‹ Une année de ma vie, 1848-1849Chapitre 7 sur 36 · Elle a été démolie · texte numérisé non relu

Elle a été démolie

Après avoir fait le tour du palais, je pus gagner, sans être molesté, la rue Rastrelli et la maison de Mme de ***. La jeune femme était calme; la cuisinière, Viennoise comme sa maîtresse, me semblait assez courageuse, mais le domestique, également notre compatriote, n'avait évidemment rien du héros. Plus tard, dans la journée, un messager nous apporta des nouvelles du mari. 11 s'était réfugié et caché chez des amis italiens. Je lui fis savoir par le même homme que je me chargeais de la protection de sa femme dans la mesure de mes moyens.

Cependant la physionomie de notre quartier avait subi une altération notable. Les rues s'étaient complètement vidées. Les jalousies grises des fenêtres avaient été fermées en toute hâte. C'est à peine si, par-ci par-là, la curiosité l'emportant sur la peur, on ose pour un moment les entr'ouviîr. Maintenant des hordes armées de bâtons, de piques, de stylets traversent la contrada Rastrelli. Un escadron de hussards débouche de la rue del Pesce. A ce moment, des coups de feu, partant des vasistas des caves et des gouttières des toits, sont dirigés sur ces vaillants cavaliers hongrois. Deux d'entre eux restent sur le carreau. Plus tard apparaît un détachement de grenadiers croates, les soldats

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le doigt sur la détente de leurs ftisils, les officiers le sabre à ki main. Tous ces hommes, exposés à un feu meurtrier pour ne pas l'appeler feu d'assassins, sont pâles mais calmes et résolus, personne plus que le capitaine qui marche fièrement à leur tête. A peine engagée dans la partie étroite de notre rue, où, blotti derrière une pcrsienne entr'ouverte, je ne puis plus la suivre du regard, cette petite troupe dévouée est exposée à un feu infernal. Ses hommes ripostent, mais que peuvent des balles contre un ennemi invisible et caché derrière des murs? La maison où je me trouve avec Mme de ***, connue à Milan sous le nom à' hôtel garnie est située, comme il a été dit, vis-à-vis d'une façade latérale du Palais Royal et forme angle avec la rue del Pescc. L'espace qui la sépare du palais est d'environ quinze a vingt pas. Un peu plus loin la rue se rétrécit. Le hasard veut que des fenêtres de Mme de *** je puisse plonger du regard dans mon appartement du palais, ce qui me permet de correspondre par des gestes avec mon fidèle valet de chambre Jacques Robin, que j'y ai laissé pour garder mes effets. Après le passage de nos troupes les deux rues retombent dans le silence ; mais de la place du Dôme les détonations de coups de fusil isolés nous arrivent à de petits intervalles. Vers le

soir, le grondement sourd des canons, les notes stridentes du tocsin, les hurlements agaçants de la populace viennent se confondre avec le roulement d'une fusillade qui, tantôt approchant, tantôt s'éloignant, se prolonge jusqu'à la tombée de la nuit. A cette heure apparaissent les premiers signori. Le chapeau calabrais enfoncé sur le front, armé jusqu'aux dents, l'épée à la main, portant tous cocarde et éeharpe tricolore, ils dirigent les travaux de construction d'une barricade au coin de notre rue. Les femmes cachées derrière les jalousies des fenêtres les encouragent par leurs applaudissements. Tout cela se passe très gaillardement. On ne se gêne pas. Le bruit des armes a cessé puisque les soldats impériaux se sont retirés de ce quartier, évidemment parce que le maréchal ne veut plus exposer ses troupes aux guets-apens des combats de rue. Mais comme ces claquements de mains descendant des fenêtres me rappellent Tannée 1838. Seulement, alors, ils s'adressaient à l'empereur. Plus tard, soudainement et tout près de nous, recommence le vacarme infernal de voix hurlantes, de cris à^eçviua mêlés au tintement énervant des cloches et au maestoso des grosses pièces du père Radetzky.

J'admire le sang-froid de ma jeune compatriote. Il n'est pas difficile de la rassurer. En

attendant, le mari lui a expédié deux domestiques du gouverneur travestis en patriotes italiens. Il reste décidément dans sa cachette et me conjure de ne pas abandonner sa femme. Je le lui promets. Nous en avons tous deux un peu ri. Le piquant de l'aventure, c'est que je connais à peine Mme de ***• Je la vois pour la seconde fois seulement, et nous voilà menés par la force des choses à faire ménage ensemble. Cela tient du vaudeville, du Palais-Royal, un peu deBoccace^ en tout bien tout honneur, bien entendu. D'ailleurs la gravité de la situation ne comporte guère \esjeuxde l'amour et du hasard.

19, dimanche. — J'ai passé la nuit au salon, sans quitter mes vêtements, et, malgré le bruit du tocsin, des marteaux des faiseurs de barricades, des vociférations et cris de toutes sortes si familiers et si chers à l'Italien, j'ai pu fort bien dormir. Rien n'est précieux dans les jours de détresse, d'affliction, de tension de l'esprit, comme Tired nature s sweet restorer balmjr sleep.

La matinée de la Saint-Joseph annonçait une journée magnifique : air printanier, ciel bleu d'outremer, soleil splendide. Quelques-uns de ses rayons pouvaient pénétrer dans la pièce où j'avais passé la nuit. Ils ranimaient mon cou-

rage. Je ne parle pas des dangers personnels à courir, qui ne me semblent pas très grands. C'est la situation qui me tourmente. Il est clair que l'insurrection doit gagner au fur et à mesure qu'elle se prolonge. De plus, je suis agité par l'incertitude où je me trouve sur ce que le maréchal fera et pourra faire et, par-dessus tout, sur ce qui se passe à Vienne. En pensant au prince de Metternich, qui doit avoir quitté la scène, à l'effondrement inévitable de l'ancien régime, que je regretterais peu si je savais que ce qui viendra le remplacer vaudra mieux, je me sens défaillir. En tournant mes regards vers notre brave armée, vers Radetzky, ses généraux et officiers que j'ai fréquentés ces semaines dernières, ces figures mâles^ chevaleresques, martiales, ces hommes de guerre pleins de dévouement pour l'empereur et la monarchie, adorant leur maréchal, la confiance renaît en moi. Ces hauts et ces bas sont peut-être excusables, mais j'en ai honte et je tâcherai de retrouver mon équilibre.

A la pointe du jour, les cloches, les fusils, le canon se taisaient. C'était comme une trêve tacitement convenue entre les belligérants. Des femmes et des jeunes filles, le panier au bras, allant au marché, passaient sous nos fenêtres. La cuisinière de Mme de *** aussi parvint à

ramasser quelques provisions de bouche, d'autant plus indispensables que, chaque maison de nos deux rues étant devenue un fort aux mains des insurgés, nous devons nous attendre à être assiégés par les Impériaux. La contrada del Pesce était hérissée de barricades, toutes construites, pendant la nuit, de pierres arrachées au pavé, de charrettes et de voitures, parmi cellesci quelques équipages fort élégants sacrifiés sur l'autel de la patrie, de meubles et d'ustensiles de cuisine de toute sorte. A huit heures sonnantes les hostilités furent reprises. Une fenêtre de l'appartement que j'avais occupé au Palais Royal, précisément en face et à la hauteur du petit salon de Mme de***, soudainement ouverte, démasqua un peloton de grenadiers et de chasseurs, qui se mirent à tirer contre les insurgés occupant les toits et quelques fenêtres de notre maison. Cette fusillade a duré toute la journée sans interruption et n'a cessé qu'à la tombée de la nuit.

Ce matin, pendant la cessation momentanée des hostilités, mon valet de chambre, comme j'ai dit, laissé au palais, a pu venir me voir avec la permission du général Rath, qui, depuis hier soir, occupe cet édifice. Je l'ai renvoyé avec un petit mot priant ce dernier de me faciliter les moyens de me rendre près de lui.

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En effet, vers neuf heures, malgré une fusillade assez vive, j'ai pu traverser la rue et, grâce à cette petite négociation préalable, pénétrer, sain et sauf, dans le palais.

