un meilleur choix. Cependant sa tâche est pénible, puisque nous entrons maintenant dans la triste phase des châtiments. On a fait des arres-

talions en masse, mais, le maréchal ne comptant frapper que les chefs et non les égarés, la plupart des personnes mises sous les verrous ont été relâchées. Les plus compromis, comme Pulzky. Tausenau, Bem, Fenneberg, ont trouvé moyen de s'évader avant ou après l'entrée des troupes. Les deux députés de Francfort, Robert Blum et Frœbel, ont été arrêtés le 4 à Thôtel de Londres et écroués dans une maison de détention militaire. Le 8, ils ont adressé à la Commission centrale une protestation rédigée par Blum en termes hautains et même insolents contre la violation de leurs immunités parlementaires. Cependant, le prince de Windischgraetz, dans une lettre confidentielle, reçue à Olmûtz le 7 au soir, informa le prince Félix de l'arrestation des deux députés et de son intention de les faire simplement expulser du territoire autrichien. « afin, dit-il (je cite de mémoire), de t'épargner des difficultés diplomatiques ». Le prince Félix, tout en se rendant compte de la tempête que le jugement et l'exécution de Robert Blum déchaîneraient à Francfort et dans toute l'Allemagne, n'hésita pas un instant à demander h son beau-frère que les deux députés fussent traduits devant le conseil de guerre. « Leurs privilèges de députés de Francfort, lui écrivait-il (cité de mémoire), n'ont aucune force légale en Au-

triche. Le seul privilège auquel ils puissent prétendre, c'est celui de la loi martiale. » Le prince voit en Robert Blum le chef le plus marquant des anarchistes allemands; il a été, se dit-il, pris les armes à la main, il les a portées contre le jçouvernement légitime et régulier : il doit en subir les conséquences. S'il est condamné et fusillé, ses confrères sauront qu'en Autriche on ne les craint pas. Il assume donc la responsabilité des conséquences de cet acte de justice. Il faut frapper les grands coupables et non les petits goujats. « Ne t'occupe pas, ajouta-t-il en terminant, de mes difficultés diplomatiques, je saurai me tirer d'affaire », et il demanda le jugement de Robert Blum ; mais le nom de Frœbel, soit par un oubli, soit, ce qui me paraît assez probable, avec intention, resta dans sa plume. Cette réponse à la lettre du prince de Windischgraetz, expédiée aussitôt par un officier qui quittait Olmûtz par le train de minuit, fut remise au maréchal le lendemain, 8, dans la matinée. Le même jour, Blum eut à subir son premier et seul interrogatoire. Il était accusé d'avoir excité des sujets de l'empereur à la rébeUion, d'y avoir pris part les armes à la main, enfin d'avoir offert a Messenhauser (le 27 octobre) la présidence de la République autrichienne. Au sujet des deux premiers chefs d'accusation, Blum n'avait rien à

alléguer pour sa défense. Quant au propos qu'il aurait tenu au commandant de la garde nationale, il répondit qu'il ne s en souvenait pas et que cela n'avait pu être qu'une plaisanterie.

Le lendemain, 9, à cinq heures du matin, il fut conduit devant le juge pour entendre l'arrêt du tribunal. Condamné à être pendu, il dut a l'absence d'un bourreau la faveur relative d'être passé par les armes. Pendant les deux heures qui, conformément à la loi martiale, lui furent accordées pour prendre ses dernières dispositions, un religieux du couvent des Bénédictins « Ecossais » vint lui offrir les secours de la religion. Assez mal reçu, le prêtre, connaissant le cœur humain et les clartés surnaturelles que la mort imminente répand parfois autour d'elle, ne se découragea pas. Après un court entretien, le condamné, fondant en larmes, abjura le Catholicisme-Allemand^ rentra dans le giron de l'Église dans laquelle il était né, et reçut les sacrements avec une fervente dévotion. Le bon religieux l'accompagna à la Brigittenau, où il fut fusillé. Sa mort fut instantanée. Il devait achever le lendemain sa quarante-deuxième année.

