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sérieuses manque, il ne comprend guère qu'on ne transige pas impunément sur les principes, qu'on ne transige que sur leur application aux questions qu'il s'agit de résoudre. Enfin il se sent fort : fort de la confiance et de l'affection du futur souverain, fort de lui-même, de son patriotisme autrichien, de son dégagement de toute arrièrepensée personnelle. Il ne demande et ne cherche que le bien de la grande patrie et non le sien. Le succès ne le séduit, l'échec ne l'effraye pas. Il ne se croit pas infaillible. Assez fort pour pouvoir revenir sur ses pas, sans perte de prestige, il n'hésitera pas, s'il s'est trompé, à avouer son erreur. « Marchons, m'a-t-il dit plus d'une fois, dans cette ligne : si cela ne réussit pas, nous essayerons autre chose. » Attaché à l'ambassade de Londres, il a pu, autant que les distractions de jeunesse le lui permettaient, contempler la Vieille-Angleterre avant le Refonn bill. L'absolutisme, il l'a vu à Saint-Pétersbourg, exercé par un seul homme; à Vienne, par la multitude des bureaucrates. Il sait donc comment on gouverne autoritairement. En Italie, il a vu à l'œuvre et étudié de près la révolution descendue dans la rue. Le civiuniardor prava jubentium le fait sourire, et il se moque iiu viiltus instantis tyranni. Il sait comment il faut s'y prendre : jamais pactiser avec l'émeute, jamais se laisser
arracher la moindre concession ; mais Tattaquer de front, la terrasser, l'anéantir si on peut. Mais sait-il que la révolution brutale et violente n'est que le dernier produit des fausses doctrines aujourd'hui en vogue? Ce qu'il ne connaît pas de vue, ce sont les évolutions des États libres. Sous ce rapport, il lui reste beaucoup à apprendre, et il apprend vite, mais pas assez — ce serait humainement impossible — pour pouvoir se passer de conseillers, et ces conseillers seront dorénavant Stadion et Bach. Ajoutons la multitude et l'urgence des affaires, presque toutes touchant à des questions vitales, exigeant toutes, sinon des solutions immédiates, du moins des actes préliminaires souvent décisifs pour la solution finale. Je compare Félix de Schwarzenberg à un nageur, luttant avec les flots, surmontant les vagues qui se succèdent, qui s'accumulent, qui menacent de l'engloutir, qui, de leurs crêtes fouettées par l'ouragan, lui dérobent la vue du rivage :
Le sue permutazion non hanno Iriegue,
Nécessita la fa esser veloce -,
Si spesso vien chi vicenda consegue.
Le prince de Metternich disait de lui : « Félix de Schwarzenberg est un homme fort distingué. Je l'ai toujours désigné comme devant être mon successeur. Il a l'esprit lucide, le caractère
énergique, il connaît la révolution, mais il a besoin d'un aide {Gehûlfe)\ »
22, mercredi. — Aujourd'hui ouverture de la chambre à Kremsier. Les ministres s'y sont rendus. Le premier acte de la Constituante rediviva a été l'élection de Smolka à la présidence, ainsi un échec sanglant du nouveau cabinet. Cela m'a fait rire un peu sous cape. Ces messieurs veulent plaire aux vainqueurs et aux vaincus, à tout le monde et à leur père, enfin, comme on dit vulgairement, manger à deux râteliers. Stadion et Bruck sont revenus de Kremsier désappointés, Bach nerveux et découragé, Schwarzenberg parfaitement indifférent. Un vote contraire de la Chambre ! qu'est-ce que cela lui fait? En quoi le touche-t-il? Un ministre pétri de constitution nalisme est toujours hanté du spectre d'un vote hostile, cela peut être le glas funèbre de son existence. Le prince Félix, encore novice en ces matières, ne s'en occupe même pas. 11 était beau à voir ce soir dans son insouciance olympienne au milieu de ses collègues taciturnes et attristés. Son aspect seul suffit pour relever leur moral. Voilà le secret de sa force. Il n'a jamais peur.
1. Le prince de Metternich m'a dit ce mot si conforme à mes appréciations à Richmond en juin 1849.
Le grand acte (Fabdication) a dû être remis aux premiers jours du mois prochain.
23, jeudi. — Les ministres ont passé la matinée à discuter divers documents par moi rédigés, relatifs à l'abdication de l'empereur Ferdinand I", à la renonciation de son frère et à Favènement de son neveu. C'était un grand travail, préparé, discuté, arrêté de concert avec le prince Félix. Il avait même obtenu son entière et chaleureuse approbation. Mais dans le conseil, mes minutes ont été vivement attaquées par Bach, et j'ai eu la mortification de voir le président adopter les raisonnements du ministre do la justice. Mon langage est jugé trop peu constitutionnel, pas assez moderne; il rappelle trop celui que les Habsbourg ont parlé à leurs peuples depuis des siècles et que leurs peuples comprennent, tandis qu'ils ne comprennent pas goutte a la phraséologie semi-révolutionnaire de 1830. Ces messieurs ne veulent pas faire du futur empereur un roi Louis-Philippe, mais ils veulent le faire passer pour tel. Ils veulent, pour obtenir quelques adhésions suspectes et éphémères, faire miroiter par leur langage des espérances qu'ils ne pourront et, j'espère, ne voudront guère réaliser. Certes, ils ne veulent pas tromper le public, ils veulent seulement l'amadouer. Ils ne
savent pas — Bach, comment ne le sait-il pas? — qu'il y a quelqu'un de plus fin qu'eux, c'est tout le monde. En défendant ma rédaction avec verve, je leur ai dit tout cela, et, quoique abandonné par le prince Félix, sur lequel cependant mon raisonnement a produit un effet visible, j'ai eu du moins la douce satisfaction de leur faire entendre en plein conseil d'assez désagréables vérités.
Dîné avec tous les ministres chez Lauer. Parmi les convives se trouvait le comte de Wickenburg, gouverneur de Styrie. On attribue à sa faiblesse la victoire passagère des éléments extrêmes lors de la dernière échauffourée à Gratz. Après le repas, l'infortuné fonctionnaire fut examiné, jugé, condamné et exécuté, c'està-dire destitué. Les ministres semblaient fiers de leur énergie, qui, en effet, faisait contraste avec leurs défaillances de la veille, en revenant de Kremsier. M. de Wickenburg a péché par une erreur de jugement. Se trouvant pour la première fois en présence d'une émeute, il a perdu la tête. Cet acte de justice sommaire me parait très sévère, mais peut-être est-il nécessaire.
24, vendredi. — Les ministres, dans un conseil qui a duré plusieurs heures, ont arrêté
les parties essentielles de leur programme ministériel. Je Fai rédigé pendant la nuit.
25, samedi. — Le courrier d'Italie apporte de graves nouvelles : Rossi assassiné. Pie IX contraint à accorder une Constituante. La guerre d'indépendance criée dans les rues de Rome. — A Vienne, Bêcher et Jellinek ont été fusillés. Us étaient des pires parmi les rebelles et tribuns du mois d'octobre, aussi leur mort a-t-elle passé presque inaperçue. J'avoue que j'ai hâte d'apprendre la cessation définitive des exécutions.
26, dimanche. — Avec le comte Huyn à Kremsier. Tous les ministres s'y sont donné rendez- vous. J'ai dîné avec eux au restaurant (improvisé) des députés. Lucullus, voile ta face! Le soir, conseil de ministres chez Bach. Je lis ma nouvelle minute du programme ministériel. Elle est acceptée. On y a ajouté cependant quelques passages importants. Ad captandam 'benevolentiam de la fraction libérale du cabinet j'avais inséré, non sans éprouver des remords, la phrase : « Nous marcherons à la tête du mouvement. » D'abord, ils n'y marcheront pas du tout. Comment le pourraient-ils? Le mouvement les ramènerait au 6 octobre. Et puis, n'est-ce pas là la manière, par moi si vertueusement
flétrie au dernier conseil, de donner le change a Topinion publique? Mais c'était l'unique moyen de leur faire accepter les parties essentielles de mon travail. Cette phrase creuse eut leur entière approbation. C'est qu'ils connaissent leur public. Le prince Félix a assisté sans ouvrir la bouche, mais avec un souverain dédain sur les lèvres.
27, lundi. — Dans la séance du Reichstag d'aujourd'hui le prince donna lecture du programme ministériel. J'avais pris place à quelques pas de la tribune. Quand il arriva à certaines phrases dont la banalité l'avait frappé, mais qui, à l'instance de quelques-uns do ses collègues, avaient été maintenues dans le texte, il se tourna gravement vers moi, ajusta ses lunettes et me regarda avec un sourire fin à peine perceptible. Êh bien, ce sont précisément ces passages qui enlevèrent l'auditoire. Quand il lut celui qui fait marcher les ministres à la tète du mouvement, des applaudissements frénétiques éclatèrent de toutes parts. Pendant la lecture j'éprouvais le sentiment d'un compositeur qui entend son grand air merveilleusement chanté par un virtuose hors ligne.
Le soir assisté à un conseil de ministres. On ne s'est séparé qu'après minuit. Sujet des délibérations : les actes relatifs à l'abdication.
Mi UNE ANNÉE DE MA VIE.
Du 28, mardi, au 30, jeudi. — Retour de Kremsier a Olmûtz. Pendant ces trois jours le conseil siège en permanence. Après les grandes difficultés, les petites. A chaque instant les ministres se voient arrêtés tout court. C'est dans ces occasions que le talent et l'esprit si riche d'expédients de Bach brillent de tout leur éclat. Toujours gai et insinuant, il sait tourner ou écarter tous les obstacles. J'admire, en lui et en tous ceux qui la possèdent, la mobilité d'esprit, mais je l'apprécierais encore davantage si elle n'était pas souvent accompagnée d'un manque de stabilité dans les convictions et, par conséquent, les circonstances y prêtant, de fréquentes, quoique sincères, conversions.
Si la portée d'une action peut se mesurer à l'effet qu'elle a produit, le prince Félix ne s'est pas trompé en disant que l'exécution de Blum serait un coup fatal pour la révolution allemande. Aussi la consternation des chefs et souschefs des partis extrêmes n'est-elle égalée que par les perplexités des hommes du juste milieu, qui, placés entre l'enclume et le marteau, pour masquer leur trouble, mais en vérité en manifestant leur impuissance, se prêtent aux exigences des meneurs du mouvement.
A Francfort, lorsque la nouvelle de l'événement du 9, d'abord ébruitée par des correspon-
DU 28 AU 50 NOVEMBRE 1848. i65
dances particulières, eut été constatée officiellemont par une communication du grand vicaire de l'Empire, on ne voulut pas en croire ses oreilles. « C'est impossible », se disait-on dans la séance du Reichstag du 14. Un silence lugubre régna dans la salle. La gauche semblait écrasée. On ne voyait sur les banquettes que des visages pâles et défaits. « Jamais, écrit un témoin, Beda Weber, on n'a vu des émotions plus terribles peintes sur des physionomies humaines. » Enfin un des députés rompit le silence en disant : « La majesté du peuple a été étouffée dans le sang de Robert Blum. » Le président de l'Assemblée, M. de Gagern, dut lire une série d'interpellations. Il y était question « de la lâche violation d'une loi de l'Empire » , « des vengeurs que Blum trouverait », d'un appel au pouvoir central sommé « de pourvoir au châtiment des assassins directs et indirects ». L'urgence de cette dernière proposition, rejetée par la majorité, fut, deux jours après, de nouveau mise aux voix et votée presque à l'unanimité. Deux commissaires furent envoyés en Autriche, chargés de faire une enquête à Olmûtz et sur les lieux à Vienne.