Le détachement que j'y avais laissé hier a été renforcé par des troupes amenées par le général Rath. Dans le corps de garde, des officiers donnaient et recevaient des ordres. Les soldats, assis sur les dalles des cours intérieures, déjeunaient avec du pain sec, parce qu'on n'avait pas autre chose à leur offrir. Le général me prit de côté. Il avait quitté, me dit-il, le Château hier vers deux heures. Essuyant, pendant le trajet, un feu bien nourri qui partait des lucarnes de caves et des toits, marchant quelquefois sous une pluie de pierres ou d'eau bouillante, il avait néanmoins pu, il est vrai avec la perte de deux morts et de plusieurs blessés, gagner et occuper le palais. Il eut la bonté de me mettre sommairement au courant des événements de la veille. La situation est bien plus grave que je ne me Tétais imaginé. Que les édifices loués par le gouvernement pour les différents départements et les casernes disséminées dans la ville, surtout les premiers, ne puissent guère être gardés à la longue, c'est ce qui ne fait aucun doute, ne fût-ce que par la raison que les provisions manquent et que les communications

avec le corps de garde de la place Mercanti sont complètement interrompues. Je croyais lire dans les traits flegmatiques de cet excellent Rath une assurance un peu forcée et, certes, peu justifiée par la situation générale, telle qu'il la peignait, et, en particulier, par la sienne qui me paraissait singulièrement compromise. Deux officiers de Tétat-major m'approchèrent. Ils m'avaient vu dans l'intimité du maréchal, cela suffisait pour délier leur langue. Braves, insouciants, mais ne se faisant aucune illusion sur ce que leur position avait de critique, ils me parlaient à cœur ouvert. L'un d'eux me recommandait de ne plus me montrer aux fenêtres de la maison de Mme de ***. Les Croates prenaient tous ceux qui les habitaient pour des ennemis, et c'était par un pur hasard qu'il avait pu les empêcher de tirer sur moi. Ce fut alors seulement que je reconnus les périls qui m'entouraient. J'aurais préféré rester au palais et partager le sort de nos braves officiers au lieu de retourner, ce qui ne pouvait se faire sans courir des dangers sérieux, dans une maison occupée par les rebelles. Dans mon for intérieur eut lieu un petit colloque entre l'Honneur, la Prudence et moi. Le voici :

La Prudence : Tu ne seras pas assez naïf pour retourner là-bas, mettre ta tête dans la

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gueule du lion? — Moi : Je n'en ai aucune envie. — L'Honneur : Et ta parole donnée au mari de protéger sa femme ? — Moi : Je me moque de ce poltron de mari qui, pour mettre sa peau en sûreté, délègue à un autre le soin de sa femme. — La Prudence : Tu as raison. D'ailleurs, que pourrais-tu faire pour Mme de ***? Les Italiens ne sont pas des cannibales. Ce sont des gens galants qui ne toucheront à aucun des jolis cheveux blonds de ta protégée. Ses beaux yeux bleus, quoique essentiellement tudesques, désarmeront ces farouches héros. — Afoi : C'est ce que je pense. — L'Honneur : Qu'as-tu fait tantôt, lorsqu'en sortant de la maison, elle t'accompagnait à la porte toute en larmes, prenant ta main dans les siennes' et te suppliant de revenir? Tu as juré de ne pas la délaisser. Ah, mon bon, tu es un poltron. — Moi : Assez, ma résolution est prise, je serai un brave.

Pour l'acquit de ma conscience officielle plutôt que dans l'espoir qu'elles trouveraient le prince de Metternich encore à la chancellerie d'Etat, je lui écrivis à la hâte quelques lignes que le général Rath se chargea, si cela était possible, de faire parvenir au maréchal. C'était le dernier des nombreux rapports que, dans le cours de ma carrière, j'avais été dans le cas

d'adresser à l'illustre chef de la diplomatie autrichienne.

Accompagné des deux officiers, je descendis dans les cours. Celles-ci, pendant ma courte visite au général, avaient complètement changé d'aspect. Des pierres et des briques lancées par des bras vigoureux du haut des toits et étages supérieurs des maisons voisines pleuvaient sur les soldats, qui avaient hâte de se réfugier dans les halles du rez-de-chaussée. A travers le portail d'honneur, grand ouvert, je pouvais embrasser du regard la place du Dôme. Elle était absolument déserte. En face du palais, de l'autre côté de la piazza, de fortes barricades fermaient les embouchures des rues. Évidemment, l'habitation des vice-rois est devenue une souricière. Sans perdre de temps, peut-être parce que, me méfiant de moi-même, je craignais de nouvelles défaillances, je me rendis, guidé par un officier, à la porte de derrière, la même par laquelle on m'avait laissé entrer et qui donne dans la contrada Rastrelli, au-dessous de la fenêtre où sont postés les Croates et quelques chasseurs allemands. Ce détachement avait reçu l'ordre, qui probablement par méprise ne fut pas obéi, de cesser le feu pendant que je traverserais la rue, large ici de quinze à vingt pas. En face, à tra-' vers une toute petite fente j'aperçois la cuisi-

nière de Mme de *** qui me guette, pour me laisser entrer au moment psychologique. Deux plantons se tiennent prêts à ouvrir la porte du palais. L'officier compte : un^ deux^ trois. On ouvre et je m'élance. En deux bonds j'arrive de l'autre côté, non sans avoir à subir un feu croisé. Soldats et insurgés tirent sur moi, mais les balles s'abattent sur le pavé, et aucune ne me touche.

Les officiers m'ont raconté plusieurs épisodes de ces combats de rue dont quelques-uns ne manquent pas d'un côté burlesque. Ainsi, un monsieur traversa la place lentement et d'un air insouciant, comme si l'on était en pleine paix. Un des chasseurs qui occupent le toit du Dôme le vise, fait feu, et le monsieur tombe. Il ne bouge pas, donc il est mort et personne ne s'occupe plus de lui. Mais quand on y pense le moins, il se lève, prend ses jambes à son cou, se met à courir avec l'agilité du lièvre et, malgré un feu de peloton parti du haut du Dôme, gagne les premières maisons et disparaît derrière une porte ouverte et fermée sur lui au moment voulu. Tout le long de la rangée de maisons tournées vers le Dôme et le Palais Roval, des applaudissements, selon l'usage du pays des claquements de mains, saluent le héros ou plutôt célèbrent la mésaventure de nos chasseurs. Mais

qui sont ceux qui applaudissent? On ne voit personne, ce sont des hommes armés de fusils, des femmes armées de pierres et de cruches remplies d'eau bouillante, cachées derrière des persiennes fermées, voyant tout sans être vus eux-mêmes. C'est cet ennemi invisible qui semble assassiner plutôt que combattre, qui agit sur l'imagination du soldat, qui agace ses nerfs et le démoraliserait, n'était le calme, la patience, le sang-froid des officiers qui, payant d'exemple, relèvent l'esprit de la troupe. Cependant il y a eu quelques excès commis par les soldats que tout le monde déplore et que tout le monde s'explique.

On voit parfois des enfants qui vous étonnent par leur bravoure et par leur cruauté. C'est qu'ils ne connaissent ni le danger ni la mort, à peine la douleur. Sur cette même place du Dôme on a vu de petites bandes de gamins de huit à dix ans, respectés des nôtres à cause de leur âge tendre, se promener tranquillement. Plusieurs de ces garçons se sont approchés de nos soldats en souriant et, arrivés près d'eux, leur ont tiré des coups de pistolet à bout portant. Ces petits monstres ont été tués sur place. De pareilles scènes doivent s'être produites hier et avanthier sur différents points de la ville.

Me voilà donc de retour auprès de ma proté-

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gée. La maison qu'elle habite, autrefois un misérable hôtel garni, n'offre aucun refuge contre les balles de nos soldats, excepté la chambre à coucher des maîtres et la cuisine. Mais ces deux pièces ont Tinconvénient de donner dans Tescalîer que les insurgés rassemblés sur le toit montent et descendent sans cesse. Ceux-ci exigent que les portes des appartements restent grandes ouvertes, mesure de précaution qui leur facilitera la fuite à travers les portes pratiquées à cet effet depuis longtemps dans les murs mitoyens des maisons.

Force nous est donc de nous tenir dans le petit salon,où nous sommes exposés au feu de nos soldats, mais où, précisément pour cette raison, les insurgés n'auront garde de se montrer. Pour comble de malheur les persiennes de l'une des deux croisées ne ferment pas, celles de l'autre sont criblées de balles; tous les carreaux ont été brisés et la chambre est constamment remplie de la fumée et de l'odeur de la poudre. C^est donc dans cette pièce que Mme de *** et moi nous avons passé la journée. Une mince cloison en planches et plâtre la sépare d'un couloir et de la chambre à coucher. Cet aprèsmidi une balle d'un de nos grenadiers, après avoir traversé le salon, au moment même où la cuisinière en sortait et à quelques centimètres

d'elle, perça la cloison et s'abattit dans le petit couloir obscur. Le mince rayon de lumière qui pénètre à travers le petit trou formé par sa balle agit sur le moral de la pauvre femme. Elle n'ose plus paraître dans le salon. Et cependant, en fait de domesticité, elle est notre seule ressource, car le valet de pied, envoyé ce matin pendant la trêve pour faire quelques commissions, n'est plus revenu. Dans le salon il n'y a d'endroit sûr qu'entre les deux fenêtres (qui descendent jusqu'au plancher), et pour changer de place il nous faut profiter du moment où nos compatriotes chargent leurs fusils. A l'exemple de son cordon bleu, Mme de *** a pris peur. Les faibles arguments que j'emploie pour la rassurer n'ont aucune prise sur elle. Elle pleure et tremble à faire pitié ; à ses gémissements viennent se mêler les sanglots de la cuisinière, toujours blottie dans son laboratoire.

Que faire? Rester dans une maison devenue le principal boulevard de l'insurrection de ce quartier et où nous devons nous attendre, à chaque instant, à un assaut des Impériaux exaspérés des pertes que leur cause un ennemi invisible (les officiers m'ont fait entrevoir cette éventualité), me semble de la folie. On sait ce dont les soldats, même les mieux disciplinés comme les nôtres, sont capables dans un moment de fureur. Con-

duire les femmes au palais est, à première vue, ce qu'il y aurait de mieux à faire. Mais pour y arriver il faut traverser la rue. Question de vie ou de mort! Il est difficile de prendre pour d'autres la responsabilité d'une pareille résolution. Ici encore, après quelques hésitations, ma prévention instinctive contre le palazzo l'emporte. Nous resterons. Plus tard dans la journée, nous entendons, venant du palais, le bruit de marteaux. Evidemment on achève de barricader la porte. Dès lors le transport des femmes dans cet asile précaire est devenu impossible. Je respire.