Robert Blum, né à Cologne en 1807, fils de parents pauvres — son père était tonnelier, — gagnait son pain comme apprenti, comme dômes-

tique au théâtre de sa ville natale , plus tard comme secrétaire et caissier du Stadt-Theater de Leipzig. Une instruction incomplète d'autodidacte lui permettait cependant d'écrire dans des journaux subversifs de second ordre. Voué dès 1830 au culte de la révolution, il trouva à Leipzig, en s 'unissant à la nouvelle secte, politique bien plus que religieuse, du Catholicisme-Allemand^ une sphère d'action plus étendue et plus conforme à ses visées. Il se distingua comme tribun lors des troubles de 1845, et passa désormais pour un des démagogues les plus influents et les plus dangereux de l'Allemagne. Envoyé en 1848 au Parlement préliminaire et ensuite au Reichstag de Francfort, son talent oratoire et ses relations avec les chefs de la révolution européenne le portèrent à la tête du fameux club de la Maison-Allemande .

En 1845, à Leipzig, en allant au spectacle, je l'ai souvent vu, assis derrière le grillage de sa caisse, vendre les places. On l'appelait alors, moitié en plaisantant, moitié sérieusement, le futur président de la République allemande. 11 avait le physique du tribun. Sa tète aux traits irréguliers mais animés par des yeux perçants, encadrée d'une chevelure et d'une barbe aux couleurs teutoniques, une nuque herculéenne fortement assise sur des épaules carrées

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révélaient la force, la confiance en lui-même, rintelligence, autant qu'un fanatique puisse être intelligent, et surtout une féroce et indomptable énergie. On Ta vu à Tœuvre k Leipzig durant les troubles de 1845, à Francfort lors des émeutes qui ont coûté la vie à Félix Lichnowsky et Auerswald, à Vienne, pendant la révolution d'octobre. Avec lui a disparu un des chefs, peut-être le principal, de la République allemande.

Son jugement, demandé par le prince de Schwarzenberg, était un acte de justice, de courage et de haute politique. De justice : d'après les législations existantes dans tous les pays civilisés, le rebelle ou son complice, de quelque nation qu'il soit, pris les armes à la main, est passible de la peine capitale. De courage : le prince, malgré la gravité de la situation, sans reculer devant les conséquences formidables que cet acte de justice pouvait entraîner, a osé fraper la révolution dans la personne d'un de ses principaux promoteurs. De haute politique: quoique assailli ou menacé de tous côtés, il a constaté sa ferme volonté de ne point transiger avec l'anarchie. Demander la tête d'un homme, je le sais, est chose répugnante, mais quand cet homme, légalement condamné, est un de ceux qui ont fait et qui, probablement, feront encore

répandre du sang, sa mort, pour parler avec un ambassadeur espagnol, est une économie de sang, es economia de sangre. C'est à ce point de vue que s'est placé le prince Félix. S'il avait écouté Stadion et ses amis, nul doute qu'ils ne l'eussent conjuré de ne point prendre une résolution qui attirerait sur le gouvernement, dont ces messieurs devaient être bientôt des membres, les haines et les vengeances des partis subversifs, si influents aujourd'hui dans les Parlements de l'Europe. Mais heureusement Félix de Schwarzenberg n'a consulté que son bon sens et son cœur intrépide. Il a compris que la grâce accordée à Robert Blum, dans les circonstances données, serait pour le gouvernement impérial une défaite morale et politique, probablement irréparable. Blum revenu à Francfort aurait dit, sinon dans le Reichstag, certainement dans son club et dans les rues : « J'ai excité les sujets de l'empereur à la révolte, j'ai porté, à Vienne même, les armes contre le gouvernement impérial, j'ai demandé pour deux mille personnes le sort de Latour, j'ai prononcé le nom de République d'Autriche et j'ai été pris les armes à la main, encore rouge du sang autrichien par moi versé; mais ce gouvernement si superbe et si cruel qui sévit contre ses propres citoyens, respectant en moi le membre d'une assemblée sou-

veraine*, dont une partie veut le démembrement de l'Autriche pour en annexer les débris au nouvel Empire allemand, dont une autre, celle dont je suis, veut la destruction de l'Autriche pour en faire une république allemande ou plutôt européenne, — ce gouvernement n'a pas osé toucher à un de mes cheveux. Oui, l'Autriche a reculé devant moi, Robert Blum, le représentant de la révolution. »

