‹ Une année de révolution (volume 2)Chapitre 11 sur 51 · LETTRE A M. BASTIDE · texte numérisé non relu

LETTRE A M. BASTIDE

comme il l'entend , lundis que c'en est une à l'éjjard de laquelle je me borne maintenant à demander l'accomplissement des promesses que le Gouvernement Provisoire m'a faites, il y a trois mois, par l'organe de son représentant, M. de Lamartine, sans les accompagner d'aucune restriction arbitraire semblable à celle que Ton cherche à établir. Le ministre des finances, absorbé par les rudes travaux de sa charge , doit avoir oublié, s'il Ta jamais su , ce qui, à ce pro|)OS, se passa avec ceux qui étaient alors ses supérieurs. Il me semble avoir confondu deux demandes séparées, faites pour des raisons distinctes, à différentes époques, auxquelles M. de Lamartine, animé d'un sentiment de justice, répondit avec franchise. L'une se rapportait à une indemnité réclamée pour la perte d'objets divers, tels que meubles détruits ou vêtements abandonnés , en faveur de ceux qui avaient été obligés de se soustraire précipitamment à la violence de la populace, qu'aucune autorité ne réprima. L'autre, qui fut adressée quelques jours plus tard, puisqu'elle fut provoquée par le décret du î) mars, avait pour objet d'obtenir que les sujets anglais obligés de quitter leur emploi et la France par suite des événements de février, fussent, exemptés de l'applicalion de ce décret, \oici à peu près' l'argument dont je me servis alors : je dis que si la République avait parfaitement le droit d'attendre des sacrifices de ses propres sujets, elle ne pouvait, en toute justice, se justifier par les mêmes motifs de se saisir de la propriété de sujets anglais qui avaient confié des économies, gagnées à la sueur de leur front,

88 LXE AXXEE DE REVOLITION.

à Ja foi des lois du pays; que ces économies avaient élé précisément réserrées pour faire face aux éventualités d'une cessation forcée de travail; que cet événement venait de se réaliser pour eux, sans qu'il y eût de leiir faute; que, de plus, celte perte pesait beaucoup plus lourdement sur des personnes qui ne pouvaient profiter des bienfaits politiques qu'on supposait avoir acbelésàce prix. L'ouvrier français avait son chez soi et ses amis ainsi que ses espérances pour l'avenir; mais, pour l'ouvrier anglais, il n'y avait pas d'autre alternar tive que son départ ou la misère; il était donc impossible de lui refuser l'usage de son argent, de cet argent, fruit du travail de ses mains, qu'il avait économisé pour des besoins urgents semblables à ceux que vous avez fait peser sur lui.

» Tels furent, monsieur le ministre, les principes généraux au nom desquels j'en appelai, le 4 avril, à Aï. de Lamartine, en faveur de mes malheureux compatriotes. Je pourrais, avec confiance, le prendre encore à témoin que , dans cette conversation ou dans toutes celles que nous eûmes souvent ensemble sur le même sujet, il ne fut pas fait la moindre allusion d'où je pusse conclure que le bénéfice de ces principes dût être restreint à ceux qui avaient été exposés à une violence personnelle, — distinction qui serait, conime j'espère pouvoir le prouver en peu de mots, tout à l'heure, aussi impraticable qu'elle est injuste.

» H est survenu depuis des délais de toute sorte, qui ont été pour moi la cause d'une préoccupation continuelle, parce que je savais dans quelle anxiété ces

LKTTRE A M. JîASTIDIv 89

paiuics gens devaient passer ces lieiires d'aHenle ; mais les enlrclien^ fréquenis que ces délais nécessitèrent tendaient, en substance, à me confirmer dans la confiance qu'on n'avait pas l'intention de restreindre le principe. D'abord, M. de I.aniartine m'assura qu'on expédierait des ordres aux différentes succursales de la caisse d'épargne, pour les inviter à payer les déposants anglais à mesure qu'ils quitteraient le pays; il demanda ensuite une évaluation des sommes qui seraient nécessaires , aliu qu'on put les envoyer. A l'occasion de la fermeture d'une fabrique à Hautvardieu, près Lille, je représentai que les ouvriers attendaient, à Calais, le remboursemenl promis de leurs dépôts, et que, s'il était différé, ils j)erdraient leur passage en Australie. M. de Lamartine eut la bonté de m'assurer que, dans ce cas, on enverrait à Calais une dépêche télégraphique pour en autoriser le payement. Le lendemain matin, Aï. de Lamartine m'exprima le regret qu'il eût été trop tard pour faire jouer le télégraphe ce même soir. Je cite ces circonstances particulières seulement pour montrer que le Gouvernement Provisoire avait complètement admis le principe général dont je réclamais l'application, car il n'y avait jamais eu, dans le voisinage de Lille, de troubles du genre de ceux que j'ai signalés. On me dit ensuite de me procurer des listes des ouvriers anglais qui, répandus dans toutes les parties de la France, avaient quitté le pays par suite des événements du mois de février dernier. Il i| a déjà quelque temps que, sur la demande du gouveriHMneut , j'ai envoyé ces listes, — sans tenir