Mes pensées prennent alors une autre direction. Bientôt mon plan est fait, et je me mets aussitôt à l'œuvre. La maison, sauf le premier étage, est assez mal habitée : au-dessus de nous une modiste française, plus haut une Suissesse, dont je ne scruterai pas la profession, quelques autres femmes de la petite bourgeoisie milanaise et deux ou trois vieillards dont je ne m'occuperai pas. Je décidai, non sans peine, Mme de ***" à rendre visite à toutes ces dames, y compris la Suissesse. Je leur expose mon plan, qui est accepté à l'unanimité. Nous construirons dans le salon avec des paillasses et matelas un blockhaus qui servira d'abri aux femmes quand les soldats pénétreront dans la maison. Il s'agit d'échapper

à un massacre par méprise, la plus sotte manière de quitter ce monde. Mais comment faire comprendre aux assaillants que nous sommes leurs compatriotes et non des rebelles? Cela sera facile si nous avons affaire à des chasseurs, et non à des Croates, ces derniers ne sachant pas l'allemand. Tout ce que je demande aux femmes, c'est de pousser des cris déchirants. De cette façon, quoique invisibles, elles feront deviner leur sexe et désarmeront ainsi, peut-être, nos militaires, qui ne sont pas des ogres. Probablement, il y aura un moment d'arrêt. J'en profiterai pour nous faire reconnaître comme Autrichiens. La Suissesse, jeune personne courageuse et habituée aux assauts, s'offrait à faire l'interprète; mais comme je me réservais ce rôle, je l'engageai seulement à hurler en allemand.

Heureusement, l'attaque de la maison n'a pas eu lieu. A huit heures du soir le feu cesse, et la fenêtre du palais qui l'avait vomi pendant douze heures consécutives se ferme. En revanche, des cris de joie et des vivats bruyants se font entendre dans le voisinage et continuent jusqu'après minuit. Les insurgés auraient-ils remporté quelque succès notable?

La journée, si mouvementée, se termina par une scène douloureuse. Le mari et le fils d'une pauvre couturière avaient quitté la maison le

matin et n'étaient pas rentrés le soir. Décrire raffliction, les angoisses, les accès de désespoir de cette femme, serait impossible. Elle avait l'air d'une contadina et portait le costume bien connu de ceux qui ont vu les environs de Rome. Les manifestations, jamais vulgaires, de ses souffrances morales avaient, par moments, je ne sais quoi d'idéal et de tragique. Presque immobile, et comme inconsciente, les yeux levés vers le ciel, les consolations que nous lui prodiguions glissaient sans la toucher sur cette statue en extase. Parfois elle interrompait ses prières pour adresser, dans un langage original et je dirai sublime, des monologues à la Providence. Une humble paysanne transformée en Hécube ! La fusillade a cessé , la populace , après avoir vociféré jusqu'à extinction de voix, s'est retirée. Un profond silence règne dans les rues, mais les plaintes de la pauvre délaissée, perçant les minces cloisons de cette maison de carton, continuent à frapper nos oreilles. Comme une reprise des hostilités avant la pointe du jour n'était pas impossible, j'ai entassé dans l'embrasure d'une des fenêtres des coussins et des paillasses. C'est derrière cet abri que, étendu sur deux matelas, Mme de *** et moi, exténués de fatigue, nous avons à la fin pu trouver le sommeil. Dans un des drames de Grillparzer on

aperçoit, au lever du rideau, sous un hangar, un chevalier errant et la dame qu'il sert, couchés dos à dos dans l'innocence de leurs âmes sur une botte de paille. Régulièrement, le parterre se mettait à rire, et la direction du Burgtheater recommanda à l'auteur, qui déclina, la suppression de cette scène. Je fais comme lui ; Honny soit qui mal y pense.

20, Lundi. — Réveillé par des cris à'evviva et le bruit de pas, mais non pas de coups de feu, j'ouvris les fenêtres avec les précautions voulues. Des gens du peuple couraient par-ci par-là. Un ciel gris semblait annoncer la pluie. Le palais, avec ses murs criblés par les balles, avec ses carreaux brisés, ses persiennes percées, restait muet. Cependant, dans ces deux rues, la foule augmentait : des hommes armés, beaucoup de femmes du peuple avec leurs enfants, et, pour la première fois, un nombre considérable de signori, tous vêtus à l'espagnole : sombrero andalous orné d'une plume d'autruche, la casaque de velours, les gants paille. Cela donnait à penser. N'y aurait-il plus d'Autrichiens dans le palais ? Je ne me trompais pas. Le nombre restreint de ses troupes et le manque absolu de vivres et de munitions ont obligé Rath d'évacuer le palais. A cinq heures du matin il

s'est mis en route. Dans la fenêtre à travers laquelle ses soldats nous ont tant molestés, deux d'entre eux avaient été tués et douze blessés. Le général a-t-il pu gagner le Castello, toujours tenu par le maréchal? A-t-il fait, dans ce dédale de rues barricadées, des pertes considérables ? A en juger par le nombre de fusils militaires, d'uniformes, de bonnets à poil de grenadiers dont on fait parade, elles doivent être sérieuses. Devant ces trophées j'aperçois un chapeau galonné, probablement propriété d'un des deux officiers de l'état-major que j'ai vus hier dans le palais. Pour un moment, une tristesse mêlée de honte inénarrable s'empara de moi. Plus tard, dans la journée, j'appris que le général Rath, à la tête de ses braves, et suivi aussi des soldats de la garde vice-royale et de quelques domestiques italiens du vice-roi restés fidèles, a pu opérer sa retraite en bon ordre et, malgré le feu des insurgés, rejoindre le maréchal sans perdre beaucoup de monde. Les uniformes dont l'aspect m'avait si douloureusement affecté avaient été trouvés dans le palais, où la foule s'est précipitée après le départ de la troupe.

Un messager du mari de Mme de *** nous apporta d'autres nouvelles. Faute de vivres et de munitions, en dehors du Palazzo Reale, plusieurs édifices dans l'intérieur de la ville ont dû

être abandonnés par les nôtres. Dès que ceux-ci étaient partis, les prodi, les héros, y pénétraient, et les bulletins affichés et répandus dans les rues annonçaient que toutes ces msdsons avaient été prises d'assaut. J'attachai sur le balcon des rubans rouges, blancs et verts. Pendant que j'étais occupé ainsi, une bande de prodi qui passait me salua de ses vivats bruyants, et, la honte au front, je leur souris gracieusement. C'est toujours l'ancienne histoire de saint Pierre qui par pnidence renie le Seigneur. Cependant Mme de *** confectionnait à la hâte des cocardes tricolores pour notre usage.

Les rebelles, craignant un retour offensif des Impériaux et la réoccupation par eux du palais, tâchent de transformer notre maison en une véritable place forte. Des hommes armés arrivent en grand nombre ; une immense quantité de pierres est transportée sur le toit et aux étages supérieurs, et des fusils sont entassés sur l'escalier et dans les couloirs. Notre position devient intenable. Reconnus conune Autrichiens, nous risquons d'être pris pour des espions et traités comme tels. Suivons l'exemple du général Rath, évacuons la place ! M. de*** avait prévenu sa femme qu'un ami, un petit banquier natif du Tyrol italien, chez qui il se tenait caché, lui offrait un asile sûr. Fort bien; seulement, com-

ment y arriver? Un portefaix, connu dans la maison, nous tira d'embarras. C'était un grand bel homme, vrai fort de la Halle et, à en juger par son aspect terrifiant, un farouche révolutionnaire. Une poignée de pièces blanches suffit pour l'amadouer. Il se chargea de nous conduire chez M. G***. Au moulent de nous mettre en route, mon fidèle valet de chambre Robin fit son apparition. Sa qualité de Français et un large ruban tricolore porté en sautoir lui servaient de passeport. Je le renvoyai au palais avec des ordres concernant mes papiers et mes effets, et je lui donnai l'adresse du banquier. C'est par lui que nous apprîmes les détails de la retraite du général Rath.

Après avoir passé quarante-huit heures presque sans nourriture, lui et quelques domestiques allemands de l'archiduc, avec leurs femmes et enfants, avaient assisté avec stupeur aux préparatifs de départ de la garnison. Aucun d'eux n'osait suivre la colonne. Pendant que la troupe s'éloignait, ils s'étaient retirés, chacun avec ses bardes, et Robin en emportant mes coffres, dans la chapelle du palais. Là, plus morts que vifs, ils attendaient l'arrivée des insurgés. Le dernier de nos soldats n'eut pas plus tôt disparu, que des hommes armés pénétrèrent, en poussant des cris féroces, dans la résidence, enfoncèrent les portes

des salles, se répandirent dans les appartements, brisèrent les meubles et tout ce qui s'y trouvait, mais respectèrent la chambre à coucher de la pauvre comtesse Woyna, grande-maîtresse de l'archiduchesse, qui, malade et alitée, n'avait pu partir avec la Cour, et ne firent pas de mal aux personnes réfugiées dans la chapelle. Aucune d'elles ne fut pillée. Ce fait mérite d'être noté. Nos soldats, postés aux fenêtres du palais et sur le toit du Dôme, avaient, pendant les deux jours de combat, couché sur le pavé un nombre considérable d'insurgés. Maintenant, libres d'assouvir leur vengeance, ivres de leurs succès, ces gens, appartenant pour la plupart au bas peuple, même dans les premiers moments d'exaltation, saccagent, il est vrai, le palais, mais ne touchent ni aux personnes ni à la propriété des vaincus. Ce trait caractérise l'Italien. Des actes isolés de vengeance, le produit d'un tempérament vif et colérique et de la mauvaise habitude de l'homme du peuple de ne jamais se séparer de son couteau, le font passer pour cruel et sanguinaire. Il n'est ni l'un ni l'autre et vaut mieux que sa. réputation.