Tel eût été le langage de cet énergumènc. Le prince Félix a compris tout cela, et, en agissant comme il Ta fait, il a bien mérité de l'Autriche et de l'Europe.

Le 10 et le 11, Frœbel fut jugé, condamné, gracié et expulsé.

A Vienne les choses suivent leur cours naturel. Depuis l'exécution de Blum et celles, jugées indispensables, d'un très petit nombre d'individus les plus compromis, les règlements de l'état de siège sont mis en pratique avec mesure et même avec indulgence. Le prince de Windischgraetz, naturellement enclin vers la clémence, mais aussi naturellement juste, toujours pénétré de la conviction qu'il lui est éga-

1 . Le Reichstag de Francfort. Inutile de dire que dans ce parlement siègent aussi de fervents patriotes autrichiens, ayant à leur tête M. de Schmerling.

lement interdit de pardonner ou de punir sans motif, et le général Cordon, son digne représentant à la Commission centrale, ont la main douce autant que les circonstances le permettent. Le sort de Blum aura en Allemagne un immense retentissement. Si je ne me trompe fort, les trembleurs et ceux qui font trembler se réuniront pour courir sus au gouvernement sanguinaire d'Olmûtz. Il faut être préparé a tenir tête à une tempête sans pareille. Nous le sommes.

Tous ces jours-ci travaillé sans relâche. Ce sont surtout les affaires étrangères qui m'absorbent en ce moment. Par rapport à la politique intérieure, Bach et Stadion ont l'oreille du prince. Tous les jours je dîne avec ce dernier, et le repas est ordinairement suivi d'une promenade de santé sur les bastions. C'est une heure de causeries, de discussions, do luttes. Nous tâchons de nous convertir et nous ne réussissons guère.

Le 8 novembre marquera dans mes souvenirs. Le prince Félix m'a, sous le sceau du plus profond secret, informé de l'intention de l'empereur d'abdiquer en faveur de son neveu, l'archiduc François-Joseph.

14, mardi. — Occupé toute la journée d'un travail important relatif h cette matière. Le soir, long entretien avec Bruck sur les relations fu-

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tures de TAutriche avec l'Allemagne. Il est d'une surprenante richesse d'idées et n'a pas perdu son temps à Francfort.

15, mercredi. — Arrivé à Vienne de grand matin. Il s'agit encore d'aplanir les difficultés toujours renaissantes entre les deux beaux-frères. Au couvent desSalésiennes pour embrasser mes filles que je n'avais pas revues depuis le siège et la prise de Vienne . Une bombe, traversant la coupole de l'église du monastère, est tombée, sans éclater, dans le chœur, où les sœurs se trouvaient réunies. Elles en ont été quittes pour la peur. A part cet épisode, les religieuses et leurs élèves on! pu traverser, sans être molestées, les terribles journées d'octobre. Bon entretien avec le prince de Windischgraetz. Son quartier général, établi a Schœnbrunn, est, comme toujours, brillant, animé et surtout solennel. Un petit chérubin de hussard, le fils cadet du maréchal, prince Joseph, fait les honneurs avec une grâce parfaite.