La deuxième chambre badoise a voté sa profonde indignation, et dans toute l'Allemagne les salles parlementaires, les clubs, les carrefours et tous les lieux publies résonnent d'imprécations
contre les tyrans sanguinaires de Vienne. En Saxo l'émotion est a son comble. A Leipzig la populace a insulté le consulat autrichien. Les armes impériales ont été détachées, traînées dans la boue et suspendues à une lanterne devant l'hôtel de ville*. A Dresde, des scènes tumultueuses eurent lieu dans la Chambre des députés. Un des ministres, le membre radical du cabinet, s'écria : « Nous saurons balayer les ordures de la diplomatie! » M. von der Pfordten*, ministre des affaires étrangères, en ce moment libéral avancé, mais esprit éclairé et honnête homme, appréciant la valeur des bons rapports avec T Autriche, mais intimidé par le langage violent des députés, ne sait à quel saint se vouer. Peut-il, doit-il assister au grand service funèbre de Robert Blum, qui aura lieu à l'église catholique de la Cour? Il promet d'abord à notre ministre, comte Kuefstein, de s'abstenir, excuse ensuite d'avance sa présence et, à la fin, assiste à la cérémonie. Un autre incident fâcheux est fourni par la veuve du supplicié, qui veut être mise en possession du
1. Le comte de Kuefslein, ministre d'Autriche à Dresde, ayant insinué son intention de quitter la Saxe, les hésitations de M. von der Pfordten ont fait place à im louable empressement; et satisfaction entière a été donnée au gouvernement impérial.
2. Je Tai connu à Leipzig professeur de droit; plus tard il a été pendant de longues années premier ministre de Bavière.
corps de Robert Blum. Von der Pfordten vient d'en faire la, demande au gouvernement impérial, qui répondra par un refus*.
Les échos de l'effet produit par l'événement du 9 novembre nous reviennent de toutes les capitales allemandes : consternation et colère des anarchistes, embarras des ministres, désarroi à Francfort, joie secrète des princes qui, avec l'aide du gouvernement impérial, espèrent secouer le joug des partis extrêmes. D'un autre côté, à Francfort, à Darmstadt, à Cassel, a Stuttgart, les ministres et les chefs parlementaires prédisent à nos représentants la déchéance de l'Autriche et le passage à la Prusse du pouvoir central de la nouvelle Allemagne. Le prince Félix se rit de ces menaces, qui ne laissent pas d'impressionner quelques-uns de ses collègues.
Cependant, les deux commissaires de Franc* fort ont demandé la communication officielle, qui leur a été refusée, des actes du procès de Robert Blum. On leur a, cependant, permis d'en prendre connaissance confidentiellement. L'accusation, par eux formulée, d'une violation de la loi allemande du 30 septembre a été victo-
1. Schwarzenberg à Ruefstein, Olmûtz, 4 décembre : « Je puis vous assurer que nous n'avons pas Tintention, en remettant au gouvernement saxon le corps de Robert Blum^ de prêter la main à des démonstrations révolutionnaires. »
ricusement réfutée par le ministre de la justice. M. Bach soutient et prouve : que la cour martiale a agi conformément a la législation autrichienne et qu'elle n'a pas, à cette occasion, a fircndre en considération la loi allemande du 30 septembre, d'abord parce que cette loi n'a été communiquée au gouvernement impérial qu'a- I)rès l'exécution de Blum, et ensuite parce que la reconnaissance, de la part de T Autriche, du droit législatif exercé par l'Assemblée nationale de Francfort ne pourra avoir lieu que lorsque les relations entre l'Autriche et l'Allemagne auront été définitivement réglées. Cela tombe sous le sens. Cet avis est aussi partagé par les avocats de la couronne et le public anglais*.
Une tempête s'est déchaînée contre le pauviM» Kœnneritz (ministre de Saxe à Vienne). Dans les Chambres saxonnes on demande sa mise en accusation. Quelques journaux demandent sa tète, les moins avancés sa destitution". Son crime est
1. Le chevalier de Bimsen, ministre de Prusse à Londres, mande ce fait à son gouvernement. Voir Trauttmansdorff à Sdiwarzenberg^ Berlin, 19 novembre 1848.
â. Cette soi-disant question Blum eut son épilogue dans la forme d'un échange de pièces diplomatiques entre Olmûlz fit Dresde. M. von der Pfordten, agissant sous la pression des GhAJnbrcs, avait informé le prince de Schwarzenbergconfidenliallement du prochain rappel de M. de Kœnneritz. Notre premier ministre, trouvant cet acte blessant dans les circon- ^lltnces données, sans contester le droit de tout gouverne-
de n'avoir fait aucune démarche pour sauver Robert Blum et de n'avoir pas même protesté contre cet « assassinat judiciaire ».
ment de rappeler ses représentants, a, pour le cas où ce diplomate serait privé de ses fonctions, exprimé à M. von der Pfordten le désir que le poste de ministre de Saxe ne fût plus rempli. (Schwarzenbei^g à Kuefstein^ 10 février 1849. J Les choses en restèrent là. M. de Kœnnerilz n'a pas été destitué et a, au contraire, continué d'y exercer ses fonctions pendant de longues années. Le corps de l'infortuné Blum n'a pas été dérangé pour être traîné triomphalement à travers l'Allemagne. Tout ce grand bruit fait autour de sa tombe s'évanouit au fur et à mesure que les événements de Vienne et de Berlin préparaient les voies aux autres princes allemands de reprendre le pouvoir souverain, momentanément effacé dans leurs Étals.
1'*^, vendi'edi, — Le grand acte s'accomplira demain . Tous les documents , proclamations , manifestes, dépêches aux missions impériales à l'étranger, relatifs à l'abdication de Ferdinand P' et à l'avènement de François 11^ toutes ces pièces étaient rédigées, approuvées au conseil, mises au net ou imprimées, lorsque, ce matin, le prince Félix me dit que, sur sa proposition, le jeune archiduc avait adopté le nom de François-Joseph. Tout est donc à refaire dans l'espace de vingt-quatre heures. Ce qui est vraiment merveilleux, c'est que le secret, si bien gardé pendant près de deux mois, n'ait pas transpiré au dernier moment. Mais les précautions étaient si bien prises que, ù part les jeunes diplomates qui servaient de copistes, et les protes de l'imprimerie, ces derr^ niers tenus sous clef, à part les membres de laJ famille impériale les plus directement intéressés : Leurs Majestés, Tarchidiic François-Charles, son époùsiB et leurfik, lé futur empereur, son grlmd
maître le comte de Grûnne, les ministres et les trois grands capitaines Windischgraefz, Radetzky ctJellacic, personne jusqu'à cette heui*e n'a le moindre soupçon du changement de règne qui se prépare.
Il était minuit, et le prince Félix et moi nous nous disposions à nous retirer dans nos chambres à coucher, lorsque le salon qui les sépare fut envahi par le prince de Windischgraetz et SOS fils, le ban Jellacic et le prince Lobkowrtz, tous arrivés par le dernier train.
Le ban de Croatie gagne d'emblée nos sympathies. C'est un bel homme, et il le sait. Ses traits sont réguliers, sa physionomie ouverte, et ses yeux semblent vous dire : « Croyez-moi, je n'ai pas de secrets pour vous. » Les applaudissements de la foule quand, à Vienne, il se montre dans les rues, l'accueil qu'on lui fait dans nos théâtres, lui font plaisir, et il ne s'en cache pas. Il n'est pas blasé et se donne pour ce qu'il est. Il tient du paladin de Charlemagne, du chevalier errant d'Arioste, il rappelle aussi un peu Murât, qui, comme lui, aimait les costumes voyants et le grand bruit. Tel qu'il est, il plaît d'abord à tout lie. monde, et ensuite à ceux qui le regardent de près, qui
Ma per entre i pensier miran col senne. ' Il é3t curieux dç voir, assis là, sur un méchant
2 DÉCEMBRE 1848. 47i
petit canapé tendu d'une étoffe râpée de crin, les trois hommes : Félix Schwarzenberg, Windischgraetz, Jellacié, qui, avec Radetzky retenu en Lombardie, ont préparé au jeune archiduc le» voies pour monter, demain, sur h; trône de ses ancêtres. On prête au prince Félix un mot devenu célèbre : « La monarchie a été sauvée par trois soldats indisciplinés » : Radetzky, renfermé dans Vérone, ainsi avant ses grandes victoires, en opposition directe avec la cour d'Innsbruck, rejette le programme Hummelauer de Tabandon de la Lombardie. Windischgraetz, prévoyant le mouvement révolutionnaire de Prague, refuse au ministre de la guerre Latour de lui céder une partie de l'armée de Bohême. Jellacic, déclaré par l'empereur Ferdinand traître et déchu de toutes ses dignités et fonctions, pour sauver le souverain qui le renvoie, considère sa destitution comme nulle et non avenue. Que Félix Schwarzenberg l'ait lancé ou non, le mot est vrai. Heureusement, ces trois hommes hors ligne ne sont pas des généraux espagnols. Us ne font pas des pronunciamientos pour leur compte. Il n'y a pas k craindre que, puisqu'on est à la recherche de la meilleure des constitutions, on verse dans le régime du sabre.
2, samedi. — L'idée de l'abdication de l'em-
pereur en faveur de son neveu est née dans Tesprit et dans le cœur de son épouse. Préoccupée depuis des années de ce projet, l'impératrice Marianne le discutait souvent avec son confident d'alors, le prince de Metternich. Enfin, en 1847, il fut décidé entre elle et le chancelier que le changement de règne devait avoir lieu dès que le jeune archiduc aurait (le 18 août 1848) accompli sa dix-huitième année. Ce printemps, dans la nuit du 13 au 14 mars, le prince de Metternich, qui venait de donner sa démission, fut appelé par Timpératrice. Il la trouva au lit très sou&ante, extrêmement agitée et décidée, disait-elle, à insister pour que le changement eût lieu immédiatement. Aux considérations politiques si fréquemment débattues avec le chancelier venaient se mêler des scrupules de conscience. N'arrachera-t-on pas à l'empereur Ferdinand son assentiment à des lois iniques? Le prince à grand'peine parvint a la calmer et à obtenir d'elle la promesse d'attendre que l'archiduc François-Joseph eût atteint sa majorité*. Après le départ du chancelier, qui se retira en Angleterre, le prince de Windischgraetz devint le confident de l'impératrice. Lui aussi la suppliait de patienter. Elle s'y résigna, mais dès que la Cour eut trouvé un asile sûr a
1. Le prince de Melternichj en me donnant les détails de cette entrevue, ne put retenir ses larmes (Bruxelles, 1851).
Olmûtz, elle en entretint le prince Félix de Schwarzenberg. C'est alors que le changement de règne, de concert avec le prince de Windischgraetz et avec le concours empressé de Tarchiduc François-Charles et de l'archiduchesse Sophie, son épouse, fut définitivement fixé pour la fin de novembre.
Aujourd'hui, des l'aube du jour, le bruit s'était répandu en ville que tous les membres de la famille impériale, les ministres et hauts fonctionnaires, tous les généraux et officiers supérieurs présents à Olmîitz, étaient conviés h paraître à la Cour à huit heures du matin. On savait aussi l'arrivée inattendue du maréchal Windischgraetz et du ban de Croatie. Mais quel était le but de cette réunion solennelle a cette heure matinale? Tout le monde se le demandait.
A sept heures et demie, les salons attenants a la salle du trône regorgeaient d'uniformes civils et militaires. On y voyait des archiducs et des archiduchesses avec leurs suites, des chanoines du chapitre d'Olmûtz, quelques dames de l'aristocratie. Une curiosité intense se lisait sur toutes les physionomies. Les suppositions les plus étranges circulaient dans cette foule brillante, mais, chose singulière, personne ne devinait la vérité. L'archiduc Maximilien me demanda de
47i UNE ANNÉE DE MA VIE.
quoi il s'agissait. L'archiduc Ferdinand d'Esté fit la même question au ministre de la guerrt* et reçut, comme le frère du futur empereur, une réponse évasive.