Enfin, dans l'après-midi, nous faisons notre ex CCI t de la maison maudite. Précédés du^fl^'cA//io, suivis de la cuisinière, nous gagnons sans difficulté l'habitation du banquier. Je remets à

M. de*** sa moitié, qu'il embrasse avec effusion. Le salon est rempli de monde : la famille et des amis. Tous semblent en extase. Ce sont des cris de joie, des félicitations, des accolades sans fin. On entoure le couple heureusement réuni après tant de péripéties; on complimente la jeune femme sur son courage et le mari, sur sa prudence. Mais si Mme de *** est reçue à bras ouverts, je ne puis me faire illusion sur l'expression de gène, je dirai même de consternation, que mon apparition, inattendue et non désirée, a répandue sur tous les visages. En effet, la présence d'un fonctionnaire qui, en sa qualité de représentant du chancelier d'État, avait occupé une position assez en évidence dans la maison d'un sujet autrichien rallié à peine au nouvel ordre de choses, est faite pour rendre ce dernier suspect aux autorités révolutionnaires du jour. J'eus hâte de prendre M. G*** de côté et de lui assurer que je n'avais pas l'intention de prolonger ma visite, et que le seul embarras que j'éprouvais était de savoir où diriger mes pas. Mon hôte parut enchanté, me retint à dîner et, à la nuit close, me fit conduire chez un ami, comme lui Tyrolien itahen, à qui il demandait de m'offrir l'hospitalité pour la nuit.

Dans un petit appartement de la contrada

deir Agnelio, je fus introduit auprès d'un vieux couple : Pliilémon et Baucis. Philémon, natif de Trente, chef de département à la comptabilité, est un sexagénaire avancé, à la physionomie ouverte, douce et bienveillante. Sa femme, environ du même âge, est Milanaise. Après m'avoir longuement fixé avec ses petits yeux noirs, dont le feu contrastait singulièrement avec ses cheveux blancs, elle me dit : « Je me crois aussi bonne Italienne que tous ces schiamazzoni (tapageurs), mais j'ai toujours tenu et je tiendrai toujours à l'Autriche. Mon mari a déclaré son adhésion au nouveau gouvernement. Je le regrette. Vous êtes ici le bienvenu, et vous resterez avec nous tant que cela vous plaira. » Ceci dit, elle me donna à souper et me prépara un lit dans un tout petit cabinet (qui devait pendant cent six jours me tenir lieu de prison). C'est ainsi que se termina pour moi la Terza Giornata.

Je résume ici les principaux événements qui ont précédé l'insurrection milanaise.

Le 8 mars, Cesare Balbo et Lorenzo Pareto, tous deux Génois et membres de la fraction avancée du parti italien^ furent appelés au ministère du roi de Sardaigne. L'importance de ce fait ne put échapper à personne. C'était le premier

pas vers la réalisation du programme que tout le monde connaissait : Grande levée de boucliers dans l'Italie autrichienne ; entrée en Lombardie de l'armée piémontaise ; mouvements simultanés dans toutes les capitales italiennes ; les princes contraints à accorder des institutions libres et à envoyer des troupes régulières et des corps francs au secours des frères au delà du Pô. Voilà le plan conçu, mûri, préparé de longue main. Depuis des mois, des femmes faisaient des cartouches. Dans toutes les villes, dans des salles d'escrime improvisées, la jeunesse apprenait à s'exercer au maniement des armes. Des quantités prodigieuses de fusils, de sabres, furent importés, principalement de la Suisse, en contrebande, et déposés dans les palais de la noblesse et dans les hôtels de ville des municipalités. Mais pour entrer en action il fallait le concours de Charles-Albert. Or Charles-Albert, enfermé dans le dilemme de devenir Uépéc de Vltalie ou de cesser d'être roi de Sardaigne, hésitait, et même à l'heure qu'il est, les patriotes craignent qu'il ne recule au dernier moment. Encore ces jours-ci il se retranchait derrière une difficulté réelle. Il soutenait qu'avant de franchir le Tessin, il lui fallait convenir de certains engagements mutuels et faire certains arrangements avec les chefs lombards du mouvement.

mais qu'aucun mouvement n'avait lieu en Lombardie, qu'il n'y voyait pas d'insurgés, qu'il y voyait seulement des conjurés. A la fin, cependant, il se déclara prêt à appuyer les Lombards à main armée, mais seulement à la condition qu'une insurrection eût eu lieu et après qu'un gouvernement provisoire eut été établi, soit à Milan, soit sur un autre point de l'Italie autrichienne. Maintenant l'insurrection est devenue un fait accompli et les Milanais attendent avec des angoisses croissantes les décisions finales du roi.

Comment s'expliquer que tous ces préparatifs aient pu se faire sous les yeux des autorités civiles et malgré les informations puisées aux sources militaires que le maréchal Radetzky ne cessait de leur fournir? La réponse est fort simple : une grande partie des employés italiens et presque la totalité des agents subalternes de police étaient du complot.

Voilà où en étaient les choses au milieu de ce mois de mars. Qu'on se trouvât à la veille d'une crise, c'est ce dont personne ne pouvait plus douter. A Vienne, aussi, on le savait; mais on s'y flattait toujours de conjurer l'orage, à Milan comme dans tout l'Empire, avec et par la police. On ne comprenait pas que ce glaive à deux tranchants s'était rouillé et ne blessait plus que la main qui le tenait.

Le jour même du départ du vice-roi, le 47 mars, la poste avait apporté la nouvelle des événements de Vienne jusqu'au 14. En quelques minutes tout Milan en était informé. Rien de frappant, de significatif comme la physionomie de la ville ce soir-là. Pas de rassemblement, pas de bruit : au contraire, les rues désertes, et le silence partout.

En voici l'explication. Pour mettre fin aux hésitations du roi Charles -Albert, le comité dirigeant avait fixé le 21 pour la levée de boucliers. Un gouvernement provisoire, aussitôt institué, devait demander le secours du roi. Ceci fait, l'armée piémontaise pénétrerait immédiatement en Lombardie. Mais maintenant, en présence des nouvelles de Vienne, que la prochaine poste pouvait modifier ou démentir, il y avait péril en la demeure. On se détermina donc à tenter le coup le lendemain 18. Dans la nuit, un grand nombre de jeunes gens reçurent les sacrements.

Le 18 au matin, on annonçait des démonstrations pacifiques. O'Donell, ajoutant foi à ces bruits, convoqua la congrégation centrale et conjura dans une note officielle le maréchal, auquel il fit perdre ainsi quelques heures précieuses, de ne prendre aucune mesure qui serait de nature à blesser les susceptibilités des paisibles Mila-

nais. Cependant l'insurrection avait éclaté. Des bandes parcouraient les grandes artères. Suivant le corso de Francesco, elles se ruèrent sur le faible poste devant le palais du gouverneur. Les quelques soldats qui le composaient, faisant bravement leur devoir, furent tués ou blessés et désarmés. La comtesse de Spaur, qui n'avait pu suivre son mari, se cacha sous les combles; le comte Pachta se blottit derrière un des battants de la porte ouverte de son bureau et put ensuite se sauver. Le podestat Casati se rendit près du comte O'Donell, qui se trouvait entre les mains de la populace, et le força de signer trois décrets: élargissement des prisonniers politiques, création d'une garde nationale, suppression de la police et éloignement de Milan des soldats de police appelés parle peuple pulizzai. Quelques heures après, O'Donell avec plusieurs fonctionnaires furent conduits à la Casa Taverna pour y être retenus comme otages.

Le vieux baron Torresani refusa courageusement de reconnaître la validité des décrets du vice-président. Aucun acte de faiblesse n'a terni les derniers moments de sa longue et honorable carrière. Il put s'échapper et gagner sain et sauf la frontière du Tyrol. L'hôtel de la police, occupé par la troupe, faute de vivres et de munitions, dut être évacué. Ce n'est

qu'après le départ des soldats que la populace s'y est ruée, pillant les bureaux et emportant et disséminant dans les rues les actes trouvés dans les archives.

Le maréchal fit occuper les points stratégiques, les édifices publics, le Dôme et le Palais Royal. L'hôtel de ville, récemment le siège de la conjuration, fut pris de vive force par nos soldats après que les portes en eurent été enfoncées à coups de canon. Le podestat, qui s'y trouvait, parvint à s'enfuir à travers les toits ; mais le délégué Bellati, un des chefs de la conspiration, et quelques conseillers y furent arrêtés et transportés au Castello.

Les cinq ou six heures passées dans la maison du banquier n'étaient pas perdues pour moi. Les informations que m'ont données M. G*** et ses nombreux visiteurs, jointes aux affiches et proclamations de Casati, me permettent de me former une idée, que je crois exacte, de la situation do Milan à l'heure qu'il est, savoir le 20 mars à minuit.