16, jeudi. — Ce matin, le commandant en chef de la garde nationale, Messenhauser, a été fusillé dans les fossés de la ville, près la Porte Neuve. Il est mort bravement et un peu théâtralement. Sur sa demande, il fut dispensé d'avoir les yeux bandés et autorisé, conuBc

ancien officier, à commander le feu. Fils d'un clairon du régiment Kaiser-Infanterie, il mena dans ses premières années la vie d'un enfant de troupe et reçut une éducation fort imparfaite. Comme soldat il attira l'attention de ses. supérieurs par son désir de s'instruire, et avança successivement au grade d'enseigne et de premier-lieutenant ; en mars 1848 il se retira du service. Autodidacte, dans l'acception la plus vaste du mot, il dévorait tous les livres qui lui tombaient sous la main. Son auteur de prédilection était Louis Blanc; Cela peint ses tendances politiques, que, d'ailleurs, il dévoila dans ses premières publications et dans de nombreux articles écrits pour les journaux les plus avancés. Il est venu se présenter chez moi, il y a environ un an, a Leipzig. C'est un homme d'une trentaine d'années, fort maigre, avec des traits irréguliers, pour ne pas dire laids, mais dont la physionomie grêle s'anime grâce à des yeux petits et mobiles. Le feu sacré perce h travers une ignoble enveloppe. Sa toilette, ses manières, son langage sont à l'avenant. Je l'aurais pris pour un prolétaire endimanché s'il ne s'était pas fait annoncer comme officier autrichien en voyage. Il se mit à parler politique ; c'était un étrange galimatias de doctrines et de phrases révolutionnaires : les premières notes de l'ouver-

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ture préludant au drame sanglant de 1848. Sa parfaite honnêteté fut constatée par le peu d'argent qu'on trouva en sa possession lors de son arrestation. On cite de lui des traits de générosité. C'était un bon enfant avant d'être un médiocre littérateur et un mauvais politicien. La vanité, la lecture mal digérée et le commerce avec les littérateurs révolutionnaires du jour l'ont mené de sa garnison à la tète des forces insurrectionnelles de Vienne et de là dans les fossés de la ville. N'était*la rupture de la capitulation dont il s'est rendu coupable, le maréchal aurait probablement épargné sa vie.

Vionnc, du moins la ville intérieure, commence à rappeler ce qu'elle était avant mars. Je trouve les rues remplies de gens bien habillés. Toutes les boutiques sont rouvertes, et une foule d'acheteurs s'y presse. Un ami que je rencontre me dit: « L'esprit des faubourgs est mauvais, celui de la ville est béte. » Mon ami se trompe. Les Viennois sont désorientés, ils ne sont pas bètes. Enchantés, d'un côté, de voir l'ordre et la sécurité rétablis et d'apercevoir les premiers symptômes du retour à la prospérité, ils sentent, leur instinct le leur dit, que la vieille Autriche es( morte, et, avec une inquiétude légitime, ils se demandent : « Qu'est-ce que sera la nouvelle.^»

A Schocnbrunn, pendant et après le dîner,

de longues conversations avec le maréchal. L'entrée de Stadion au ministère, maintenant assurée, le met de bonne humeur. Il apprécie en la personne de son protégé le galant homme, le grand seigneur et l'administrateur hors ligne, mais il semble ignorer ou oublier que les tendances politiques du futur ministre de l'intérieur sont diamétralement opposées aux siennes. En ce qui concerne Bach, le candidat du prince Félix, il l'a en horreur. Dieu veuille que ces divergences de vue ne mènent pas à une brouille entre les deux beaux-frères. Pour le moment le baromètre est au beau.

Dans la nuit retour à Olmûtz.

18, samedi. — Dîné à la table de l'empereur avec le comte Medem, ministre de Russie, un aide de camp de l'empereur Nicolas, le prince Félix de Schwarzenberg et le baron Wessenberg. L'étoile qui guide et brille sur ce firmament faisait défaut : l'impératrice n'a pas paru. Le grand changement qui se prépare dans les hautes régions du pouvoir me hantait pendant le repas.

2O5 lundi. — Hier et aujourd'hui, travaillé à un exposé sur la politique que le futur empereur comptera suivre dans les affaires d'Italie. Lorsque, prisonnier à Milan, je passais et re

passais dans mon esprit la nature de nos relations avec la Péninsule, je n'ai guère pu deviner que, quelques mois plus tard, je serais appelé à rédiger mes pensées en forme de document officiel et à participer à leur mise en pratique.