A huit heures précises, la porte de la salle du trône s'ouvrit à deux battants pour donner accès aux archiducs Maximilien, Charles-Louis, Ferdinand d'Esté, et aux archiduchesses Marie- Dorothée, veuve de l'archiduc Joseph, et Elisabeth, femme de l'archiduc Ferdinand, aux ministres, au maréchal Windischgraetz, au ban de Croatie et au comte Grûnne, grand maître de Tarchiduc François-Joseph. Étant chargé de dresser le procès-verbal, je dois à cette circonstance d'avoir pu assister à ce drame historique. Lorsque la porte se fut fermée sur nous. Leurs Majestés, suivies du landgrave Frédéric de Furstenberg, grand maître, du prince de Lobkowitz, aide de camp général de l'empereur, et de la landgrave de Furstenberg, grande maltresse de l'impératrice, l'archiduc François- Charles, l'archiduchesse Sophie et leur fils l'archiduc François-Joseph parurent dans la salle. Leurs Majestés prirent place devant le trône sur deux fauteuils, les archiducs et archiduchesses sur des chaises rangées en rectangle des deux côtés du trône. Les ministres, le maréchal Windischgraetz, le ban Jellacic se tenaient de-
bout en face de l'empereur; un silence solennel régnait dans la salle. L'empereur Ferdinand lut une déclaration disant en peu de mots que des motifs importants l'avaient décidé à déposer la couronne impériale en faveur de son neveu, son frère bien-aimé ayant renoncé à ses droits de succession. Le prince Félix de Schwarzenberg, d'ordinaire si froid, si impassible, mais aujourd'hui visiblement ému, lut l'acte de déclaration de la majorité de l'archiduc, l'acte de renonciation de son père et enfin celui de l'abdication de l'empereur.
Sa Majesté et son frère ayant signé ces documents, le jeune empereur approcha et reçut à genoux la bénédiction de son oncle. « Que Dieu te bénisse, lui dit Ferdinand V% conduis-toi sagement. Je l'ai fait de grand cœur [Sei hrav^ es ist gcrne gesehehen). » L'impératrice releva le nouveau souverain, l'embrassa et le tint longtemps serré contre son cœur. Personne ne pouvait retenir ses larmes. Les archiduchesses sanglotaient. L'impératrice seule offrait le spectacle d'une joie sans mélange. Cette sainte et noble femme descendait du trône le visage transfiguré parl'expressiond'un ineffablebonheur. Le nouvel empereur, très ému, très grave, très digne et, ce qui nous a tous frappés, parfaitement simple, après avoir demandé et obtenu la bénédiction
de ses parents, se retira suivi du comte de Grûnne. Je lus ensuite le procès-verbal que, sauf Leurs Majestés, tous les présents ont revêtu de leurs signatures.
. La porte s'ouvrit, et la nombreuse et brillante compagnie qui avait attendu dans les anticamère se précipita dans la salle, avide d'apprendre enfin ce qui s'y était passé. Le prince Félix, en peu de mots, bien sentis et bien dits, satisfit leur curiosité. Le grand événement fut porté à la connaissance du public par des afficher, et les documents furent lus au son de fanfares sur divers points de 1' « antique et fidèle ville d'Olmûtz ». L'empereur François-Joseph, suivi de Windischgraetz et de Jellacic, se rendit hors la ville, où la garnison était assemblée, et fut reçu par les acclamations des troupes.
Dans l'après-midi l'empereur Ferdinand et l'impératrice Marie-Anne partirent pour Prague, leur future résidence. Le jeune souverain et ses parents les accompagnèrent à la station du chemin de fer. Elle était presque déserte : personne ne s'était attendu à ce prompt départ. Le chef de gare, son personnel, quelques voyageurs seuls s'y trouvaient. Ils n'en croyaient pas leurs yeux. « Comment, déjà! » disaient-ils, et ils fondaient en larmes.
A onze heures, le prince Félix, tous les mi-
nistres, Buol, Toni Szecsen* et moi nous partons pour Kremsier. Le président du Reichstag avait été, dès le matin, invité par le télégraphe à convoquer pour midi l'Assemblée nationale, le gouvernement ayant une communication importante à faire. Notre train était en retard, et les députés, réunis dans la salle des séances, charmaient leurs loisirs en se livrant à toutes sortes de conjectures. L'opinion la plus accréditée était qu'il s'agissait de la dissolution de la Chambre. Ceux d'entre les législateurs que leur seule qualité de membres du Reichstag mettait à l'abri de poursuites criminelles au sujet de leur conduite lors de la révolution d'octobre, pris de peur, songeaient à la fuite. On avait toutes les peines du monde à les retenir. Enfin le train entra en gare. Les ministres se rendirent au palais de l'archevêque, et le prince Félix lut, de la tribune, au milieu d'un profond silence, les documents relatifs au changement de règne. L'auditoire semblait vivement émotionné. La surprise d'abord, puis le regret, pour ne pas dire le remords, d'avoir causé, ne fût-ce qu'indi-
1. Comte Antoine Szecsen, né 1819; député à la Diète de Hongrie 1843-1844 ; membre du conseil augmenté de Tempire ; ministre sans portefeuille 1 860 ; plénipotentiaire aux conférences de Londres 1871 ; grand maréchal de la cour depuis
rectemcnt, Tabdication de u Ferdinand le Bon » [der Giï^/g^e), s'exprimèrent sur bien des physionomies. Le prince Félix finit par informer l'auditoire de la nomination, vivement applaudie sur les banquettes des députés slaves, du baron Kulmer (Croate) au poste de ministre sans portefeuille.
Bach nous a donné à dîner. J'ai rarement vu le prince Félix, d'ordinaire taciturne, aussi causant et gai. Nous Tétions tous. Cela se conçoit. Ce qui s'est passé ce matin est la première étape ur la route difficile, pénible, en partie voilée encore, qui, le bon Dieu aidant, nous mènera à la préservation et à la reconstruction de la vieille Autriche. Autour de cette table on ne voyait donc que des satisfaits, sauf le comte Antoine Szecsen. Ah! la Hongrie! Ce n'est pas tant l'insurrection qui me préoccupe, c'est la grosse question de la réorganisation que je vois poindre sur l'horizon, et qui ne deviendra brûlante que lorsque le royaume aura été pacifié matériellement.
3, dimanche. — Nous sommes tous retournés à Olmûtz. Toni Szecsen nous quitte définitivement. L'entrée au ministère d'un Croate était la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. « On veut, m'a-t-il dit, démembrer la Hongrie. Je ne
puis VOUS empêcher de le faire, mais je n'en veux pas être témoin. » Et, comme Josika* et d'autres compatriotes, restés loyaux sujets de leur roi, mais déplorant la marche que le nouveau ministère semble vouloir suivre à l'égard de la Hongrie, il quitte la Cour et part pour Ischl, devenu le Ck)blentz des magnats hongrois qui sentent et pensent comme lui.
Le changement de règne qui vient de s'accomplir touchait à des questions de droit public délicates et complexes, surtout par rapport à la Hongrie. Dès que l'abdication de Ferdinand I" avait été résolue en principe, le prince de Windischgraetz recommanda à son beau-frère de s'aboucher avec un ou deux des hommes d'État hongrois les plus marquants, et non compromis dans l'insurrection. Il désigna à cet effet le baron Josika, ancien chancelier de Transylvanie. Personne ne semblait plus digne de la confiance du prince Félix, dont il était d'ailleurs un ami de jeunesse, personne plus apte à donner des informations sur la situation et les droits historiques de la Hongrie. Il fut invité avenir à Olmûtz. Sur ma proposition, le prince écrivit aussi au comte Antoine Szecsen, l'engageant a se rendre à la
I. Le baron Samuel Josika, né 1805; suit la carrière administrative, vice-chancelier, plus tard chancelier de Transylvanie jusqu'à la révolution de Mars; mort 1860.
résidence temporaire de la Cour. Très jeune encore, Toni Szecsen avait, déjà avant 1848, brillé à la diète de Presbourg et attiré sur lui, par son talent oratoire, l'attention de ses compatriotes. Au delà de la Leitha, il passait pour un homme d'avenir, a rising man. A Vienne je le rencontrais souvent dans le monde. Le vieux chancelier appréciait ses qualités : il lui trouvait de l'esprit, des idées saines, beaucoup de lecture et une grande facilité de parole. Quand il le voyait dans le salon de la princesse, il le prenait souvent dans quelque embrasure de fenêtre pour s'entretenir avec lui de la situation, déjà troublée, de la Hongrie.
Josika et Szecsen s'empressèrent de répondiv à l'appel du ministre; mais, arrivés à Olmûlz. ils trouvèrent un accueil froid et embarrassé. En effet, le prince Félix, toujours inclinant vers le centralisme^ mais, à l'époque ou il écrivait à Josika et Szecsen, encore hésitant sur la marche à suivre dans les affaires de Hongrie, s'était«dans les derniers jours, rapproché des idées de la fraction libérale et unitaire du ministère. 11 se trouvait en présence de deux systèmes entre lesquels il avait à choisir. L'un, celui recommandé par le prince de Windischgraetz, dont je partage la manière de voir dans cette question, distingue entre les rebelles et les sujets restés
loyaux, entre les séducteurs et les séduits, et demande que le roi déclare dès à présent qu'après avoir vaincu l'insurrection et châtié les coupables, il rendra au pays, non la constitution révolutionnaire, faite à la hâte sous les auspices de Kossuth de 1848, mais les libertés et droits dont les peuples, réunis sous la couronne de Saint^-Étienne, jouissent depuis près de mille ans. D'après l'autre système, la Hongrie, par le fait de l'insurrection, est déchue de ses droits et privilèges. Il faut donc y faire table rase des institutions du passé et assimiler ce royaume aux autres parties de l'Autriche, devenue désormais monarchie constitutionnelle. Entrer, à ce moment, en pourparlers avec des personnages hongrois, semblait au prince inopportun, sinon compromettant. Évitant Szecsen, il ne pouvait guère se dispenser de voir Josika, auquel il communiqua les documents relatifs au changement de règne qui, alors, était imminent. Un long et orageux entretien s'ensuivit. L'ancien chancelier de Transylvanie, indigné du silence que ces pièces gardent au sujet des droits Iv^p^r, riques du royaume de Saint-Ètienne, s'écria^ :v a Ferdinand II, comme roi de BQhéme, a déchiré la lettre de Majesté (les privilèges des États), mais au moins il l'a fait après sa victoire de la Montagne blanche. Vous n'avez pas encore
48t UN« ANiNÉE DE MA VIE.
miv}ttis lu Hongrie et vous en disposez déjà.. » C'tfst/sar ce moi que les deiix bons et -vieux amb ne sont séparés. Là brouille est complète et, à en juger par le j^cit parfaitement identique que chacun des deux interlocuteurs m'en a fait, probablement irréparable.
Je n'oublierai ^ guère ma dernière conversation avec Josika. Il partait par le train de minuit. Je raccompagnais à. la gare. Nous marchions H pied. La nuit était noire malgré la tuR^ qui, par instantg seulement, perçait à travers do gros nuages chasses par la rafale < La disposition d'esprit ou nous nous trouvions était à l'avenant. Nous comprenions l'un et l'autre que la rupture entre le premier ministre du jeune empereur et l'avocat de la vieille Hongrie était un événement d'une portée incalculable.