Le maréchal, après avoir, pour des motifs stratégiques et parce qu'on manquait de vivres et de munitions, fait évacuer par ses troupes les édifices publics, a concentré toutes ses forces au Château^ situé en dehors de l'enceinte dite la circonvallazione. Celle-ci et les portes de la

ville sont fortement occupées. Milan se trouve donc hermétiquement fermé. La direction de la révolte part de la Casa Tavema, où la municipalité, avec Casati en tète, s'est provisoirement établie. C'est de fait, quoique pas de nom, le gouvernement révolutionnaire. Mais, afin de conserver un faux semblant de légalité, dans le but de se ménager une issue de leur situation périlleuse, Casati et ses collègues ont choisi pour point de départ de leur action les trois décrets arrachés au comte O'Donell. Ces messieurs se disent avec raison : Si les Piémontais n'arrivent pas bientôt et que le maréchal s'empare de nouveau de la ville, que faire? Il n'est pas temps encore de brûler nos vaisseaux. Voici leur raisonnement. O'Donell, le remplaçant du gouverneur, disent-ils, s'est enfui. (La vérité est qu'il a tâché de se sauver pendant le pillage de l'hôtel du gouvernement et cherché un asile dans une maison particulière, où il a été arrêté pour être retenu comme otage.) Torresani, le chef de la police, en a fait autant. Tous les fonctionnaires impériaux de haut rang ont lâchement abandonné leurs postes ou ont été enlevés de force par le cruel maréchal, comme c'est aussi le cas de l'innocent et vertueux délégué Bellati. Casati et les membres de la municipalité seuls sont restés. Il est naturel, nécessaire même que,

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dans V absence de toutes les autorités impériales^ ils se chargent provisoirement, et jusqu'au rétablissement de Tordre, de la direction des différentes branches du gouvernement. Pour être à même de remplir cette tâche que des circonstances exceptionnelles leur imposent, ils se sont associé quelques patriotes d'un mérite généralement reconnu (savoir, les chefs des conjurés).

Cet exposé mensonger de faits qui se sont passés sous les yeux de tous, ce voile transparent qui masque si mal la conspiration, mais que l'on n'ose pas encore déchirer complètement, ne peut tromper personne. Mais il en résulte une chose : on n'en est pas encore arrivé à la crise décisive. Quelle est la situation du maréchal? Les populations rurales prennent-elles part au mouvement? Quelle est, à ce moment d'incertitude, l'attitude des autres villes? Surtout et principalement, qu'est-ce que fera, fait ou a fait le roi Charles-Albert? Sur tous ces points je n'ai pu recueillir chez le banquier que des informations vagues, insuffisantes, contradictoires.

Sur un point, cependant, je crois voir clair. Ostensiblement, les chefs du mouvement n'ont pas encore rompu avec le gouvernement impérial. On peut toujours, si l'on veut, au moyen d'une interprétation un peu forcée, voir dans la

personne de Casati non un rebelle, mais le podestat de la ville, désireux de la préserver du fléau de Tanarcliie. Je me placerai sur ce terrain. Je prendrai pour point de départ sa proclamation qui commence par les mots : « NelU assenza di tuttc le aiitorità imperiali ». J'irai le voir. Je tâcherai de faciliter aux insurgés et au maréchal les moyens d'en venir à des pourparlers. Voici mon raisonnement : Si le roi approche avec son armée, bien supérieure, numériquement, aux forces autrichiennes, composées seulement de la garnison de Milan et de quelques détachements des environs qui ont pu la rejoindre, le maréchal sera obligé de se replier sur sa base d'opérations, qui est Vérone. Milan ne peut être défendue contre un ennemi supérieur, depuis que la forteresse d'Alexandrie a été annexée au Piémont. Mais si le roi refuse au dernier moment de passer le Tessin, qui est son Rubicon, s'il continue son jeu de bascule, l'insurrection dans Milan sera gravement compromise sans que la situation du maréchal cesse d'être précaire. C'est cette éventualité, peu probable je le sais, mais possible, que je vise. Elle disposera les deux parties à en venir à un arrangement qui ne saurait être que la rentrée des troupes autrichiennes, et l'éponge passée sur les Cinque Giornate. Si le roi hésite à commencer

la guerre avec T Autriche à la faveur de la rébellion triomphante des Milanais, il ne sera certes pas plus tenté de chercher cette aventure après la soumission de la capitale lombarde. Ce que je ferai, je le ferai de ma propre autorité. Je ne puis recevoir d'ordre que de mon chef, qui est le prince de Metternich. Mais où se trouve-t-il? Je Tignore. Je ferai donc comme Casati, j'agirai dans Vabsence de toutes les autorités impériales.

Cette résolution prise, tâchons de dormir!

21, mardi. — Une nuit de sommeil profond après plusieurs jours de fatigues physiques et morales dispose l'homme à regarder les choses de leur bon côté. La Fantaisie offre gracieusement le bras à la Raison^ et d'un pas léger l'engage dans des sentiers pierreux longeant des abîmes. — J/a, /wa, ma, scusil mais, mais, pardon! s'écrie la Raison. La Fantaisie n'admet pas de mais. Elle sourit poliment, un peu dédaigneusement. Les hésitations de sa compagne, qu'elle trouve un peu gauche, un peu lourde, ne l'arrêtent pas. Ah, la Fantaisie ! vous avez beau vouloir l'écraser, elle secoue les poids dont vous l'avez accablée, elle se dresse plus jeune, plus forte, plus téméraire que jamais ; elle déploie ses ailes, vous saisit, vous entoure

de ses bras, vous élève aux régions aériennes où les misères de ce monde ne peuvent vous suivre.

A la pointe du jour, au milieu d'un vacarme atroce, charivari infernal, produit des cris de bandes armées qui parcourent les rues, et du bruit agaçant du tocsin, sonné par tous les clochers, j'écris à M. Casati, lui demandant une entrevue. C'est me livrer aux insurgés. Mais c'est un dernier essai de découvrir une issue à la situation où l'on se trouve ; il vaut bien un sacrifice personnel. D'ailleurs, quoi qu'il en résulte, ces messieurs ne pourront plus dire que tous les fonctionnaires de l'empereur se soient cachés ou enfuis.

Quelques heures plus tard, deux signori armés jusqu'aux dents se firent annoncer. L'un était un comte Barni, l'autre un Autrichien allemand (!) que j'avais rencontré autrefois à Vienne dans les salons de la haute finance. Ces messieurs, comme tous leurs frères d'armes, portaient un costume de fantaisie assez pittoresque qu'on eût dit emprunté à la garde-robe de l'Opéra. Quelques hommes armés nous servaient d'escorte. Quittant la contrada dell' Agnello, nous débouchions dans le Corso, lorsqu'un spectacle original, bizarre, saisissant, s'offrit à mes regards. Cette grande artère, qui, sous les noms

de corso Francesco, corsia de' Servi et corso di Porta Orientale, conduit de la place du Dôme à la porte de ce nom, était hérissée de barricades formées, comme celles de la rue del Pesce, d'objets de toutes sortes : sièges de chœur pris dans les églises, ustensiles de ménage, charrettes et voitures, parmi elles de fort jolis équipages. Des paysans armés, ce qui semblerait prouver que la ville n'est pas aussi hermétiquement fermée qu'on le dit, montaient la garde près de ces fortifications improvisées. Pour ne pas empêcher la circulation, on avait laissé, soit d'un côté de la rue, soit de l'autre, toujours près des murs, des ouvertures étroites donnant passage aux piétons. Les personnes que nous rencontrions, me prenant pour ce que j'étais : un prisonnier, me jetèrent des regards curieux plutôt que malveillants, mais ne m'inquiétèrent pas autrement. Sur plusieurs points on travaillait encore à l'érection ou à l'achèvement de barricades. J'ai vu des jeunes filles, armées de haches, détacher les longues dalles blanches du pavé qui, ici comme dans toutes les villes de Lombardie, forment deux raies lisses, destinées à faciliter le roulement des voitures. Dans ce chaos d'obstacles artificiels se pressait une foule bariolée : des ecclésiastiques en grand nombre, le chapeau à larges bords, orné d'une cocarde

tricolore, sur la tête, une épée ou un sabre nu à la main ; des signori en justaucorps de velours noir, copié sur un Velasquez ou un Paul Véronèse, quelques-uns a moitié enveloppés de la capa^ aujourd'hui seulement vue aux bals masqués et connue sous le nom de manteau vénitien; tous le front ombragé du sombrero , surmonté d'un énorme panache ou d'une grande plume d'autruche ; des bourgeois portant, eux, le chapeau dit calabrais ou, en l'honneur de Verdi, le chapeau Ernani, mais pas autrement travestis. Ils ont l'air un peu embarrassés de leur fusil, qu'ils passent souvent d'une épaule à l'autre, un peu étonnés du rôle qu'on leur fait jouer, comme des gens qui se disent : Dans quelle galère m'a-t-on mis! Quant aux signori, ils étaient vraiment beaux à voir, et leur mise quelque peu théâtrale leur allait à merveille. Je suppose que c'est pour cette raison qu'ils ont choisi le costume de Philippe III ou IV, quoique les règnes de ces rois ne marquent certainement pas, dans l'histoire du duché de Milan, une époque de liberté et d'indépendance. Loin de moi la pensée de douter de leur courage personnel, ni de la sincérité de leurs aspirations nationales. Tout en condamnant la défection et l'alliance avec les sectes anarchistes, de mauvais moyens dont la cause la plus sacrée ne saurait