Assisté cet après-midi à l'entrée du régiment hongrois « Grand-duc Michel » , le seul de celte nation, sauf ceux de l'armée de Radetzky, qui soit resté fidèle à l'empereur.

Demain sera constitué le nouveau ministère. Suivra l'ouverture du Reichstag à Kremsier et ensuite l'abdication de Ferdinand V et l'avènement du jeune archiduc.

21 , mardi. — Après une longue et laborieuse gestation, le ministère a vu le jour ce matin. J'ai assisté à sa naissance*. Tout le monde semble enchanté d'être enfin délivré d'un cauchemar qui, depuis le 6 octobre, a pesé sur la situation. Personne ne l'est plus que le baron de Wessenberg. Il a donc, enfin, pu donner sa démission. L'empereur lui a fait remettre ce matin le grand cordon de Saint-Ètienne. Le vénérable vétéran l'a respectueusement renvoyé, par la raison qu'il

1. Fëlix de Schwarzenberg, ministre président maison impériale et affaires étrangères; Stadion, intérieur; Rrauss, finances; Bach, juçlice; Gordon, guerre; Bruck, commerce; Thinnfeld, agriculture; Kulmer, sans portefeuille.

le possède depuis le Congrès de Vienne. Le monarque, pour le remercier de son long martyre, Ta honoré d'une visite, et l'ancien premier ministre a quitté son lit de douleur avec une satisfaction qu'il n'a pas tâché de dissimuler.

Pour comprendre une partie des difficultés que la formation du nouveau cabinet rencontrait, il faut se rendre compte de la nature des relations entre les princes de Schwarzenberg et de Windischgraetz. Elles dominaient la situation. En un certain sens, elles la dominent encore.

Depuis la révolution de Mars, lorsque la démission et le départ du prince de Metternich eurent porté le trouble et la consternation dans les régions les plus élevées du pouvoir, Windischgraetz était considéré comme le seul homme capable de sauver le trône et TÉtat. Commandant en Bohème, il se trouvait par hasard à Vienne au moment où la révolution y éclata.

Le 13 mars au soir, le jour même où le mouvement semblait devoir triompher sur toute la ligne, une « conférence d'État » présidée par l'archiduc Louis fut tenue au palais impérial. On se décida en faveur d'une politique de résistance, et le prince de Windischgraetz, cité à la conférence, fut investi de pouvoirs illimités. Sa mission était de tenir tète à la révolution.

On semblait résolu à accepter le combat. Le prince, étant rentré chez lui pour mettre son uniforme, trouva à son retour à la Burg qu'un revirement subit s'était opéré dans les dispositions de la Cour. La démission du prince do Metternich était acceptée ! On allait donc s'engager dans la voie des concessions*.

Voici maintenant ce qui s'était passé au château pendant la courte absence du prince de Windischgraetz. Je lai de la bouche d'un des témoins, qui n'est autre que le prince de Metternich* :

« J'ai toujours pensé, m'a-t-il dit, que les questions sociales priment les questions politiques. Depuis 1815 je ne me suis plus occupé de politique. Voilà ce que personne n'a voulu comprendre à Vienne. Ni l'archiduc Louis ni Kolowrat n'avaient la moindre notion de ce qu'est la révolution. Même le 13 mars ne leur a pu dessiller les yeux. Ce jour-la je me trouvais à la Cour. Dans la pièce à côté, l'archiduc Louis recevait les délégués des États de la Basse-Autriche, parmi eux le comte Breuner

1. Ce qui préci'dc m'a ëlé raconté par le prince de Windischgraetz longtemps après les événements. On trouve un récit identique dans le livre intitulé Der k. k, œsL FeUmarschall Fûrsl Wimiischgrulz^ Berlin, 1886.