compte, bien entendu, de la distinction signalée maintenant par le ministre des finances, — mais j'avais chargé tous les consuls de ne recevoir que les noms de ceux qui avaient été moralement forcés de quitter le pays.

55 Un jour, je reçus une lettre dans laquelle je lisais une phrase qui me semblait indiquer l'intention d'établir une restriction semblable à celle que l'on annonce ici plus clairement. J'écrivis de suite, vers la fin d'avril, une lettre à M. de Lamartine , qui était encore aux affaires étrangères; je lui expliquai, en termes précis, la manière dont je comprenais l'engagement qu'il avait pris avec moi, et pour lequel je l'avais remercié au nom de mon gouvernement. Je lui rappelai aussi les nombreuses occasions où, dans nos lettres , il avait été question de cet engagement d'une manière très-expresse. Dans un gouvernement régulièrement constitué, une dépêche de ce genre aurait exigé une réponse , écrite, mais j'eus égard à l'état provisoire de toutes choses, y compris nos relations; deux jours après, je cherchai Toccasion de voir M. de Lamartine; je lui demandai s'il avait reçu ma lettre et si je n'y avais pas rapporté exactement ce qu'il m'avait promis. Il me répondit : ^i Certainement. » Il ajouta qu'il était très-fàché du retard qui avait eu lieu, et qu'il aurait soin que tout fût arrangé immédiatement.

» Après avoir ainsi établi, je l'espère, par des détails nécessairement un peu longs, que je ne fais que demander l'accomplissement tardif d'un engagement pris il y a trois mois, il devient moins nécessaire pour moi

LETTHE A AI. BASTIDE. 91

d'examiner le raisonnement du ministre des finances, ou la possibilité de mettre son pian à exécution. Kn exposant les motiis pour lesquels j'adressai cette demande à M. de Lamartine, j'ai répondu accessoirement à la supposition, que je ne puis admettre un seul instant, que ce décret pèse avec une rijjueur égale sur les Français qui sont dans leur pays, et sur mes compatriotes. AI. Duclerc objecte qu'ils ont retiré, pendant longtemps, le même avantage de cette institution philanthropique ; mais il parle comme si l'argent appartenait au gouvernement et non aux individus. L'institution n'est un bienfait qu'autant qu'elle est solvable,, quand arrive l'éventualité contre laquelle on s'est prémuni. M. Duclerc se rappellera aussi qu'à l'égard des Français, on représenta publiquement à l'Hôtel de ville toutes ces mesures , comme le prix dont ils devaient être prêts à payer leur liberté politique. ^ Nous avons trois mois de misère au service de la République, » telle fut la réponse que reçut cette communication ; mais, quel que fût le jugement que le sujet anglais put porter sur ce marché, il était tel que celui-ci n'en pouvait retirer aucun avantage pour l'avenir.

» J'avoue qu'il m'est tout à fait impossible de comprendre par quelle suite de raisonnements le ministre trouve, dans l'application de la violence personnelle, un droit spécial au remboursement des caisses d'épargnes. Si elle était la cause d'un départ précipité, on voit tout de suite pourquoi M. de Lamartine la considérait comme un motif suffisant d'indemniser qui de droit de la perte des biens et ellèts abandonnés. Mais, quant

92 i\E a\.\i:e di: rkvolitiox.