4, lundi. — Accablé de travail. Des courriers ont Mé expéliiés à nos ambassades. Dans le conseil, tenu aujourd'hui, quelques-uns des principaux faiseurs du dernier règne ont été mis k la rétraite. Parmi eux le beiron Pipite, un boinmé d'une grande capacité. Le prince de H^rnich m^a dit de lui : « Pipitz est un fid^ serviteur de son maître. Il n'appartient à auciioe causcy mais il appartient à son patron. TasA qu'il se trouve sous ses ordres, il le
. .^ DÉCEMBRE 1B'4& m
sert bien' et consciehcreusemenl.' w Co'soni'cL^ hommes rares et précieux : pourquoi s'en privev?' C'est que les membres libéraux du miràstèi^ tiennent à se débarrasser des hommes de l'aiH cien régime. Non qu'ils les craignent, matsjpour faire ressortir aux yeux de leur publie riëclàt et la pureté de la « nouvelle ère » . En mê plaçant à leur point de vue, je ne puis les en blâmer. Seû-» lement, si Ton continue dans cette voie, le cabinet du 22 novembre, qiii devait être un pâiinistère de coalition, deviendra insensiblement un mU nistère de Mars. J'ai appelé à plusieurs reprises l'attention du prince Félix sur la portée de cette tendance. Par un sentiment de loyauté, je le faisais toujours en présence de Stadion ou dé Bach. Ce dernier, en me coinbàttant d'une manière spirituelle et aimable, sut faire prévaloir ses arguments dans l'esprit du prince président. S«r ce point et sur la grosse question de Hongrie je me donné pour battU.
5/ mardi. — Dîné chez l'empereur^ Quel changement de décorÀlion rC'est la même salle, mais les principaux d'entre les convives de la veille ont disparu. On y respire un air de printemps. Assis entre sa mère et la belle et jeune archiduchesse Elisabeth, François-Joseph causait gaie-* ment avec ses voisines. Au cercle qu'il a tenu,
après qu'on, se fut levé de table, d'une manière vraiment impériale, son port naturellement majestueux, sa tenue grave et sérieuse faisaient un contraste charmant avec le teint blanc et rose de sa figure d'adolescent, avec l'élasticité de sa taille svelte et élégante. Le soir, à la représentation de gala, l'aspect du jeune souverain, gracieux et imposant u la fois, gagna tous les cœurs.
Du 6, mercredi, au 31, dimanche. — Fait constamment la navette entre Olmûtz et Vienne, presque toujours avec le prince Félix. Aretin est arrivé de Munich en mission secrète du roi de Bavière. Le comte Brîihl, confident du roi de Prusse, va et vient entre Berlin, Olmiitz et Vienne. Il s'agit de s'entendre sur les propositions à faire en commun à Francfort au sujet de la future constitution de rÂllémagne. Selon moi, l'entente directe avec la Prusse, si elle est possible, tout en ménageant les intérêts des rois, peut seule mener à une bonne solution. Nous ne doutons ni de la sincérité ni de la bonne volonté du roi ; mais il est sourdement contrecarré pai* ses ministres.
Pendant une de ses courtes apparitions à Vienne, le prince Félix s'est fait présenter le personnel du département des affaires étrangères. Il leur a adressé, à cette occasion, quelques pa-
rôles graves et sévères. C'est le cavalier qui, en se mettant en selle, fait sentir sa main au cheval qu'il monte pour là première fois.
A Olmûtz Témpereur a présidé un conseil qiii a rempli toute la matinée. Les ministres eh sont sortis émerveillés de la facilité avec laquelle le jeune souverain saisit les côtés importants des affaires et de l'intérêt évident qu'il y prend.
Le prince Félix m'a chargé d'une mission délicate, importante, parfaitement réussie et parfaitement inutile. Il s'agissait de trouver un remplaçant au baron Krauss, ministre des finances. Le prince, probablement sur la recommandation du prince de Windischgraetz, comptait proposer a l'empereur le baron Kûbeck, qui a rempU ces fonctions pendant huit ans et jusqu'à la révolution de Mars. Je devais sonder ce haut fonctionnaire sur les conditions politiques qu'il attacherait à l'acceptation de ce portefeuille. Ne l'ayant pas trouvé dans son château en Moravie, je l'ai suivi à Vienne, et nous sommes tombés d'accord sur les différentes questions qui auraient pu susciter des difficultés. Mais, revenu à Olmûtz, j'appris par le prince Félix qu'il avait changé d'avis. La candidature de Kûbeck est écartée.
Dîné un de ces jours à Schœnbrunn chez le prince de Windischgraetz. J'y ai trouvé le prince Edouard de Schœnburg, la belle princesse Lory
Schwarsenberg, ses sœurs et quelques autres déesses de notre olympe. La tourmente révolutionnaire les avait dispersées dans toutes les directions. Maintenant, elles rentrent au céleste bercail. C'est un bon signe des temps.
4"^, lundi, Olmûtz. — Grand dîner à la cour. Mme Tarchiduchesse Sophie me parle du changement de règne, de l'opportunité du moment où il a eu lieu, des difficultés qu'il fallait écarter pour en assurer l'accomplissement. Cette princesse, femme hors ligne, spirituelle, énergique, fort instruite, n'a jamais donné le moindre regret à la grandeur du sacrifice que la raison d'Ëtat demandait aux parents de l'archiduc François-Joseph. Leur désintéressement égalait l'abnégation de l'impératrice Marianne. Maintenant l'archiduchesse jouit de l'œuvre à laquelle elle et son époux ont si généreusement concouru. Mais sa satisfaction n'est pas sans mélange. Trop éclairée pour se livrer à des illusions sur la gra-* vite de la situation, craignant et espérant four à tour, selon les dispositions changeantes de wmt Àme, elle suit avec une tendre sollicitude les premiers pas de son fils sur la route royale, ou plutôt sur le chemin de la croix, du pouvoir.
4M UNE ANiNÊE DE MA VIE.
J'ai commencé la nouvelle année comme j'avais terminé celle qui vient d'expirer : assis à mon bureau. Le prince Félix, également accablé de travail, m'honore toujours de sa confiance. Chaque matin je lui communique brièvement le contenu des rapports de nos missions, discute avec lui les réponses à faire et, à défaut d'un personnel, les rédige moi-même. En fait de copistes je suis mieux pourvu, ayant à ma disposition deux jeunes diplomates : les comtes Louis Karoly * et Guido Thun *, et deux employés du département. La note dominante du langage que le ministre prescrit à nos agents à l'étranger est celle d'une protestation constante et énergique contre la fausse opinion répandue en Europe au sujet de l'état de l'Empire. « Ditesleur bien haut, me répète-t-il sans cesse, que la vieille Autriche vit encore et qu'elle vivra. » Je suis aussi chargé de la rédaction de tous lei grands actes publics, proclamations, manifestes et même des réponses de l'empereur aux dépûtations qui affluent de toutes les parties de là monarchie. Quand le prince saisit le conseil des ministres de questions diplomatiques (ce qu'il
1. Le comte Aloyse Karoly, né 1825, ambassadeur à Berlin cl à Londres, mort 1889.
2. Le comte Guido de Thun, né 1823, ministre à Mexico, grand prieur de Tordre de Malte en Bohême.
évite autant que possible), quand il s'agit d'expliquer des projets dont l'initiative lui appartient, ou de fixer le texte de documents importants, il me fait assister aux séances, avec mission de le remplacer dans la discussion avec ses collègues. 11 se réserve, comme de raison, le dernier mot. Qu'il me soit permis de pousser un léger soupir en pensant aux petites privations matérielles que le séjour d'Olmutz nous impose. J'occupe, avec le prince Félix, un appartement composé de deux chambres à coucher, séparées par une petite pièce qui sert de salle des pas perdus. Nous travaillons et recevons les visiteurs, chacun dans sa chambre à coucher. Y a-t-il un moment de libre, le prince passe chez moi ou je pénètre dans sa chambre tte, et il y a toujours une idée à échanger, à examiner, à mûrir, si ce n'est un mot pour rire qui fait oublier les fatigues du chemin, comme une goutte d'eau de sa gourde renouvelle les forces du pèlerin. Le chauffage se fait au moyen d'immenses poêles. L'air que nous respirons est étouffant et méphitique. Mon chef dîne tous les jours à la Cour, et moi avec Stadion et Henri Clam chez Lauer, le restaurant à la mode, en réalité un détestable gargotier, qui mériterait lé sort de Mme de Brinvilliers. Mais ces petites misères, qui seraient insupportables dans d'au-
très circonstances, passent presque inaperçue^ devant la tâche ardue que les circonstances nous imposent, devant Fîntérét absorbant de la situation et la sainteté de la causé que nous servons.
o, vendredi. -^ Le froid est- excessif : — 17" Réaumur. La chaleur et les niauvaîses odeurs répandues par nos poêles me donnent des maux de tête atroces. Le prince me drogue, mais je place en lui Thomme d'État au-dessas du médecin.
6, smnedi. — Assisté au conseil des minis^s qui a siégé du matin au soir. Le ministre de l'intérieur' (Stadion) expose ses idées sur la future constitution de TAutriche. C'est toujours ce plan, selon moi mal conçu et mal digéré, de faire disparaître les provinces, qui forment la vie de la monarchie, et de les fondre en un État unitaire divisé en départements à Timage de la France. Heureusement, ces rêves né se réaUse^ ront pas, mais c'est fâcheux de voir un jnémhjré si important du cabinet courir aprèsr dés fantômes. : : .'
7, dimanche. ^^ Les débats sur fa nouvelle constitution^ à donner à rAùtricfae "cèntinoenl au
conseil des ministres et dans des pourparlers particuliers. Je trouve le prince moins décidé qu'il ne Test en matière d'affaires étrangères, et je regrette de plus en plus que, malgré mes remontrances, il ait formé un ministère de coalition. — Ce matin à cinq heures, le prince Alfred de Windischgraetz, fils aîné du maréchal, nous apporte la bonne nouvelle de l'entrée des Impériaux à Bude et- à Pesth.
8, lundi. — Avec le prince Félix à Kremsier. Un soleil radieux ; pas un souffle d'air ; les arbres poudrés à blanc semblent des fruits glacés ; le tout avec — 22" Réaumur. Mon compagnon trouve cela ravissant; pour moi, je le trouve lamentable : - — 22 degrés ! Mais la voiture de Cour attelée de quatre chevaux blancs avance rapidement vers le but de notre petit voyage. Nousj y trouvons les affaires fort embrouillées. Les pères conscrits se conduisent mal. La gauche et la droite ont voté un blâme du ministère, en déclarant, il est vrai, que ce n'était pas un vote de manque de confiance. Les Tchèques ne cachent plus leurs tendances démocratiques. Vu la composition de la Chambre, on ne pouvait guère s'attiendi'e à autre chose. Stadion et .Bach, en se flattant de concilier tout ce monde, se son^ 'livrés a des ilius.icms. AmssU semblent-^lls : enfin
comprendre qu'il n'y a qu'une issue de possible : la dissolution de la Diète. Je les trouvai pensifs, pour ne pas dire démoralisés, mais à la soidisant table ministérielle tout le monde était fort en train, peut-être précisément parce que le vote du Rcichstag a mis fin aux irrésolutions des membres du cabinet. — Le soir, vient me voir M. von Bally, assez connu en Allemagne en sa qualité de colporteur du catholicisme. En dehors du saint magistère qu'il lui plaît d'exercer, c'est un homme d'une force comique rare et aussi un de ces personnages mystérieux qui paraissent et disparaissent quand on s'y attend le moins.
9, mardi, Kremsier. —^Assisté à la séance du Reichstag. On discute l'article premier des droits fondamentaux : « Tout pouvoir prend sa source dans le peuple, » Quel contraste étrange avec la réalité des choses! Pendant que l'Assemblée s'efforce à définir la souveraineté du peuple, le souverain du pays maintient l'état de siège dans la capitale de sa monarchie et dans plusieurs capitales de province, et une de ses armées a envahi le plus grand de ses royaumes pour mettre fin à la souveraineté des rebelles hongrois.
