Schwarzenberg à Thom^ Olmûtz, 25 décembre
biS UNE ANNÉE DE MA VIE.
se mettre à la tête du mouvement national en Italie, s'était engagé dans une fausse voie. Elle devait nécessairement le conduire ou à la perte de son trône ou à la démarche qu'il vient de faire. Le voyage de Gaëte et la demande de secours faite à l'empereur sont la dernière conséquence — car les faits aussi ont leur logique — des ovations de 1846 et de la bénédiction des drapeaux des croisés. Mais en voyant alors, avec douleur, le saint-père avancer rapidement vers une catastrophe devenue inévitable, notre profond respect pour le chef de l'Église le défendait toujours, dans notre âme, contre la répugnance que nous faisait éprouver sa conduite politique. Aujourd'hui Pie IX, à ce qu'il parait, est revenu de ses erreurs. Il a rompu avec un parti qui s'est joué de lui et qui ne respecte dans sa personne ni le chef de l'Église ni le souverain temporel.... En fils fidèle dé l'Église, l'empereur
se rendra à l'invitation du saint-père Le
cabinet impérial désire savoir si le gouvernement français serait disposé à se joindre à cette œuvre.... Les deux puissances ont à sauvegarder des intérêts pour ainsi dire identiques, leurs efforts devront donc se rencontrer au lieu de se croiser sur ce terrain.... Ce que l'Autriche veut, comme puissance européenne et comme puissance catholique, c'est la liberté du pape et. un
état réglé quelconque en Italie. Or cette liberté, Pie IX ne saurait la trouver sur la terre étrangère. Il faut donc qu'il puisse retourner dans ses États. Mais il faut qu'il y retourne comme souverain et non comme l'instrument passif de la faction qui a ébranlé l'Europe et bouleversé l'Italie. L'Autriche veut de plus un état de choses réglé, elle veut Tordre et pas l'anarchie, peu lui importe sous quelle forme, pourvu que ce soit un état qui offre des chances de durée....
« Voilà en termes précis ce que veut l'Autriche.... Elle fera à cet effet les plus grands efforts et espère que la France s'associera à cette œuvre. Cela vaudrait mieux que des conférences. Nous espérons qu'un concert pourra s'établir entre nous et la France.,.. La confiance dans l'avenir de la France que nous inspire le vote qui vient de porter à la tête du pays le prince Louis-Napoléon, l'estime que nous vouons aux hommes qui jouissent de sa confiance, et l'identité parfaite de nos intérêts en Italie, en tant qu'il s'agit de mettre fin à l'anarchie qui y règne, s'accordent à nous faire désirer de parvenir à une entente avec le gouvernement français.
« Notre différend avec la Sardaigne, nous comptons l'arranger dans les voies d'une négo-
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ciation directe avec Charles-Albert. Les affaires générales de Tltalie ne pourront être réglées d une manière satisfaisante que par un congrès européen. »
Ce qui précède est un exposé fidèle de notre politique italienne. M. de Thom s'expliquera dans ce sens avec M. Bastide et ajoutera qu'en attendant qu'un concert s'établisse avec le gouvernement français « nous masserons des forces importantes sur le Pô. Si les troupes pontificales nous attaquent, nous nous verrions obligés de repousser l'agression, et, le Pô une fois franchi, nous réglerons notre action d'après les circonstances, bien entendu dans le seul but de rétablir l'ordre et de faire rentrer le pape dans ses États. »
Des dépêches écrites dans un sens analogue sont expédiées à Berlin et a Saint-Pétersbourg. Le comte Maurice Esterhazy * est nommé ministre auprès du pape, réfugié à Gaête. L'Assemblée constituante de Rome ayant, le 9 février, proclamé la déchéance du pouvoir temporel de la papauté, le prince de Schwarzenberg, au nom de l'empereur, invite les grandes puissances à pourvoir aux moyens de rétablir la souveraineté
1. Comte Maurice Esterhazy, né 1807; suit la carrière diplomatique, ministre à la Haye; auprès du Vatican; ministre sans portefeuille; prend sa retraite, 1866; mort 1890.
du souverain pontife et l'intégrité de ses États. Voici comment il motive sa démarche * : « L'indépendance du chef de TÉglise catholique constitue un intérêt pour tous les gouvernements de l'Europe, parce qu'ils comptent tous parmi leurs sujets un nombre plus ou moins considérable de catholiques.... On ne saurait nier que l'indépendance de l'évêque de Rome, appelé à exercer en même temps les fonctions de chef suprême de l'Ëglise catholique, cesse d'être assurée quand il existe dans sa capitale un pouvoir supérieur au sien. » Le prince rappelle l'article 103 de l'acte final du congrès de Vienne rétablissant la souveraineté du pape et l'intégrité de l'État de l'Église, et les déclarations analogues remises le 15 janvier 1832 au cardinal secrétaire d'État par les représentants de l'Autriche, de la France^ de la Prusse et de la Russie (l'Angleterre se tint à l'écart).