justifier Temploi, je conçois que les Italiens veuillent, pour la première {ois ^ Jare du se y faire par eux-mêmes. Mais, pendant ce lent et long trajet sous les drapeaux tricolores flottant du haut de toutes les tours et à toutes les fenêtres, en présence de tous ces préparatifs pour le combat, étourdi du bruit de ces Five V Italie^ Fwe Pie IX , Vive le Souverain Pontife! dont des voix magnifiques de ténor et de basse-taille ne cessaient de faire retentir l'air, j'étais frappé de l'absence d'un véritable entrain. L'élément guerrier, disons-le franchement, faisait défaut. Même les hommes des classes élevées paraissaient nerveux et, à la fois, distraits et préoccupés. On ne lisait sur leurs visages ni l'exaltation de l'enthousiasme, ni le recueillement et la sérénité de l'homme prêt à donner sa vie pour une idée. Seuls les enfants et les gens du peuple , ces éternels enfants, semblaient franchement heureux : les uns d'être dispensés d'aller à l'école, les autres à l'atelier. Être nourris aux frais de la municipalité et pas d'ouvrage, voilà qui est pour eux la nouvelle ère de liberté et voilà pourquoi ils criaient si fort, avec leur accent lombard saccadé : Fiva Vl-ta-lia li'he-ra !

Enfin nous arrivons au palais Taverna. Sur l'escalier, des signori et des popolani ; à l'inté-

rieur, presque pas de gens du commun. Les pièces qu'on me fait traverser rapidement me rappellent une soirée de la Scala, quand on donne Hernani ou Don Sébastien. Il y a foule. Tous parlent à la fois. J'y vois des figures que j'ai rencontrées dans les salons de Milan, de Paris, de Vienne. On me mène dans un petit salon : des tentures de damas, des bronzes milanais, des fauteuils et causeuses couverts de belles étoffes de Lyon, une cheminée en marbre sculpté, surmontée d'une glace vénitienne richement encadrée. Étendu sur un tapis de Smyrne, un des pseudo-Espagnols dort profondément. On le réveille, et il se retire. A ce moment entre le podestat. Nous nous saluons comme d'anciennes connaissances que nous sommes. Je le trouve morne, abattu et exténué de fatigue. Cela se conçoit.

Notre entretien a duré deux heures. Dans la pièce voisine, où siège le comité, la conferenzttj on ne cesse de se disputer à haute voix et d'échanger des paroles courroucées. Premier avant-goût du régime populaire, quoique jusqu'à présent le peuple n'y soit pour rien et que la direction appartienne encore aux signori. Je dis au comte Casati : « Si vous êtes décidé à pousser la crise à l'extrême, ma venue ne peut mener à aucun résultat, et je vous demande

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la peruiission de me retirer. Je ne connais pas vos résolutions, je sais seulement que vous n'avez pas encore coupé tous les fils qui vous attachaient au régime impérial. Votre proclamation le prouve. J'en prends acte pour constater que, si vous voulez, vous êtes encore libre de revenir sur vos pas. Si vous êtes sûr de l'entrée immédiate de l'armée sarde, il est facile de préjuger vos décisions. Mais si le roi Charles- Albert continue à hésiter, il est tout aussi aisé à prévoir quelle sera la situation des insurgés. Elle sera simplement désespérée, à moins que, a la dernière heure, qui est l'heure présente, une entente ne puisse se faire entre vous et le maréchal. »

Mon interlocuteur, sans s'énoncer clairement, n'a ni admis ni combattu mon raisonnement. Mais son langage autant que son maintien m'ont fait penser qu'il était encore dans l'ignorance des résolutions dernières du roi Charles-Albert. D'abord, s'il était sûr de l'arrivée des Piémontais, pourquoi aurait-il perdu avec moi, en paroles oiseuses, deux heures de son temps, si précieux pour lui ? Et comment expliquer l'embarras, les angoisses, les perplexités qui se peignaient sur sa figure, sinon par l'absence de nouvelles de Turin ? Pendant cette interminable entrevue, moi répétant toujours les mêmes

arguments, trop clairs pour avoir besoin de commentaires , lui répondant par les mêmes ambiguïtés, il sortit plusieurs fois du salon, pour quelques instants seulement, et revint toujours de plus en plus sombre. Sa dernière absence dura plusieurs minutes. Je reconnus dans la pièce voisine le son de sa voix. Des exclamations, aussitôt arrêtées, éclatèrent de toutes parts. Puis des chuchotements et le silence. Peu après, le podestat revint tout rayonnant, en effet un autre homme. Il me dit très poliment qu'il avait informé la « conférence » de ma démarche, qu'elle m'en remerciait en me faisant savoir qu'elle n'avait aucune proposition à faire au maréchal, mais que j'étais libre de me rendre auprès de lui si j'avais, en mon nom, des idées à lui suggérer. Je déclinai cette offre dérisoire et me fis reconduire à la rue dell'Agnello.

Dans la soirée Philémon rentra avec la nouvelle qu'un messager du gouvernement piémontais était parvenu à escalader les boulevards et qu'il aurait apporté au podestat la promesse formelle de Char les- Albert de franchir le Tessin avec son armée dès qu'il aurait, à cet effet, reçu une invitation de la « conférence ». Si le fait est exact, et je n'en doute guère, il explique la conduite si étrange de Gasati pendant ma visite de ce matin.

Devant et dans Milan aucun fait d'armes n'est H noter. On ne se battait guère, si ce n'est à la Porta Tosa, dont une bande d'hommes armés s'approcha au moyen d'une barricade mobile. Le général Clam leur fît un mauvais accueil, et ils se sauvèrent en laissant plusieurs des leurs sur le carreau. Le soir, des fusées tombées dans la ville incendièrent quelques maisons près de la porte de Côme. Voilà le bulletin militaire de la Quatrième Journée.

22, mercredi. — Pendant toute la nuit un bruit infernal, le tintement des cloches, des vivats, des odes à la liberté chantées sous ma fenêtre ne me laissent guère fermer les yeux.

Au lever du soleil, on affiche une proclamalion annonçant la formation d'un gouvernement provisoire avec Casati à la présidence. Sur la liste des membres je trouve les noms de quelques connaissances, comme ceux de Vitaliano Borromeo, Pompeo Litta, Alessandro Porro. Voilà donc le masque jeté, la rupture avec l'Autriche accomplie. Ce premier manifeste des nouveaux régents est fait sous l'invocation de Pie IX et garde un silence significatif et sur la forme du gouvernement et sur la destination à donner à la Lombardie.

Le vieux proverbe romain : Tutti capitano

sotto la cupola di San Pietro^ « tout le monde trouve de la place sous la coupole de Saint- Pierre», s'applique au pape actuel. Le cardinal Mastai n'a jamais caché ses sympathies pour les aspirations italiennes. Devenu Pie IX, il a accepté les hommages bruyants du parti national ; mais je ne pense pas qu'il ait autorisé Casati et consorts à couvrir de son nom la rébellion contre leur souverain. C'est à peine si à l'heure qu'il est il peut connaître les événements de Milan. C'est donc une erreur de le prendre pour l'antagoniste de l'Autriche; mais cette erreur est, en quelque sorte, justifiée par l'attitude qu'il a prise dès son avènement. Je ne l'ai jamais comprise, et encore aujourd'hui plus j'y pense, plus je reste confondu. Le monde a vu des antipapes, chacun d'eux voulant être reconnu dans toute la chrétienté. Il a vu des souverains pontifes lancer les foudres de l'excommunication contre des oints du Seigneur. Il y a eu des papes qui faisaient la guerre, parfois en personne, pour des raisons purement politiques, des papes qui tenaient à la Maison d'Autriche, et d'autres affectionnés à la Maison de France; mais jamais aucun d'eux n'a oublié qu'étant le vicaire de Jésus-Christ sur terre, il était de toutes les nations et non d'une seule. Agir autrement eût été une faute énorme. Pie IX ne l'a pas com-

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mise, mais il a eu le malheur de ne pouvoir empêcher qu'une fausse appréciation de son attitude ne se répandît en Italie et au delà des monts. Comment alors s'étonner que Casati et ses amis en profitent pour faire du chef de TËglise universelle le pape de la révolution italienne?

Je ne suis pas au courant des dispositions religieuses des Lombards. Ce qu'il y a de certain, c'est que les doctrines des encyclopédistes ont fait moins de prosélytes dans la bourgeoisie que dans le milieu des lettrés, et que le peuple est resté indemne. Les personnes de la couche sociale la plus élevée offrent, si je suis bien informé, une certaine analogie avec leurs pairs en Autriche. Aujourd'hui elles ont les yeux fixés sur Rome, et il en résulte naturellement un réveil de sentiments religieux. Sur le grand public l'adhésion apparente du Saint-Père à la cause italienne produit un effet magique. (Quel effet produira-t-elle sur les catholiques autrichiens?) Depuis longtemps le clergé milanais a été gagné aux aspirations nationales. Aujourd'hui l'archevêque, salué par les acclamations de la foule qui le suivait, a parcouru les rues à pied en donnant la bénédiction.