; Cette Assemblée de Kremsier offre un singulier
il JANVIER 1849. 403
spectacle. Les capacités n'y manquent pas, mais l'immense majorité de ses membres sont de vrais enfants en matière de politique. Ils ne représentent, comme ils le prétendent, ni Tintelligence, ni la propriété, ni la naissance, ni le bourgeois, ni le paysan de leurs provinces. Portés par le flot révolutionnaire à la surface des eaux, ils ne tarderont pas à disparaître, si le gouvernement, au lieu de vouloir s'appuyer sur ces éléments chaotiques, se décide à combattre énergiquement la révolution partout où il la rencontre, sauf, bien entendu, à s'occuper des institutions libres à donner au pays dès que Tordre sera rétabli. Les discours de ces politiciens improvisés sont débités dans un allemand assez correct, mais avec les accents divers tchèque, polonais, illyrien, italien, des différentes races qui, en dehors des Magyars, habitent la monarchie. Cela peut choquer Toreillé d'un Allemand, mais cela prouve combien, sous le sceptre de Marie-Thérèse et de ses successeurs, la langue allemande, le grand véhicule de la civilisation dans l'est de l'Europe, s'est répandue et enracinée dans toutes les parties de ce vaste empire polyglotte.
1 1 , jeudi. — Ce matin le chevalier Malaguzzi est revenu de sa mission secrète à Naples. Il
s'agissait de préparer les voies à la reprise des relations diplomatiques entre les deux cours. Le gentilhomme modénais a atteint le but de son voyage puisqu'il nous amène le général Sabelli envoyé par le roi pour se mettre en rapport avecle premier ministre. — Le soir nous partons tous pour Vienne.
12, vendredi, au 18, jeudi, Vienne. — Je suis logé à la Chancellerie d'État, dans l'appartement naguère occupé par la princesse Herminie de Metternich, fille du chancelier. Vienne est encore désert. On esteiîrayé, on reste à la campagne. Il n'y a que la princesse Lory Schwarzenberp et la comtesse Léontine Sandor, fille aînée du prince de Metternich, qui, bravant les dangers imaginaires du séjour de la capitale, reçoivent alternativement tous les soirs, toujours les mêmes personnes : la princesse Dini Lobkowitz, née Liechtenstein, Edmond et Pepi Zichy et, en fait de diplomates, Medem et Kœnneritz. Après une journée de travail incessant, ces deux salons sont pour moi d'une grande ressource.
Je ne dois pas oublier de mentionner le salon de la comtesse Molly Zichy-Ferraris, belle-mère du prince -dé Metternich. J'y dtne parfois' et j'aime toujoiirs à rencontrer la spirituelle et syùi-
DU 21 AU 24 JANV!ER>i849. 495
pathique comtesse Carola Zichy ' , par le charme de son esprit et les qualités de son cœur une des femmes les plus distinguées de la société de Vienne. Le 18, retour à Olmûtz avec le prince Félix et son frère le cardinal de Schwarzenberg, avec plusieurs ministres, Kœnneritz et Heecke ren ; enfin en nombreuse et, je ne sais trop pourquoi, joyeuse compagnie. Notre vieille et bonne Autriche me semble encore bien en Tair ; cependant dans le monde diplomatique la confiance renaît.
20, samedi. — Dans un conseil des ministres, présidé par l'empereur, auquel je suis convoqué, il est décidé que la Diète de Kremsier sera dissoute et une Charte octroyée. L'attitude de plus en plus hostile du Reichstag et ses tendances franchement. radicales expliquent cette résolution importante.
Dîné . chez le ministre de Russie comte de Medem, avec son frère Alexandre, qui nous raconte ses voyages en Perse.
Du 21, dimanche, au 24, mercredi. — Le Conseil est réuni pendant toute la journée. On discute la constitution à octroyer et la grosse ques-
I. Née en 1802, morle religieuse daû8 le monastère de la Yiûtation à Bruxelles en. 1878. .
tiondes indemnités à accorder aux propriétaires fonciers à l'occasion du dégrèvement du sol.
Travaillé sans interruption à des expéditions de courriers pour Pétersbourg et Gaèle.La question romaine, c'est-à-dire la nécessité de ramener le pape à Rome, devient de plus en plus brûlante.
25, jeudi. — Rédigé les réponses que le prince Félix fera à plusieui's interpellations à la Diète de Kremsier. Dîné à la Cour. Je suis toujours charmé d'approcher et de contempler mon nouveau souverain, jeune, frais, sympathique, et pourtant si grave, si réfléchi, si pénétré de la grandeur de sa tâche. Son instinct lui dit déjà ce qu'il lui faudra de courage, d'énergie, de patience, d'abnégation, de fermeté pour sauver le trône et la monarchie. Après le repas une très longue et intéressante conversation avec l'archiduchesse Sophie.
26, vendredi. — Presque toutes les sommités du monde officiel se rendent à Kremsier, où une séance importante est annoncée i Le cardinal de Schwarzenberg, le baron Krauss, l'aimable, pieux et intrépide ministre des finances, le comte de Rechberg, diplomate en disponibilité, mon beau-frère Clément de Pilât, du ministère
26 JANYfER 1849. 497
des aflFaires étrangères, sont du voyage. Le prince Félix monte à la tribune et lit les réponses à diverses interpellations. Son maintien calme et froid, le ton légèrement ironique qu'il sait si bien employer, joints au prestige de l'uniforme de général qu'il porte et qui dans ces temps de guerre civile impose singulièrement aux hommes de la parole, tout cela produit sur l'Assemblée une impression visible. Les réponses aux interpellations n'étaient qu'une fin de non- recevoir sans phrases. Nous nous étions attendus à des clameurs, à des scènes tumultueuses. Mais non, rien de cela. L'Assemblée se sépare au milieu d'un profond silence. Elle comprend enfin que ses jours sont comptés.
l*', jeudi, Vienne. — J'ai consacré les deux derniers jours et une partie des nuits à un travail important. Il s'agit de faire connaître la situation que l'Autriche devra désormais occuper en Allemagne.
Déjà dans la seconde moitié du mois dernier, le cabinet inipérial avait dû renoncer à l'espoir d'arriver à une entente avec celui de Berlin. Le prince Félix s'en ouvre au comte de Trauttmansdorff* : « On ne s'oppose pas directement, lui écrit-il, à une entente avec nous, mais on évite sciemment ce qui pourrait y mener.... Les ouvertures de MM. de BrandeÉourg et de Bulow se trouvent en contradiction manifeste avec les déclarations du roi et répandent dû jour sur l'impuissance de Sa Majesté et les visées de ses ministres dirigeants. » Dès lors, le prince, à son grand regret, se décida à cher-
1 . Schwarzenbei^g à Trautlmansdor/f^ à Berlin, Olmûlz, 24 janvier 1849.
cher la solution ^ non plus dans un accord avec la Prusse, qu'il juge être devenu impossible, mais dans un arrangement direct avec les quatre rois. Après avoir fait sonder leurs dispositions et à la suite de longues et souvent fort animées discussions au sein du ministère, il arrête ses idées et me charge de les exposer en forme de dépêche à M. de Schmerling, maintenant plénipotentiaire impérial près le pouvoir central à Francfort. Aujourd'hui, dans l'après-midi, ma minute a été débattue et examinée par les ministres. J'assistais au conseil, et je l'ai défendue de mon mieux. Stadion et Bruck, trouvant qu'elle ne faisait pas une part assez large au concours de la Diète de Francfort, l'ont vivement critiquée. Le prince président, pour lequel j'avais à plaider, écoutait avec une attention soutenue, mais sans desserrer les dents. A six heures la séance fut levée, sans qu'on eût pu tomber d'accord.
2, vendredi. — Dans le conseil des ministres de ce matin, qui s'est réuni de nouveau dans l'après-midi, les débats furent repris. Il semble que l'entente soit impossible.
3, samedi. — Enfin, après de nouvelles discussions, le conseil des ministres approuve
mon texte en en supprimant un seul passage. Mais, chose* étrange, quoique charmé d'avoir pu remplir ma tâche de rédacteur et d'avocat consultant à la satisfaction de mon chef, je ne puis trop me réjouir de ce succès d'estime si c'en est un. D'abord, les pensées dominantes de la dépêche ne m'appartiennent pas, quelques-unes sont môme contraires à ma manière de voir, et la perspective d'une brouille avec la Prusse, qui pourrait bien en résulter, me donne à penser. De plus, les choses, en Allemagne et en Autriche, sont-elles assez mûres pour qu'on puisse déjà viser à de véritables solutions? Tout ce qu'il est, selon moi, possible d'obtenir, c'est d'empêcher l'ennemi, qui est l'anarchie, de gagner du terrain, et, en attendant, de nous ménager une position avantageuse pour le jour où l'on pourra faire du définitif.
Terminé cette journée orageuse fort paisiblement chez la comtesse Léontine Sandor avec la princesse Lori Schwarzenberg et le comte de Modem.
4, dimanche. — Le prince a signé la dépêche * . Rechberg en portera des copies à Munich et à Stuttgart et tâchera de déterminer ces Cours à
1. Deyenue célèbre et connue, dans le langage diplomatique du temps, sous le nom de « Note du 4 février ».
adopter la marche recommandée par le cabinet impérial. Adolphe Brenner* remplira une mission analogue a Dresde et à Hanovre.
5, lundi. — Le prince Félix, étant souffrant, m'envoie à sa place à Olmûtz pour rendre compte H l'empereur de la phase actuelle des affaires d'Allemagne et de la grosse question intérieure (la Constitution). Je parteigemon coupé avec Brenner et le comte Alfred Potocki*, que je suis toujours charmé de rencontrer. Les indispositions du ministre président, assez fréquentes dans les derniers temps, commencent à m'inquiét^îr. La vie de bureau qu'il mène depuis cinq mois, si contraire à ses habitudes, ne lui convient guère. Le manque d'exercice — il travaille du matin jusque fort avant dans la nuit, — la tension d'esprit, les efforts de volonté qu'il lui faut pour soutenir des luttes, violentes ou sourdes, hélas! pas seulement avec les ennemis de l'Au-
1. Baron Adolphe de Brenner, né 1814 ; entre dans la carrière diplomatique 1834; ministre à Athènes, à Copenhague, à Darmstadt, plénipotentiaire aux négociations de paix avec la Prusse à Nicolsbourg, 1866; mort 1883.
2. Comte Alfred Potocki, né 1817; attaché à l'ambassade d'Autriche à Londres 1847 ; se retire du service public; membre de la Chambre des Seigneurs 1861; ministre de Tagriculture 1867; ministre président 1870-1871; pendant plusieurs années gouverneur de Galicie; mort 1889.
triche, tout cela mine sa santé à vued'œil, sans cependant troubler sa sérénité ni lui arracher une plainte. II ne connaît ni peur, ni ambition, ni intérêt personnel. Dans des moments terribles, lorsque le sol tremblait sous nos pieds, je l'ai toujours vu tranquille et plein de confiance dans l'étoile de l'Autriche. Il est vraiment admirable.
6, mardi, Olmûtz. — Ce matin, audience de Tempereur. Sa Majesté m'écoute avec un intérêt visible, entre dans le fonds des matières, s'informe des points qui lui paraissent obscurs, et me frappe par la justesse de ses observations. Dîné à la Cour et, de nouveau, longue conversation avec l'empereur.
Du 7, mercredi, au 18, dimanche. Olmûtz. — Après trois jours, le prince Félix arrive assez bien portant. Nous sommes accablés de travail : question italienne, question allemande, travaux relatifs à la nouvelle constitution. Les jours s'envolent comme autant de minutes. A part de petits bouts de soirée chez Medem, pas un moment de relâche. Mais ces efforts presque surhumains sont richement compensés par l'importance des intérêts en jeu. Pas une question qui ne touche à l'existence même de l'Autriche. To be or nof to be.