Î-. ce qui regarde les étrangers, la question, par rapport aux caisses d'épargues, me paraît être celle-ci : sont-ils obligés de quitter le pays par suite jde Tinterruption (lu travail qui seul peut les faire vivre ici, sans qu'il y ait de leur faute? Si je pouvais montrer au ministre des finances que, dans bien des cas, le maître a dit aux ouvriers, avec qui il avait contracté des engagenients particuliers, qu'il ne pouvait les tenir parce qu'il était continuellement menacé s'il le faisait; — si je pouvais même établir que les autorités locales avaient recommandé aux propriétaires de fabriques de renvoyer leurs ouvriers anglais, parce qu'autrement elles ne pourraient pas répondre plus longtemps de la tranquillité publique, — le ministre des finances exigeraît-îl encore, pour caractériser la contrainte, un accès de fureur populaire? — Cette anarchie chronique ne devait-elle pas produire aussi sûrement le même effet? Pourquoi, lorsqu'une fois ces ouvriers ont reçu leur congé, le ministre des finances voudrait-il qu'ils attendissent jusqu'à ce qu'ils fussent positivement poussés a bord . à la pointe de la baïonnette ?J*rivés de toutes ressources, la faim les tuerait aussi certainement que le fusil de Vénieutier, et celui qui est, sans l'avoir mérité, exposé à l'une ou à l'autre, parait également digne de compassion.

■ (k)mment le ministre des iinances croit-il aussi qu'il serait possible de se procurer un raj)j)ort tel qu'il le désire? Prenez Rouen, par exenq)le. Oui pourrait, après trois mois, déterminer si les centaines d'ouvriers (|iii en furent expulsés toml)èr(Mit réelle mumiI au pouvoir

I, KIT UK \ M. 15 A ST 1 1) K. 93

de la populace'? Vlrncîtlrait-il au remboursomnnt tous ceux qui se sont échappés d'un lieu oii avait matérieilement éclate une émeute, et en exclurait-il tous ceux qui se sont enfuis d'un autre endroit où la violence n'était qu'imminente ?

•' .le termine. Votre Excellence voudra bien excuser les longueurs où le sujet m'a entraîné. J'attends cette indulgence parce que, d'après tout ce qui s'est passé entre nous, je suis certain de la sympathie avec laquelle vous accueillerez cet appel , appel contre la décision du ministre des finances que j'adresserais, presque avec la même confiance, à la bonne foi de la Commission Executive ou aux bons sentiments du peuple français. Je suis sûr, quand je me rappelle ce que j'ai tu de ce peuple, pendant ces (juelques mois, qu'il ne voudrait pas accroître, pour un moment, les ressources nialérielles de son puissant pays, (Je cet humble pécule, propriété péniblement acquise de ceux qui, dénués de tout, sont obligés de quitter ces rivages. Il peut être disposé à lutter avec eux, à l'avenir, dans la carrière du travail, mais non à les privei' de ce dont, par l'œuvre de leurs mains, ils sont déjà devenus les légitimes propriétaires. J'espère donc encore que vous pourrez donner à cette question une solution pratique en la portant devant la Commission Executive, dans la- (juelle deux membres ont déjà, par la bouche de M. de EamartiiK?, exprimé leur opuiion sur l'équité de ma demande et de l'engagement que l'on avait j)ris avec moi. Je ne doute pas que leurs collègues, animés des mêmes sentinients, n'aient été instruits de ce qui se passa à

celle époque. Je comple , en conséquence , pouvoir enfin annoncer cet acle de juslice à mes pauvres compatriotes.

" J'ai l'honneur d'être , etc. "

Ce travail une fois terminé , c'a élé pour moi un plaisir délicieux, pendant le reste de mon congé, de me promener à cheval dans fa forêt, parée maintenant de toutes les beautés naissantes de l'été , de me sentir , pour la première fois, tout à fait hors de portée du bruit du rappel , et de n'être plus exposé à entendre développer les doctrines du communisme par des docteurs plus redoutables que le coucou.

Ce n'est qu'une lueur passagère de cette existence des forêts qui ,

affranchie des' ennuis de ia vie publique , comprend le langage des arbres, ne lit d'autres livres que les ruisseaux murmurants, écoute les sermons que prêchent les rochers, et reçoit le bonheur de tout ce qui l'entoure '.

23 juin.

Je ne fais que d'arriver, et je trouve qu'on s'est déjà battu avec beaucoup d'acharnement pendant quelques heures. Personne ne semble connaître précisément le

' » Exempt from public haunt,

Kinds ton;]ucs in trees, books in the running brooks, Sermons in stones, and good in every thing i