Dans l'après-midi on annonce que la ville sera bombardée. Tout le monde cherche un

asile dans les caves, dont on a hâte de fermer les ouvertures du côté de la rue. Vers cinq heures le canon se met à gronder : d'abord des coups isolés, puis des détonations presque ininterrompues, dont nous comptons jusqu'à quarante en cinq minutes. Bientôt Milan se trouve enveloppé d'un feu concentrique partant du Château et des murs d'enceinte. Ce sont des rugissements sourds suivis d'un bruit saccadé semblable à celui des sabots de quelqu'un qui monterait ou descendrait en courant un escalier en colimaçon. Je l'explique par le rebondissement des boulets qui, tirés de la Porta Orientale, rasent les maisons du Corso. Dans les courts intervalles on entend le tocsin de tous les clochers, mais pas une voix humaine dans les rues. Aucun mortel ne s'y risque.

Au milieu de la nuit, une jeune femme tout affolée par la peur, suivie d'un giovinetto armé, mari, frère ou amoureux, se réfugia dans notre maison. Partagée entre la frayeur et les angoisses de la séparation de son compagnon, elle refusait toutes les consolations que celui-ci lui prodiguait. Les yeux fermés, les bras croisés sur la poitrine, tressaillant à chaque détonation, elle se tenait immobile dans la cage de l'escalier. A la fin, le jeune homme, obligé de rejoindre une bande d'insurgés, l'embrassa ten-

drement sur le front et partit. C'étaient tous deux des gens du peuple. Mais quelle noblesse, quelle dignité classique dans la douleur résignée du jeune homme, dans la douleur passionnée de sa compagne ! les adieux d'Hector et d'Andromaque; une de ces scènes qu'on n'oublie jamais et qu'on ne voit qu'en Italie.

Pendant toute la durée du bombardement ou plutôt de la canonnade nous avons occupé nos places habituelles près du foyer de la cuisine : Philémon un peu plus pâle que d'ordinaire, mais, comme toujours, taciturne, rêveur, doucement mélancolique; Baucis, excitée, riant et pleurant alternativement, selon que le bruit du canon s'éloigne ou s'approche ; enfin Giovannina, une petite Tessinoise de quinze ans, avec des yeux qui brillent comme des charbons ardents et une chevelure noire luxuriante qui voit rarement un peigne, servante, cuisinière, femme de chambre et amie de la maison. Selon son habitude elle occupe un petit escabeau placé à une certaine distance de la cheminée. Mais, à part ce signe de respect, elle se mêle à la conversation avec la familiarité d'un membre de la famille. Cette jeune créature a fait cette nuit preuve d'une rare intrépidité. Je tâche de relever le moral du vieux couple en leur faisant envisager la situation du c6té le moins sombre . D'abord,

nous sommes logés au centre de la ville. Quel bonheur que cela ne soit pas dans le voisinage du Château ou de l'enceinte ! Quel autre bonheur que le maréchal se mette au lit tous les soirs à huit heures et demie précises, et voilà déjà huit heures passées ! Certes on ne tirera pas pendant qu'il repose. Mais neuf heures sonnent, et dix heures, et minuit, et le père Radetzky ne se couche pas. Pourquoi ne pas faire comme Giovannina qui, à son heure habituelle, s'est retirée dans sa chambrette et dort maintenant — ses ronflements le prouvent — du doux et profond sommeil des enfants? Enfin, à une heure du matin le feu cesse et nous respirons. Je ne pense pavS que nous ayons couru de grands dangers; le maréchal, à défaut de bombes, s'étant borné à nous envoyer paternellement des boulets, qui faisaient plus de bruit que de mal. Mais servir pendant six heures de cible à une centaine de bouches à feu est décidément désagréable. Dans quel but le père Radetzky nous a-t-il traités ainsi? Je l'ignore et je ne le comprends guère. Peut-être étaient-ce des adieux aux Milanais ou plutôt des au revoir et à tantôt. Car, dans les conditions où il se trouve, il ne peut livrer bataille à l'armée piémontaise qui approche; il faut qu'il recule pour mieux sauter ; qu'il se replie sur Vérone. Peut-être voulait-il chAtier

les rebelles en leur faisant passer une nuit blanche. En ceci il a certainement réussi, chacun ayant cru que sa dernière heure était venue. Mais il n'en est pas ainsi s'il a espéré intimider et amener à composition les chefs du gouvernement provisoire. Milan n'a pas capitulé. Lui-même est obligé de lever le siège et de se retirer. Pour le moment, la capitale de la Lombardie est perdue pour l'Autriche : nos troupes partent, les serviteurs fidèles de l'empereur restés à Milan sont tombés dans les mains d'un pouvoir exercé aujourd'hui par des signori, demain peut-être par des gens de sac et de corde. Enfin, vogue la galère et à la garde de Dieu !

Du 23, mardi, au 31, vendredi. — Le canon du maréchal a fait peu de dégâts. D'ailleurs il avait donné l'ordre de ménager le Dôme, les églises et les édifices publics. En revanche les palais des principaux chefs de l'insurrection ont été moins bien traités. Mais il semble que la casa Confalonieri seule ait été fortement endommagée.

Mon asile, ou, pour l'appeler par son vrai nom, ma prison, n'est nî gai, ni spacieux, ni confortable, mais je l'aime. Ma bonne fortune m'a conduit dans une vieille masure, le numéro î)68 de la triste, étroite et longue contrada dell'

i08 UNE ANNÉE DE MA VIE.

Agnello, non loin du Corso. L'habitation du signor Philémon et de la signora Baucis offre aux yeux un milieu simple, honnête, bourgeois. Pas de voile qui dérobe aux regards les détails intimes de la vie journalière. Du matin au soir le craquement de la pauvre machine qui pourvoit aux modestes besoins des maîtres. La pièce que j'occupe mesure dix pieds sur six. Un petit grabat, une petite table, une chaise de paille, un lavabo, composé, modo italico^ d'un trépied supportant une cuvette et flanqué d'une cruche, auquel j'ai ajouté un tub^ en constituent l'ameublement. Le soleil n'y pénètre jamais, et pour apercevoir un tout petit bout du ciel il me faudrait mettre la tête hors de la fenêtre, ce dont mon bon geôlier me conjure de m'abstenir. Et cependant, je préfère cette modeste retraite aux salles du Palais Royal où l'on a enfermé le viceprésident O'Donell et les autres hauts fonctionnaires tombés entre les mains des insurgés. Un casuiste espagnol du xvf siècle, dont j'ai oublié le nom, dît qu'un des plus grands supplices, et en même temps la seule récréation des âmes damnées, est de se raconter et se reprocher mutuellement les péchés qu'elles ont commis dans ce bas monde. Non, ce pandémonium bureaucratique ne me tente pas. J'aime mille fois mieux la solitude de ma chambrette et le simple

et paisible commerce avec Philémon et Baucis. D'ailleurs ma situation est régularisée. Je suis censé être prisonnier. J'ai dû promettre de ne pas m'enfuire, et je suis placé sous la surveillance de Philémon. Mon fidèle valet de chambre Robin, que j'ai logé, avec mes eflPets, à la Bella f^enezia^ est autorisé avenir chaque matin faire son service auprès de ma personne. Quelle monotonie que celle de la vie de prison ! Cependant de petits incidents y apportent quelque variété. Ainsi, presque tous les soirs, des bandes parcourent notre rue en cv\Bx\iFuori i lumi! et tout le monde de s'empresser à mettre une chandelle à sa fenêtre. C'est toujours pour célébrer quelque victoire imaginaire ou, mieux encore, la mort de Radetzky, tué par ses soldats, ou par quelques bersaglieri, ou par xmprodo quelconque. On sait que tout cela est de pure invention, mais c'est un moyen d'entretenir la bonne humeur de la populace. Dans les premiers jours après le départ de l'armée, un rassemblement d'une quarantaine de badauds se formait régulièrement à la nuit tombante devant notre maison, proférant en chœur, pendant une demiheure, le cri de Morte^ mor-te al Tedesco! accompagné d'un geste de pantomime qui consistait à étendre le bras à la première syllabe et à le retirer à la seconde en désignant du doigt

la fenêtre de ma chambre. Je sais bien que chien qui aboie ne mord pas, mais ces bruits continuels agacent les nerfs. Aujourd'hui on n'entend plus de cris de mort qu'à l'adresse des voleurs : Morte ai ladri! Des affiches portent cette inscription. Sur quelques-unes on lit : Chi riiba è Tedesco. En somme le peuple crie, hurle, vocifère du matin au soir et pendant une partie de la nuit, mais ne commet pas d'excès. L'esprit d'ordre inné au Lombard et les effets bienfaisants d'un état de choses régulier qui a, sans interruption, duré trente-quatre ans expliquent ce fait digne d'être noté. Le comité de sûreté publique, présidé par Fava, fait ce qu'il peut pour empêcher des désordres sérieux. Les prisonniers ou otages, comme on les nomme, sont bien traités. On n'a malheureusement pu empêcher le massacre de quelques soldats de police, tous des Italiens. Tâchant de se sauver sous des déguisements, ils ont été reconnus et tués par le peuple , morti popolarmente , comme on aurait dit du temps de Machiavel .