19, lundi. Vienne. — Arrivé ce matin. C'est, par miracle, une journée sans travail. J'en profite pour résumer mes impressions.
Les conseils de ministres se succèdent sans interruption, mais le grand travail n'avance guère. Il se réalise maintenant ce que j'avais prédit au prince président, lorsque le projet d'octroyer à l'Autriche une constitution fut mis sur le tapis. Je l'ai conjuré, vainement hélas! de l'ajourner. D'abord, on n'invente pas une constitution, et puis il faut, avant tout, sauver la monarchie, imposer la paix au roi de Sardaigne, mettre fin aux tentatives révolutionnaires en Italie, ramener le pape à Rome, terrasser l'insurrection hongroise, pacifier moralement celles de nos provinces allemandes et slaves qui viennent seulement d'être reconquises militairement. N'oublions pas que Vienne et presque toutes les capitales de nos royaumes, duchés, principautés, ont dû être bombardées et prises de vive force. Réorganiser, du moins provisoirement, l'administration, refaire les finances tant bien que mal, pourvoir aux besoins les plus pressants du jour, faire naître la confiance publique à l'aurore même du nouveau règne, voilà la tâche du gouvernement. La maison brûle, ce n'est pas le moment de la meubler. Éteignons d'abord le feu. Mais cola ne fait pas le compte des éléments
libéraux que le prince Félix a admis dans son ministère. Maintenant il subit leur influence; j'entends parler de Stadion, Bach et Bruck.
Ces trois ministres insistaient pour que l'empereur inaugurât son règne par la proclamation d'une constitution unitaire et libérale. Les avis étaient partagés sur le traitement qu'on réser^ verait à la Hongrie. Quelques-uns des ministres soutenaient le principe de la Ferwirkung ; c'està-dire la Hongrie, par le fait de l'insurrection, déchue de ses privilèges et libertés historiques, sera dorénavant amalgamée avec le reste de la monarchie. Théorie peut-être soutenable au strict point de vue du droit public, mais, politiquement et pratiquement, inadmissible. Stadion, je l'ai déjà dit, plaidait pour une Autriche tout à fait unitaire. On fera main basse sur nos royaumes et provinces, y compris la Hongrie, et, à l'image de la Russie ou de la France, on divisera l'ensemble de la monarchie en vingt ou trente « gouvernements » ou « départements » . Aucun des articles du catéchisme constitutionnel moderne, comme droits de l'homme, responsabilité ministérielle, parlement avec une loi électorale assez démocratique, etc., ne manquait dans les projets soumis aux délibérations du ministère.
Bach, formé déjà, quelque courte qu'eût été
sa carrière publique, à l'école de l'expérience, doué aussi de plus de sens politique que son collègue, juge la situation mieux que Stadion. Mais, doctrinaire, il suit les errements de cette école.
Bruck me faisait d'abord l'effet d'un homme parfaitement nouveau en matière de politique. Il avait une notion vague des constitutions en vigueur dans différents pays. Celle de Norvège, la plus démocratique de toutes et celle qui restreint le plus les pouvoirs du souverain, lui souriait particulièrement. Un jour, en ma présence, il proposa au prince Félix de l'appliquer à l'Autriche, en insistant beaucoup sur le bénéfice du veto qu'on réserverait à l'empereur. Le prince le regarda entre les deux yeux, savoura une prise et, fermant sa tabatière bruyamment, lui dit : « ff^as denn nicht noch? » Locution autrichienne que je traduirai par : « Qu'est-ce que vous me chantez là? » Il ne fut plus question ni de Norvège ni de veto. Heureusement, Bruck apprend vite et commence à comprendre qu'il faut tenir compte de la genèse et de la vie provinciale de notre empire.
Hélas! hélas! ces conseils de ministres où l'on débat le sort de notre chère vieille Autriche me font frémir. Il me semble voir un malade sous le bistouri de téméraires .opérateurs. Le
tueront-ils? J'ai eu sur ce thème d'innombrables conversations avec Stadion, qui par moments paraissait ébranlé ; avec Bruck, démocrate allemand avant tout, mais moins doctrinaire que ses collègues et par conséquent plus accessible à mes arguments; avec Bach, dont les idées semblent arrêtées et qui évite d'entrer dans le fond de la question.
J'ai résumé les raisons qui me font désirer r ajournement de la promulgation d'une constitution. Mais j'admets que des motifs puissants militent en sa faveur. Je comprends que, en présence du Reichstag encore réuni à Kremsier et dont il est indispensable de hâter la dissolution, avec les guerres d'Italie et de Hongrie sur les bras, le ministère, en octroyant une constitution plus ou moins libérale, désarmera, peut-être, ceux qui se plaisent à insinuer que le jeune empereur vise à revenir au régime absolu. Mais quand, par la force des choses, on est obligé de fabriquer une constitution — ce qui ne peut jamais être que du provisoire, car les constitutions ne s'inventent et ne s'octroient pas, elles naissent, et elles naissent viables seulement quand elles sortent du concours ou obtiennent l'adhésion de tous les intéressés, — il faut avant tout se rendre compte du matériel dont on dispose.
La monarchie de Charles-Quint, quoique fort réduite, existe toujoui's. Il y a encore l'empereur et il y a encore les provinces. Le soufDe de vie politique qui animait ces dernières s'est éteint, déjà à la suite de la guerre de Trente Ans et des convulsions à l'intérieur qui en furent à la fois la cause et la suite. Les états provinciaux — je fais ici abstraction de la Hongrie, qui a toujours vécu d'une vie à part, — quoique jamais officiellement abolis, ont cessé d'être ; ceux de leurs membres qui appartenaient à la noblesse n'ont rien sauvé de leurs prérogatives, si ce n'est le droit de porter l'habit rouge dans les occasions officielles. Pendant tout le xvui* siècle en Autriche, conmie dans toutes les monarchies du continent, le pouvoir du souverain ne connaissait plus ni limite ni contrôle. Le chef de TÉtat, maître absolu, faisait exercer son pouvoir par des fonctionnaires par lui rétribués. C'était l'âge d'or de la bureaucratie. Mais nos souverains n'ont jamais abusé de leur toute-puissance, et la bureaucratie, sous le règne de Marie-Thérèse, se distinguait par une haute intelligence, par le culte de la justice et, à part de rares exceptions, du moins dans les régions élevées, par une parfaite intégrité. Sauf les places de gouverneur de province et un petit nombre d'autres postes
officiels, comme, par exemple, les grandes ambassades, que l'usage réservait à Taristocratie, tous les emplois publics étaient accessibles a tout le monde. On énumère ce principe comme une des conquêtes de la Révolution française. II a existé chez nous de tout temps. A quoi il faut ajouter que le Hqfrat h [conseiller aulique), qui n'était pas nécessairement noble, qui Tétait même très rarement, avait plus d'influence sur les affaires publiques que son chef titré, le ministre ou gouverneur de province. C'était surtout le cas sous le règne de l'empereur François. En effet, bien avant 1848, l'aristocratie, tout en conservant son prestige social et quelques prérogatives comme grands propriétaires fonciers, avait cessé, dans l'État, d'être une classe privilégiée. La bureaucratie absorbait tout. C'était comme si une partie vitale du corps humain usurpait les fonctions de toutes les autres. On sait que cela n'a pas lieu impunément. Aussi la bureaucratie dépérissait-elle petit à petit. Sous le dernier règne, réduite à une impuissance complète, momifiée, pour ainsi dire, et atteinte de marasme sénile, elle semblait près de s'éteindre, lorsque les évéuements de 1848 sont venus lui donner le coup de grâce.
Il n'y a donc ni états provinciaux ni bureau-
cratie. Administrativement et pobliqueinent, ii y y a table rase.
Mais deux éléments ont surrécu à la tourmente : le prestige de la dynastie et les individualités historiques dites les provinces.
Le prestige de la dynastie. Malgré les crises désastreuses que nous traversons, il a fort peu souffert en général, et dans les masses il n'a pas souffert du tout. Prenant sa source dans un attachement profondément enraciné dans tous les cœurs, il repose aussi sur un besoin vital. Dans toute sorte de contestations on peut s'arranger à Tamiable moyennant des concessions mutuelles. Mais cela devient difficile, souvent impossible, quand il s'agit d'un conflit d'intérêts provenant d'une différence de race entre les plaideurs. Or. comme il y a en Autriche des provinces, des villes, des villageshabités par des citoyens appartenant a des nationalités différentes, des collisions de cette nature se produisent constamment. On ne peut donc résoudre la difficulté que par la force, ce qui est un mauvais moyen de s'entendre, ou par l'appel ù un arbitrage, et cet arbitrage ne peut être exercé que par l'empereur, parce que l'empereur, avec sa dynastie, d'après une fiction historique universellement admise, appartient a toutes les nations autrichiennes et, partant, est jugé impartial, d'autant
plus qu'il est intéressé à l'être. Le besoin de l'arbitrage de la couronne, le grand secret de la solidité du trône des Habsbourg et de la vitalité de leur monarchie, est compris chez nous par les gens qui réfléchissent et senti instinctivement par ceux qui ne réfléchissent pas.
Les provinces. Elles sont l'essence et la condition sine qua non de notre existence comme État indépendant. La communauté des intérêts et la communauté des souvenirs, les deux liens les plus puissants qui unissent les hommes après celui du sang, font l'importance de nos provinces comme membres animés de notre empire. Cette double communauté et l'arbitrage de la couronne ont rendu possible, supportable et parfois même facile — l'histoire le prouve — l'existence en commun des populations mixtes là où il s'en trouve, et ils ont en même temps servi à paralyser la force d'attraction que des peuples de même race habitant au delà de nos frontières pourraient exercer sur leurs conationaux autrichiens. Ainsi, en faisant une constitution, ne touchons pas aux provinces et respectons le prestige, en sauvegardant le pouvoir, de la couronne !
22, jeudi. — Le prince de Windischgraetz avait aussi élaboré et soumis à l'approbation du
ministère, qui l'a trouvé impraticable, un projet de constitution dont l'élément principal serait des états provinciaux représentés au centre par un sénat, lequel sénat serait composé d'un fort petit nombre de membres de ces mêmes états provinciaux. De longs pourparlers et un échange de lettres intimes entre le chef du ministère et le chef de Tarmée de Hongrie (les premières en grande partie par moi rédigées conformément aux indications du prince Félix) n'avaient donné aucun résultat. Aujourd'hui les choses en sont arrivées au point que je ne vois plus d'issue à l'impasse où l'on se trouve. Les ministres Stadion et Bach ont annoncé leur démission si le projet ministériel devait subir des modifications essentielles. Le prince de Windischgraetz,pour le cas où le sien ne serait pas adopté, déqjare qu'il se démettra de son commandement. A Olmûtz on trouve que le maréchal se mêle trop de politique ; au quartier général de ce dernier, que le prince Félix, sur ce terrain, ne lui accorde pas assez de liberté d'action; que, certes, l'insurrection hongroise doit être terrassée de vive force, mais qu'il faut aussi réconcilier et rassurer, moyennant des transactions, la partie de la nation magyare qui n'a pas pris activement part à la rébellion. Sans doute, on ne le conteste pas, c'est une tâche politique et non militaire ; mais
elle s'impose logiquement au chef de Tarméc impériale de Hongrie. Ce raisonnement me semble parfaitement juste. Seulement, il faut définir Taction politique revendiquée par le prince de Windischgraetz. Dans mes causeries journalières avec le prince Félix, comme aussi dans la rédaction de ses lettres confidentielles à son beaufrère, je tâche, autant que possible, d'atténuer les aspérités et d'écarter les germes d'une brouille que je vois poindre sur l'horizon. A cette cause déjà si sérieuse de mésintelligence vient s'ajouter l'incident relatif à la constitution. Cependant, le prince Félix, quoique fort mécontent de l'attitude du maréchal, mais excessivement réservé à ce sujet et ne s'en ouvrant qu'à quelques intimes, fait tout ce qu'il peut pour arriver à une entente avec lui. Ses lettres au prince de Windischgraetz le prouvent. On n'y trouve pas trace de jalousie vulgaire ou d'arrièrepensée personnelle. Ce sont deux nobles caractères, animés du patriotisme le plus pur, visant au même grand but, mais, hélas! près de se séparer à un moment où le salut de la monarchie dépend de leur union.