2. Je cite textuellement les paroles du chancelier telles qu'il me les a dites à Richmond, juin 1849.

et Schmerlîng, avec d'autres gens qui s'étaient glissés dans la salle. Je voulais m'y rendre, lorsque Pipitz* me pria d'attendre un instant. A ce moment l'archiduc Louis revint et me dit : « Ces messieurs affirment que, si vous pouce viez vous décider à donner votre démission, « tout rentrerait dans l'ordre. » J'ai répondu : « Qu'est-ce que Votre Altesse désire que je a fasse? » Il répliqua : « C'est à vous de « prendre une résolution. » Je me démis aussitôt de mes fonctions de chancelier, et je me rendis dans la pièce à côté pour en informer moi-même les délégués des États. Un de ces messieurs parlait de générosité et trouvait que ma démission était le digne couronnement d'une longue carrière. « Non, lui dis-je, c'est une concession à la révolution. » Après mon départ, l'archiduc fit encore, séance tenante, d'autres concessions, et lorsque, dans la nuit, l'impératrice me fit appeler pour me demander de rester, j'eus la douleur de ne pouvoir me rendre à ses désirs. Il était trop lard. »

Le prince de AVindischgraetz eut grande envie de suivre cet exemple. Cependant, fort de ses pleins pouvoirs et voyant la cour livrée aux chefs

1. Le chevalier de Pipitz, référendaire au Conseil d'État et de Conférence, alors un personnage d'une certaine influence dans les régions du pouvoir.

ii2 UNE ANNÉE DE MA VIE.

du mouvement, il résolut de rester, s'installa dans un appartement du palais impérial, renforça la garnison, forte seulement de neuf mille hommes pendant les journées de Mars, et fit si bien que l'ordre, matériel du moins, fut rétabli et préservé pendant son passage au pouvoir, court mais riche en bons résultats : Tarmée d'Italie renforcée, le colonel Jellacic fait ban de Croatie, le moral de l'armée relevé. Mais l'entrée en action du premier ministère constitutionnel en Autriche dut naturellement mettre fin à l'activité exceptionnelle et, certainement, peu constitutionnelle du prince de Windischgraetz. Il quitta Vienne, reprit, après un court séjour dans ses domaines, le commandement de Farmée de Bohême, et eut la gloire, en écrasant, du H au 1 i juin, l'insurrection dans Prague, d'être le premier défenseur de l'ordre qui, depuis la révolution française de Février, eût attaqué et batlu les forces coalisées de la révolution européenne*. Peu après il demanda et obtint de Ferdinand T, alors résidant à Innsbruck, des pleins pouvoirs secrets en vertu desquels il étaitj pour certaines éventualités, autorisé à disposer de toutes les

1 . La rébellion de Bohême a été organisée et dirigée par de nombreux émissaires français et polonais. Beaucoup d étrangers de différentes nationalités ont combattu dans les rangs dos insurgés.

21 NOYEMBUE 1848. ii3

ressources militaires de la monarchie. Le premier usage qu'il en fît fut d'organiser l'armée de Bohême, qu'il porta au chiffre respectable de soixante mille hommes. C'est à la tète de cette force qu'il s'est mis en route pour Vienne et la Hongrie. Nommé, lors de son passage par Olmûtz, maréchal et commandant en chef de toutes les armées impériales, sauf celle de Lombardie, confident de l'impératrice et considéré dès à présent comme le sauveur du trône, le prince de Windischgraetz était alors, comme il l'est encore, après les membres de la famille impériale, le premier personnage de la monarchie. A Olmûtz, où il s'était arrêté du 15 au 19 octobre, il rencontra son beau-frère, non encore premier ministre, mais déjà désigné pour l'être dès qu'il aurait pu former son cabinet.

Le prince Félix a bien voulu me communiquer ce qui s'était passé entre lui et le maréchal'. Ce dernier, mécontent du maintien du Reichstag, en exigea la dissolution immédiate et définitive. Cependant, apprenant que le maintien de cette assemblée était recommandé par Stadion, qui possédait toute sa confiance, il s'y résigna, mais demanda et obtint du prince Félix la promesse que, dorénavant, aucune mesure impor-

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