Dans les premiers jours, un nombre considérable de fonctionnaires ont été arrêtés. Plusieurs d'entre eux, victimes d'une révolution qu'ils n'ont su ni prévoir ni prévenir, se trouvent en proie au plus profond découragement. Je les plains plus que je ne les blâme. Us sont le pro-

DU 23 AU 31 MARS 1848. ill

(luit vivant du régime gouvernemental qui vient de tomber. Pendant cette triste époque, la diplomatie, grâce au séjour à l'étranger, échappait aux influences délétères de l'atmosphère lourde et somnolente qui pesait sur la monarchie. Pour comprendre le règne de l'empereur Ferdinand, il faut remonter à celui de son prédécesseur. François V^ ne possédait aucune de ces qualités brillantes qui frappent les imaginations, saisissent et retournent les volontés, dominent et entrmnent les esprits. Mais c'était un grand souverain. L'histoire d'aucun peuple n'offre autant de hauts et de bas, autant de changements imprévus que celle des vastes Ëtats soumis au sceptre des Habsbourg. Son propre règne, qui embrasse une époque de quarante-deux ans , n'a été que trop riche en pareilles péripéties. Mais dans toutes les vicissitudes, dans les beaux jours comme dans les mauvais, au pinacle de la grandeur humaine et dans les profondeurs de revers jugés irréparables, à des moments où l'existence de son antique monarchie ne semble plus tenir qu'à un fil, il reste toujours le même : pieux sans exagération, mais respectant, dans la limite des lois, la liberté des consciences; jaloux de ses droits, mais n'empiétant jamais sur ceux des autres; juste et consciencieux au dernier degré ; humble et modeste dans le succès ; cou-

rageux, constant, inébranlable à l'heure des épreuves ; plein de bon sens et de cette bonhomie qui constitue une des qualités proverbiales de ses sujets; affable, familier et digne à la fois, unissant à des goûts simples les mœurs du père de famille bourgeois, mais se rappelant, quand il le faut, être fils des Césars et déployant alors cette magnificence châtiée et solide qui est le privilège des grandes existences formées dans le cours des siècles. Adoré de ses sujets, il les aime tous d'une affection égale, mais, à l'exemple d'un bon père qui soigne surtout ses enfants délicats ou souffrants, il voue une sollicitude particulière aux couches inférieures de ses peuples. Deux fois par semaine, il donne des audiences « publiques ». Tous ses sujets y sont admis. Dans des salles de la vieille Burg tendues de gobelins, une fbule bariolée, les plus grands jusqu'aux plus petits de l'Empire, attendent que leur tour arrive pour être introduits dans un cabinet fort simplement meublé, où un homme de taille moyenne, au front haut et étroit, aux cheveux coupés court et (de mon temps) d'une blancheur éclatante, d'un aspect grave mais bienveillant, se tenant debout près d'un bureau en noyer, écoute les sollicitations ou les doléances de chacun, discute avec lui son affaire, lui donne parfois des conseils, parfois des paroles encourageantes,

OU, s'il y a lieu, le renvoie après l'avoir vertement réprimandé. Mais tous quittent le monarque plus ou moins satisfaits : les uns parce qu'ils se flattent d'avoir atteint leur but, les autres parce qu'ils peuvent se dire au moins d'avoir essayé du dernier moyen.

Cette facilité d'approcher le souverain et de le voir sans témoins est fort appréciée. Dans des moments de grande détresse ou même d'affliction de famille, les gens du peuple se disent : Tirai chez V empereur^ comme si ces audiences étaient une panacée de tous les maux, ce que malheureusement elles ne sont pas ; mais elles forment entre l'empereur et chacun de ses sujets un lien pour ainsi dire individuel, doublement précieux dans une monarchie dont l'existence se confond avec celle de la dynastie ^ .

En jetant un coup d'œil rétrospectif sur ce long règne entouré encore de l'auréole de la couronne du Saint-Empire Romain que François I" a été le dernier à porter, en rafraîchis-

1. Ces audiences publiques, continuées par Ferdinand I", ont dû être souvent interrompues à cause de Tétat maladif de ce prince. Mais Tempereur François-Joseph les a reprises dès son avènement, et reçoit depuis quarante-deux ans tous les lundis et jeudis pendant plusieurs heures. Pour être admis il suffit de s'inscrire quelques jours auparavant dans sa chancellerie particulière en exposant en peu de mots le motif de la demande d'audience.

m UNE ANNÉE DE MA VIE.

sant mes souvenirs personnels, moi qui en ai vu au moins la fin, je trouve que je n'ai pas à rougir de mon pays. Après vingt ans de luttes soutenues soit par nous tout seuls, soit avec des alliés, de guerres de défense et non d'agression, pendant lesquelles le patriotisme de nos peuples n'a reculé devant aucun sacrifice, après des revers inouïs et des succès éclatants, est survenue une série d'autant d'années de paix, d'ordre et de prospérité non interrompue. L'Europe n'est pas plus tôt pacifiée que les blessures de l'Autriche se ferment, son crédit se relève, l'industrie et le commerce prennent un nouvel essor. Des légistes éminents élaborent un code qui passe encore dans le monde civilisé pour un modèle de sagesse. Comme les écoles de Salerne et de Bologne au moyen âge, là faculté de médecine de l'Université de Vienne, attirant des pays étrangers la jeunesse qui se voue à ces études, devient la plus fréquentée de l'Europe. Les sciences exactes sont cultivées avec des résultats surprenants. Rivalisant avec ceux de Napoléon T"^, nos ingénieurs sortis de l'ÉcoJc polytechnique due à François I", en traçant des routes à travers les Alpes, en arrêtant les flots de l'Adriatique, prêts à engloutir Venise, attirent sur eux par la hardiesse de leurs conceptions, par la solidité de leurs travaux gigantesques, l'admiration des

contemporains. Et à ce réveil de l'esprit et de l'activité pratiques de la nation, encouragé, secondé, dirigé, peut-être un peu trop contrôlé par TÉtat, répond une renaissance des arts et des lettres. Dès que le bruit des armes s'est tu, la peinture cherche et trouve de nouvelles voies. Vienne, témoin des. rivalités, si fécondes en créations divines, de Mozart et de Beethoven, devient la capitale de la musique. Consumé du feu sacré, dans son étroit bureau, un employé obscur, Franz Grillparzer, enfant gâté de la muse tragique, gagne d'emblée l'immortalité et, sur le Parnasse allemand , une place à côté de Schiller et de Lessing. Le théâtre de la Burg^ digne émule de la Comédie-Française, passe pour la première scène de l'Allemagne.

L'administration est confiée à des fonctionnaires experts et intègres, nourris dans les traditions de l'âge d*or de la bureaucratie, l'époque de Marie-Thérèse. L'armée, tout ensanglantée encore, mais à jamais glorieuse, compte parmi ses chefs des hommes de guerre illustres, aucun plus que l'archiduc Charles, alors déjà retiré du service, un des grands capitaines du siècle, que Napoléon désignait comme le plus formidable de ses antagonistes. La diplomatie , se recrutant en grande partie dans l'élite de l'aristocratie, est dirigée par le prince de Metternich, qui a tant

fait pour rétablir la paix européenne et plus encore pour la sauvegarder pendant la durée d'une génération. Les puissants de la terre, entourés de leurs premiers conseillers, se réunissent dans notre antique capitale, et c'est à Vienne qu'après vingt-deux ans de bouleversement, le repos et la paix sont rendus au monde*.

Certes, si la sécurité de la vie et de la propriété, jointe à un grand bien-être matériel et à la satisfaction légitime de Tamour -propre national, si la confiance absolue dans la durée d'un tel état de choses et l'absence de tout nuage à l'horizon sont les biens que l'immense majorité des mortels apprécient par-dessus tout, certes l'Autriche de François l" était heureuse.

Et, pourtant, tous les Autrichiens ne l'étaient pas. Sans doute, pour le nombre, les non-satisfaits forment une quantité négligeable. Mais leur présence ne put échapper à la vigilance du père de famille : l'empereur.

Il découvrit aussitôt l'existence du mal. L'étouffer dès le principe devint désormais une de ses grandes préoccupations. En en recherchant les causes, il croyait les trouver dans les idées modernes qui, partant de France, envahis-

1. Après le court et sanglant épisode de 1815, la paix a été conclue à Paris, mais les fondements de la nouvelle Europe pacifique avaient été jetés à Vienne.

saient les bords du Rhin, Touestde rAllemagne, le centre du continent. Jouer avec les doctrines des encyclopédistes avait été, avant la grande révolution, un passe-temps que Ton se permettait à Potsdam et dans le palais de l'Ermitage; meus depuis que chaque soldat français, faisant le tour de l'Europe, en eut laissé tomber quelques graines de sa giberne, et que ces graines commencèrent à germer sur les grandes routes, Talarmc pénétra dans les hautes régions des puissances du Nord ou, conmie on disait alors, parmi les membres de la Sainte -Alliance. Personne ne trouvait que les inquiétudes de François V fussent chimériques. Il s'agissait de sauver la société chrétienne menacée d'être remplacée par la société des philosophes, qui en est la négation • L*empereur fit alors ce que l'on fait en temps d'épidémie contagieuse : il établit un cordon autour de sa monarchie.

L'Italie était minée par les sociétés secrètes. Des assassinats marquèrent les étapes de la conspiration. Un cas semblable s'était produit même en Allemagne ' • L'empereur François combattit la secte de la péninsule avec ses armes et avec sa police secrète.

C'étaient des mesures prophylactiques bonnes

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