Ce soir le prince Félix m'a fait appeler, et nous avons passé une grande partie de la nuit à examiner la situation. Nous avons reconnu que le démembrement du ministère viendra fort mal à
propos, mais que ce sera un embarras plutôt qu'un danger. Le prince, fermement résolu à ne pas quitter l'empereur, sera obligé de chercher et finira par trouver d'autres ministres. Mais les causes de la crise ne seront un secret pour personne. Les bons citoyens, l'immense majorité, seront consternés; le Reichstag, qui en saura tirer parti, les insurgés de Hongrie, nos ennemis d'Italie et de Francfort, les anarchistes surtout apprendront et salueront avec bonheur la mésintelligence entre les deux hommes qui, avec le maréchal Radetzky, tiennent entre leurs mains les destinées de l'empire. A la fin — il faisait presque jour — le prince résolut de m'envoyer au quartier général de son beau-frère avec la mission de tenter un dernier effort pour empêcher une rupture.
23, vendredi. — Le conseil des ministres a siégé toute la matinée. Les articles du projet de constitution sur lesquels on n'a pu s'entendre sont discutés de nouveau. Chacune des deux fractions du ministère maintient son opinion. Bruck passe aux conservateurs.
24, samedi. — Autre séance du conseil. Bruck ayant annoncé sa démission, Stadion et Krauss cèdent. Bach a le flair trop fin et l'esprit trop
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éclairé pour faire fausse route dans ce moment dé crise, et le texte de la constitution est définitivement arrêté. — A huit heures du soir, après un agréable dîner chez BernstorlT, je pars pour la Hongrie, porteur du texte de la constitution, d'une lettre et d'un message verbal important du prince Félix pour son beau-frère.
25, dimanche. — J'ai voyagé toute la nuit, et, malgré Tétat déplorable des routes, j'avance avec une grande rapidité. Rien de comparable aux petits chevaux des paysans hongrois qui font le service delà Bauernpost. Je me demande aussi comment mes os et mon excellente calèche peuvent résister à un pareil cahotement. Les cochers sont presque tous de jolis garçons, vrais types du dandy villageois magyar, fiers de leur longue chevelure noire, débordant sous le sombrero à peu près andalous, et surtout de la blancheur irréprochable d'une chemise qui a seulement le tort de ne descendre qu'à la ceinture, laissant voir, entre elle et de larges pantalons blancs, à la façon des bayadères, des reins couleur de bronze soigneusement graissés. Rien n'égale la stupéfaction mêlée de dédain de mon valet de chambre français assis à côté de l'automédon. A partir de Raab, un de ces postillons ruraux, au lieu de suivre la route dite des
Bouchers^ s'engage bravement sur la grande route postale interdite, à cause de la proximité de Tennemi, aux sujets loyaux du « Roi ». Mes remontrances, que le jeune Hongrois ne comprend pas ou ne veut pas comprendre, restent sans effet. Eh bien, soit! vogue la galère! Est-ce la beauté de la journée, les vastes horizons mouillés qui laissent déjà deviner le steppe, le bleu d'azur d'un ciel sans nuage d'où descend le chant des alouettes, l'air saturé de clarté, la brise tiède qui caresse mes joues, tous les charmes du premier réveil de la nature, est-ce le sentiment de la liberté après l'esclavage du devoir des derniers mois qui agite mes nerfs et exalte mon imagination? Je ne saurais le dire. Mais je me sens comme ivre de bonheur. La perspective de mon entrevue avec le maréchal, avec toutes les suites qu'elle peut avoir, vient par moments troubler la joie animale qui s'est emparée de moi. Mais n'importe ! Qui vivra verra. J'ai la bonne fortune d'arriver sain et sauf aux avant-postes des Impériaux, après avoir traversé, sans être molesté, le rayon de la forteresse de Comorn, encore entre les mains des insurgés et imparfaitement cernée par nos troupes sur la rive droite du Danube. Le général Lederer, qui les commande, me paraît triste et préoccupé; il se plaint de manquer de forces
suffisantes pour remplir sa tâche. Hélas! c'est un peu notre cas partout. Ce n'est pas la qualité, c'est la quantité du matériel en chair et en os qui nous fait défaut. Continuant sans m'arrêter, j'arrive à Pesth à une heure du matin et descends à l'hôtel du Tigre, où se trouve le quartier général de Jellacic. Des groupes pittoresques de sérézans, d'après la couleur écarlatc de leurs capotes appelés manteaux rouges^ remplissent les abords de l'hôtel; ils dorment étendus sur les marches de l'escalier ou montent la garde devant l'appartement du ban.
26, lundi. — Au lever du soleil je frappe à sa porte. Jellacic a son franc parler et se déboutonne facilement. — Il regrette, me dit-il, la lenteur des opérations et se sent blessé d'avoir été laissé ici pendant que l'armée avance. Sa place est en avant et non en arrière. Le condamner à l'inactivité dans ces moments critiques est une injustice et une faute. — Voilà comment il juge sa situation. En sortant de chez lui je trouve dans la salle d'attente un jeune officier dont l'air sympathique et la tournure élégante me frappent agréablement. L'accent de son allemand ne me laisse aucun doute sur sa nationalité. Comme tant d'autres gentilshommes français et anglais, ceux-là en leur qualité de légi-
timistes, ceux-ci comme appartenant àd'anciennes familles catholiques, le marquis de Piraodan suit la carrière des armes sous les drapeaux de la maison de Habsbourg, qui a toujours défendu l'Église et le droit. Attaché, pour le moment, à Tétat-major de Jellacic, il se lamente, comme son chef, du triste sort de traîner le sabre sur le pavé de Pesth au lieu de combattre l'ennemi*.
A huit heures, monté en voiture, cette fois-ci en compagnie d'un jeune hussard, le chef d'escadron comte Louis Harrach, chargé par le ban de me piloter sur le théâtre de la guerre, car en sortant de Pesth nous nous y trouvons, le pays étant constamment parcouru par des bandes d'insurgés. Cependant, sauf les routes abominables, complètement détrempées, sauf la mer de boue qui s'étend devant nous, aucun obstacle sérieux ne nous arrête, et, après avoir pu en passant admirer la belle façade Louis XV du châ-
1. Georges, marquis de Pimodan, né à Paris 1822; suit ses parents à Vienne après la révolution de Juillet; entre dans Tarmée autrichienne à Fécole militaire de Wiener-Neustadt; lieutenant 1847; pendant la campagne de 1848, aide de camp du maréchal Radetzky ; fait la campagne de Hongrie, attaché à Tétat-major du ban Jellacié 1849; colonel 1850; quille l'armée autrichienne 1855; offre son épée au Saint-Siège avril 1860; remporte le 19 mai la victoire des Grottes et succombe le 18 septembre suivant à la bataille de Gaslelfidardo. Pie IX conféra lo titrc de duc à ses descendants mâles.
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teau de Gôdôllô*, après avoir traversé, dans une rue qui ne finit pas, le village de Hatvan, agglomération importante de maisonnettes blanchies à la chaux et de potagers, au milieu du steppe, les os brisés, l'estomac creux, exténués de fatigue, nous arrivons vers huit heures du soir a Gyônyôs, le but de mon voyage. C'est là, dans le château de la baronne Rési Orczy, que le prince de Windischgraetz a établi son quartier général . Je m'y fais conduire directement, et après quelques instants d'attente je suis introduit auprès du Herrscher. C'est par ce nom, répondant à Vimperator des légions romaines, que le prince est habituellement désigné dans l'armée. Il le doit à sa taille élevée, svelte et imposante, à son maintien calme et majestueux, à l'expression un peu hautaine mais bienveillante de ses nobles traits.
Aujourd'hui, chemin faisant, je me suis préparé à cette entrevue, et j'ai tracé mon plan de campagne. Je ne chercherai pas à induire mon interlocuteur en erreur, comme on dit vulgairement, à le mettre dedans; je ne jouerai pas au plus fin. Fidèle à mon principe, je serai vrai, et
1. Le château de Gôdôllô, bâti sous le règne de Mario- Thérèse par le premier prince Grassalcovich, appartient aujourd'hui à Tempereur. La Cour y réside habituellement pendant quelques mois de Tannée.
rien que vrai. Je lui peindrai la situation telle que je la vois. S'il ne veut pas ou ne peut me comprendre, tant pis pour nous tous.
J'entre immédiatement en matière. « Le texte de la constitution, lui dis-je, élaboré à Olmutz, est le résultat de six semaines de travail. Grèce aux efforts du prince-président et de la fraction conservatrice du cabinet, tenant compte de vos objections, les paragraphes empreints d'un esprit trop avancé et les rédactions rappelant trop les doctrines et le langage des faiseurs de constitution de la révolution française ont été écartés. — Pas suffisamment », dit le prince. — J'en convins en faisant deux observations : l*J'ai dit que le prince Félix avait fait tout ce qu'il pouvait pour le contenter, et que son refus d'adhérer au travail que je lui apportais amènerait certainement la rupture entre lui et son beau-frère. 2"* « A Olmûtz, ai-je continué, on se flatte d'avoir fait une œuvre solide et durable. Je suis convaincu, et je ne m'en suis pas caché ni au prince de Schwarzenberg ni aux autres ministres, qu'à cet égard ils se trompent. Si vous croyiez, prince, à la vitalité de votre projet de charte, vous seriez, selon moi, également dans l'erreur. La situation actuelle du pays ne comporte pas le définitif; tout ce que nous pouvons tenter sera nécessairement une œuvre
provisoire. Il s'agit de vivre, de survivre à la tourmente, c'est-à-dire de vivre au jour le jour. Quand la crise sera passée, le temps de bâtir sera venu. Provoquer la chute du ministère, mais non du prince Félix, qui n'abandonnera pas l'empereur, parce que tel ou tel article de la charte ne répond pas à vos idées, serait donc, pardonnez ma franchise, une faute énorme. » Ici, on appuyant sur l'importance de sa mission, je développai les conséquences désastreuses d'une rupture entre lui et son beau-frère.
Le prince, évidemment peu disposé à céder, mais cependant impressionné par mon raisonnement, se renferma dans des généralités : « Pour arriver au but il y faut aller droit, avec conséquence et énergie. — C'est clair. — On ne peut revenir à la boutique telle qu'elle existait avant Mars. — Personne n'y songe. — Mais on ne peut non plus tolérer l'état de choses de l'été dernier. — C'est évident, vous prêchez un converti. » Je commençais à désespérer du succès de ma mission, lorsque, à ma grande et joyeuse surprise, il me dit soudainement : a Vous avez raison, il faut accepter votre charte telle quelle. Elle est mauvaise, mais il n'y a pas autre chose à faire. » Cet entretien a duré deux heures. Je n'ai pu m'empêcher d'admirer la liberté d'esprit et l'âme fortement trempée du
général en chef, capable de se livrer a cette longue discussion politique, sachant que depuis ce matin une partie de ses troupes se trouvent engagées avec les insurgés. Plus tard, pendant la nuit, il apprit les détails d'un combat d'artillerie qui a eu lieu cet après-midi, entre deux et sept heures, a mi-chemin d'ici a Kapolna. Il livrera bataille demain. « L'issue, me dit-il, ne serait guère douteuse, si je ne me trouvais pas en présence d'un ennemi trois fois plus fort que moi numériquement, et disposant de cent pièces de canon. » Ce qui l'inquiète, c'est d'être sans nouvelles du général Schlick*, qui doit s'unir a lui à Verpelet pendant l'action.
