En ceci le prince de Schwarzenberg s'est trompé
que la bonne harmonie entre les deux grands États allemands leur porte bonheur. D'un autre côté, il est évident que, si le cabinet de Berlin ne se prête décidément à aucun arrangement acceptable, il ne nous reste qu'à chercher la solution dans une action diplomatique commune avec les États secondaires.
Pour les correspondances officielles sur les affaires allemandes, aussi, j'ai souvent, comme c'était mon devoir, servi de plume à mon ministre; mais j'avoue, et je ne le lui ai pas caché, que je ne partage pas toutes ses idées. Si j'ai de la peine à croire possible la formation d'une monarchie autrichienne unitaire, quelque désirable que cela puisse paraître, et c'est précisément la pensée dominante de la politique intérieure du prince, je ne puis non plus m'imaginer une Allemagne dont l'Autriche ferait partie avec toutes ses provinces non allemandes, c'est-à-dire avec celles qui étaient restées en dehors de l'ancienne confédération germanique. Le projet de faire entrer dans la nouvelle Allemagne nos populations magyares, slaves, roumaines, italiennes, est né dans la tête de M. Bruck, riche d'idées nouvelles et hardies, mais souvent frappées du coin de l'inexpérience en matière de politique et d'une connaissance imparfaite de l'Autriche. Le prince Ta adopté parce que c'est le complément
logique de son programme sur la reconstruction strictement centraliste de la monarchie autrichienne. « L'Autriche, écrit-il au comte Buol*, tend vers l'unité. Dorénavant, des barrières politiques, législatives, commerciales, ne sépareront plus les différentes parties de l'empire. Mais l'Autriche ne veut pas renoncer à ses droits, dix fois séculaires, de première puissance allemande. Elle ne veut pas abandonner sa position en Allemagne. Ce sont ces deux pensées qui ont dirigé le cabinet impérial en prenant ses résolutions définitives au sujet de la future constitution de l'Allemagne. » La dépêche du 4 février à M. de Schmerling en était la première manifestation. En voici le résumé.
Nous rejetons le projet de M. de Gagern, président du Reichstag allemand, parce qu'il tend à diviser l'Allemagne en deux parties, d'exclure l'Autriche, et de transformer l'une de ces deux moitiés en un Ëtat unitaire placé sous l'hégémonie de la Prusse. Nous recommandons l'entrée de toute la monarchie autrichienne dans la nouvelle Allemagne. L'entente avec la Prusse n'ayant pu se faire, le cabinet impérial essayera, préalablement à lui seul, de concerter à Francfort un arrangement avec les princes et le peuple
1. Schwarzenberg à Buol, Saint-Pétersbourg; lettre particulière, Olmûtz, 31 décembre 1848.
allemands. Il proteste contre tout projet qui tendrait à soumettre TAutriche à un pouvoir central formé par d'autres princes allemands.
Dernièrement, j'ai parlé au prince, pour la première fois, de moi et de mon avenir, et je lui ai demandé le poste vacant de ministre à Rio de Janeiro. Gela aurait du moins pour moi le charme de la nouveauté. Il secoua la tète en riant, mais sans rien dire. Le lendemain, il me lut la minute d'un rapport à l'empereur, rédigé par le sous-secrétaire d'État, demandant pour moi le poste d'Athènes. Il lui avait déjà proposé de m'envoyer à Berne. Le ministre, jetant le papier de côté, me dit : « Vous aurez mieux que cela ».
19, lundi. — Hier, le prince m'a fait appeler pour me dire que l'empereur m'enverra à Paris en mission extraordinaire auprès du président de la République. Grande fut ma joyeuse surprise. Seulement il y a des joies qui font peur. Enfin, ce n'est pas moi qui ai brigué cette mission, si au-dessus de mes rêves les plus ambitieux. La chancellerie a voulu se débarrasser de moi en m'enterrant dans quelque petit poste. J'aurais préféré me faire exiler au Brésil. Mais le prince, 1. Voir page 501.
qui se croit mon obligé à cause des quelques services que j'ai pu lui rendre, a voulu acquitter sa dette imaginaire, et il le fait grandement et noblement. Je le reconnais bien la.
Aujourd'hui j'ai passé toute la soirée en têteà-téte avec lui. Nous avons examiné l'ensemble des questions diplomatiques, et le prince m'a exposé le but de ma mission à Paris.
Je résume ses paroles : « Les difficultés sont énormes. En Hongrie la guerre civile, qui va mal et, je le crains fort, nous obligera de demander le secours armé de la Russie* ; en Italie la probabilité de la reprise des hostilités ; à Francfort la révolution en permanence ; à Berlin des hésitations, des convoitises, des rivalités, enfin pas moyen de s'entendre; a Londres Palmerston, c'est tout dire; en France l'inconnu. Reste la Russie. Je crois que nous pourrons compter sur son appui diplomatique et même militaire en tant qu'il s'agit de l'insurrection hongroise.
1. En effel six jours après cet enlrotion il lit préparer l'empereur Nicolas à une demande de celte nature « afin de mettre une prompte lin à la révolution de Hongrie ». — Schwarzenberg à Buoly lettre particulière, Vienne, 25 mars 1849. — Un commencement d'intervention avait déjà eu lieu. Sur la demande du général Puchner. commandant en Transylvanie, menacé par les forces supérieures du chef des insurgés Bem, le général Lûders, commandant des troupes russes à Bucharest, avait occupé temporairement Cronstadt et Hermanstadt (4 février).
hi\'l UNE ANNÉE DE MA VIE.
Mais nmrchera-t-elle avec nous tout seuls contre la France dans le cas où la France prendrait fait et cause pour ritalic?Si Louis-Napoléon continue a se tenir tranquille, s'il ne se laisse pas entraîner par ses anciens amis, les carbonari, j'espère que nous pourrons faire face à la tourmente, mais s'il se déclare en faveur de la Sardaigne, je ne vois plus de chance de salut. C'est donc à Paris que se trouve le nœud de la situation. L'empereur vous y envoie avec mission de retenir le président de la République dans une attitude de neutralité vraie et manifeste aux yeux de tous. Usez de tous les moyens que votre esprit et les circonstances vous suggéreront. Vous connaissez mes idées à l'égard de la France. Je ne vous donne pas d'autres instructions. Celles que l'on a rédigées dans mes bureaux; mettez-les simplement aux archives de l'ambassade. Elles n'ont pas d'autre but. Je compte sur vous et vous pouvez compter sur moi. Je n'ai jamais faussé compagnie a personne*. Partez demain, prenez les derniers ordres de l'empereur à Olmûtz et hâtez-vous d'arriver h votre poste. »
Il était fort tard lorsque je le quittai, le cœur gros et sous l'empire d'impressions diverses : triste de me séparer de lui, fier de sa confiance,