‹ Une année de ma vie, 1848-1849Chapitre 6 sur 36 · Alors encore à Tétat d'enfance · texte numérisé non relu

Alors encore à Tétat d'enfance

58 UNE AiNNÉE DE MA VIE.

en silence? Pourquoi n'avaient-ils pas Tair surpris? Ces questions, je me les pose en rentrant chez moi.

Je trouve dans mon salon un jeune comte Thun, nommé aide de camp du général d'Aspre * ; il est venu pour prendre congé. Grâce à un cigare que je lui offre, sa visite se prolonge. C'était pour son malheur. Pendant que nous fumions, l'insurrection éclatait. Il ne m'eut pas plus tôt quitté qu'il fut (comme je l'appris plus lard) entouré de gens armés, arrêté et traîné en prison. C'était le premier officier autrichien tombé entre les mains des rebelles milanais.

A onze heures, encore dans une complète ignorance de ce qui se passait dans les autres quartiers, je me disposais à sortir. En traversant le grand appartement, inoccupé depuis le départ du vice-roi, je rencontre des gens pâles et comme affolés par la peur. La sentinelle sur le palier du grand escalier, un géant de Croate, me fixe d'un air embarrassé. Son regard était une question; mais il ne m'adressa pas la parole. Dans

1. Baron Constantin d'Aspre, né à Bruxelles 1789; entre dans Tarmëe autrichienne 1806, se distingue 1809 et dans la campagne napolitaine 1815; général 1833, lieutenant général 1840, commandant du 2" corps de l'armée d'Italie, ayant son quartier général à Padoue, prend une grande part aux victoires remportées par Radetzky sur l'armée piémontaise dans les deux campagnes de 1848 et 1849; mort à Padoue 1850.

la cour, des domestiques de Tarchidue, en partie des Allemands, leurs femmes et enfants courent à ma rencontre, m'entourent, me conjurent, les femmes en sanglotant, de les sauver. L'inspecteur du palais, un Viennois, claquait des dents et avait complètement perdu la tête. Le jeune officier qui commandait un détachement de grenadiers me faisait Teffet d'un de ces hommes qui ont plus de cœur que de tête et sont incapables de toute initiative dans des moments critiques. Quoique n'ayant aucune autorité pour donner des ordres à qui que ce soit, je prends quelques mesures indispensables. Je fais fermer toutes les portes, sauf le grand portail, occupé par les grenadiers. Je place sous les ordres de leur officier les gendarmes et gardiens du château, et j'expédie un homme à cheval, habillé en bourgeois, au maréchal, le priant de mettre la résidence impériale à l'abri d'un coup de main. En ce qui me concernait, mon parti était pris. Aucun devoir ne me retenait dans cette maison. Pourquoi m'y laisser prendre comme dans une souricière? Mon pressentiment d'hier soir, qui semblait se vérifier plus tôt que je n'avais pensé, et un hasard me confirmèrent dans cette résolution.

Au moment de quitter mon appartement et ignorant encore le commencement des troubles,

j'avais aperçu de mes fenêtres la jolie et jeune Mme de ***, femme d'un fonctionnaire supérieur du gouvernement de la Lombardie, qui demeurait dans une maison* de la contrada Rastrelli, au coin de la contrada del Pesce, en face du Palais Royal. Assise sur son balcon , Mme de*** m'avait par des gestes exprimé ses angoisses, et je lui avais promis, également par les voies de la pantomime , de lui tenir compagnie jusqu'au retour de son mari, alors occupé dans son bureau à l'hôtel du gouverneur. Gomme la porte du palais qui donne dans la rue Rastrelli avait, sur mon ordre, été fermée, je devais, pour arriver chez la jeune femme, sortir par le grand portail et traverser une partie de la place du Dôme. Le spectacle qu'elle offrait n'avait rien de rassurant. Toutes les boutiques étaient fermées. Des gens de la populace, armés de bâtons, parmi eux des figures patibulaires rappelant Paris dans une journée d'émeute, formaient des groupes compacts que j'avais de la peine à percer. Des bruits confus venant du Corso annonçaient que l'heure du combat avait sonné. Le ciel était couleur de plomb, et une pluie fine, transformée plus tard en averse, ne cessait de tomber.

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