Il fit ensuite servir le thé. Etaient présents son fils aîné, les généraux Nobili et Mertens, le colonel Schobeln et l'aide de camp du maréchal baron de Langenau. On causait de choses et d'autres, et si la conversation languissait par moments, c'est que chacun de nous se trouvait en esprit sur le champ de bataille, que chacun avait l'œil fixé sur le rideau encore impénétrable
1. Le comte François Schlick, né 1789; entre dans Tarmée 1809; fait les campagnes de 1809 et 1813; commandant d'un corps d'armëe en Hongrie novembre 1848; prend part à la l)ataille de Kapolna, oblige le chef des insurgés hongrois Gôrgey de capituler à Aradl849; commande la seconde armée dltalie 1859; mort 1862.
qui dérobait à notre vue les événements sanglants, peut-être décisifs, du lendemain.
27, mardi. — On avait préparé mon lit dans le boudoir de la châtelaine. sur une chaise longue tendue de damas et recouverte de linge exhalant le parfum délicieux de la poudre d'iris. Rien d'élégant, de coquet, de féminin comme ce petit réduit dont la propriétaire jouit, je suppose, à l'heure qu'il est, de l'hospitalité de ses amis, messieurs les insurgés. Malgré les émotions de la journée, malgré celles qui semblent s'annoncer pour le lendemain, entre deux journées de combats, à deux lieues du champ de bataille, je dors du sommeil du juste, mais non sans rêver de puszlaSyde chevaux emportés, de voitures versées, de mares tachetées de sang. Frais et dispos je me lève avant le jour et j'assiste au beau et émouvant spectacle du départ du prince.
Grave et impassible comme toujours, le bâton de maréchal à la main, il monte dans sa calèche. Les membres de son étal-major, de brillants hommes de guerre, les généraux silencieux et préoccupés, la jeunesse dorée des aides de camp causant et riant comme si l'on allait à une revue, suivent dans leurs voitures ou dans des charrettes de paysans. Marchent-ils au-devant de la victoire? Vivront-ils tous pour voir le coucher du soleil,
dont le disque ensanglanté apparaît en ce moment au-dessus de Thorizon?... Cette vision lumineuse se dissout, quelques instants après, dans des nuages de poussière, mais non sans traîner derrière elle des masses confuses d'espérances et d'inquiétudes.
Moi aussi je monte dans ma voiture, mais accablé de la conscience humiliante de nètw qu'un pékin qui n'a rien h voir là où l'on se bat. Je reprends donc la route de Vienne, toujours en compagnie du jeune comte Harrach, chargé de m'escorter jusqu'à Pesth. C'est un homme charmant, qui parle peu, mais qui dit beaucoup.
Comme hier, nos chevaux, lancés au galop à chaque relais, courent ventre à terre; comme hier, le soleil luit, les alouettes chantent, le regard se perd dans l'océan des steppes. Pendant la première heure je fais souvent arrêter la voiture. Mais nous tendons l'oreille en vain. Le vent d'ouest et une chaîne de bas coteaux derrière Gyônyôs empêchent le bruit de la bataille d'arriver jusqu'à nous *.
1 . La bataille de Kapolna, dont je n*ai eu connaissance que plus tard, après mon retour à Olmûtz, a été une victoire du prince de Windischgraelx, mais pas une victoire décisive. L'ennemi, battu, mais non poursuivi, faute d'un nombre suffisant de troupes, a pu se retirer vers la Theiss en emmenant son artillerie.
28 FÉVUIKU 1841). 525
28, mercredi. — Après avoir couru la poste toute la nuit dernière et toute la journée d'aujourd'hui, à minuit sonnant, je mets pied à terre dans la cour de la chancellerie d'État. Le « prince », déjà couché, mais lisant encore ses journaux, n'en croit pas ses yeux quand il me voit entrer après une si courte absence, ni ses oreilles en apprenant par mon récit, confirmé par quelques lignes du maréchal, que l'entente est rétablie entre les deux beaux-frères, a Vous m'apportez, dit-il, une bonne nuit, une nuit de sommeil. Merci. »
2, vendredi. — Revenu à Olmiitz ce matin avec le prince et Prokesch*. Dîné a la Cour. Je puis donner à Tempereur les détails de la première journée de la bataille de Kapolna, tels qu'ils étaient connus au quartier général de Gyonyôs au moment de mon départ.
3, samedi. — J'ai passé la matinée à discuter avec le prince Félix et à rédiger la proclamation portant dissolution de la Diète de Kremsier et la promulgation d'une constitution.
i, -dimanche. — Une journée importante, vraie journée de combat. L'empereur présidait le conseil des ministres. J'ai donné lecture de
1. Antoine (comte de) Prokesch, né 1795; enlre dans Farinée 1813; major 1827; minisire à Athènes 1834-1849; ministre à Berlin 1849-1852; président de la Diète de Francfort 1853-1855; inlemonce et plus tard ambassadeur à Constantinople 1855-1871; auteur de plusieurs ouvrages; mort
mon projet de proclamation destiné à servir de commentaire à la nouvelle charte. C'est la rupture définitive avec la révolution. Le blàme sévère qu'elle adresse au Reichsrath rencontre l'opposition passionnée et opiniâtre de Stadion, secondé, comme toujours, par Krauss, le bon et doux ministre des finances. Bach se tient sur la réserve. Le prince de Schwaraenberg défend ma rédaction. Cependant, les débats continuent. Je plaide pour chaque clause de ma minute. A la fin, grâce à une petite concession insignifiante, la suppression d'une épithète, les ministres dissidents, de guerre lasse, mettent bas les armes, et le projet est adopté. A onze heures de la nuit, nouveau conseil à la Résidence. L'empereur a signé la proclamation « à ses peuples » et tous les documents relatifs à la nouvelle constitution et à la dissolution de la Diète.
C'est ainsi que s'est terminé ce travail laborieux qui, pendant six semaines, depuis le 20 janvier, date de la résolution de l'empereur d'octroyer une charte, avait transformé la chambre du conseil en un champ de bataille.
Cette constitution restera- t-elle une feuille de papier couverte d'encre, ou deviendra-t-elle une réalité? Peut-on réellement se flatter que cette œuvre, résultante de doctrines opposées, renferme un germe de vitalité? Tout ce qu'on peut
dire en sa faveur, c'est qu'elle tâche de baser l'État sur la propriété ; qu'elle n'efface pas complètement les éléments provinciaux; qu'elle tend à faire de l'Autriche un corps compact et à assurer la liberté de l'Église. Tout cela en théorie. Quels en seront les effets pratiques?
Du 5, lundi, au 6, mardi. — Ces deux jours ont été employés à discuter la phase actuelle des affaires d'Allemagne, plus embrouillées que jamais. Le prince Félix présidait une réunion de diplomates, composée de Rechberg, Fritz Thun*, Prokesch et moi.
7, mercredi. — Jusqu'au dernier moment Stadion avait espéré pouvoir empêcher la dissolution du Reichstag. Au conseil des ministres, après de longues hésitations, il avait voté pour cette mesure, ce qui ne l'empêcha pas d'aller à Kremsier dans le but d'obtenir que l'Assemblée votât son projet de constitution avant la publication de celle du ministère. Mais le prince Félix était inexorable. Le major Huyn, avec quelques
1. Comte Frédéric de Thun-Hohenstein, frère du comte Léo ThuD, né 1810, entre dans la diplomatie 1835; ministre à Stockholm et Munich ; président de la Diète de Francfort 1850-1852; ministre à Berlin 1852-1854; ministre à Sainte Pélcrsbourg 1859-1863; mort 1881.
troupes, fut envoyé dans la nuit au siège du Reichstag, et la fermeture de la salle des déli- Iiérations eut lieu ce matin sans rencontrer la Ihoindre résistance. En môme temps les proclamations concernant la dissolution du Parlement et la nouvelle constitution furent affichées dans les rues de Krcmsier. Des mandats d'arrêt avaient élé lancés contre Violand et Fûster, les deux membres de l'Assemblée les plus compromis dans les massacres de l'insurrection d'octobre. II3 ont pu se sauver, grâce, dit-on, à des facilités qui leur furent accordées par ordre du ministre de l'intérieur. J'ignore si cela est vrai, mais on ne prête qu'aux riches. Nous apprîmes, le prince et moi, la fuite de ces deux énergumènes dans l'après-midi, en traversant la gare de Kremsier, en route pour Vienne. Cette nouvelle arracha à mon compagnon de voyage un mot mordant à l'endroit de son collègue Stadion.
Nous arrivâmes à Vienne vers minuit, juste à temps pourvoir s'éteindre les derniers lampions de l'illumination en l'honneur de la nouvelle constitution. Le temps est froid et pluvieux. Quelques groupes de badauds attardés, pataugeant dans des rues boueuses, rentrent chez eux tout éclaboussés. L'ensemble du spectacle a je ne sais quoi de lugubre. Je dis au prince Félix : « Ça n'a pas bon air. » Il ouvre sa tabatière
sans rien dire. J'ajoute : « L'enfant n'est pas né viable ». 11 la ferme avec bruit. Je connais ce signe de mécontentement. Mais, habitué à lire dans sa physionomie, si peu mobile qu'elle soit, je crois y découvrir que la paternité de l'enfant commence déjà à lui pèsera
8, jeudi y au 18, dimanche. Vienne. — ^^Avec le retour définitif à Vienne du prince président se termine pour moi une époque de tension d'esprit, d'émotions et de travail qui dépassaient presque les forces humaines.
Maintenant on rentre dans l'état normal. La Cour va revenir. Le prince de Schwarzenberg s'installe dans le palais du Ballplatz, et la chancellerie d'État sera réorganisée. Le sous-secrétaire d'État baron Werner et les conseillers auliques se partageront la tâche selon les règles hiérarchiques. Je n'ai plus de raison d'être. Je me compare à un bâtiment rentré dans le port après une longue et tempétueuse traversée. On le désarme, on met les officiers à la demi-solde et on renvoie les matelots. Le prince me traite tou-
1. Cette constitution n'a jamais été mise en vigueur. Elle a été formellement abrogée par rescrit impérial du 31 décembre 1851, « comme incompatible avec la nature et Tesscnce de TEmpire Autrichien ». Ce rescrit est contresigné par le prince Félix
jours comme un ami et un confident sûr, mais il n'a plus d'ordre à me donner et je n'ai plus rien à faire pour lui.
Dans ces circonstances, je varierai mes loisirs forcés en résumant ici la politique étrangère inaugurée par lui, autant qu'il le put, sous le pseudonyme de Wessenberg, dès son arrivée de Milan, vers la fin de septembre, et suivie invariablement depuis son entrée au ministère \
Nos relations avec le cabinet anglais sont aussi tendues que cela soit possible entre deux puissances qui ne se trouvent pas en état de guerre.
Le 16 août*, le baron de Koller, chargé d'affaires de l'empereur à Londres, mande que lord Palmerston, malgré la reconquête de la Lombardie, conseille au gouvernement impérial de la céder à l'ennemi battu et de se contenter d'une indemnité pécuniaire, étant donnée la haine qui, selon lui, anime les Lombards à notre égard.
Le lendemain, 17 août, Palmerston fait obser-
1. Autorisé à reliro les correspondances diplomatiques de l'époque, j'ai pu constater l'exactitude de mon exposé et placer sous les yeux du lecteur quelques pièces particulièrement faites pour mettre en relief les pensées dominantes du prince de Schwarzenberg en matière de politique étrangère.