Enfin, après un échange actif d'ouvertures entre les quatre cours, leurs plénipotentiaires à Gaëte sont autorisés à se réunir en conférence pour délibérer sur une intervention matérielle, en vue du rétablissement du pouvoir temporel du pape. Cette tâche, conformément au désir
1. Schwarzenberg à Trautimansdorff (Berlin), à Thom (Paris), à Colloredo (Londres), à Buol (Saint-Pétersbourg), Vienne, 23 février 1849.
du saint-père, sera remplie par T Autriche, la France, l'Espagne et Napies,
Nos relations avec la cour de Russie sont on ne peut plus satisfaisantes. Cependant, dans la manière de juger l'état de l'Europe il y a des nuances. Pour le choix des moyens pour rétablir l'ordre et sur le but final de cette action, les divergences de vue sont encore plus notables. Ainsi, l'empereur Nicolas approuve cordialement le secours que nous allons porter au saintpère, et il nous félicite de la reprise de nos relations avec le roi de Naples et de la coopération éventuelle de ce prince à l'œuvre de la restauration. Pout lui, le pape est un prince italien dépossédé par la révolution. Rien de plus satisfaisant que de le voir de nouveau résider au Vatican. Il trouve très naturel que nous comptions régler nos affaires directement avec le roi de Sardaigne, mais il refuse sa participation à une conférence européenne destinée à pourvoir au rétablissement de l'ordre en Italie. Il veut le maintien des traités et le respect du droit de chaque État de régler ses affaires intérieures. C'est dans ce sens que le comte de Nesselrode s'explique avec le comte de Buol, notre ministre à Saint-Pétersbourg, et le comte de Medem avec le prince-président. Ce que le chancelier de Russie et son ministre à Olmiitz ne
disent pas, ce sont les motifs de Taversion de leur maître contre la réunion d'une conférence européenne. La correspondance de M. de BuoP nous les fait connaître. Il répugne à l'empereur de se mettre en contact direct avec le nouveau gouvernement français, présidé par un Bonaparte, et il prévoit, le caractère et les vues de lord Palmerston étant donnés, comme résultat de ces transactions, une brouille de la Russie avec l'Angleterre, qu'il veut éviter. En ce qui concerne la politique générale du prince Félix de Schwarzenberg, il trouve notre premier ministre trop disposé à faire bon marché des principes et à admettre sinon à faire du nouveau, au lieu de préparer, de concert avec lui, le retour à l'ancien état de choses. Son mécontentement éclate lorsqu'il prend connaissance de notre constitution du 4 mars.
Les idées, fort arrêtées, du prince Félix sur l'état de la France se laissent résumer en peu de mots : Il vénère personnellement M. le comte de Chambord, mais ne lui trouve que peu ou pas de chances d'être ramené aux Tuileries par les événements. Une restauration prochaine de la branche cadette lui paraît improbable. Il n'a pas
1. Buol à Schwarzenberg, Saint-Pétersbourg, 9 février 1849. — Le même au même, Saint-Pétersbourg, 28 janvier, 14 février et 6 avril 1849.
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de prédilection pour les Bonaparte, mais, le prince Napoléon devant être placé à la tête de la France, il tâchera de le gagnera une politique de paix en lui tendant franchement la main dès son avènement au pouvoir. « C'est un essai, me disait-il, qui réussira ou qui ne réussira pas. S'il ne réussit pas, nous ferons autre chose. Mais, maintenant, c'est, il me semble, le seul parti à prendre. » La dépêche qu'il adresse à ce sujet à notre chargé d'affaires à Paris* est l'exposé exact mais pas complet de cet ordre d'idées. Les questions de principes ne l'arrêtant guère. Non qu'il ne les apprécie en général, mais, selon lui, l'Europe en reconnaissant la royauté de Juillet a abandonné le principe de la légitimité. La France aussi l'a abandonné. II est trop tard et ce n'est pas la tâche des puissances étrangères de l'y ramener. La France fera da se.
Voici cette pièce, qui est tout un programme : « L'élection de Louis Bonaparte comme président de la République française étant, au dire des journaux, assurée, je m'empresse de vous tracer dès à présent la conduite que vous aurez à tenir dans vos rapports avec le nouveau pouvoir en France. Vous concevez, monsieur, qu'il