. LES RARRICADKS 95

but de l'insurrection , mais elle a tout l'air- d'être un soulèvement fjénéral , qui embrasse fous \qs, prolrfairrs de Paris, et ne se borne pas à ceux qui jusqu'ici avaient été attachés aux ateliers nationaux. Quelques barricades ont déjà été prises, ridais il y a eu beaucoup de monde tué, surfout dans la seconde légion de la garde nationale. Un grand nombre d'hommes du peuple ont aussi succombé. La première décharge est partie du sommet de l'énorme barricade élevée près de la porte Saint-Denis, et des fenêtres environnantes, toutes remplies d'insurgés en armes. On avait aussi construit, en même temps, des barricades dans la rue Saint-Martin, rue du Faubourg-Saint-Denis, rue d'Enghien , boulevard Bonne-Nouvelle , rue de Cléry. C'est près de cet endroit que mon ami , M. Roger (du Nord), l'a échappé belle. Je viens d'apprendre que, dans l'exercice de ses fonctions d'officier d'état-major de la garde nationale, il remplissait une mission importante- on a saisi la bride de son cheval, et on a dirigé un pistolet sur sa poitrine ; il a passé son épée au travers du corps de son assaillant, et, donnant de l'éperon à son cheval, il s'est échappé miraculeusement au grand galop. L'une des premières personnes tuées, du coté des insurgés, a été une femme montée au sommet de la barricade, et qui agitait un drapeau en manière de défi. L'enthousiasme sauvage qui animait cette belle personne avait quelque chose d'étrange qui, d'abord, provoquant un sentiment hieji nafm-el, l'a j>réservée de tout danger. Mais son voisinage est devenu bientôl un abri, d'où les émeutiers pouvaient, à loisir et en sûreté, ajuster

96 l\K ANNEE DE REVOLUTION.

les officiers des troupes qui les attaquaient, et la patience des soldats s'est trouvée ainsi poussée à bout. On me dit que cette femme, qui jouait à l'héroïne, est tombée percée de plusieurs balles. On m'assure encore qu'à partir de ce moment la résistance des insurgés, sur ce point, a été moins opiniâtre, et, si je suis bien renseigné, cette barricade est une de celles qui ont déjà été prises. J'apprends en même temps que la moitié de Paris, toute la partie orientale, depuis Alontmartre jusqu'à la barrière B'ontainebleau, est déjà parsemée de barricades monstres. Si le résultat est tel qu'on le désire, il y aura certainement lieu de soumettre à une grave enquête les hommes qui sont au pouvoir, et à demander pourquoi il n'y a pas eu une seule barricade attaquée et détruite pendant qu'on les élevait.

Je vais à l'Assemblée, après m'être muni d'un permis de l'autorité militaire.

T-i juin , 11 heures 45 minutes (tu soir.

Il (>st minuit, cl je reviens pour la seconde fois de l'Assemblée, oii l'on regarde évidemment les choses comme très-sérieuses. H y a eu beaucoup de monde (ué. Les émeutiers se battent en désespérés derrière leurs barricades. Les troupes ont échoué dans une ou deux attaques, mais seulement parce qu'elles n'étaient pas en nombre suffisant, autrement, tous les corps qui coujposent la force militaire continuent à se bien con-

AGITATIOM D.WS PARIS KT A LA CHAAIBRr:. 97

duire; je crois donc qu'il n'y a aucun doute à concevoir sur le résultat, mais il laissera après lui une profonde amertume. Deux ou trois généraux ont été blessés, ainsi que Clément Thomas , ex-général de la garde nationale. L'Assemblée a été très-tumultueuse, et s'est montrée incapable d'opposer à l'agitation du dehors un calme qui aurait été du plus salutaire exemple.

Le ministre des finances a dit à l'Assemblée qli'un grand nombre des membres de l'ancienne garde républicaine étaient sur les barricades parmi les rebelles, et munis des armes qu'on leur avait fournies pour le service public. Caussidière a été hué lorsqu'il a voulu persuader à l'Assemblée de traiter avec l'émeute. On m'apprend que Son Excellence Flocon a affirmé à la séance de ce matin que l'insurrection était provoquée par l'or étranger. Ceci est un peu fort de la part d'un ministre, et, lorsque la lutte sera finie, si ce fonctionnaire conserve encore une existence officielle, il devra donner quelques explications et dire de qui il veut parler. A la séance du matin, M. de Falloux avait présenté, au nom de la Commission des ateliers nationaux, un décret qui ordonnait leur dissolution immédiate; c'est un peu tard, car on m'assure que beaucoup de leurs brigadiers ont été reconnus sur les barricades, à leur képi bleu orné d'un galon d'or, marque distinctive de leur autorité.

M. Bastide m'a dit en sortant : «Cava très-mal, » et il a ajouté que Cavaignac n'avait pas l'intention d'attaquer les insurgés dans leurs retranchements avant le matin. Ainsi nous avons quelques heures de réllexion,

Page 1